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La dernière scène du ministère de Jésus dans le Temple :
De-tous les faits qui se sont passés depuis le jour des Rameaux jusqu’au jeudi soir, veille de la Passion, Jean n’en: mentionne qu'un seul, omis par les Synoptiques : la tentative de quelques prosélytes grecs de s'approcher de Jésus et le discours dans lequel il exprima les sentiments que fit naître en lui cette circonstance inattendue.
Si Jean relève si spécialement ce fait, ce n’est point que son but principal soit de compléter sur ce point le récit des Synoptiques; c’est que ce fait avait à ses yeux une importance propre et qu'il était en rapport direct avec le but de son récit. Jean avait reconnu dans cette scène mémorable la clôture réelle du ministère de Jésus et le vrai commencement des angoisses de la Passion. C'était donc un jalon important dans sa narration. Il ne dit pas à quel moment il faut placer cette scène. D’après Marc (XI, 11) elle ne peut avoir eu lieu le jour des Rameaux. D'ailleurs, elle se termine par la rupture définitive de Jésus avec le peuple. Or nous savons que, le lundi et le mardi, Jésus résida dans le Temple comme dans son palais et y exerça une sorte de règne messianique. Le lundi, il purifia le Temple de la présence des vendeurs. Le mardi, il tint tête à l’autorité officielle, qui
réclamait une exphcation sur l’origine de son pouvoir; puis, successivement, aux pharisiens, aux sadducéens, aux scribes, qui s’approchèrent de lui avec des questions captieuses; il leur présenta à son tour, d’après le psaume OX, la grande question de la divinité du Messie qui devait être le sujet de son jugement; et, après avoir prononcé la malédiction des chefs du peuple, le mardi au soir il se retira sur la montagne des Oliviers, où il déroula aux regards de ses disciples le tableau du triple jugement de Jérusalem, de l'Église et de l'humanité. Les derniers mots de notre récit v. 36 : «Jésus dit ces choses; puis, s’en allant, il se cacha d'eux,» pourraient donc faire penser que la scène que raconte Jean, s’est passée le mardi soir, au moment où Jésus quittait le Temple pour aller à Béthanie, surtout si on rapproche ces mots de Matth. XXII, 37-59. Dans ce cas, Jésus ne serait pas revenu à Jérusalem le mercredi matin, et il aurait passé ce jour-là et le lendemain dans la retraite. Mais, cette journée de mardi étant déjà extrêmement remplie et la parole de Matthieu pouvant être placée, comme elle l'est dans saint Luc (XIII, 34. 35), en Galilée, il est plus naturel d'admettre que Jésus revint encore une fois le mercredi matin à Jérusalem et que ce fut ce jour-là qu'eut lieu la scène racontée par Jean. Luc XXI, 87. 88 s'accorde mieux avec cette supposition qu'avec la précédente.
V. 20-99. «I1 y avait quelques Grecs parmi ceux qui montaient à Jérusalem pour adorer à la fête 21 qui s’approchèrent de Philippe, originaire de Bethsaïda en Galilée, et qui lui firent cette demande : Seigneur, nous désirons voir Jésus. 22 Philippe va trouver André et le lui annonce; et André et Philippe le répètent! à Jésus.»
1. T.R. lit xat tmaktv AvOpeas xar Pilirnos Aeyouor avec 11 Mjj. — N: xor Tahuv eoyerar AvOp. x. Du. xox heyouorv. — ABL: eoyerar Avdp. x». Du. xat heyoustv. — Les Vss. varient aussi de plusieurs manières.
— Ces Grecs appartenaient à ces nombreux païens qui, comme l’eunuque éthiopien (Act. VIII), avaient adhéré à la religion juive et venaient célébrer les fêtes à Jérusalem. Il faut les distinguer avec soin des Juifs parlant grec qui demeuraient en pays paiens (éXknvrotai). Le vaste parvis des Gentils était destiné à ces prosélytes, conformément à la parole de Salomon 1 Rois VIII, 41-48. Si ces étrangers avaient été témoins de l’entrée de Jésus à Jérusalem et avaient assisté à l'expulsion des vendeurs, cet acte, par lequel Jésus avait rendu à son véritable usage la seule portion du sanctuaire qui leur fût ouverte, on comprend d’autant mieux leur désir d'entrer en relation plus intime avec un tel homme. Assurément, ils ne veulent pas seulement, comme Zachée, voir matériellement Jésus (Brückner) ; ils n'auraient pas eu besoin pour cela de l'intervention de Philippe; ils pouvaient voir Jésus à son passage dans le parvis. D'ailleurs, la gravité de la réponse de Jésus nous force à attribuer à leur démarche un but plus sérieux. Ce qu'ils voulaient, c'était d'avoir un entretien particuher avec lui sur des sujets religieux; qui sait même si, témoms de l'opposition que rencontrait Jésus auprès des chefs de sa nation, ils ne désiraient pas linviter à se tourner vers les paiens qui, mieux que ces Juifs étroits, sauraient apprécier un sage et un docteur tel que lui. L’histoire ecclésiastique (Eusèbe, I, 13) a conservé le souvenir d’une ambassade envoyée à Jésus par le roi d'Édesse, en Syrie, pour l’inviter ‘à venir fixer sa demeure chez lui et lui promettre un royal accueil, qui le dédommagerait de lobstination des Juifs à le repousser. Ce fait n’est pas sans analogie avec celui qui nous occupe. C’est ici l’une des premières manifestations du monde païen en faveur de l'Évangile, le prélude de l'attrait que sa beauté morale exercera bientôt sur toute l’humanité. — Jésus, au moment où cette demande lui fut
transmise, se trouvait sans doute dans le parvis des femmes, où l’on entrait après avoir traversé celui des Gentils. Jésus enseignait fréquemment dans cet endroit (t. If, p. 215). — L'art. rôv et le partic. prés. avaBauvévroy indiquent une catégorie de personnes connue et permanente, la classe des prosélvtes qu’on est habitué à voir arriver en temps de fête. Le terme roocnhtov, s’approchérent, a quelque chose de grave et de solennel. L'expression «Seigneur» montre quel respect ils éprouvent pour le disciple d'un pareil maître. — L'imparf. feurov, is demandaient, exprime une action commencée qui attend son complément: la réponse de Philippe.— Géhouev : nous sommes décidés à... Procure-nous-en les moyens! — Le terme tôetv, voir, tire son sens ‘du contexte. Ces étrangers emploient l'expression la moins exigeante et la plus humble : à voir Jésus de plus près! — L’apposition çoriginaire de Bethsaïda, en Galilée,» peut servir à expliquer la raison pour laquelle ces Grecs s’adressèrent à Philippe. Ils étaient peut-être d’une contrée voisine, de Décapolis, de l’autre côté de la mer de Galilée, où se trouvaient des villes entièrement grecques. [Il est remarquable que Philippe et André, les deux disciples qui servent d'intermédiaire à ces Grecs, soient les seuls dont le nom soit d'origine grecque. Comme le dit Hengstenberg, le nom grec marchait de pair avec la culture hellénique. Philippe sent la gravité de la démarche qu'on réclame de lui. Jésus avait toujours limité son activité au peuple juif, d’après le principe qu’il avait posé lui-même pour le temps de son ministère terrestre (Matth. XV, 24) : «Je ne suis envoyé qu'aux brebis perdues de la maison d'Israël.» Il n'ose prendre seul linitiative d’une demande qui entrainerait pour Jésus une déviation de sa conduite habituelle, et 1l présente la chose à André; c’est celui des quatre disciples placés les premiers en rang qui, dans les catalogues
apostoliques, se trouve le plus rapproché de Philippe; nous l'avons vu deux fois mentionné avec Philippe ch. I et VI; et nous avons déjà rappelé, ch. VE, que ces deux apôtres, que Jean se plaît à nommer si particulièrement, paraissent, d’après la tradition, n’avoir pas été étrangers à la composition de notre évangile. Après avoir délibéré, ils se décident à présenter, tous deux ensemble, cette demande au Seigneur. Ge fut probablement André qui porta la parole; c’est pourquoi son nom est placé le premier.
Gette circonstance produit sur Jésus une impression profonde. Pourquoi cela? D'abord elle réveille en lui le sentiment de sa royauté sur le monde païen. Des besoins religieux exprimés par des Gentils, et à lui : c’est comme la première brise du monde nouveau. Mais cette royauté de Jésus sur les paiens ne peut se réaliser qu’autant qu’il aura été affranchi lui-même de l'enveloppe juive et élevé à une nouvelle forme d'existence. Sa pensée se porte done immédiatement sur le fait par lequel seul peut se réaliser ce nouvel ordre de choses: la voie du Calvaire se découvre à ses yeux. Ne le sait-1il pas : c’est du haut d’une croix qu'il attirera le monde à lui (I, 19. IF, 14. 15. X, 15. 16). Aussi plutôt que de répondre par un oui ou par un non à la demande qui lui est adressée, il s’absorbe dans les réflexions qu'évoque en lui cette démarche. Les païens heurtent à la porte du royaume de Dieu : c’est le signal de l’heure décisive pour lui-même (v. 23-30), pour l'humanité (v. 81-33), et tout particulièrement pour [sraël (v. 34-36).
Ce discours renferme une réponse indirecte à la demande des Grecs : «Le temps de mon contact avec les païens approche, il est vrai; mais il n’est pas encore là.» Cependant cette réponse négative , inplicitement contenue dans les paroles de Jésus, n'empêche point qu'en traversant le parvis des païens pour sortir du Temple, il n'ait
TROISIÈME CYCLE. — CHAP. XII, 22-24. 397 accordé à ces Grecs le témoignage de sympathie qu'il n'a refusé à aucun de ceux qui l’ont cherché. Jean se tait sur ce point parce que l'importance de cette scène est, pour lur, ailleurs.
V. 93. «Jésus leur répondit : L'heure est venue où le Fils de l'homme doit être glorifié.»y — Anexotvaro est certainement préférable à amexgtôn. Voir à V, 19. Cest moins ici une réponse positive qu'une méditation à laquelle Jésus se livre à l’occasion de cette demande. — Les premiers mots : (L’heure est venue,» renferment en germe tout le discours suivant, dans lequel Jésus dévoile sous divers aspects la grandeur de l'heure présente. L'heure dont il parle est celle de sa transformation personnelle et de son retour à l’état divin par le passage de la mort. Ce qui se passe lui en fait comprendre l’imminence. Il est arbitraire, ici comme ailleurs, d'appliquer l'expression doëxséva, élre glorifié, à la reconnaissance de Jésus comme Messie et à l'extension de son règne chez les païens (Lücke, Reuss). Les derniers mots des v. 95 et 26 montrent que Jésus pense avant tout à l’exaltation céleste de sa personne; son action sur les païens ne sera qu'une conséquence de ce changement; XVIF, 1. 2. 5. Le terme de Füs de l’homme lui est précisément inspiré ici par ce sentiment de la fin prochaine de son état terrestre. Il ne cessera pas sans doute d'être homme dans sa gloire; mais alors son humanité sera élevée à la possession de l’état divin; et c’est ainsi qu'il pourra communiquer sans entrave avec le monde entier. — Au v. 24, Jésus exprime par une image, et au v. 25 en termes propres, la condition douloureuse de cette glorification.
V. 24. (En vérité, en vérité, je vous dis que, si le grain de froment ne meurt après être tombé dans la
: 1, NB LX: anroxowveter au lieu d'umexptvato.
terre, il demeure seul; mais s’il meurt, il produit beaucoup de fruit.» — Jésus fait entendre ce qui doit se passer pour lui avant qu'il puisse répondre aux besoins dont le premier symptôme vient de se manifester à lui. Tant que le grain de blé demeure dans le grenier, il se conserve, mais sans puissance de reproduction; dès qu'il est jeté en terre, ses enveloppes se décomposent; 1l périt, comme grain, mais pour reparaître dans une multitude d'êtres semblables à lui. Cette image était d'autant mieux appliquée en ce moment, que le gram de blé avait une grande place dans les mystères grecs. — L'affirmation énergique æuvy œurmy se rapporte au contraste que Jésus sait exister entre cette nécessité douloureuse et les rêves de gloire des disciples.
V. 25. Application de cette image : «Celui qui aime sa vie, la perdra; et celui qui haït sa vie dans ce mondeci, la conservera en vie éternelle.» — Il n’est pas douteux, d’après la liaison du v. 93 au v. 24 et du v. 24 au v. 25, que Jésus ne parle ici par rapport à lui-même. Cette loi fondamentale de la vie humaine qu'il a si souvent appliquée à ses disciples (Matth. X, 39; XVI, 25; Mare VIE, 55; Luc IX, 24; XVI, 33), il s’y déclare soumis comme eux. Par l'expression sa vie, buyn, Jésus désigne le souffle de la vie naturelle avec toutes les facultés dont elle est ornée. Cette vie physique et psychique est bonne, en tant que point de départ de l'existence humaine, et Jésus la possède aussi. Mais sa destination n’est point de se maimtenir et de se perpétuer telle quelle; elle doit être transformée, par. une communication divine, en vie supérieure, spirituelle, éternelle; et, pour cela, il faut que l’homme ait le courage de la livrer, de la sacrifier, de limmoler par le renoncement; autrement, après avoir fleuri un moment et s'être plus ou moins pleinement satisfaite, elle dépérit et se fane
pour toujours. Ainsi, à supposer que Jésus, ne recherchant que sa sûreté personnelle, s’en fût allé chez les Grecs pour enseigner; féomme Socrate, ou pour organiser l’État, comme Solon, il eut par là momentanément conservé sa vie; mais en réalité: il leût perdue. Ne l'ayant point livrée à Dieu, il n'eut pu là recevoir de lui transformée. En voulant la conserver à tout prix, il l’'eût vouée à la fragilité et à la mort. C'est en renonçant à être un sage qu'il est devenu un Christ; c’est en sacrifiant le trône de Salomon qu'il a obtenu celui de Dieu. Lange fait remarquer avec profondeur que cette ‘parole renfermait la sentence de lhellénisme. Qu'était la civilisation grecque? La vie humaine cultivée au point de vue de la jouissance et soustraite à la loi du renoncement. — L'expression la perdra renchérit sur celle du v. 24 : demeure seul. — Le terme puosiv, hair, renferme ici l’idée d un généreux mépris et caractérise bien la noble ambition qui vise plus haut que ce monde. L'expression : en vie éternelle, opposée, comme elle l’est ici, à: dans ce monde-ci,se rapporte non-seulement à la nature supérieure de cette vie, mais aussi à l’époque Faute dans laquelle elle éclatera.
V. 26. Cet axiome moral, qui domine la vie du maître, s'applique aussi à celle des disciples : «Si quelqu'un me sert, qu'il me suive; et là où je serai, mon serviteur y sera aussi; si’ quelqu'un me sert, mon Père l’honorera.» — Axohovüsiy, suivre, ici: sur’ ‘la, voie du sacrifice et de la mort qui est en même temps celle de la glorieuse métamorphose. L'expression : (Où je suis,» se rapporte à Fétat de gloire céleste de Jésus, et la promesse: CŸ sera aussi,» à la participation du disciple fidèle à cet état, XVIE, 24. — Tuumos, honorera, rappelle le douce, doit étre glorifié,