‹ Commentaire sur l'Évangile de Saint Jean ... . Tome secondChapitre 151 sur 278 · II. 20e · texte numérisé non relu

II. 20e

l'habileté avec laquelle Judas avait su déguiser son caractère et ses plans, quand on voit qu'en ce moment même, ses condisciples sont encore entièrement aveuglés sur son compte. De son côté, Jésus ne pouvait le démasquer, sans danger, plus complètement qu'il ne le fait ici : avec l’impétuosité d’un Pierre, que se serait-il passé entre lui et le traître ? — Ce que rapportent les v. 27-29, fut l'affaire d’un clin d'œil. Le v. 30 se rattache directement à v. 27 a, par où, donc. — Entre le participe ayant pris et le verbe 4} sortit, Hengstenberg place l'institution de la sainte Cène, comme si le evbéwgs, à l'instant, ne rattachait pas immédiatement le second de ces actes au premier. — Les derniers mots : « 1! était nuit, » concourent à reproduire l’ensemble d'une situation qui avait laissé dans le cœur de Jean d’ineffaçables souvenirs. La narration johannique est toute parsemée de pareils traits, qui ne s'expliquent que par la vivacité du souvenir personnel. Comp. I, 40; VI, 59; VIIT, 20; X, 23, etc. Le sens symbolique que l’on a voulu attribuer à ces mots ne saurait expliquer ce détail dans une narration aussi simple.

À quel moment du repas doit se placer l'institution de la sainte Cène? — Nous supposons ici que ce repas est bien celui dans lequel Jésus a, d’après les Synoptiques, institué cette cérémonie. Bengel, Wichelhaus et d’autres ont, sans doute, prétendu qu’il s'agissait de deux repas différents. XIV, 31 indiquerait le moment où Jésus partit de Béthanie (où avait eu lieu le premier, Jean XIII) pour se rendre à Jérusalem, où eut lieu le second, le lendemain, veille de la Passion, Mais l’annonce du reniement de saint Pierre XII, 36-38 et la relation étroite du récit du lavement des pieds avec le discours Luc XXII, 24-30 rendent celte hypothèse inadmissible. — Nous admettons ensuite que, si l’auteur du quatrième évangile ne mentionne pas l'institution de la sainte Cène, ce n’est point qu’il lignore, où qu’il la nie. Nous disons, avec Lücke : Ou l’auteur est Jean, el, la

réalité de cette cérémonie ne pouvant être révoquée en doute d’après 2 Cor. XI, un apôtre ne pouvait ni l’ignorer ni la nier; — ou l’auteur est un pseudo-Jean du second siècle: à cette époque, la première aux Corinthiens élait universellement connue, et la sainte Cène, universellement célébrée dans l'Église; et le pseudo-Jean ne pouvait donc pas non plus ignorer ce fait, ni le contredire sans rendre son récit suspect. Une telle lacune ne s’explique que de la. part de l’apôtre Jean et en partant de l’idée qu’il a omis ce récit parce qu'il était suffisamment connu dans l’Église, et que rien ne Pappelait à lui donner une place plus particulière dans sa narration. S'il en est ainsi, où faut-il insérer, dans notre récit, l’institution de la sainte Cène? — Selon Kern, après XIV, 31, comme base du discours XV, 1 et suiv.: QJe suis le vrai cep, etc.» Mais, en ce moment, Jésus se lève et donne l’ordre de partir : est-ce une situation convenable pour une pareille cérémonie? — Selon Olshausen, après XIII, 38 (prédiction du reniement de Pierre) et avant ces mots : « Que votre cœur ne se trouble point.» Cette opinion serait admissible, si les Synoptiques ne s’accordaient à placer l'annonce du reniement après linstitution et même (deux d’entre eux) sur le chemin de Gethsémané. — Lücke, Lange, Maier et d’autres : dans Pintervalle entre v. 53 et 34, entre les mots : (Encore un peu de temps,» et la proclamation du commandement nouveau. Le rapport entre ce dernier trait et l’idée de la nouvelle alliance, fortement relevée dans l'institution, donne une certaine vraisemblance à cette manière de voir. Mais, ce qui s’y oppose, c’est la relation directe entre la question de Pierre : «Seigneur, où vas-tu ?» (v. 36) et la parole de Jésus : (Vous ne pouvez venir où je vais» (v. 33), il est difficile d’intercaler une cérémonie aussi considérable entre ces deux paroles. — Néander, Ebrard : dans lintervalle entre v. 32 et 33. Mais le v. 33 est la continuation directe du v. 32 (comp. puxpoy et evuc). En général, le discours v. 31-35 forme un tout si étroitement lié, qu’il est impossible d’y insérer un fait aussi important. Paulus, Kahnis et d’autres se décident pour Fintervalle entre v. 30 et 31, immédiatement après la sortie de Judas. Les mots : «Quand donc il fut sorti, Jésus dit» (voir à v. 31), ne sont pas favorables à cette opinion. — Nous venons de voir celle de Hengsten-

berg (v. 30, avant la sortie de Judas); elle est incompatible avec l'expression : CL sortit à l'instant.» — Stier s’est décidé pour l’intervalle entre v. 22 et 23. C’est contraire à l'esprit du récit. Le signe de Pierre v. 24 se rattache directement à l’état de perplexité des disciples v. 22. — Ce serait plutôt à l'intervalle entre v. 19 et 20 ou entre v. 17 et 18 qu’il eût fallu penser. La solution de continuité apparente entre les deux premiers versets et la mention du traître Luc XXI, 22, immédiatement après l'institution de la sainte Cène, parleraient en faveur de ces hypothèses. Mais l'intention du récit ne parait être nulle part, même dans ces passages, d'inviter le lecteur à intercaler dans la narration un fait grave, connu de lui et de l’auteur. — Meyer et Luthardt ont renoncé à proposer une solution.

Nous avons, conformément au récit de Luc et à certains indices dans celui de Jean, placé le lavement des pieds à la fin du repas, par conséquent après l’institution de la sainte Cène. C’est donc, selon nous, jusqu’au v. À qu’il faut remonter pour trouver la place de ce dernier fait, et il ne nous paraît pas trop hasardé de voir une allusion à cette marque suprême de la charité de Christ dans l’expression : (1 acheva de leur témoigner tout son amour.» Le récit de Luc, celui des trois Synoptiques qui, au point de vue de l’ordre des faits, est toujours le plus exact, ne permet pas de douter que, dès le commencement du repas, tout n’ait visé à l'institution de la sainte Cène qui en était, dans la pensée de Jésus, le but essentiel. La révélation du traître n’est venue que plus tard et en seconde ligne. Quant à Matthieu et à Marc,:ils juxtaposent, comme deux masses distinctes, les deux sujets principaux, la sainte Cène et ce qui a rapport à Judas, en plaçant le second le fait qui chronologiquement doit être placé le premier. — Sieffert, dans son écrit sur le premier évangile', est, à ma connaissance, le seul auteur qui se soit prononcé en faveur de cette opinion.

1. Ueber den Ursprung des ersten kanonischen Evangeliums. Kônigsberg, 1832.

XUL,.31-XVI..33,

Les discours.

Le départ de Judas rend au cœur de Jésus toute sa liberté jusqu'ici comprimée par la vue du traître. Son amour s’'épanche dès ce moment dans une série de discours , qui achèvent de révéler à ses disciples son être le plus intime. Amollis, comme ils le sont, par l'amour qu'il vient de leur témoigner, humiliés, comme ils ne l’ont jamais été, par son humilité même, les apôtres, quelles que soient encore leur ignorance et leur faiblesse, sont maintenant en état de . recueillir et de garder ses dernières paroles.

Dans le premier discours, qui est plutôt un entretien (comp. les questions de Pierre v. 36, de Thomas XIV, 5, de Philippe v. 8 et de Jude v. 29), le point de départ de la pensée de Jésus est tout naturellement la prochaine séparation, et son point de mire, la réunion future qu'il leur annonce : XII, 31-XIV, 31. Ce dernier verset distingue expressément ce discours du suivant. — Celui-ci a le caractère d’un enseignement proprement dit; Jésus se place, en esprit, au moment de la réunion opérée et jette, de ce point de vue, un regard sur le ministère futur des apôtres : XV, 1-XVI, 15. — Enfin, dans le dernier discours, où se retrouve la forme de dialogue, il revient à son départ procham et cherche la parole décisive qui peut leur mspirer la force dont ils ont besoin en ce moment douloureux : XVT, 16-33. — Ainsi un père mourant, après s'être entouré des siens, commence par leur parler de sa fin et des moments qui la suivront immédiatement; puis la perspective de leur carrière future s'ouvre à ses regards : il leur dit ce que la

terre sera pour eux et ce qu'ils auront à y faire; après quoi son esprit, se repliant sur la situation présente, puise dans ses profondeurs un mot suprême et un dernier adieu. Cette marche des derniers discours de Jésus est si naturelle que l’on doit dire que, si cette situation a existé et si Jésus y a parlé, il a dû parler ainsi. Le ton est toujours à la hauteur de la situation: c’est celui d’une émotion profonde mais contenue. L’enchainement logique n’est pas rompu un instant. Mas il ne se montre jamais à découvert. La netteté de lintention s’unit à l'intimité du sentiment et l’on se livre sans peine à cette douce ondulation de la pensée qui caractérise d’une manière unique la parole de Jésus dans ce morceau. Nous ne connaissons dans nos livres sacrés que deux passages qui présentent quelque analogie avec celui-ci, et ils doivent leur origine à des situations assez semblables. Ce sont les derniers discours de Moïse, dans le Deutéronome, où le grand législateur prend congé de son peuple, et la seconde partie d'Ésaïe, où le prophète, se transportant en esprit au delà de la ruine future d'Israël, déroule le tableau de son relèvement et dépeint l’œuvre du véritable Israël au milieu du monde.

La séparation et la réunion : XNE, 31-XIV, 51 ,

Après quelques paroles prononcées sous l'impression du départ de Judas (v. 31-35), Jésus répond aux interpellations de Pierre (v. 36-XIV, 4), de Thomas (v. 5-7), de Philippe (v. 8-21) et de Jude (v. 29-24); il termine par quelques réflexions que lui inspire la situation actuelle (v. 25-31).

Page 1