Vie de Jésus, p. xXxn
ciples se souvinrent » (I, 22), ont le même caractère personnel. Lui seul met en relief ce moment solennel où la foi des apôtres atteignit le plus haut degré de clarté avant la mort de leur Maître, et où celui-ci y apposa le sceau de son approbation : « Enfin vous croyez ! » (XVI, 31). L’interruption du récit et l'affirmation solennelle XIX , 35 ne s’expliquent que par l'impression profonde qu'avait reçue l’auteur de toutes les circonstances qu’il venait de raconter, par l’influence décisive qu’elles avaient exercée sur sa foi personnelle et dont nous avons cherché à rendre compte dans le commentaire. Mais c’est surtout dans la parole XX, 8: «Il vut, et il crut ,» que ressort le caractère dont nous parlons. On saisit ici sur le fait l'épanouissement de la foi dans le cœur de l’auteur lui - même et le moyen très - simple par lequel il s’opéra : la vue du suaire roulé et mis à part. Et ce qui rend ce trait encore plus sigmificatif, c’est le contraste entre le smgulier : «vit, el il crut,» et le pluriel qui suit immédiatement : « Car ils n'avaient pas encore compris,» aussi bien que le silence gardé sur les impressions de l’autre disciple. L'auteur a donc la conscience intime d’être l’un de ceux dans lesquels s’est opéré primitivement ce développement de la foi qui doit se reproduire sans cesse dans l’Église, d’en être même le représentant normal, puisque, le premier, sous l'influence de Jean-Baptiste, il a, avec André, reconnu Jésus comme le Messie, et que, le premier aussi, à la vue du sépulcre et avant toute apparition, il a cru en lui comme au Seigneur ressuscité.
V. La relation particulière du quatrième évangile avec l'Ancien Testament forme l’un des caractères les plus saillants de cet écrit. Cette relation est double et, en quelque sorte, contradictoire.
D'un côté, nous y rencontrons le spiritualisme le plus
pur, l’affranchissement complet des formes légales, et un universalisme qui ne le cède en rien à celui de saint Paul. Le culte en esprit et en vérité remplacera celui qui se rend à Jérusalem ([V,91. 24). C'est le Fils de l’homme qui affranchit du péché uniquement par le pouvoir de la vérité (VIE, 31. 36). La circoncision n’a qu’une valeur purement extérieure et n’est d'aucune efficacité réelle pour le salut de l’homme (VII, 21-24); et le titre d'enfant d'Abraham peut se concilier avec celui d'enfant du diable (VITE, 44). Dieu a des enfants dispersés chez tous les peuples, et Jésus est venu pour les rassembler ; sa mort et sa parole, d’une part, la foi de l’homme, de l’autre, suffisent pour réaliser ce plan divin (X, 15. 16; XI, 51. 59; IT, 15. 16). L'auteur vit si complètement dans l’économie nouvelle que les Juifs sont pour lui comme des étrangers avec lesquels il n'aurait jamais soutenu aucune relation.
Et cependant, la pensée et la vie religieuse de l’auteur sont nourries des sucs de l'Ancien Testament. Déjà dans le prologue, l'écrivain se caractérise lui-même involontairement comme un chrétien d’origine juive, dans le passage v. 11-14, où l’on peut suivre le développement de sa foi personnelle; après avoir reconnu Jésus comme le Messie venu chez les siens (v. 11), par les effets de l’adoption qu'il a obtenue par la foi (v. 19. 13) il a découvert dans ce Messie la Parole faite chair (v. 14). Puis le témoignage de Jean-Baptiste est représenté comme la transition organique de la foi ancienne à la foi nouvelle. Enfin, dans le récit même, Jésus se présente partout comme la réalité des emblèmes scripturaires et l’accomplissement des espérances théocratiques : 1l est le vrai Temple (IL, 19), le vrai serpent d’airain (HE, 14), le Fils dont les Écritures annonçaient la venue (V, 39), la vraie manne (VI, 32), le vrai rocher (VIT, 37), la vraie nuée lumineuse (VIII, 19), le réel libérateur (VIIE, 31. 36), l’ob-
jet de l'espérance et de la joie d'Abraham (VIIT, 56), le vrai berger (X, 1 et suiv.), le Roï d'Israël venant au nom du Seigneur (XI, 13), Adonaï, le Dieu d'Israël (XII, 41), le juste souffrant des Psaumes et de la prophétie (XIIE, 18; XV, 25; XIX , 24. 98), le vrai agneau pascal, Jéhovah percé par son peuple (XIX, 36.37), le vainqueur de la mort promis par l'Écriture (XX, 9), en un mot, celui qui peut déclarer au peuple de Dieu : «Cest moi » (VIE, 24. 98). Le salut a beau être destiné à tous; il n’en vient pas moins des Juifs (IV, 29). Cest du bercail théocratique que Jésus forme le troupeau auquel 1l incorpore les brebis tirées du milieu des païens (X, 14-16). L'esprit de Moïse et celui de Jésus sont tellement un seul et même esprit qu'on ne peut rejeter ou accepter l’un sans rejeter ou accepter l’autre (V, 45-47). Matthieu n’a certes rien écrit de plus fort sur la relation étroite entre la Loi et les prophètes et l'Évangile.
À ces rapports intimes et profonds ajoutons une quantité innombrable d'expressions empruntées à l'Ancien Testament ou d’allusions à des passages de ce livre. Nous sommes loin d'admettre toutes les citations que Hengstenberg prétend trouver dans notre évangile ; mais , après qu’on a retranché toutes celles qui sont évidemment forcées, 1l en reste assez pour prouver que non-seulement l’auteur connaît l'Ancien Testament, mais qu'il en est nourri et comme saturé. Notre évangile ressemble à une fleur éclose sur le tronc de l’Ancien Testament, mais aux rayons d’un soleil appartenant à une sphère supérieure. Remarquons encore les quelques passages où 1l cite l'Ancien Testament, non d’après les LXX, comme l’eût fait un auteur d’origine grecque, mais directement d’après le texte hébreu, comme un homme né au sein du judaïsme palestinien pouvait seul le faire (XIE, 40; XIIL, 18 ; XIX, 37).
En réalité, ces deux relations opposées avec l'Ancien
Testament ne sont nullement contradictoires. Ne se retrouvent -elles pas égalemént chez saint Paul? Si Jésus abolit l'Ancien Testament, c’est en l’accomplissant. Les disciples ont parfaitement compris que labolir ainsi, c'était l'affirmer.
VI. Le style du quatrième évangile n’est pas aisé à caractériser. Comme le fait observer Luthardt, le vocabulaire Johannique est pauvre; mais 1l renferme des termes dont la richesse dédommage de leur nombre assez restreint (lumière, ténèbres, vie, mort, vérité, mensonge, grâce, témoignage , etc.). L'auteur ressemble à un grand seigneur qui ne paie qu'avec de grosses pièces. Ces expressions d’un sens si plein, si profond, du moins par l’acception qu’elles reçoivent dans cet écrit, émanent de la pensée orientale et de l'intuition sémitique , et n’appartiennent point à la langue dialectique de l'Occident. Le mot a beau appartenir au vocabulaire grec; l’idée est juive (comp., par exemple, les expressions vids dtruwhelac, Ovoua, dunv AuMy, MÉVELV Év, etvat év, etc.). Il en est de même du mode de déduction des pensées. Nous ne trouvons point dans ce livre l’enchaînement logique qui caractérise ordmairement la pensée grecque ; nous trouvons d'ordinaire une profonde intuition formulée dans une parole brève autour de laquelle se disposent, comme une série de couches concentriques, toutes les parties du discours qui suit. L'auteur semble également ignorer l'usage de ces nombreuses particules qui font le charme et la souplesse de la langue grecque ; nous avons trouvé jusqu’à dix-sept versets se succédant par asyndéton (XV, 1 et suiv.); l'emploi constant de xat et ob» répond à celui du hébreu; la forme syntactique qui est naturelle
aux écrivains grecs, est fréquemment remplacée par la forme paratactique qui répond au génie de la langue hé-
braïque (I, 10; If, 9; VI, 92. 93, etc., etc.). Enfin, dans tous les moments où le sentiment s’exalte, nous avons remarqué l'apparition du parallélisme, qui est le rhythme naturel de la poésie hébraïque, et du refrain, qu’affectionne aussi l’Ancien Testament. Comp., pour le premier, If, 11; VI, 35. 53, etc. ; pour le second, IT, 15. 16; VE, 39. 40. 44.
Lors même donc que le grec du quatrième évangile est, en général, pur d'hébraïsmes, la langue de cet écrit, par ce qu’elle à de plus vivace, a cependant un caractère entièrement sémitique. M. Renan dit de ce style qu'il n’a «rien d'hébreu, rien de juif, rien de talmudique". » Ce dernier terme peut être accepté, mais non le second, encore moins le premier. La langue rabbinique est la caricature de la langue juive ; et plus on remonte de celle-ci à celle de lantiquité hébraïque, plus on rencontre, d’un côté, cette pauvreté de formes et de termes et, de l’autre, cette plénitude d'intuition qui forment les deux caractères distinctifs du style johannique. Aussi Ewald , l’homme de nos jours qui a le plus profondément étudié les langues sémitiques, prononce-t-il un jugement directement opposé à celui de M.Renan : (Aucune langue, dit-il, ne peut être, quant à l’esprit et au souffle qui l’animent, plus hébraïque que celle de notre auteur ”.» Le critique français s’est arrêté à la forme ; le savant allemand est allé au fond. Dans le style de Jean, le vêtement seul est grec; le corps est hébreu.
VIL Reste enfin la question que nous nous étions posée relativement au but de cet évangile. Nous n’avons trouvé ni dans le prologue, ni dans le récit, la preuve d’une imtention spéculative, ni le momdre indice du désir de faire