Le Fils ouvrier du Père: v
V. 17. «Jésus leur répondit : À chaque instant où mon Père agit, j'agis aussi.» — (Cette parole renferme virtuellement tout le discours suivant. Elle est puisée au plus profond de la conscience de Christ et remonte, en quelque sorte, jusqu’au point de jonction mystérieux entre l’activité de son Père et la sienne. C’est un de ces éclairs, semblables à la déclaration Luc Il, 49: «Ne saviez-vous pas qu'il faut que je sois dans ce qui est à mon Pére?» ou à celleci: «Détruisez ce Temple...» (Jean IT, 19). Ce sont ces jets profonds et subits qui distinguent la parole de Jésus de toute autre parole.
On explique ordinairement ces mots comme $il y avait Ews Toù voy, jusqu'à maintenant, c'est-à-dire : incessamment , depuis la création jusqu’au moment où je vous parle; et on les applique soit à la conservation du monde , en tant que création continue (M. Reuss) , soit à l’œuvre de la Rédémption, qui ne saurait subir aucune interruption (Meyer);
et Jésus affirmerait par là que son activité est élevée audessus de la loi du sabbat, aussi bien que celle de Dieu lui-même. Mais, si c'était là la pensée de Jésus, il l'aurait bien plus clairement exprimée en disant, au lieu de êwç &otr, Es tot vüv ou plutôt encore œet, toujours. Et il aurait nécessairement dû répéter ce même mot dans le second membre de phrase : «Mon Père agit toujours; et moi aussi, comme lui, j'agis toujours.» D'ailleurs, ce sens, au moins dans application qu’en fait M. Reuss , fausse le rapport de Jésus à la loi. «Né sous La loi,» dit de lui saint Paul Gal. IV, 4. I l'appelle, par la même raison, serviteur de la circoncision (Rom. XV, 8). Cet assujettissement à la loi n’a cessé, pour Jésus, que par la mort; aussi est-il impossible de prouver qu'il ait contrevenu une seule fois à une prescription vraiment légale : il s’est émancipé du joug des traditions humaines et des commentaires pharisaïques, jamais de celui de la loi. Luthardt me paraît se rapprocher davantage du vrai sens, lorsque, appliquant, comme Meyer, l’activité du Père et du Fils à l'œuvre du salut, il interprète : « Aussi longtemps que mon Père est encore occupé à travailler au salut de humanité, je travaille avec lui. » Comment, en effet, le sabbat qui a été fondé en vue de l’œuvre du salut pourrait-il occasionner une interruption dans cette œuvre ? Seulement, comme le remarque Meyer, l’antithèse qu'introduit ici Luthardt entre le moment actuel et le sabbat futur dans lequel Dieu lui-même se reposera, après avoir consommé le salut de l'humanité, n’est motivée par rien soit dans la parole de Jésus, soit dans le contexte. Pour saisir le sens de cette parole, expliquons-la d’abord en faisant abstraction des mots £ws &ot : « Mon Père travaille , et moi aussi je travaille. » La relation entre ces deux propositions ainsi formulées est évidente. Il faut combiner logiquement ce qui. est grammaticalement juxtaposé. C’est
comme s’il y avait : « Puisque mon Père travaille, moi, son Fils, je travaille aussi. Mon Père est-il à l’œuvre, moi, son Fils, je ne saurais rester oisif.» Nous retrouvons 1c1 cette même construction paratactique que nous avons déjà observée plusieurs fois chez Jean, qui est conforme au génie de la langue hébraïque et qui consiste à exprimer naïvement par la simple copule une relation logique que le gémie grec formule expressément par une conjonction. Cest donc la loi du cœur filial que Jésus exprime dans cette parole : «Ma règle à moi, c’est l’œuvre de mon Père. Travaille-t-il, Je travaille aussi. » Cette relation pleine de tendresse est précisément celle que décrivent, en la développant, les v. 19 et 20. Par là Jésus place admirablement son œuvre sous la garantie inattaquable de celle du Père. Mais ce n’était pas son œuvre en elle-même que l’on inculpait; c'était le moment où il l’avait faite ; et voilà la raison pour laquelle il introduit dans sa réponse la détermination temporelle : Évç &ott, jusqu'à tout à l'heure. On croit ordinairement que cette expression {out à l'heure se rapporte au moment qui avait immédiatement précédé celui où Jésus parlait. Mais comme le présent des verbes, dans les deux propositions juxtaposées, n’exprime évidemment qu'un présent relatif, celui de chacune des deux activités par rapport à l’autre, le moment exprimé par le mot tout à l'heure est aussi purement relatif: «Mon Père agit-il tout à l’heure, j'agis aussi à l’heure même.» Ce qui revient à ceci: CA l’heure même où mon Père agit, j'agis aussi.» Ce terme apr ajoute à l’idée de la corrélation des deux activités, exprimée par les deux verbes, celle de linstantanéité. Enfin £wç, jusqu’à, mtroduit dans la phrase la notion de la continuité. Voici donc la pensée complète; pour la bien saisir, il suffit de donner à la première proposition la tournure interrogative : (Mon Père agit-il jusqu’à tout à l'heure , moi, j'agis aussi; »
c'est-à-dire: «Jusqu'à chaque dernier moment où mon Père agit, j'agis aussi.» D'où il résulte que le travail du Fils ne peut être interrompu qu'au moment où 4l voit le Père interrompre le sien. En parlant ainsi, Jésus ne fait allusion ni au passé ni à l’avenir, mi au sabbat hebdomadaire ni au sabbat final. Le mot tout à l'heure ne désigne aucune heure déterminée, mais Pheure quelconque où lactivité du Père vient donner au Fils le signal d'agir ; ét la proposition exprime la fidélité à la fois absolue, immédiate, permanente, avec laquelle l’œuvre du Fils répond à celle du Père. C’est la loi la plus profonde de sa vie que Jésus révèle ici sous la forme la plus concise et la plus originale. Cette formule est le contraire de celle qui caractériserait la vie de l’homme pécheur : agir par sa propre initiative (à éautoù v. 19).
Jésus s’attribue-t-il par là une règle de conduite supérieure au commandement sabbatique ? Il le semble ; et M. Reuss paraît avoir raison, quand il dit que Jésus, dans cette réponse, (oppose immédiatement l'autorité divine à celle de la loi, assignant à cette dermère une place évidemment inférieure» (t. Il, p. 385). Mais tout dépend ici de la question de savoir si, dans la pratique, il plaira jamais au Père de donner au Fils le signal d’une activité réellement contraire au vrai sens du statut sabbatique. C’est ce qui n'a jamais eu lieu et ce qui ne pouvait arriver durant le cours de la vie terrestre de Jésus. Car sa condition de Juif et sa charge même de Messie juif lui faisaient un devoir sacré de l’observation de la loi, et jamais il n’a été placé par l'initiative paternelle dans l'alternative de briser la forme légale ou de renoncer à suivre son divin modèle.
Le Génie de Socrate l’arrêtait au moment où il allait agir contre la volonté des dieux; cette action était purement négative. La relation ici décrite n’est pas sans analogie avec
celle-là, mais la surpasse infiniment. Ce que Jésus ressent, c’est une impulsion positive à agir, partant du principe le plus élevé, Dieu. Quelle apologie! Cétait, sous la forme la plus humble, dire à ses adversaires : En m’accusant, c'est mon Père que vous accuséz. C'est au législateur que vous adressez le reproche d’avoir transgressé la loi; car mon activité ne fait que répondre à chaque instant à la sienne. V. 18. «C’est pourquoi les Juifs cherchaient encore plus à le faire mourir, parce que non-seulement il détruisait le sabbat, mais il appelait Dieu son propre Père, se faisant lui-même égal à Dieu.» — Aix tobto, c’esl pourquoi, est expliqué par 0, parce que, et la proposition qui en dépend. — D’après la vraie leçon dans le v. 16, la notion de faire mourir n’avait point été exprimée dans ce verset; elle était seulement renfermée implicitement dans édtwxov, is poursuivaient. Mais cela suffit pour expliquer le m&hhov, encore plus, du v. 18. Nous devons relever ici deux exagérations de M. Reuss. « Qu’on lise, par exemple, dit-il, le discours V, 16 et suiv., plusieurs fois mterrompu par cette phrase : Is le poursuivent, ils cherchent à le tuer.» Puis il ajoute : «D’après l’exégèse vulgaire et purement historique, on arrive à se représenter les Juifs courant après Jésus dans les rues et le poursuivant à coups de pierres» (t. Il, p. 325). L’exégèse vraiment historique réduit ces interruptions nombreuses à ces deux notices fort bien graduées : «ls le poursuivaient ,» v. 16, «ils cherchaient à le faire mourir, » v. 18, et ne trouve dans ces deux expressions que l’indication de quelques conciliabules hostiles dans lesquels les chefs se demandèrent déjà alors comment 1ls pourraient se débarrasser d’un homme aussi ‘dangereux. Les Synoptiques font remonter à la même époque les projets meurtriers des adversaires de Jésus (Luc VI, 7.114; Marclll, 6 ; Matth. XII, 14); comment le regard
LS
anxieux de Jean n’eût-il pas discerné le fruit dans le germe? — "Eve, non : à avait violé (Ostervald); mais (imparf.) : 42 détruisait, proprement : dissolvait. Son exemple et ses principes semblaient anéantir le sabbat. — A ce premier grief la déclaration de Jésus, v. 17, venait d'en ajouter un second, celui de blasphème. C'était d'abord ce mot mob, mon Père, qui les révoltait en raison du sens privé et exclusif que Jésus semblait donner à cette expression. Si Jésus eût dit notre Pêre , les Juifs eussent accepté sans peme cette parole (VII, 41). C'étaient ensuite les conséquences pratiques qu'il semblait tirer de ce terme, ne reconnaissant plus d'autre norme de son travail que celui de Dieu même : «se faisant égal à Dieu.»
Le v. 17 contient l’idée mère de tout 1 discours suivant: la relation entre l’activité du Père et celle du Fils. Les v. 19 et 20 ne font qu’exposer cette idée d’une manière un : peu plus détaillée; v. 19 : le rapport de l’activité du Fils à celle du Père ; v. 20: le rapport de l’activité du Père à celle du Fils. On pourrait dire : l'amour du Fils qui se met au service du Père et l'amour du Père qui consent à servir de modèle au Fils.
V. 19. «Jésus donc répliqua et leur dit : En vérité, en vérité, je vous dis : Le Fils ne peut rien faire de lui-même, et s’il ne le voit faire au Père. Gar les choses que fait celui-ci, le Fils aussi les fait pareiliement. » — Le moyen axexptvaro annonce toujours, dans Jean, si nous ne nous trompons, une parole accompagnée de la part de Jésus d’un retour profond sur lui-même (comp. XII, 23). — Les interprètes qui trouvent dans le v. 17 une idée spéculative, comme celle de la création continue, voient conséquemment dans les v. 49 et 20 le déploiement de la