Das Leben Jesu, 1864, p
dédain des discours, qu’il envisage comme des élucubrations métaphysiques dont l’origine apostolique doit paraître peu soutenable, et dont il fait honneur à la «mystérieuse école d'Éphèse.» Strauss, avec sa mordante ironie, demande si ce qui a conduit M. Renan à cette hypothèse ne serait point ce calcul que, pour frapper juste , il n’y a qu'à prendre le contrepied d’une hypothèse de Weisse. Celui qui a compris la connexion étroite de toutes les parties de notre évangile, la relation intime des faits avec les discours et des discours avec les faits, pour qui les discours sont devenus des actes, et Les faits, des paroles de vie , ne saurait accorder la moindre vraisemblance à tous ces triages qu’essaie la critique et que confond d’ailleurs, dès l’abord, le coloris si parfaitement un de ce style sans pareil, dans l'ouvrage entier. Quant à la «mystérieuse école d'Éphèse ,» tout son mystère n’existe que dans l'imagination ou le charlatanisme de ceux qui comptent stupéfier le public par ces grands mots.
Examinerons-nous encore l’hypothèse avancée l’an dernier par un théologien zuricois, qui a découvert que le quatrième évangile a été composé par Apollos? En vérité, non. On se détourne, non sans dégoût, de ces suppositions aventureuses qui, appliquées aux objets les plus sacrés, méritent bien le nom de «jeu frivole» que leur donne Hengstenberg.
Soumettons maintenant au contrôle des faits l'opinion de tout temps reçue dans l'Église. Nous examinerons d’abord les objections qu’elle a provoquées; nous chercherons ensuite sa confirmation dans l’évangile.
L. Voici les principales objections qu'élève la critique contre l'origine johannique de notre évangile :
1. Chacun a lu mainte fois le registre des erreurs topographiques , chronologiques, historiques, que l’on reproche à l’'évangéliste. Semblable à un dossier d'accusation stéréotypé, il reparaît dans chaque travail dirigé contre l'opinion traditionnelle. Nous pouvons nous borner ici à renvoyer à l’exégèse : Béthanie, t. [, p. 285 ; la réponse de Nicodème, p. 406 et 407; Énon et Salim, p. 451 et 459; Sychar, p. 475 et 476; la réponse du sanhédrin à Nicodème, t. Il, p. 196 et 197; le «grand-prêtre de cette année-là,» p. 352 et 803. Ewald, qui a une connaissance si approfondie de l'histoire juive particulièrement au temps de Jésus, porte le jugement suivant sur l’évangéliste : «On reconnaît partout dans Pauteur un homme qui possède une connaissance complète de l’état des choses (Verhälinisse) en Judée et en Galilée spécialement au temps de Christ, connaissance telle qu'elle ne pouvait se rencontrer chez aucun autre qu’un témoin des faits, au temps où fut composé l’évangile ‘. »
2. Baur pense avoir trouvé, dans les discussions sur la Pâque qui eurent lieu au second siècle, un argument décisif contre l’authenticité du quatrième évangile. Dans toute l'Église, la fête pascale avait deux parties distinctes, la période de la repentance et du deuil, qui était marquée surtout par le jeûne, et celle de la reconnaissance et de la joie, qui s’ouvrait par la célébration de la sainte Cène et pendant laquelle l’Église cessait de jeûner et priait debout. Le sujet de la dispute fut, comme l’a clairement démontré Steitz, celui-ci: Quel est le moment de la semaine pascale où doit être placée cette transition de la douleur à la joie et la célébration de l’Eucharistie qui en est le signal ? Les églises d'Asie - Mineure avaient fixé ce moment au soir du
1. C'est-à-dire, d’après Ewald, assez longtemps après la ruine de Jé-
rusalem. Jahrbücher, t. X, p. 90.
14 nisan, sur quelque jour de la semaine que tombât cette date, et la célébration de la sainte Cène coïncidait ainsi, dans ces églises, avec la célébration du repas pascal chez les Juifs. Les églises d'Occident, au contraire, et une partie de celles d'Orient, plaçaient la célébration de la sainte Cène au matin du dimanche qui suivait le 15 nisan, de sorte qu'il devait arriver souvent que les églises d'Asie se Lvraient déjà à la joie de la Rédemption consommée, tandis que le reste de la chrétienté était plongé dans le deuil de l’humiliation et jeünait encore. Il y avait là une anomalie que le sentiment de la communion chrétienne devait tendre à faire disparaître ; ce fut le but des discussions qui eurent lieu entre Anicet et Polycarpe, vers 160, et entre Victor et Polycrate, vers 190, et qui aboutirent finalement à la victoire du rit occidental.
Voici maintenant le parti que tire Baur de cette circonstance. Les églises d'Asie représentaient, selon lui, dans cette question , le parti judéo-chrétien ; et cette sainte Cène qu'elles célébraient le 14 au soir, au moment même où les Juifs mangeaient l'agneau pascal, prouve qu’elles suivaient Ja tradition synoptique à l'égard du jour du dernier repas de Christ ; car, d’après ces trois évangiles, c’est bien le soir du 14, et non celui du 13 comme chez Jean, que Jésus a soupé pour la dernière fois avec ses disciples et institué la sainte Gène. De là il résulte que, comme les chrétiens d'Asie - Mineure faisaient remonter à l’apôtre saint Jean le rit établi chez eux, le quatrième évangile ne peut être de cet apôtre, puisque sa chronologie est en contradiction avec celle que suppose ce rit.
Cette argumentation habilement présentée a ébloui un instant le monde savant; mais on n’a point tardé à se remettre de cette surprise. L’objection ne serait valable que si c'était en souvenir de l'institution de la sainte Gène que
les églises d'Asie avaient célébré ce repas sacré; elle tombe, au contraire, d'elle-même si c'était en mémoire du fait dont la sainte Cène est la commémoration, de la mort du Seigneur. Car, dans ce cas, le rit asiatique correspond exactement à la chronologie du quatrième évangile. Or cette seconde explication du rit ressort 1° d’une foule de déclarations des Pères occidentaux et orientaux qui prouvent que c'était bien le fait de la mort de Christ, et non celui de l'institution de la Cène, que rappelait l’'Eucharistie de la semaine pascale; 2° de la nature même des choses : car une fête se célèbre toujours en commémoration du fait qui y a donné lieu, et non en souvenir de l’institution de la fête; 3° du rit occidental lui-même qui, fixé, comme il l'était, au dimanche matin, ne rappelait certainement pas le dernier repas de Christ, mais le fait de la Résurrection; la différence ne provenait donc pas d’une chronologie différente, mais simplement de ce que les chrétiens d'Asie rattachaient la joie du salut à la mort de Christ, au moment où il avait expiré en disant : QTout est accompli, » tandis que les Occidentaux la mettaient en rapport avec le moment du triomphe, la Résurrection. L'opposition entre le judéo-christianisme et le paulinisme, qui est l’idée fixe de Baur, est aussi étrangère à cette question que la différence chronologique entre les évangiles. Si cette dernière différence joue un rôle dans les écrits des Pères sur la question pascale (Apollinaire, Clément d'Alexandrie), c’est uniquement dans la lutte que soutint l'Église, vers 170, à Laodicée, contre la petite secte Judéo-chrétienne dont nous avons parlé t. IT, p. 680-631.
L’argument irrésistible que Baur avait espéré irouver dans ce fait de l’histoire ecclésiastique, se change en une preuve d'authenticité. Car, le rit asiatique ne s’accordant qu'avec la chronologie du quatrième évangile, et lapôtre
saint Jean étant reconnu personnellement l’auteur de ce rit, le lien entre l’évangile et cet apôtre en devient plus étroit.