‹ Commentaire sur l'Évangile de Saint Jean ... . Tome secondChapitre 261 sur 278 · On se fait un point d'appui contre l’opinion tradition · texte numérisé non relu

On se fait un point d'appui contre l’opinion tradition

nelle de lorigine johannique bien mieux documentée, diton, de l'Apocalypse. «Ces deux écrits diffèrent tellement, pour le fond et pour la forme, qu'ils ne sauraient provenir du même auteur. Or, puisqu'il faut choisir, lApocalypse ayant en sa faveur les témoignages les plus anciens et les plus sûrs, c’est ce livre qu'il faut attribuer à Jean.» . Telle est l'argumentation de Baur. Pour en apprécier la valeur, nous partirons de cette parole de Baur lui-même : «L’évangile est une Apocalypse spiritualisée ; » c’est-à-dire que toutes les données et toutes les intuitions apocalyptiques reparaissent dans l’évangile, mais transformées sous influence du spiritualisme universaliste de saint Paul. Sans doute , c’est un contraste que Baur a voulu signaler par là; mais n’avons-nous pas le droit de trouver dans cette parole même l’ndice d’une profonde harmonie qui existe entre les deux livres? Et à supposer qu'il fût possible de prouver que l’Apocalypse doit être prise au sens spirituel, le contraste ne se trouverait-il pas résolu, et la nécessité d'opter entre les deux livres, écartée ?

On donne ordinairement comme preuve de l'esprit grossièrement judéo-chrétien de l’Apocalypse et du spiritualisme pur de l’évangile le fait que, dans le premier de ces deux écrits, Jérusalem est présentée comme devant être le centre du rêgne messianique, tandis que, dans le second, il est dit que l’on n’adorera plus ni à Garizim ni à Jérusalem. Mais la question est de savoir s'il ne faut pas donner à la Jérusalem apocalyptique un sens spirituel. XXI, 29. 93, il est dit: «Je n’y vis point de temple; car son temple, c’est le Seigneur Dieu et l'Agneau ; et elle n’a besoin ni du soleil mi de la lune; car la gloire de Dieu l'éclaire, et l'Agneau en

est le flambeau.» Que signifieraient ces expressions prises à la lettre? Prises spirituellement, il est évident qu’elles reviennent à la pensée du quatrième évangile. XXI, 16: QIl mesura la ville; elle était de douze mille stades; sa longueur, sa largeur et sa hauteur sont égales. » Comme que l’on entende les paroles suivantes, qui donnent à la muraille Qune hauteur de cent quarante - quatre coudées, mesure d'homme, c'est-à-dire d'ange, » il est certain que l’auteur donne à la nouvelle Jérusalem les dimensions d’un cube parfait, de douze mille stades dans chaque sens. Que peut signifier cette image, absurde au sens matériel? Le Lieu très-saint, dans le Temple, avait la forme d’un cube parfait. En donnant à la nouvelle Jérusalem exactement la même forme, dans des proportions agrandies, l’auteur exprime, dans la langue apocalyptique, l’idée sublime que l’habitation de la sainteté divine ne sera plus limitée à un certain lieu et à de certaines personnes, mais qu’elle s’étendra à toute l'Église, exactement comme le dit à sa manière l’évangile : (Si quelqu'un m'aime, nous viendrons à lui, et nous ferons notre demeure chez lui. Toi en mot et moi en eux, afin qu’ils soient consommés dans l'unité, » — et comme l’exprime Zacharie par une image complètement différente, mais équivalente à celle de l'Apocalypse : «Sur les sonneltes des chevaux (ce qu'il y a de plus msignifiant dans la vie commune) sera écrit : Sainteté à l'Éternel (comme sur le front du souverain sacrificateur) ; et les chaudières, dans la maison de l'Éternel, seront comme (aussi saintes que) les bassins devant l'autel; et chaque chaudière, dans Jérusalem et duns Juda, sera sainte à l'Éternel. Et il n'y aura plus de Cananéen dans la maison de l'Éternel en ce jour-là» (Zach. XIV, 20. 21). Sous l'emblème d’une dimension mathématique l’auteur de l’Apocalypse exprime donc une idée de la plus haute spiritualité. Sil

résulte de là que la nouvelle Jérusalem doive être comprise au sens spirituel, les portes, les murailles, la place, le fleuve, l'arbre qui croît sur ses bords, tout doit s'interpréter de la même manière; l'explication du livre entier, pour aboutir à ce terme purement spirituel, doit prendre le même caractère, et, d'après le principe de Baur luimême, l’Apocalypse bien comprise est identique à l’évangile.

La vérité de ce résultat est confirmée par les rapprochements suivants :

La christologie des deux écrits est exactement la même. Jésus, dans l’évangile, est le Logos éternel, Celui qui est, Adonaï dont Ésaïe a contemplé la gloire (I, 1; VIE, 58; XII, 4). Jésus, dans l’Apocalypse, reçoit tous les titres et possède tous les attributs de Jéhovah dans l'Ancien Testament : il est l'Alpha et lOméga, le premier et le dernier, le commencement et la fin, le Seigneur qui est, qui était et qui vient, le Tout-Puissant, le Vivant, qui vit aux siècles des siècles; «son nom est : la Parole de Dieu» (1, 8*. 11. 18; XIX, 13). Baur et, à son imitation, M. Réville prétendent que cette divinisation de Jésus dans l’Apocalypse est purement extérieure. Ge subterfuge trahit évidemment le parti pris.

La sotériologie est également la même dans les deux écrits. [1 n’y a pas plus place dans l’un que dans lautre pour la circoncision et pour les œuvres légales auxquelles un judéo-christianisme étroit prétendait assujettir les païens. Le salut repose, dans tous les deux, entièrement et unique-

1. D'un côté, les parallèles v. 11 et XXII, 13 portent à mettre ce verset dans la bouche de Jésus; de l’autre, le parallèle v. 4 conduit à le mettre dans la bouche de Dieu; c’est que c’est en Jésus que Dieu se manifeste comme étant ce qui est dit ici: « Celui qui est, qui était e£ qui vient. » Ewald applique ce verset exclusivement à Jésus-Christ.

ment sur la foi en Christ: «Le salut vient de notre Dieu qui est assis sur le trône et de l’Agneau» (NI, 10); il est accordé à tous ceux qui ont «lavé leurs robes dans le sang de l'Agneau» (VIT, 14); les vainqueurs ont vaincu «par le sang de l’Agneau et par la parole du témoignage» (XI, 11). Et il n’y a, à cet égard, aucune différence entre Juifs et paiens. Après avoir contemplé les cent quarante-quatre mille, marqués d'entre les douze tribus d'Israël, l’auteur voit une multitude «que personne ne peut compter, de toute nation, de loule tribu, de tout peuple, de toute langue, qu sont vétus de robes blanches et qui ont des palmes à la main » (ch. VIT); et, au ch. XIV, lorsqu'il revoit sur la montagne de Sion ces cent quarante-quatre mille autour de l’Agneau, ce spectacle est immédiatement suivi d’un autre (v. 6) : «Aprés cela, je vis un ange qui volait par le milieu du ciel, portant l'Évangile éternel à ceux qui habitent sur la terre, à toule nation, à toute tribu, à toute langue et à tout peuple.» À quel fait actuel s’appliquaient ces descriptions pleines d'enthousiasme, si ce n’est aux conquêtes de saint Paul dans le monde paien? Et l’on ose prétendre que, lorsque l’auteur parle de «ceux qui se disent apôtres, et qui ne le sont point,» c’est à saint Paul qu'il pense! Tout le livre respire, au contraire, la plus ardente sympathie pour l'immense œuvre missionnaire accomplie par cet apôtre. Sans doute, l’auteur se représente la conversion des païens comme une incorporation au troupeau messianique formé originairement de Juifs; mais, en cela, il pense exactement comme l’auteur de l’évangile (IV, 29; X, 16; XI, 51. 52), comme saint Paul (Rom. XI, 16. 17; Éph. Il, 19; III, 6), et comme toute lÉcriture. Si c’est là du judéo-christianisme, il est sngulièrement large, spirituel, universaliste.

On représente les choses comme si l’eschatologie manquait totalement dans l’évangile, tandis que l’'Apocalypse en

est saturée. Mais, nous l'avons fait voir, le passage capital Jean V, 27-29 est purement eschatologique. La résurrection des corps et le dernier jour sont mentionnés, avec une insistance remarquable, au ch. VI; comp. aussi XI, 48; et la venue du Seigneur dont il est parlé XXI, 22 ne peut guère désigner que son avénement final. Si, du reste, après avoir lu l’évangile, on pouvait conserver des doutes sur les convictions eschatologiques de son auteur, la première épiître ne laisserait rien à désirer à cet égard. Ce livre est incontestablement, dit M. Nicolas, de la même main que l’évangile’ Et M. Colani dit en parlant de la supposition contraire : «Cest là un saut périlleux qu’une critique même aux abois hésite à tenter”.» Or, ce saut périlleux, il faut le faire, si l’on prétend refuser à l’auteur de l’évangile les convictions qui forment le fond du livre de l’Apocalypse. «Mes petits enfants, la dernière heure est la; et selon que vous avez entendu que l'antéchrist vient, il y a déjà eu jusqu'à maintenant plusieurs antéchrists ; par où nous connaissons que la dernière heure est là» (1 Jean IE, 18). (Et maintenant, mes petits enfants, demeurez en lui, afin que, quand il paraîtra, vous ayez de la confiance» (I, 28). « Quand il paraïtra, nous lui deviendrons semblables» (IT, 2). L’Apocalypse n’est que le développement de ces thèses.

On prétend enfin qu'il règne dans l’évangile une antipathie marquée contre les Juifs, tandis que dans l’Apocalypse la haine de l’auteur est dirigée contre les païens. On oublie que l’auteur de l’Apocalypse appelle deux fois les Juifs «la synagogue de Satan » (IL, 9; IE, 9), et s'intéresse avec ardeur à la conversion des païens. Quant à l’évangile, il faudrait être bien aveugle pour ne pas voir tout ce qu'il y

1. Revue germanique, 1% avril 1863, p. 262 et 269. 2. Revue de théol., t. I, p. 47.

ÏT, 47

avait d'amour dans le cœur de l’auteur pour le développement théocratique et pour les vrais [sraélites.

Il y a, sans doute, un contraste général entre ces deux écrits. Ce contraste provient de la différence des deux sujets qui y sont traités et qui se complètent réciproquement comme les deux moitiés d’un tout. L’évangile est le tableau de la première venue du Christ; l’'Apocalypse, celui de la seconde. Toutes les différences entre les deux écrits se rattachent à cette opposition des deux sujets. Le Christ venu avait rencontré sur son chemin comme ses adversaires obstinés les Juifs; de là le rôle que ce peuple joue dans l’évangile. Le Christ qui revient (6 épyômevos), dans sa marche triomphale à travers le monde, aura à surmonter la résistance des Gentils; de là le rôle des £ovn dans lApocalypse (IX, 20. 21; XI, 9; XVI, 21, etc.). Au fond, les deux drames sont identiques. Baur le reconnaît lui-même : «Dans lun comme dans l’autre écrit, nous trouvons le développement d’une grande lutte dans laquelle se réalise l’idée du christianisme”.» Il n’y à, dans l’un et dans l’autre, que trois personnages, dont les rôles sont les mêmes; les acteurs seuls sont changés. Là, le Christ dans son abaissement, les disciples, les Juifs; ici, le Christ glorifié, l'Église, les Gentils. Dans les deux cas, Christ, la foi, l’incrédulité. Cette relation explique avec facilité la disproportion dans la répartition de l'élément eschatologique entre les deux livres. Peut-être même rend-elle compte de la différence de style qui, dès les temps anciens, a été signalée.

Nous ne pouvons nous livrer ici à une discussion de détail sur le style de l’Apocalypse. Nous sommes heureux de pouvoir renvoyer, sur ce point, au compte rendu des travaux du théologien hollandais Niermeyer publié dans la Revue de théologie (t. XIL et XIIT), et dans lequel ont été dé-

Page 1