Ibid., p
détail de cette composition, de chaque addition ou omission relativement au récit des autres évangiles. On ne peut plus en appeler ici, comme l’avait fait Strauss, dans sa première Vie de Jésus, aux créations instinctives de l’imagination ou de la conscience chrétienne. Il faut absolument expliquer par un calcul de politique ecclésiastique (comme dans la question pascale), ou par la puissance de l’idée spéculative, toutes les modifications que notre évangile apporte à la tradilion et, en général, tout l’évangile lui-même. Rien ne montre mieux que la nouvelle Vie de Jésus de Strauss quelle torture le commentateur est obligé de faire subir au récit et de s'imposer à lui-même, pour accomplir cette tâche qui est à la fois le crime et la punition de celui qui se l’est donnée. Il n’y a pas jusqu'aux larmes de Jésus sur le tombeau de Lazare qui ne doivent avoir une source métaphysique : le Logos pleure de ce qu’on pleure en sa présence! Ce sont là les niaiseries auxquelles conduit un système préconçu et que M. Réville ne craint pas de préconiser en France comme les plus grandes découvertes de l'esprit moderne.
3. Jamais la combinaison d'éléments aussi multiples que ceux que Baur appelle à son aide n’expliquera une œuvre aussi homogène dans sa substance, aussi une dans son jet, aussi ferme dans sa marche, aussi transparente dans sa forme, que l’est le quatrième évangile. Histoire ou roman, ce livre n’a certainement pas été composé par un auteur qui courait quatre ou cinq lièvres à la fois, qui prétendait introduire la théorie du Logos dans l'Église et y accréditer la gnose , apaiser lexaltation montaniste, réconcilier les partis judéo-chrétien et pauliniste et résoudre la question de la Pâque. D’une origine aussi compliquée ne saurait provenir un écrit aux allures si franches, au ton si net.
4. Notre évangile ne s'adapte pas naturellement au cadre historique dans lequel Baur cherche à le placer. Bien loin
de rentrer dans la série des spéculations du second siècle sur le Logos, la simplicité grandiose du prologue tranche, au contraire, avec le ton de la théologie de cette époque. Que l’on pense à Justin discutant vers 150 la question de savoir si le Logos diffère de Dieu yroun ou seulement aouu@! À quelle distance sommes-nous déjà de la simplicité johannique! — Notre évangile doit s'être proposé pour but de recommander la gnose à l’orthodoxie; et Baur a cherché à prouver qu’il régnait dans cet ouvrage une intuition docète de la personne de Christ. Mais nous avons reconnu, au contraire, que si aucun de nos évangiles ne proclame avec plus d'éclat la divinité de Jésus-Christ, aucun non plus n’accentue plus fortement la réalité de son humanité. La marche le fatigue; il est profondément ému; il verse des larmes; son âme est troublée. Est-ce là le Christ des Docètes? N'est-ce pas la Parole faite chair, dans toute la force du terme? — L'auteur doit avoir calculé tout son récit en vue de la solution de la question de la Pâque. Mais, si ce récit avait le sens que lui donne Baur, il accorderait tout aux Occidentaux et condamnerait sans pitié les églises d'Asie. Quel étrange moyen de conciliation! Et quelle maladresse du pseudo-Jean, de se mettre en opposition tranchée avec les églises d’Asie-Mineure, dont il avait choisi lapôtre favori pour son patron! Quelle maladresse, surtout, de la part des docteurs d'Asie, Théophile, Apollinaire, [rénée, de se faire les soutiens d’un livre qui n’était écrit que pour renverser le rit adopté dans leurs églises! — Notre évangile doit encore avoir été le signal de la réconciliation du judéo-christianisme et du paulinisme et de la fondation de l’orthodoxie catholique. Mais, encore sur ce point, il donne tout à l’une des parties, et sacrifie complètement les exigences de lautre. Son spiritualisme est absolument celui de saint Paul. Comment, dans ces conditions, eût-il réussi à satisfaire le
parti mécontent — qui n’était pas, selon Baur, une petite secte, mais la grande moitié de l’Église — et cela de telle sorte que nous n’entendons pas sortir, du sein de la chrétenté, une seule protestation contre l’authenticité de ce livre, si ce n’est celle de la petite secte des Aloges, en Asie-Mineure.
9. Quelque virtuosité littéraire que lon attribue au philosophe anonyme qui a composé un pareil écrit, il est impossible d'expliquer comment des scènes aussi dramatiques et aussi simples que celles de la vocation des premiers disciples, de l’évangélisation de la Samarie, des différentes comparutions de l’aveugle-né, de la résurrection de Lazare, du procès devant Pilate, de l'apparition de Jésus à Marie- Madeleine et de la réhabilitation de saint Pierre, pourraient être purement et simplement le produit de l’idée. Des tableaux aussi nettement esquissés, des entretiens si concis et si profonds, portent le sceau de la réalité. On conçoit que, pressé par certaimes difficultés, un savant puisse, par essai, tenter, pendant quelques moments, dans son cabinet d'étude, de ne voir dans toutes ces scènes que des principes métaphysiques mis en action; mais cette rêverie du critique ne saurait devenir la conviction de l’homme, parce qu'elle heurte le bon sens.
L’éclat qu'a jeté à son apparition l'hypothèse de Baur, s’est promptement dissipé; il n’était dû qu'au brillant talent avec lequel cet écrivain avait su développer son audacieux paradoxe.
L’impossibilité de soutenir l’inauthenticité absolue d’un écrit tel que le quatrième évangile a fait naître différents systèmes que l’on pourrait appeler ceux de l’inauthenticité relative, et dont le plus marquant est, pour le moment, ce-
lui de M. Michel Nicolas, qui attribue la composition de IL, | 46
notre évangile au presbytre Jean, disciple de l’apôtre, à Éphèse. Ce personnage doit avoir écrit notre évangile en se servant de matériaux puisés dans les récits et les prédications de saint Jean. Ainsi s'expliquent, d’un côté, les indices nombreux qui révèlent un témoin oculaire des faits racontés, de l’autre, l'absence de cette simplicité chrétienne primitive que nous admirons dans les Synoptiques et les erreurs de fait qu'il est facile de constater dans cet écrit. L'auteur, Cun chrétien d’origine païenne, sorti du milieu des Juifs hellénistes,» influencé par la gnose déjà florissante, aurait jeté le manteau de ses brillantes spéculations sur la simplicité du Christ évangélique. La confusion du disciple avec son maître de même nom et le désir tout naturel d'attribuer à notre évangile une origine apostolique auraient fait naître l'opinion traditionnelle sans qu'il fût nécessaire d'admettre, de la part de l’auteur, une fraude pieuse. Cette hypothèse a les avantages, mais aussi les mconvénients des moyens termes : elle échappe à certaines difficultés, mais pour en créer de plus grandes, peut-être. Avant tout, rappelons que l'existence de ce presbytre Jean n’est point encore sûrement démontrée. Nous renvoyons ici à la discussion de cette question dans la Vie de Jésus de M. Riggenbach, dont la traduction française vient de paraître”. L’existence de ce personnage est une supposition d'Eusèbe et pourrait bien n’être qu’une fiction. Irénée, originaire d'Asie-Mineure, Denys d'Alexandrie qui, dans sa lutte contre l’authenticité de l’Apocalypse, avait tout intérêt à faire intervenir cet homonyme de l’apôtre, ne parlent point de lui. Le passage de Papias sur lequel Eusèbe fonde son hypothèse peut s'expliquer en admettant que Papias
1. Voir deux articles dans la Revue germanique, avril et juin 1863. 2. Voir p. 53 et 54.
parle deux fois de l’apôtre Jean. Cependant, pour notre part, nous sommes disposé à accorder que le sens le plus naturel des paroles de Papias conduit à admettre deux personnages du nom de Jean, rangés par ce Père, l’un au nombre des apôtres, l’autre parmi les disciples immédiats du Seigneur. Partant de cette supposition comme prouvée, examinons l’hypothèse de M. Nicolas.
4. Ce savant s'appuie sur le titre de resoBÜtepos que prend l’auteur des deux petites épîtres attribuées à Jean, qui sont incontestablement, selon lui, du même auteur que la première épitre et l’évangile. Or le terme de presbytre désigne nécessairement le président d’une église chrétienne; Qil n’y a pas d'exemple, dit-il, qu'il ait été pris par un apôtre'.» Ces quatre écrits, l’évangile, la première épître et les deux petites épîtres, étant donc de la même main, et cette main étant celle d’un simple presbytre, la non-authenticité de l’évangile est prouvée. Cette argumentation paraît si solide à M. Nicolas qu'avec ce ton apodictique qu’affecte volontiers la critique actuelle, 1l s’écrie : «Mais qu'est-il besoin de recourir à toutes ces inductions contre l’authenticité du quatrième évangile, quand nous avons dans le Nouveau Testament lui-même une indication précise du véritable auteur de cet écrit*!» — Cette déduction pèche par la base. On l’a déjà fait observer à M. Nicolas : les apôtres dédaignent si peu le nom de presbytre que saint Pierre se l’approprie expressément : (J’exhorte les presbytres parmi vous, moi leur co-presbytre» (1 Pierre V, 1). Bien plus, dans le passage même de Papias d’où l’on déduit, à tort ou à raison, existence d’un presbytre Jean, ce Père donne le titre de presbytre à l’apôtre Jean ainsi qu'aux apôtres André,