‹ Commentaire sur l'Évangile de Saint LucChapitre 14 sur 58 · LE TITRE DE L'ÉVANGILE · texte numérisé non relu

LE TITRE DE L'ÉVANGILE

possible. Des apôtres et témoins oculaires, tels que Matthieu ou Jean, pourraient bien avoir créé une conception évangélique originale, sur le type de laquelle un rédacteur différent aurait travaillé plus tard une narration du ministère de Jésus. Mais cette supposition n'est pas applicable à des personnages aussi secondaires et dépendants que Luc ou Marc.

Ce Luc, que le titre désigne comme l'auteur de notre évangile, ne peut être que le compagnon de Paul. L'histoire évangélique ne mentionne pas d'autre personnage de ce nom. — Quant au terme d'évangile, il nous paraît fort douteux qu'il désigne dans nos quatre titres les écrits euxmêmes. Ce terme s'applique bien plutôt, comme dans tout le N. T., au fait raconté, au contenu de ces livres, à la vernie de Christ, ce miséricordieux message de Dieu à l'humanité. Le complément sous-entendu d's'jayysOaov est Ôsoû; comp. Rom. 1,1. Cette bonne nouvelle, une en ellemême, est présentée au monde sous quatre aspects différents dans ces quatre narrations. Les sens est donc: «La bonne nouvelle de la venue du Christ , selon la rédaction de . . . » C'est r£Ùayy£OaovTeTpa(/.op<pov, Y Evangile à quatre faces, dont parlait encore Irénée vers la fin du IIe siècle, même après que le terme d'évangile avait déjà été appliqué par Justin aux écrits évangéliques.

Le premier de nos évangiles synoptiques s'ouvre par une généalogie. Cette entrée en matière nous transporte en plein monde juif. Ce préambule est comme une continuation des registres généalogiques de la Genèse ; dans le pijftoç yevÉGÊcoç de Matthieu (I, 4), nous retrouvons le Elle Tholedoth de Moïse.

Combien est autre le prologue de Luc, et dans quel milieu tout différent il nous place dès l'abord ! Non seulement il est écrit dans le style grec le plus classique, mais il nous rappelle par son contenu les préambules analogues des plus illustres historiens grecs, ceux d'Hérodote et de Thucydide en particulier. Plus on l'approfondit, plus on y retrouve cette délicatesse de sentiment et cette finesse d'esprit qui forment les traits dominants du caractère hellénique. Baur, il est vrai, a cru y reconnaître l'œuvre d'un faussaire. Ewald, au contraire, en admire la simplicité vraie, la noble modestie et la ferme concision *. II nous paraît, comme à Holtzmann, « qu'entre ces deux jugements, le choix n'est pas difficile 2.» L'auteur ne cherche point à se mettre au rangdes autorités chrétiennes ; il se place modestement parmi les hommes de second ordre. Il éprouve le besoin d'excuser la hardiesse de son entreprise, en rappelant les nombreuses tentatives analogues qui ont précédé la sienne. Il ne se permet de tra-

1 Jahrbilcher, II, p. 128.

* Die synoptischen Evaîigelien, p. 398.

1er Vol. 5

vailler à son tour dans ce domaine de l'historiographie évangélique, qu'après s'être muni de tous les secours propres à le mettre en état d'atteindre le but si élevé qu'il se propose. Il y a un contraste frappant entre cette attitude humble et nette, et celle d'un faussaire. Elle exclut même le rôle ambitieux de secrétaire de l'apôtre Paul, que la tradition n'a pas tardé à revendiquer en faveur de l'auteur de notre évangile.

Ce prologue n'est pas moins intéressant par les renseignements qu'il renferme sur l'historiographie évangélique primitive. En dehors de ces premières lignes de Luc, nous ne savons absolument rien de positif sur les plus anciennes narrations delà vie de Jésus, qui ont précédé la composition de nos évangiles. Aussi toute théorie sur l'origine des synoptiques qui ne sera pas construite avec les matériaux fournis par ce préambule, court-elle le risque d'être rejetée comme un tissu de vaines hypothèses, le lendemain du jour qui l'aura vu naître.

Cette introduction est une dédicace, dans laquelle Luc initie le lecteur à la pensée, à la méthode et au but de son travail. Il est loin d'être le premier qui ait essayé de traiter ce grand sujet (v. 4). Il existe déjà sur l'histoire de Jésus de nombreuses narrations écrites ; elles reposent toutes sur les récits oraux des apôtres (v. 2). Mais, tout en puisant aussi à cette source première, Luc a pris des informations plus particulières, afin de compléter, de trier et de coordonner exactement les matériaux que l'Eglise doit à la tradition apostolique (v. 3); son but enfin est de fournir à ses lecteurs, par ce récit continu des faits, le moyen d'en constater la certitude (v. 4).

V. 1-4. « Puisque, comme on le sait, plusieurs ont entrepris de composer une narration des événements qui se sont accomplis parmi nous, 2 conformément à ce que nous ont

CIIAP.

transmis ceux qui en ont été les témoins oculaires dès le commencement, et qui sont devenus les serviteurs de la parole, 3 j'ai trouvé bon, moi aussi, a/près m' être informé avec soin de tous ces faits dès leur origine, d'en rédiger pour toi, très- excellent Théophile, un récit suivi 4 afin que tu reconnaisses, quant aux enseignements que tu as reçus, leur inébranlable certitude. » — Cette période, vraiment grecque, a été composée avec un soin particulier. On ne retrouve dans tout le N. T. un pareil style que dans la fin des Actes et dans l'épître aux Hébreux. Quant à la pensée de ce prologue, elle ne peut être mieux résumée que dans ces lignes de Tholuck : « Quoique n'ayant, pas été témoin immédiat des faits accomplis, je n'en ai pas moins entrepris à l'exemple de plusieurs, d'en publier le récit après informations prises.1 »

La conjonction laret^irep ne se retrouve nulle part dans le N. T.; elle a une certaine solennité. A l'idée de puisque (£77£tj, àvî ajoute celle de notoriété : «puisque, comme on le sait bien » ; rsp attire l'attention sur la relation entre le grand nombre de ces écrits et l'importance des événements racontés. Il en est bien ainsi (&tî), et il ne pouvait en être autrement (rap). — La relation entre le puisque ainsi déterminé et le verbe principal : j'ai trouvé bon, est facile à saisir: si l'on n'a pas blâmé mes nombreux devanciers, pourquoi me blâmerait-on, moi qui ne fais que marcher sur leurs traces? — Le terme âraysipvicrav, ont entrepris, ne renferme pas un blâme à l'adresse de ces devanciers, comme l'ont cru plusieurs Pères ; le : j'ai trouvé bon, moi aussi, suffit pour écarter cette supposition. Mais cette expression est inspirée par la grandeur de la tâche et renferme une légère allusion à l'insuffisance des efforts tentés jusqu'ici pour la remplir.

1 Glaubwiirdigk. der evang. Gesch., p. 143.

La nature de ces écrits plus anciens est indiquée par le terme àvaTa£a<j5ai SwfyYiGtv, mettre en ordre un récit. Il s'agît, comme dit Thiersch *, d'une activité ordonnatrice. Cet arrangement a-t-il consisté dans le raccordement en un seul tout de plusieurs écrits détachés , de manière à en former une histoire suivie ? L'on devrait admettre dans ce cas que les écrivains dont parle Luc avaient déjà trouvé dans l'Eglise une foule de petits écrits particuliers qu'ils avaient simplement réunis; leur œuvre constituerait ainsi un second degré dans le développement de l'historiographie évangélique. Mais l'expression: conformément ci ce que nous ont transmis (v. 2), laisse difficilement une place pour des rédactions intermédiaires entre la tradition apostolique et les écrits dont parle Luc. La notion ft arrangement se rapporte donc plutôt aux faits eux-mêmes, que ces auteurs avaient coordonnés de manière à en faire un récit suivi. Le terme de diégèse désigne non, comme l'a prétendu Schleiermacher, des récits de faits isolés, mais une narration complète.

Quelle idée pouvons-nous nous faire de ces écrits, et devons-nous les ranger parmi les sources auxquelles a puisé Luc? — On pourrait penser à certains évangiles extra-canoniques que la critique a envisagés parfois comme antérieurs à celui de Luc : celui des Hébreux, par exemple, dans lequel Lessing était disposé à voir la source commune de nos trois évangiles synoptiques, ou celui de Marcion, que Ritschl et Baur regardaient comme le principal document reproduit par Luc 2. Mais la tradition ne se présente-t-elle pas dans ces écrits sous une forme déjà sensiblement altérée et bien

1 Versuch zur Herstellung des historischen Standpunkts fur die Critik der Neutestamentl. Schr., p. 164. (Ouvrage que nous ne pouvons assez recommander aux commençants, quoique nous soyons loin d'en partager toutes les vues.)

* Ritschl a retiré plus tard cette assertion.

éloignée de la pureté et de la fraîcheur toutes primitives qui caractérisent nos évangiles canoniques ? Ils sont donc postérieurs à Luc.

Ou bien Luc ferait-il allusion à nos évangiles de Matthieu et de Marc ? C'est ce qu'admettent ceux qui croient que Luc a travaillé d'après Matthieu et Marc (Hug), ou d'après Matthieu seul (Griesbach, etc.). Mais, pour peu que Luc partageât l'opinion traditionnelle qui attribuait le premier évangile à l'apôtre Matthieu, il ne pouvait parler de cet écrit comme il le ferait ici. Car il oppose nettement aux rédacteurs de la tradition (les izoWoi, v. 4) les apôtres, qui en ont été les auteurs (v. 2). On peut affirmer, d'après le rapport du v. 2 au v. 1 , que Luc ne connaissait pas un seul écrit évangélique émanant d'un apôtre. Quant à la collection des Logia (discours du Seigneur), que quelques-uns attribuent à Matthieu, elle ne serait pas exclue sans doute par les expressions de Luc. Car le terme de diégèse désigne un récit, une narration historique. Hug, dans le désir de sauver son hypothèse d'après laquelle Luc a employé Matthieu , a expliqué les v. \ et 2 dans ce sens : « Plusieurs ont entrepris de composer des écrits évangéliques semblables à ceux que nous ont légués les apôtres. . . » Mais ce sens exigerait o-nroTa (pifftia), au lieu de *a6wç % et n'a été admis par personne. — Quant à l'évangile de Marc, les expressions de Luc pourraient certainement convenir à cet écrit. Car, d'après la tradition, Marc a rédigé dans sa narration les récits d'un témoin oculaire, de saint Pierre. Mais on peut douter cependant que Luc eût employé le terme d'entreprendre en parlant d'un écrit qui est demeuré dans l'Eglise comme l'un des documents essentiels de la vie de Jésus. Au reste, l'exégèse seule pourra nous apprendre si Luc a réellement eu Marc sous les yeux sous sa forme actuelle ou sous une forme plus an-

1 Thiersch, Versuch, etc.. p. 211.

cienne. — Il me paraît donc vraisemblable que les ouvrages auxquels Luc fait allusion sont des écrits actuellement inconnus et perdus. Leur insuffisance les a condamnés à périr, à mesure que des écrits d'une valeur supérieure, tels que nos synoptiques, se sont répandus dans l'Eglise.

Quant à la question de savoir si Luc s'est servi de ces écrits et les a en quelque manière incorporés au sien, il ne s'explique pas lui-même là-dessus. Mais n'est-il pas vraisemblable que, les connaissant, il aura cherché à en tirer parti ? Toute ressource devait lui paraître précieuse dans une œuvre dont il sentait si bien la gravité.

L'objet de ces narrations est désigné par des expressions qui ont quelque chose de solennel : « les événements qui se sont accomplis parmi nous. » îïXïipocpopeîv est un mot d'une composition et d'un sens analogues à Ts^sccpopeiv (conduire au terme, à maturité, VIII, 44). Il signifie, quand il s'agit d'un fait, l'amener à son parfait accomplissement (2 Tim. IV, 5 : accomplir le ministère ; v. 47 : accomplir [achever de rendre] le témoignage), et quand il s'agit d'une personne, la faire parvenir à la plénitude intérieure, c'està-dire : à une conviction qui ne laisse plus chez elle aucune place au cloute (Rom. IV, 24 ; XIV, 5 ; Hébr. X, 22, etc.). Avec un substantif tel que -pày^a/ra, le second sens est inadmissible, lia cependant été défendu par plusieurs Pères et quelques interprètes modernes, Bèze, Grotius, Olshausen, etMeyer qui conclut de 2 Tim. IV, 47 que TÙcrtfoytiÇiXtëàii peut s'appliquer aussi aux choses dans le sens d'être cru. Mais quand Paul dit : «Afin que le témoignage fût accompli, et que tous les gentils l'entendissent, » les derniers mots démontrent jusqu'à l'évidence qu! 'accompli signifie non pleinement cru, mais pleinement rendu. Ce terme, plus grave que le simple 7rl7jpoGv, est choisi ici à dessein, pour rappeler que ces événements n'ont pas été de simples accidents, mais

qu'ils accomplissaient un plan préconçu : c'était comme une mesure qui se comblait, la pensée divine qui s'exécutait. — Ce qui a sans doute conduit plusieurs interprètes à préférer le sens de : pleinement crus, c'est le régime : parmi nous. On se disait que les faits évangéliques s'étaient accomplis non pas seulement en présence des croyants, mais à la face du peuple juif et du monde entier. 11 est vrai; mais dès le commencement, Jésus ne s'était-il pas entouré d'un cercle de disciples, choisis pour être les témoins de sa vie ? C'est dans ce sens que Jean dit XX, 30 : « Jésus a fait beaucoup d'autres miracles devant ses disciples, » et I, 14 : Il a habité parmi nous (ëv vipv), et nous avons vusagloire, » parole dans laquelle les derniers mots limitent le nous au cercle des croyants. Le sens est le même ici. Au v. 2, le sens du mot nous sera plus limité encore. Ici nous désigne l'Eglise avec les apôtres ; au v. 2, l'Eglise moins les apôtres. Bleek étend le sens du mot nous, dans le v. 4, à toute la génération contemporaine au dedans et au dehors de l'Eglise. Mais Luc, écrivant pour les croyants, ne peut guères dire nous dans un sens aussi général. — Dans cette expression : « les événements accomplis parmi nous, » l'auteur comprenait-il aussi le contenu du livre des Actes, et le préambule s'appliquait-il, dans sa pensée, aux deux écrits, tellement que les Actes ne seraient que le deuxième tome de l'évangile ? Le mot parmi nous s'expliquerait plus aisément dans ce cas ; et l'on pourrait être conduit à cette supposition par la mention des apôtres comme serviteurs de la parole (v. 2). Cependant, il n'est pas probable que Luc eût appliqué aux faits racontés dans les Actes les expressions de rapa^ociç tradition (v. 2), et de xaTvfyïXjiç, enseignement (v. 4). L'objet de la tradition apostolique et de l'instruction catéchétique ne pouvait être que l'histoire et les enseignements de Jésus. Il est donc impossible de conclure de ce préambule que,

quand Luc écrivait son évangile, il eût déjà en vue la composition du livre des Actes.

V. 2. La tradition émanant des apôtres a été, d'après le v. 2, la source commune de toutes les premières narrations écrites. L'exactitude générale de ces récits ressort du xa.6w;, conformément à ce que. Cette conjonction ne peut porter en effet que sur la notion principale du v. 4 , composer une n aération, et non sur l'idée secondaire tceiùai po<popr^ivwv, comme le veut Olshausen, qui entend : « pleinement crus conformément au récit des premiers témoins. » — Gomme les deux substantifs, aùroitrai et ÙTmpsTai, témoins et serviteurs, ont chacun certaines déterminations qui leur appartiennent en propre (le premier : dot' apyjïiç dès le commencement, et le second : yevopvoi, devenus, et tou \6you, de la parole), la construction la plus simple nous paraît être d'envisager oi, les, comme un pronom et d'en faire le sujet de la proposition : ceux (les hommes dont l'indication va suivre). Ce sujet est déterminé par les deux substantifs suivants, qui font la fonction d'appositions, etqui indiquent la qualité en vertu de laquelle ces hommes sont devenus les auteurs de la tradition. 4 . Témoins dès le commencement. Le mot âp/vf , commencement, dans le contexte, ne peut se rapporter qu'à l'origine du ministère de Jésus, en particulier à son baptême, point de départ de ces choses qui se sont accomplies parmi nous. Comp. Act. I, 24. 22, pour le sens; et, pour l'expression, Jean XV, 27 ; XVI, 4. Olshausen veut étendre l'application de ce titre de témoins dès le commencement aux témoins de la naissance et de l'enfance de Jésus. Mais l'expression devenus serviteurs de laparole ne permet pas cette application. 2. Serviteurs de laparole; serviteurs-devenus, dit littéralement le texte. Cette expression fait contraste avec la précédente. Ces hommes ont commencé plus tard à être serviteurs de la parole ; ils ne le sont devenus que depuis

la Pentecôte. C'est alors que leur rôle de témoins s'est transformé en celui de prédicateurs . Le sens est donc : « Ceux qui ont été témoins dès l'origine, et qui sont devenus plus tard serviteurs de la parole.» — Si l'on prend ainsi wrnpsTot, serviteurs, comme seconde apposition de oî, parallèle à la première, il n'y a plus aucune difficulté à rapporter le complément toS "Xoyou, de la parole, à v-mpé^ai, serviteurs, seul, et à prendre ce mot dans son sens ordinaire de prédication évangélique. Et par là tombe la raison qui a porté quelques Pères (Origène, Athanase) à donner au mot parole le sens, très-forcé dans ce contexte, de Verbe éternel (Jean I, 1). Ils ne trouvaient que ce moyen de faire dépendre ce complément simultanément des deux substantifs témoins et serviteurs. C'est le même motif qui a engagé Bèze, Grotius, Bleek à entendre ici le mot parole dans le sens où il est pris fréquemment : la chose racontée ; « témoins oculaires et serviteurs de l'histoire évangélique. » Mais dans les passages où le mot parole est pris dans ce sens, il est précisé par quelque détermination: ainsi, au v. 4, par la proposition relative, et Act. VIII, 21 ; XV, 6 (que cite Bleek), par un pronom démonstratif.

Avec le v. 3, nous arrivons à la proposition principale. Luc se met par le xàjxol, moi aussi au même rang que ses devanciers. Pas plus qu'eux, il ne possède la connaissance de l'histoire évangélique, comme témoin; il appartient à cette seconde génération des fyu*$, nous (v. 2), qui est dépendante des narrations des apôtres. — Quelques Mss. de l'Itala ajoutent ici à mihi : et spiritui sancto (il m'a plu à moi et au Saint-Esprit) ; glose tirée d'Act. XV, 28, et qui montre bien dans quel sens la tradition s'est peu à peu altérée.

Tout en se mettant sur la même ligne que ses devanciers, Luc prétend cependant, vis-a-vis d'eux, à une certaine supériorité. Autrement, pourquoi ajouter à leurs écrits déjà

nombreux (TzoXkoi) un nouvel essai? Cette supériorité résulte de ce qu'il ne s'est pas borné à recueillir la tradition apostolique telle qu'elle circulait clans l'Eglise; il a pris, avant de la rédiger, des informations exactes, au moyen desquelles il a pu compléter, trier, coordonner les matériaux fournis par les narrations orales que ses devanciers s'étaient bornés à rédiger telles quelles. Le verbe iracpaxoXouôs**, suivre pas à pas, n'est pas pris ici dans le sens littéral ; ce sens obligerait à faire de izôiaiv un masculin : tous les apôtres, et conduirait ainsi à une idée notoirement fausse ; l'auteur ne pouvait avoir accompagné tous les apôtres! 11 faut donc prendre ce verbe dans le sens figuré qu'il a fréquemment chez les classiques : étudier une affaire point par point ; ainsi Demosth. decoronâ 53: irapa/.o'XouÔTr/ttbç toîç 7upày^aciv flbr'apyTiç. Gomp. 2 Tim. III, 10, où l'on voit la transition du sens purement littéral au sens figuré. Les -rcavTa, toutes choses , sont les événements rappelés (v. 4). Luc aurait pu mettre le participe à l'accusatif: TTapaxc/XooôvittOTa; mais par là il n'aurait fait qu'indiquer la succession des deux actes, des informations prises et de la rédaction qui a suivi. Ce n'est point là sa pensée. Le datif fait des informations obtenues une qualité inhérente à sa personne et qui est sa qualification pour l'accomplissement de ce grand travail.

Les informations de Luc ont porté particulièrement sur trois points : 1 . Il a cherché avant tout à remonter jusqu'à l'origine des faits, jusqu'au point de départ de cette res christiana qu'il voulait décrire. C'est là ce qu'exprime le mot àvwGev, littéralement : depuis tout en haut. L'auteur se compare à un voyageur qui cherche à découvrir la source du fleuve pour le redescendre en le suivant dans tout son cours. C'est ce que ne faisait pas la tradition apostolique, telle qu'elle circulait dans l'Eglise ; dominée parle but pratique de l'évangélisation, elle commençait avec le ministère de

Jean-Baptiste et par le baptême de Jésus. C'est sous cette forme que nous la trouvons rédigée dans l'évangile de Marc et résumée dans la prédication de Pierre chez Corneille et dans celle de Paul à Antioche de Pisidie (Act. X, 37 et suiv. ; XIII, 23 et suiv.). L'auteur fait ici allusion aux récits renfermés dans les deux premiers chapitres de son évangile. — 2. Après être remonté jusqu'aux origines de l'histoire évangélique, il a cherché à en reproduire aussi complètement que possible tout le cours (iraeiv , toutes choses, tous les faits particuliers qu'elle renferme). La tradition apostolique avait probablement un caractère plus ou moins fragmentaire, les apôtres ne racontant pas à chaque fois la totalité des faits, mais seulement ceux qui répondaient le mieux aux circonstances dans lesquelles ils prêchaient. C'est ce qui est dit expressément de saint Pierre dans le témoignage de Papias ou du vieux presbytre qui lui sert de garant : Tupoç Ta; ^psiaç sroietTo tolç ^uWxa'Xiaç (il choisissait à chaque fois les faits appropriés aux besoins de ses auditeurs). De graves lacunes devaient aisément résulter de ce mode d'évangélisation. Par ce mot -nràcriv, toutes choses, Luc fait probablement allusion à la partie de son évangile (IX, 51 -XVIII, 44), qui enrichit la tradition, telle que nous la trouvons rédigée dans nos deux premiers synoptiques, d'un grand nombre de faits et de discours nouveaux et du récit d'une longue course d'évangélisation probablement omise jusqu'à Luc dans la narration publique. — 3. Il a cherché à rendre à l'histoire évangélique ce caractère à' exactitude et de précision qui manque naturellement à la tradition après qu'elle a été colportée pendant quelque temps de bouche en bouche. On sait combien promptement, dans de pareils récits, les traits caractéristiques s'effacent et les faits se transposent. 11 faut ensuite un travail assidu et trèsscrupuleux pour remettre les pierres de l'édifice à leur

place et leur rendre leurs formes exactes et leurs vives arêtes. Or le troisième évangile se distingue précisément, comme nous le verrons, par l'effort constant de retracer le développement continu, progressif de l'œuvre de Jésus, de montrer l'enchaînement des faits, de replacer chaque discours dans son cadre historique et d'en rétablir exactement la teneur.

Au moyen de ces informations portant sur les trois points indiqués, l'auteur espère s'être mis en état de tracer un tableau suivi qui reproduira le cours réel des faits : xaÔsEr.ç ypà^ai, écrire par ordre. Il est impossible dans ce contexte d'entendre ce mot par ordre dans le sens d'un classement systématique, comme le veut Ebrard; ce terme doit désigner ici un ordre chronologique. — Le terme scaGe^ç ne se trouve dans le N. T. que chez Luc.

V. 4. Et quel est le but du travail ainsi conçu? Affermir chez Théophile et les lecteurs la foi à la réalité de cette histoire extraordinaire. — Sur Théophile, voir Introd. §3.

— L'épithète xpaTicroç est appliquée plusieurs fois, dans les écrits de Luc , à de hauts employés romains , tels que Félix et Festus. Act. XXIII, 26; XXIV, 3; XXVI, 25. Elle se rencontre fréquemment dans les médailles du temps. Luc tient à montrer à son patron et ami , qu'il n'oublie point le rang élevé qu'il occupe. Mais, dans sa pensée, une fois suffit. Il ne juge pas nécessaire de répéter cette forme un peu cérémonieuse au commencement du livre des Actes.

— L'œuvre exécutée sur le plan indiqué doit donner à Théophile le moyen de constater, de toucher au doigt (sm-ywwoxetv) la stabilité inébranlable (owicpo&eiav) des enseignements qu'il a précédemment reçus. La construction de cette dernière phrase a été comprise de trois manières. La plus compliquée est de sous-entendre un second irepi : tyjv àccpaXeiav rapt twv "Àoycov rapt, cbv xaT7i)(7]ÔYiç ; la seconde, plus simple, adoptée

par Bleek, est de faire déprendre rapt, non de àa<pa"Xetav, mais de xaTïiyyîÔYiç: Trpi àc>©aX£t,av tcov T^oytov rapl cov jft«TYi^6ï}$. Mais l'exemple xaTYr/v]Gv;cav r:epL aou (Act. XXI, 21), que cite Bleek, n'est point analogue ; car là le régime de rapt est personnel : « ils ont été informés à ton égard. » La construction la plus simple en soi est celle-ci : tyjf* éj&^éikvm rapt tcov loycov oùç y.aT7r/7]Ô7]ç , la certitude touchant les enseignements que . . . Comp. pour cette forme Mvt\yiX<&oti ti Act. XVIII, 25; Gai. VI, 6. — Le terme wzrr/iïv, faire pénétrer un son dans les oreilles, et par-là même un fait, une idée dans l'esprit, peut signifier simplement que la nouvelle des grands événements dont parle Luc était parvenue jusqu'à Théophile par le bruit public (Act. XXI, 21. 24); ou bien il peut désigner un enseignement proprement dit, comme Rom. II, 18; Act. XVIII, 25; Gai. VI, 6; ni les expressions, ni le contexte ne me paraissent offrir des motifs de décision suffisants. Peut-être la vérité est-elle entre les deux opinions extrêmes. Théophile avait pu s'entretenir avec des évangélistes chrétiens, sans recevoir un enseignement catéchétique proprement dit, comme celui qui se donnait souvent à l'occasion de la fondation d'une église (Thiersch, Versuch , p. 122 et suiv.); alors il s'était adressé à Luc dans le but d'obtenir par ses soins quelque chose de plus complet. — Le mot àacpa'Xeiav est renvoyé à la fin, pour faire ressortir énergiquement cette idée de la certitude inébranlable des faits évangéliques.

La question la plus délicate est celle de savoir si le terme >oyoi, que nous avons traduit par enseignements, se rapporte uniquement ici au contenu historique de l'évangile, ou bien aussi au sens religieux des faits tel qu'il ressort de la narration qui va suivre. Dans le premier cas, Luc voudrait dire simplement que la certitude de chaque fait particulier ressortira de sa relation avec l'ensemble, lequel ne saurait na-

turellement être inventé. Un fait extraordinaire qui, présenté isolément, paraît impossible, devient naturel, rationnel, quand il prend place dans l'ensemble bien avéré auquel il appartient1. A la rigueur, ce sens pourrait suffire. Mais si nous cherchons à nous identifier complètement avec la pensée de l'auteur, ne verrons-nous pas dans ces enseignements dont il parle, quelque chose de plus que la simple narration des faits? Le passage 4 Cor. XY, 1-4, ne montre-t-il pas combien , dans les instructions apostoliques , le commentaire religieux était inséparable du texte historique? N'était-ce pas en vue de la foi que les faits étaient racontés dans l'évangélisation , et l'assimilation de la foi n'exige-telle pas l'exposé du sens et de la valeur des faits? Les enseignements déjà reçus par Théophile désignent donc sans doute l'histoire évangélique, mais non comme isolée de son interprétation religieuse; et, puisqu'il s'agit ici d'un lecteur appartenant au cercle des chrétiens d'origine païenne, la signification donnée à cette histoire ne pouvait être autre que ce double principe de l'universalité et de la gratuité du salut qui faisait le fond de ce que Paul appelle son évangile. Raconter donc le fait chrétien de manière à montrer que, dès le point de départ, l'œuvre et la prédication de Jésus lui-même n'avait pas eu d'autre sens, voilà ce que voulait Luc. C'était le seul moyen de faire reposer l'enseignement évangélique , tel que le formulait saint Paul, sur

1 Les missionnaires catholiques Hue et Gabet, dans leur Voyage en Tartarie (t. II , p. 136) . racontent ce qui suit : « Nous avions adopté [vis-à-vis des prêtres bouddhistes au milieu desquels ils vivaient] un mode d'enseignement tout à fait historique .... Des noms propres et des dates bien précises leur faisaient beaucoup plus d'impression que les raisonnements les plus logiques .... L'enchaînement qu'ils remarquaient dans l'histoire de l'Ancien et du Nouveau Testament était pour eux une démonstration. » N'est-ce

pas là le xaOcÇf); ypotyai '.va £— '.yvro^ . . . t$)V à^aÀstav ?

une base inébranlable. Parla cet apôtre cessait de paraître un novateur; il devenait le fidèle continuateur de Jésus. Ecrire un évangile à ce point de vue, c'était glisser sous le vaste édifice ecclésiastique élevé par le travail de Paul le seul fondement qui pût à la longue l'empêcher de crouler. Car tout ce qui ne part pas de Jésus dans l'Eglise n'y a qu'une place usurpée, et par conséquent transitoire. Il en serait ainsi du spiritualisme même de saint Paul, s'il ne procédait pas de Jésus-Christ. De là il ne résulte pas, assurément, que les actes et les paroles de Jésus que racontera saint Luc, et dans lesquels se manifestera la tendance universaliste de l'Evangile, auront été inventés ou modifiés par lui dans un intérêt de tendance. Ne lui importe-t-il pas au contraire de prouver à ses lecteurs que cette tendance n'est point une importation de Paul dans l'Evangile, mais qu'elle se déduit légitimement de l'œuvre et de l'enseignement de Jésus-Christ? La vérité intrinsèque de cette prétention sera mise d'ailleurs à l'abri de tout soupçon, si nous venons à constater, d'un côté, que l'auteur n'a nullement cherché à mutiler le récit en supprimant les faits d'où pourrait ressortir une tendance différente de celle qu'il avait à cœur de justifier; de l'autre, que la tendance qu'il favorise est inhérente au cours des faits eux-mêmes.

Si nous avons bien saisi le sens des derniers mots du prologue, nous devons nous attendre à trouver dans le troisième évangile le pendant du premier. Comme celui-ci est le Traité du droit de Jésus à la souveraineté messianique sur Israël, celui-là sera le Traité du droit des païens à participer au royaume messianique fondé par Jésus.

Au point de vue de l'historiographie évangélique primitive , nous pouvons tirer de ce préambule quatre données importantes : 1 . La source commune, d'où sont provenus les premiers récits écrits dans lesquels a été formulée l'his-

toire du ministère de Jésus, est le témoignage oral des apôtres, cette SiSoqçvi twv onuoGToXtov dont il est parlé Act. II, 42, comme de l'aliment journalier distribué par eux à l'Eglise naissante. — 2. Le travail de rédaction de cette tradition apostolique commença de bonne heure, déjà à l'époque de transition entre la première et la seconde génération chrétienne; et de nombreux auteurs s'y livrèrent en même temps. Rien dans le texte de Luc ne nous autorise à penser , avec Gieseler , que ce travail n'eut lieu que chez les Grecs. Dès les temps les plus reculés, l'art de l'écriture était répandu chez les Juifs ; les enfants mômes n'y étaient pas étrangers (Juges VIII, 44). — 3. En composant son évangile, Luc n'était plus uniquement en face de la tradition apostolique circulant sous forme orale dans les églises ; il la possédait déjà rédigée dans un assez grand nombre de ces écrits primitifs ; ce qui constitue déjà deux sources distinctes. — 4. Mais il ne s'est pas contenté de ces deux moyens ; il y a ajouté des investigations personnelles destinées à compléter, à rectifier et à ordonner les matériaux qu'il puisait à ces deux sources.

Après avoir recueilli ces données très-précises, il ne reste plus qu'à examiner si elles renferment les éléments nécessaires pour résoudre le problème de l'origine de nos synoptiques, celui de la composition de norte évangile en particulier. C'est ce que nous ferons dans la conclusion de l'ouvrage.

Page 1