Jahrbücher , t. X, p. 92 et
dans le livre qui ne prenne aisément sa place dans ce plan général et quine tire de sa relation avec l’ensemble ainsi compris une pleine lumière. Le seul récit qui ait fait exception est celui de la femme adultère; et l’étude des documents, confirmée par celle du morceau lui-même, a prouvé qu'il est inauthentique. Le plan que nous avions indiqué dans l'introduction” nous ayant ainsi rendu compte du point de départ du récit et de son terme, de la marche générale et de chacun des détails de l'ouvrage, nous pouvons lenvisager comme confirmé par l’étude exégétique.
IL. En dépit de cette forte synthèse qui domine toute la narration, le quatrième évangile présente, au point de vue historique, un caractère tout à fait fragmentaire. Bien lom de nous offrir un exposé des faits absolument mdépendant, il est en relation intime et suivie avec d’autres narrations déjà existantes, traitant de la même matière, et avec lesquelles il forme un tout organique. Ge rapport ressemble à celui qui unit les pièces d’un engrenage dont les angles sortants et les angles rentrants correspondent parfaitement.
1. Et d’abord, les faits racontés par le quatrième évangile en supposent continuellement d’autres qui sont omis par l'historien. La question que le sanhédrin adresse officiellement à Jean-Baptiste et par laquelle commence le récit I, 19, n’a de sens qu’autant qu’elle a été provoquée par tout un ministère antérieur du Précurseur sur lequel l’auteur se tait complétement; comp. v. 25 : « Pourquoi donc baptisestu?» Les trois témoignages que rend ensuite Jean-Baptiste, supposent le baptême de Jésus déjà consommé ; comp. v. 34: «J'ai vu, et j'ai rendu témoignage.» Cependant l’auteur ne
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la point raconté. La mention de Jésus comme fils de Joseph et originaire de Nazareth I, 46 et le changement de domicile mentionné II, 12: «{ descendit à Capernaüm,» se rapportent à des faits antérieurs, relatifs à la famille de Jésus, que l’auteur n’a point rapportés. Entre le premier retour de Jésus en Galilée, au ch. IV, et son second voyage à Jérusalem, à la fête de Purim, au ch. V, doivent s'être écoulés trois mois dont l’auteur passe le contenu sous silence. Entre ce dernier voyage et le miracle de la multiplication des pains, ch. VE, à l’époque de Pâques, se place un mois entier sur lequel il ne donne également aucun détail. Nous hisons bien que des foules accompagnent Jésus à cause des miracles qu’il fait (VI, 2); mais l’auteur ne raconte point ces miracles. Nous voyons qu’un grand nombre de ses disciples l’abandonnent, VI, 66; et nous ignorions totalement qu'un groupe de disciples proprement dits se fût formé et organisé autour de lui. L’historien nous parle des Douze, VI, 70, comme de personnages connus; et cependant l’élection des apôtres n’a été nulle part mentionnée. Entre le ch. VI et le voyage à la fête des Tabernacles, ch. VIF, se place nécessairement un intervalle de six mois; de tout ce long ministère en Galilée pas un seul fait n’est rapporté. Tout ce que nous pouvons conclure des termes du récit, c'est que Jésus a continué à faire des miracles : «Afin que tes disciples voient aussi les œuvres que tu fais;» mais ces miracles, dont parlent les frères de Jésus, sont tous passés sous silence. Entre la fête des Tabernacles (ch. VIN et celle de la Dédicace (X, 22), s’écoulent de nouveau deux mois entiers sur lesquels le récit garde le silence. Voilà donc, sur les deux ans et quelques mois que dure, d'après cet évangile, le ministère public de Jésus, douze mois complets sur lesquels il ne renferme pas le moindre détail; et, pour les douze à quinze autres mois, le récit est loi d’être com-
plet. Nous n’apercevons que quelques points culmmants de cette chaîne dont la presque totalité reste plongée dans le brouillard. Ce n’est que six jours avant la dernière Pâque, après un récit détaillé, celui de la résurrection de Lazare, et deux indications sommaires, celles du séjour en Pérée et du ministère à Éphraïm, que nous rentrons dans une narration suivie des faits, analogue à celle des premiers six jours (ch. I et IT). Mais là même le récit ne comprend encore qu’une série de traits détachés qui en supposent une foule d’autres, l’entrée de Jésus à Jérusalem, la réponse aux Grecs, le lavement des pieds et les derniers discours du Sauveur au milieu de ses disciples. L'ensemble de l’activité de Jésus à Jérusalem dans ce dernier séjour est supposé connu. Dans le récit de la Passion, en particulier, l’évangéliste omet le fait capital de la condamnation de Jésus par le sanhédrin, sans lequel la comparution devant Pilate n’a cependant aucun sens, mais il a soin pourtant d'en indiquer la place. Et quand il dit XXI, 14: « Ce fut déjà la troisième fois que Jésus se manifesta à ses disciples,» comment ne pas voir dans ce mot déja l'indication d’autres apparitions subséquentes qu'il ne lui convient pas de raconter dans cet écrit? L’auteur luimême, d’ailleurs, fait ressortir expressément XX, 30, ce que sa narration a d’incomplet au point de vue des faits. Ces faits que suppose le récit et qu'il omet, l’évangéliste les envisage certainement comme connus des lecteurs. Il est un certain nombre de passages où nous n'avons pu méconnaître un appel plus ou moins direct au souvenir qu'ont les lecteurs des traits principaux de l’histoire évangélique. [, 41, il désigne André comme frère de Simon Pierre avant d’avoir parlé de ce personnage. XI, 1, il désigne Béthanie comme le bourg de Marie et de Marthe, lors même qu'il n’a point encore parlé de ces deux sœurs; et, au v. 2, il suppose connue l’onction de Marie avant de l'avoir ra-
contée. Il fait allusion XII, 16 à un acte des disciples, XVII, 33 à une accusation des Juifs, XVII, 40 à des vociférations de la foule, dont 1l n’a rien dit et dont nous parlent les Synoptiques seuls.
Résumons-nous et concluons: À ce qui est le plus en relief dans les Synoptiques, correspondent exactement les énormes lacunes de notre évangile, et aux lacunes considérables des premiers évangiles correspondent, en retour, les faits mis en relief dans le quatrième. Il existe, entre ces écrits, comme un rapport d’emboîtement. Les témoignages du Précurseur qu'avaient omis les Synoptiques sont racontés en détail, tandis que son ministère antérieur, raconté par eux, y est laissé dans l'ombre. La vocation des premiers disciples, en Judée, que l'appel plus décisif qui avait suivi, avait fait oublier dans la tradition, est racontée en détail, tandis que le second appel, rapporté en détail par les Synoptiques, est omis. La purification du Temple à la première Pâque est rappelée; celle qui eut lieu à la dernière Pâque, passée sous silence. Toute cette première année de ministère en Judée, dont la tradition n'avait pas gardé le souvenir, est rétablie, aussi bien que les différents voyages de fêtes à Jérusalem, tandis que du ministère galiléen nous ne voyons que le cadre vide. Le lavement des pieds, qu'avait éclipsé l'institution de la sainte Cène, l’interrogatoire chez Anne, que la tradition avait négligé pour ne s’attacher qu'à la grande séance du sanhédrin chez Caïphe, sont restitués à l'Église. C’est ainsi qu’à y regarder de près, tous les matérlaux de notre évangile se trouvent n'être qu’un choix de quelques faits importants, de quelques miracles et de quelques discours saillants, que l’auteur veut tirer de l’oubli.
2. Non-seulement l’auteur se tait là où les autres ont parlé et parle là où ils se sont tus, mais, sur plusieurs points, 1l rectifie positivement leurs récits. On avait confondu les deux
premiers retours de Jésus en Galilée, et cette confusion avait pour effet d'éliminer la première année de son ministère. L’évangéliste distingue, avec le plus grand som, ces deux retours (1, 44; IE, 24; IV, 48-45. 54). Nous avons vu que la remarque IE, 24: «Car Jean n'avait pas encore été mis en prison,» se rapporte directement aux récits de Matthieu et de Marc, qui étaient tombés dans cette confusion en rattachant immédiatement le premier retour en Galilée à l’'emprisonnement de Jean-Baptiste (Matth. IV, 19; Marc 1, 14). XIE, À et suiv., l’auteur replace à sa vraie date le souper de Jésus à Béthanie, que Matthieu et Mare avaient rattaché, par une association d'idées facile à comprendre, à la trahison de Judas deux jours avant la Pâque. Mais la rectification la plus importante est celle qui se rapporte au jour de la mort de Christ. Nous avons vu quelle insistance Jean met à rappeler toute une série d'indications précises (t. II, p. 629), d’où ressort la détermination qu’il veut opposer à celle que l’on pouvait déduire des Synoptiques. XVII, 43. 24 il fait non moins expressément allusion à omission de la comparution chez Anne dans les Synoptiques. Au ch. XX, il rend aux deux faits de la visite des disciples au tombeau et de la première apparition de Jésus, les contours précis qu'ils avaient perdus dans la tradition. Enfin , par le récit des deux apparitions aux apôtres, ch. XX, et par celui de l'apparition ch. XXI, il fait comprendre que Jésus n’est apparu aux disciples ni en Galilée exclusivement, comme pouvait le faire croire le récit de Matthieu, ni en Judée uniquement, comme on eût pu linférer de celui de Luc, mais que les deux ordres d’apparitions étaient vrais simultanément.
3. De plus, il est un certain nombre de scènes communes au quatrième évangile et aux trois autres et que le premier de ces écrits s'applique à mettre dans leur vrai jour. Ainsi,
celle de la multiplication des pains; Jean seul nous fait pénétrer ici dans le sentiment intime de Christ et dans le sens réel de cet acte en le mettant en relation avec la fête de Pâque qu’il ne pouvait pas aller célébrer à Jérusalem. Ainsi, la scène du jour des Rameaux, dont Jean seul révèle clairement la cause immédiate, la résurrection de Lazare. Ainsi, le récit des trois reniements de saint Pierre, dont il montre seul la relation avec les deux comparutions de Jésus. Ainsi surtout, la comparution devant Pilate, ce drame dont 1l décrit si admirablement toutes les péripéties, dont 1l fait seul connaître le vrai dénouement, le terme à Jamais tragique, le reniement d'Israël par Israël luimême.
On peut donc dire que la narration du quatrième évangile serpente au travers des trois autres, complétant, omettant, corrigeant, expliquant, en relation aussi directe avec ces récits antérieurs que l’est, par les lois de la pesanteur, la marche d’un astre avec celle des soleils qui parcourent avec lui l’espace. C’est peut-être cette circonstance qui fait que le Christ du quatrième évangile a quelque chose de moins concret et, si l’on peut dire ainsi, de plus vaporeux que celui des Synoptiques ; le sol historique manque sous ses pas. C’est que ce sol se trouve ailleurs. « L'image retracée par Jean, dit Weizsäcker, est un centre sans circonférence bien définie; elle réclame, comme son complément, le tableau synoptique *. »
II. Le quatrième évangile possède tous les caractères du récit d’un témoin oculaire. L'auteur se donne lui-même pour tel. I, 14: «Nous avons vu sa gloire,» expression qu'il est impossible de prendre dans le sens purement idéal