‹ Commentaire sur l'Évangile de Saint Jean ... . Tome secondChapitre 273 sur 278 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Les circonstances de la composition.

Cherchons à nous transporter dans la situation générale où fut conçue et exécutée une œuvre de cette importance.

La date de sa composition doit être une époque déjà assez avancée du siècle apostolique. La méditation à laquelle se livre l'auteur sur lincrédulité du peuple d'Israël implique la pensée de la catastrophe à laquelle ce fait moral à abouti. Comme le dit M. Reuss, on sent que l'histoire du peuple d'Israël est dans sa totalité devant les yeux de lauteur. — L’Évangile est déjà répandu chez les peuples païens. C’est pour des païens convertis qu'écrit l’auteur, comme le prouvent diverses explications qu'il n’aurait données ni pour des Juifs ni pour des lecteurs rapprochés de la Palestine (1, 39. 49 ; IE, 6; IV, 9. 95; XI, 18; XIX, 138. 17. 49). L'auteur se plaît à relever particulièrement certaines paroles de Jésus ou certains sarcasmes des Juifs auxquels la fondation de l'Église chez les Grecs donne l'intérêt ou le piquant d’une prophétie accomplie (VIE, 35; X, 16; XII, 20. 32); et les réflexions qu'il ajoute montrent qu'il a sous les yeux la réalisation des promesses de Jésus (XI, 51. 52). — D'ailleurs, au moment où il écrivait, les trois premiers évangiles devaient être déjà en circulation dans l’Église; car la narration de l’auteur est en rapport intime et continuel avec la leur. Si nous admettons qu’ils avaient été publiés entre 60 et 70,

CHAP. IV. — LA COMPOSITION. 771 et qu'un certain temps s'était écoulé jusqu'à ce qu'ils fussent arrivés entre les mains des lecteurs pour lesquels écrivait saint Jean, nous sommes éonduits à la date approximaüve de 80 après J.-C. — Enfin, et c’est ici sans doute le point décisif, jusqu’à la ruine de Jérusalem la lutte de saint Paul avec le parti ultra-judéo-chrétien fut le trait saillant de la situation ecclésiastique. L'absence. de toute allusion à cette polémique jadis si ardente, ne permet pas d’assigner à notre évangile une date antérieure à celle que nous venons d'indiquer.

Au milieu de quelles églises fut composé cet écrit? Évidemment au milieu d’églises de langue et de culture grecques. Or il y avait, depuis les travaux de saint Paul, deux foyers principaux de christianisme dans le monde grec : lun dans la Grècè proprement dite, l’autre en Asie -Mineure. C'était dans ce dernier que, au contact du génie grec avec l’esprit oriental, s’était développée une tendance théosophique et mystique dont bien des esprits cherchaient la formule dans le judaïsme alexandrin. C’est à Éphèse que nous rencontrons, dans les Actes, le Juif Apollos, Alexandrin de naissance et de culture. C’est à des églises de ces contrées que sont adressées les lettres de saint Paul que l’on peut appeler christologiques, et qui traitent des questions en rapport avec cette tendance, les épîtres aux Golossiens et aux Éphésiens. Le prologue de notre évangile et la relation particulière que nous avons constatée entre cet ouvrage et la christologie développée dans les deux épiîtres que nous venons de nommer, ne permettent pas de douter que ce ne soit dans ces contrées qu'il faille chercher les églises au sein desquelles fut composé le quatrième évangile.

Au point où nous sommes arrivés, nous pouvons, en rapprochant les critères internes et les témoignages tradition-

nels, nous faire une idée assez complète de la manière dont cette œuvre vint au jour. Déjà les flots de l’hérésie se soulevaient avec violence contre l’Église. Cérinthe niait l'union organique de la divinité et de l'humanité en Jésus-Christ pour y substituer la juxtaposition momentanée de deux êtres distincts, l’un céleste, l’autre terrestre. Les sectaires judéochrétiens ne voyaient en Jésus que le plus grand des prophètes. Les disciples de Jean-Baptiste envisageaient leur maitre comme un envoyé divin supérieur à Jésus lui-même. Les trois premiers évangiles, qui n’avaient conservé que d’une manière imparfaite le témoignage du Seigneur sur sa personne, étaient insuffisants pour surmonter de telles attaques. Tous ceux qui entouraient Jean savaient qu'il possédait par devers lui une révélation plus claire et plus complète de Celui dont il avait été l’ami et qu’il adorait avec ses frères comme son Seigneur et son Dieu. L’apôtre fut sollicité de mettre au jour ce trésor et de le confier à léglise qui se chargerait de le répandre. Il accepta cette tâche. Il ne se crut point appelé à revenir sur cette foule de détails et de traits particuliers que ses devanciers avaient épuisés. Il se contenta de compléter, d'éclairer, de rectifier, en passant, leur récit. [ ne voulut pas non plus entrer en lutte avec les erreurs répandues autour de lui, par une polémique directe qui eût altéré le caractère historique de son écrit. Établir la vérité d’une manière positive et par l’histoire, lui parut le moyen le plus efficace de faire tomber l'erreur. En se recueillant, il vit les points culminants du ministère de Jésus se détacher nettement et se dégager des nuages dont ils étaient restés couverts pour ses devanciers; et il consacra son écrit à les retracer, en laissant dans l'ombre tout le reste. En même temps, pressé par son amour pour Jésus et par la profonde sympathie dont il était pénétré pour le monde qui l’entourait, il s’efforça de les

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