LES RÉCITS DE L'ENFANCE
riographie évangélique aux premiers commencements de la vie de Jésus, et cela dans les deux directions différentes que l'on remarque dans nos deux évangiles.
Mais ne résulte-t-il pas de là des conséquences peu favorables à la vérité des récits compris dans ces deux cycles, Luc I-1I et Matth. I-II? En effet : 4. 11 manque à ces récits de l'enfance la garantie du témoignage apostolique. 2. Les besoins que nous avons constatés ont facilement pu mettre en activité l'imagination chrétienne, et, à défaut d'histoire positive, travailler à se satisfaire par la légende. C'est ainsi que ces récits sont envisagés, non seulement par Strauss ou Baur , mais même par des hommes tels que Meyer , Weizsàcker, Keim, qui, en général ne se montrent pas partisans de l'interprétation mythique. Ce qui rend à leurs yeux ces récits suspects, c'est leur caractère poétique et le merveilleux qui y abonde (grand nombre d'apparitions d'anges et de songes prophétiques); c'est le silence complet des autres écrits du N. T. sur la naissance miraculeuse (chez Paul et Jean eux-mêmes) ; ce sont certains faits de l'histoire subséquente (incrédulité des frères de Jésus et de sa propre mère), qui paraissent incompatibles avec les circonstances miraculeuses de cette naissance ; ce sont les contradictions entre Matthieu et Luc sur plusieurs points importants ; ce sont enfin les erreurs historiques que l'on peut constater dans le récit de Luc en le comparant avec les données de l'histoire juive et romaine.
Nous ne pourrons examiner toutes ces raisons qu'à la suite de l'étude détaillée des textes. Quant à la manière dont il fut satisfait aux besoins que nous avons signalés, nous ferons observer : 4 . Qu'il est naturel de supposer que, puisqu'il s'agissait ici d'une matière sacrée pour les écrivains et pour l'Eglise, avant de recourir à la fiction, on aura commencé par employer le procédé , plus simple et plus
respectueux, de l'investigation historique. Ce n'est que plus tard, lorsque les résultats obtenus par ce moyen n'auront plus suffi à la curiosité et à une foi déjà viciée dans son principe , que l'invention sera venue en aide à l'histoire. Les évangiles apocryphes, qui commencent déjà avec la fin du premier siècle, signalent le moment où s'opéra cette évolution. Luc, si nous nous fions à son préambule, appartient encore à la première période, celle de l'investigation. — 2. Il est évident que Luc lui-même, sur l'autorité des informations qu'il avait prises , a cru à la réalité des faits qu'il rapporte dans ses deux premiers chapitres, aussi fermement qu'à celle de tout le reste de l'histoire évangélique. Une foule de traits impriment à sa narration le caractère strictement historique : Péphémérie d'Abia , la ville de Galilée appelée Nazareth, la ville des montagnes de Juda où habitent les parents de Jean-Baptiste , le cens de Quirinius, les 84 années de veuvage d'Anne la prophétesse, la croissance physique et morale de Jésus, enfant et jeune homme, son retour et son établissement à Nazareth ; tous ces détails ne permettent pas de douter du sens complètement historique que l'auteur lui-même attachait à ces récits. Si donc cette partie manque de l'autorité du témoignage apostolique,, elle a pour garants la conviction religieuse de l'auteur et le compte qu'il pouvait se rendre de la valeur des sources orales ou écrites auxquelles il avait puisé la connaissance de ces faits.
L'évangile de l'enfance comprend chez Luc sept récits : 1° L'annonce de la naissance du précurseur : I, 5-25; 2° L'annonce de la naissance de Jésus : I, 26-38; 3° La visite de Marie à Elisabeth: I, 39-56. — Ces trois récits forment un premier cycle.
4° La naissance du précurseur : I, 57-80; 5° La naissance de Jésus : II, 1-20; 6° La circoncision et la présentation de
Jésus : II, 21-4-0. — Ces trois récits forment un second cycle.
7° Le premier voyage de Jésus à Jérusalem : II, 41-52. — Ce septième récit est comme le couronnement des deux cycles précédents.
Annonce de la naissance de Jean-Baptiste.
Les premiers mots de la narration nous ramènent du milieu grec , où nous avait transportés le prologue , en plein monde juif. Le style lui-même change de caractère. Dès le v. 5, il est tellement saturé d'araméismes, que le contraste qui en résulte avec les quatre versets précédents, nous force à admettre ou que l'auteur modifie artificiellement sa langue pour l'adapter à son sujet, et fait du pastiche, — un procédé aussi raffiné est peu vraisemblable, — ou qu'il travaille sur des documents antiques dont il tient à conserver aussi fidèlement que possible le coloris araméen. Cette seconde supposition nous paraît la seule admissible. Mais elle peut revêtir deux formes. Ou bien l'auteur copie simplement un document grec qui avait déjà ce caractère hébraïsant qui nous frappe ; ou bien son document est en langue araméenne, et il le traduit lui-même en grec. Bleek soutient la première manière de voir. Nous examinerons au v. 78 du ch. I sa principale preuve. Comme toutes les particularités les plus caractéristiques du style de Luc se retrouvent dans ces deux chapitres , la seconde alternative est rendue par cette circonstance plus probable. — Mais on demande, dans ce cas, pourquoi Luc , traduisant de l'araméen , n'a pas reproduit
son document dans un grec plus pur , comme il eût pu le faire; comp. v. 1-4. Et on lui reproche sa servilité de traducteur. — C'est absolument comme si l'on voulait reprocher à AI . de Barante d'avoir conservé aussi fidèlement que possible, dans son histoire des Ducs de Bourgogne, le style des anciennes chroniques dans lesquelles il puisait le contenu de ses récits; ou à M. Augustin Thierry, de « s'être tenu aussi près qu'il lui a été possible du langage des anciens historiens *. » Bien loin de mériter les reproches de ses critiques, Luc s'est montré un homme d'un goût exquis, en conservant à son récit toute la saveur des documents qu'il exploitait, et en profitant de la souplesse incomparable de la langue grecque pour reproduire, dans toute leur pureté de fond et de forme, et décalquer en quelque sorte les précieux documents tombés entre ses mains.
Ce premier récit nous retrace : I. L'épreuve deZacharie et d'Elisabeth (v. 5-7) . II. La promesse de la délivrance (v. 8r22] III. L'accomplissement de cette promesse (v. 23-25).
I. L'épreuve : v. 5-7 2. — Depuis 400 ans les communications directes entre l'Eternel et son peuple avaient cessé. Aux longues semailles patriarcales, mosaïques, prophétiques, avait succédé une période de moisson. Une nouvelle époque de semailles, la seconde et dernière phase de la révélation divine, allait s'ouvrir; cette fois, Dieu s'adressait au monde entier. Mais quand Dieu commence une œuvre nouvelle , il ne rompt pas dédaigneusement avec l'instrument qui a concouru à l'œuvre passée. Comme c'est du fond d'un couvent qu'au moyen-âge il tirera le réformateur de
1 Histoire de la conquête d'Angleterre, etc. Introd., p. 9.
* V. 5. NBGDLXZ quelques Mnn.: rfuyr] avfw, au lieu de rj foyij auTou que lisent avec T. R. 15 Mjj. les Mnu. Syr. IlP^nque y. 6. NBCX: evocvtiov, au lieu d'svcomov que lisent avec T. R. 18 Mjj. les Mnn.
PREMIER RÉCIT. — CIIAP. 1,5. 87
l'Eglise, c'est des entrailles du sacerdoce israélite qu'il fait maintenant surgir celui qui doit initier le monde à la rénovation qui se prépare. C'est le temple lui-même, le centre de la théocratie, qui devient le berceau de l'alliance nouvelle, du culte en esprit et en vérité. Tout est donc d'une divine convenance dans le choix des personnages et du théâtre de la scène qui va suivre.
Les jours d'Hérode (v. 5) désignent le temps du règne de ce prince. Cette donnée concorde avec Matth. II, 1 et suiv. où la naissance de Jésus est aussi placée sous le règne d'Hérode. On peut conclure de Matth. II, 49, que cette naissance arriva tout à la fin de ce règne. D'après Josèphe, la mort d'Hérode doit avoir eu lieu au printemps de l'an 750 U. C. Jésus serait donc né au plus tard en 749 ou tout au commencement de 750. Il résulte de là qu'au Ve siècle notre ère a été fixée quatre ans trop tard, pour le moins.
Le titre de roi de Judée avait été décerné à Hérode par le sénat à la recommandation d'Antoine et d'Octave. — La classe d'Abia était la huitième des vingt-quatre classes ou éphéméries dans lesquelles était réparti le collège des prêtres depuis David (1 Chron. XXIV, 10). Chacune de ces classes fonctionnait pendant huit jours, d'un sabbat à l'autre, une fois tous les six mois (2 Rois XI, 9). 'E^yj^epta, proprement : service quotidien ; de là : tour de rôle, revenant à jour fixe ; de là enfin : le groupe de personnes soumis à cette rotation. Comme l'on sait que le jour de la destruction du temple de Jérusalem fut le 9e du 5e mois de l'an 823 U. C. , c'est-à-dire le 4 août de l'an 70 de notre ère, et comme, d'après le Talmud, c'était la 4re éphémérie qui était de service ce jour-là, on peut calculer, en rétrogradant, que dans l'année qui doit avoir précédé celle de la naissance de Jésus , c'est-à-dire probablement en 748 , r éphémérie d'Abia fut de service la semaine du 17 au 23 avril et celle
du 3 au 9 octobre. Jean-Baptiste serait donc né neuf mois après l'une de ces deux dates, et Jésus six mois plus tard, par conséquent au mois de juillet 749 ou au mois de janvier 750 l. Néanmoins dans ce calcul de l'époque de l'année où doivent être placées les naissances de Jean et de Jésus, tout dépend de la détermination de l'année même de la naissance de Jésus. Or c'est là une question qui n'est point encore sûrement résolue.
Le coloris hébraïque du style ressort particulièrement : 1° de l'expression sv rciïç ipdçeaç (*D>3); 2° de la juxtaposition des propositions au moyen de la particule xaei, au lieu de la construction syntactique grecque par les pronoms relatifs et les conjonctions ; 3° de l'emploi du verbe syÉveTo dans le sens de >nn. Le sujet de sysvexo n'est pas, comme on le croit d'ordinaire, le mot UçtaSç, mais plutôt le verbe h qui doit être sous-entendu dans les trois propositions suivantes. (Comp. v. 8 : lysvs-ro ekays). — La leçon alex. yuvvj ocùtw, qui est plus rude et plus hébraïque que $ yuvri aùxou, est probablement la vraie. — Le terme justes (v. 6) indique la conformité générale de la conduite aux préceptes divins ; cette qualité n'exclut point absolument le péché. (Comp. v. 48-20) . Elle suppose seulement que l'homme reconnaît humblement son péché et s'efforce de le réparer et de le combattre par les moyens fournis d'en-haut. — La leçon byz. êvwmov, en présence, sous les yeux de, paraît préférable à celle des alexandrins évavTtov, en face de. Dieu et l'homme ne peuvent être représentés comme étant en face l'un de l'autre , dans ce passage où il s'agit du jugement de Dieu sur l'homme (voir à v. 8). 'Evumov répond à OôS et fait ressortir la réalité intwieure de cette justice. — Les deux termes svTo"Xai et âutaic6[/.aTa, commandements et ordonnances, ont été distin-
1 Wieseler, Chronolog. Synopsis der vier Evang., p. 141-145.
gués de diverses manières. Le premier nous paraît se rapporter aux principes les plus généraux de la loi morale, au Décalogue , par exemple ; le second , à la multitude des ordonnances lévitiques particulières. Atxaiw^a proprement : ce que Dieu a déclaré juste. — Comme l'expression devant Dieu fait ressortir la vérité intérieure de cette justice , la suivante : marchant dans ... en signale la parfaite fidélité pratique. Le terme irréprochables n'exclut pas plus le péché ici que Phil. III, 6. La description bien connue Rom. VII explique le sens dans lequel il faut prendre ce mot. Le germe de la convoitise peut exister dans le cœur même sous l'enveloppe de l'obéissance extérieure la plus complète.
V. 7. Au sein de cette famille vraiment théocratique et digne de la bénédiction divine, se faisait sentir un vide douloureux. La privation d'enfants était une épreuve d'autant plus sensible en Israël que la stérilité passait chez les Juifs pour une marque du mécontentement divin, d'après Gen. II. — KaÔoTt ne signifie pas précisément parce que, mais : conformément à ce que. C'est un des termes qui, dans le N. T., ne se rencontrent que dans les écrits de Luc (XIX, 9, et quatre fois dans les Actes) . Si donc , comme le veut Bleek, Luc avait déjà trouvé ces récits rédigés en grec , il faudrait pourtant admettre qu'il en a modifié le style. — La dernière proposition ne paraît pas pouvoir dépendre de Kaôcm, vu que; car il ne serait pas logique de dire : « Ils n'avaient pas d'enfants . . . , vu qu'ils étaient tous deux avancés en âge ! » Aussi plusieurs font-ils de ces derniers mots une principale. Mais cependant la position du verbe vicav à la fin de la phrase porte plutôt à faire dépendre encore cette phrase de xaGoTt. Pour cela , il suffit de suppléer une idée : « Ils n'avaient pas d'enfants , et ils ne conservaient que peu d'espoir d'en avoir, vu que... » — L'expression 7rpof}e(3y)>«>Te; sv Taïç yjj/ipat; aÙTtov est purement hébraïque (Gen. XVIII, 11; XXIV, 1 ; Jos. XIII, 1 ; 1 Rois 1, 1 : o>oa *m).
II. La promesse de délivrance: v. 8-22. Ce morceau comprend: 4. v. 8-47: la promesse elle-même ; 2. v. 48-22: la manière dont elle est reçue.
4 . Le récit de la promesse renferme : l'apparition (v. 8-42) et le message (v. 43-47) de l'ange.
L'apparition de l'ange: v. 8-42 *. — Le parfum devait être offert selon la loi (Ex. XXX, 7-8) chaque matin et chaque soir. La prière du peuple avait lieu trois fois par jour, à 9 heures du matin (Act. II, 45 ?), à midi (Act. X, 9), et à 3 heures du soir (Act. III, 4; X, 30). Le premier et le dernier de ces actes de prière publique coïncidaient avec l'offrande du parfum (Josèphe, Antiq. XIV, 4, 3). — Dans la construction syeveTo ï\<xye (v. 8), le sujet du premier verbe est l'acte indiqué par le second. — "EvavTi, en face de, convient ici ; car l'officiant joue un rôle vis-à-vis de la divinité. On peut rapporter les mots : selon l'usage établi parmi les sacrificateurs (v. 8), ou au tour de rôle établi entre les classes (v. 8), ou à l'emploi du sort admis pour la répartition des fonctions dans chaque journée. Dans les deux cas, l'emploi assez extraordinaire du sort méritait d'être mentionné. Le rapport de ces mots à ce qui précède nous paraît plus naturel; nous les envisageons comme une simple amplification de év tyi TaÇei : «l'ordre de sa classe, conformément à l'usage de la sacrificature. » — Sur l'emploi du sort Oosterzee remarque avec raison qu'il provenait de ce que rien, dans le service du sanctuaire, ne devait être laissé à l'arbitraire humain. La fonction d'offrir le parfum, qui ouvrait au prêtre l'entrée du Lieu saint, était envisagée comme la plus honorable. Aussi, d'après le Talmud, le prêtre qui l'avait obtenue, n'était-il pas admis à tirer au sort une seconde fois
1 V. 8. Les Mnn. varient entre evçvrt et svovtiov. — V. 10. nBE et 13 Mjj. placent tou Xaou entre rjv et repasu/ofievov, tandis que T. R. avec ACD KTT le placent avant tjv.
dans la même semaine. — EigsIGwv, étant entré', là était l'honneur ! Ce fait était en môme temps la condition de toute la scène suivante. Et c'est certainement là la raison pour laquelle ce détail qui s'entendait proprement de lui-même est si expressément relevé. Meyer et Bleek, n'ayant pas saisi cette intention, ont trouvé ici une inexactitude d'expression et admis qu'avec l'infinitif ôupàaou l'auteur passe, par anticipation, de la notion du fait à sa réalisation historique. Cela n'est point nécessaire ; eicslOtov est un plus-queparfait par rapport à Ûujxiacai : « Il lui échut d'offrir le parfum après être entré. » Le terme vaoç, temple, désigne l'édifice prohement dit, en opposition aux divers parvis ; et le complément xupioi», du Seigneur, met en relief la qualité en vertu de laquelle le Seigneur va se manifester dans cette maison.
Le v. 40 rappelle une circonstance qui fait ressortir la solennité du moment, comme la précédente faisait^ressortir celle du lieu : La prière du peuple, rassemblé dans le parvis, accompagnait l'offrande du parfum. Il y avait une relation étroite entre ces deux actes. L'un était la prière typique, idéale, et par là même parfaitement pure; l'autre, la prière réelle, mais inévitablement imparfaite et souillée. La première couvrait la seconde de sa sainteté ; la seconde communiquait à la première la réalité, la vie. Elles se complétaient ainsi l'une l'autre ; de là leur simultanéité obligée et leur rapport de connexion mutuelle exprimé énergiquement par le datif ttj wpa. La leçon qui place toû "Xaou entre h et Trpoasuyo^evov fait mieux ressortir l'idée essentielle de la proposition renfermée dans ce participe.
V. 44. C'esticique commence, avec l'apparition de l'ange, ce caractère merveilleux du récit qui le rend suspect à la critique. Et si vraiment l'économie chrétienne n'était que le développement naturel de la conscience humaine progrès-
sant par ses propres lois, il faudrait sans hésiter rejeter comme fictif cet élément surnaturel, et en même temps tout ce qui y est homogène dans l'évangile. Mais si le christianisme est un commencement à nouveau (Verny) dans l'histoire, la seconde et définitive création de l'homme, il est naturel que cette intervention en grand soit accompagnée d'une série d'interventions particulières. Cela est môme nécessaire. Car comment les représentants de l'ordre aucien, qui doivent coopérer à l'œuvre nouvelle, y seraient-ils initiés et rattachés autrement que par ce moyen? — D'après l'Ecriture, nous sommes environnés d'anges (2 Rois VI, 17; Ps. XXXIV, 8), dont Dieu se sert pour nous défendre; mais, dans notre état ordinaire, nous manquons du sens nécessaire pour percevoir leur présence. Il faut, pour cela, un état de réceptivité particulier. Cet état existait chez Zacharie en ce moment. Il y avait été préparé par la solennité du lieu, par la sainteté de la fonction qu'il allait remplir, par sa sympathie, vivement réveillée, pour tout ce peuple qui demandait au ciel la délivrance nationale, enfin par le sentiment de sa propre épreuve domestique, dont la grâce qui lui était faite devait raviver en lui le douloureux sentiment. Sous l'empire de toutes ces circonstances réunies, le sens interne qui met l'homme en contact avec le monde supérieur s'était éveillé chez lui. Mais la nécessité de cette prédisposition intérieure ne prouve en aucune façon que la vision de Zacharie n'ait été que le résultat d'un état de surexcitation morale. Plusieurs détails du récit rendent d'ailleurs cette explication inadmissible, en particulier ces deux : la difficulté avec laquelle Zacharie ajoute foi à la promesse qui lui est faite, et le châtiment physique qui lui est infligé pour son incrédulité ; ces faits rendent dans tous les cas une explication simplement psychologique impossible, et obligent celui qui nie l'objectivité de l'apparition à se jeter dans
l'interprétation mythique. — On pourrait envisager le terme ayyc^oç xupiou, ange du Seigneur, comme une espèce de nom propre, et traduire l'ange du Seigneur, malgré l'absence de l'article. Mais comme, une fois ce personnage introduit, le mot ange est précédé de l'article (v. 43), il est plus naturel de traduire ici un ange. — L'entrée du temple étant tournée du côté de l'orient, Zacharie, en entrant, avait à sa droite la table des pains de proposition, placée au nord, à sa gauche le chandelier placé du côté du sud, et en face de lui l'autel d'or qui occupait le fond du Lieu saint, devant le voile suspendu entre cette partie du sanctuaire et le Lieu très-saint. — L'expression : à droite de l'autel, doit être expliquée au point de vue de Zacharie ; l'ange se tenait donc entre l'autel et la table des pains. — La frayeur de Zacharie provient du sentiment du péché qui se réveille immédiatement dans la conscience humaine, lorsqu'une manifestation surnaturelle la met en contact direct avec le monde divin. L'expression <popoç âit&retev est hébraïque (Gen. XV, 42). — Etait-ce le matin ou le soir ? Meyer conclut de la relation entre l'entrée de Zacharie dans le temple et le tirage au sort (v. 9), que c'était le matin. Cette preuve est peu concluante. Néanmoins la supposition de Meyer est bien en soi la plus vraisemblable.
Le message de l'ange: v. 43-47 l. ((Mais l'ange lui dit: Ne crains point, Zacharie, parce que ta prière a été exaucée; et ta femme Elisabeth V enfantera un fils, et tu lui donneras le nom de Jean. 44 Et il sera pour toi un sujet de joie et d'allégresse, et beaucoup se réjouiront de sa naissance. 45 Car il sera grand devant le Seigneur ; et il ne boira ni vin ni cervoise ; et il sera rempli du Saint-Esprit dès le
1 V. 14. Au lieu de yzwrpn que lit T. R. avec GXF plusieurs Mnn., tous les autres lisent y£V£«t. — V. 17. HGLV: xGoaikzuazxa.i, au lieu de Kpoùtuai-cau que lit T. R. avec 15 Mjj., etc.
sein de sa mène. 16 Et il ramènera un grand nombre des enfants d'Israël au Seigneur leur Dieu. 17 Et il marchera devant lui avec V esprit et la force d'Elie pour ramener les cœurs des pères vers les enfants, et les rebelles à la sagesse des justes, afin de préparer au Seigneur un peuple bien disposé. »
L'ange commence par rassurer Zacharie (v. 13); puis il décrit la personne du fils de Zacharie (v. 1 4-1 5) et sa mission (v. 16 et 17).
Au v. 13, l'ange apprend à Zacharie que ce n'est point ici un message de jugement, mais de grâce ; comp. Dan. X, 12. — La prière de Zacharie, à laquelle l'ange fait allusion serait, selon plusieurs, la demande de la venue du Messie. C'est, dit-on, la seule préoccupation digne d'un sacrificateur, en un tel lieu et dans un pareil moment. Mais ce qui précède (v. 7) n'est nullement favorable à cette explication; et ce qui suit (v. 13b ) pas davantage; car le sens du aoli est bien certainement celui-ci : « Et ainsi ta femme Elisabeth ...» Bien plus, les deux pronoms personnels w et coi : « ta femme V enfantera . . ., » ainsi que le coi, pour toi (v. 14), démontrent positivement le caractère tout personnel de la prière et de l'exaucement. L'objection que, d'après le v. 7, il ne pouvait plus s'attendre à avoir un enfant, ni par conséquent prier dans ce but, exagère le sens de cette parole. — La locution x.a"XsTv ovo(/.a est hébraïque : elle signifie proprement : crier à quelqu'un son nom. Le nom 'koàvvYiç Jean, est composé de mn> et de pn : Jéhovah fait grâce. Ce n'est pas le caractère de la prédication de ce personnage qui est exprimé par ce nom, c'est celui de toute l'époque dont son apparition est le signal.
Le v. 14 décrit la joie que causera sa naissance; elle dé bordera bien au-delà du cercle étroit de la famille et jusque sur une grande partie de la nation. Il est facile de saisir
une gradation dans cette partie du message : 4° un fils ; 2° un fils grand selon Dieu; 3° le précurseur du Messie. — kyaÀÀtactç exprime le tressaillement extérieur que produit une vive émotion de joie. Le commencement de l'accomplissement de cette promesse est raconté v. 64-66. — La leçon ytvéosi est certainement préférable à yewtfdêi qui est peut-être emprunté à l'emploi du verbe yewav v. 43.
La vivacité de cette joie privée et publique est justifiée au v. 45 par les qualités éminentes que possédera cet enfant (yap). La seule grandeur qui puisse réjouir le cœur d'un homme tel que Zacharie, est une grandeur que le Seigneur lui-même reconnaît comme telle : grand devant le Seigneur. Cette grandeur est évidemment celle qui résulte de la sainteté personnelle et de l'autorité morale qui l'accompagne.— Les deux *ai suivants doivent se paraphraser par : et en effet. — L'enfant est rangé d'avance dans cette classe d'hommes spécialement consacrés, qu'on pourait appeler les héros de la piété théocratique, les Naziréens. L'ordonnance relative au genre de vie de ces hommes se lit Nomb. VI, 4-24. Le naziréat était ou temporaire ou à vie. L'A. T. nous offre deux exemples de cette seconde forme: Samson (Jug. XIII, 5-7) et Samuel (4 Sam. I, 44). C'était une espèce de sacerdoce laïque et spontané. En s'abstenant de tous les agréments et de toutes les commodités de la vie civilisée, tels que le vin, le bain, la coupe des cheveux, et en se rapprochant ainsi de l'état de nature, le Nazir se présentait au monde comme un homme rempli d'une pensée sublime qui le préoccupait tout entier, comme le porteur d'une parole de Dieu qu'il renfermait dans son cœur (Lange). — Swipa désigne toute boisson fermentée tirée d'un fruit, excepté du raisin. Au lieu de ce moyen d'excitation sensuelle, Jean possédera le stimulant normal, le principe de toute exaltation pure, le Saint-Esprit. Même contraste Eph. V,
18 : « Ne vous enivrez point de vin . . ., mais soyez remplis de l'Esprit. » Et cet état commencera pour lui dès le sein maternel : £ti, encore, n'est point mis pour y$t), déjà; ce mot signifie : pendant qu'il sera encore dans le sein de sa mère. Le fait raconté v. 41-44 sera le point de départ de l'accomplissement de cette promesse ; mais il n'en épuise nullement le sens.
V. 16-47. La mission de l'enfant; elle est décrite v. 16, d'une manière générale et abstraite : il ramènera, convertira; c'est le yvn de l'A. T. Cette expression suppose que le peuple est plongé dans l'éloignement de Dieu. — Lev. 17 spécifie et développe cette mission. Le pronom «uroç, lui, relève fortement le personnage de Jean pour le mettre en relation avec la personne du Seigneur qui doit le suivre (aÙToû). La relation entre les deux personnages ainsi posée est exprimée par les deux prépositions -irpo, avant (dans le verbe), et évwmov, sous les yeux de ; celui qui précède, marche sous les yeux de son après-venant. — La leçon alex. 7upoG£"X£ua£Tai. n'a pas de sens. — Le pronom aÙToO (devant lui) a été rapporté par quelques-uns directement à la personne du Messie. On essaie de justifier ce sens en disant que ce personnage est toujours présent la pensée de l'Israélite, quand il dit: il. Mais ce sens est évidemment forcé; le pronom lui ne peut se rapporter qu'au mot principal du v. précédent : le Seigneur leur Dieu. La prophétie Mal. III, 1 dont cette parole est l'exacte reproduction, l'explique : « Voici, j'envoie mon messager, et il prépare la voie devant moi, et aussitôt le Seigneur que vous cherchez, Vange de l 'alliance 'que vous désirez , viendra dans son temple.)) D'après ces paroles, le Messie n'est donc autre, aux yeux du prophète, que Jéhovah lui-même. Car c'est Jéhovah qui parle dans cette prophétie. C'est lui qui se fait précéder, dans son apparition messianique, d'un avant-coureur qui reçoit (IV,
5) le nom d'Elie, et doit lui préparer la voie. C'est lui qui vient prendre possession de son temple sous les noms à' Adoucit (le Seigneur) et à' ange de l'alliance. Au point de vue de l'Ancien Testament comme du Nouveau, la venue du Messie est donc la suprême théophanie. Hors de cette manière de voir, la parole de Malachie et celle de l'ange, dans notre v. 17, sont inexplicables. Voir le «yrou semblable au nôtre dans le passage entièrement analogue Jean XII, 41 (comp. avec Es. VI).
Il ressort de plusieurs passages des évangiles que le peuple et ses docteurs attendaient, avant la venue du Messie, l'apparition personnelle d'Elie ou celle d'un autre propbète semblable à lui, probablement même toutes les deux (Jean I, 21. 22; Matth. XVI, U ; XVII, 10 ; XXVII, 47). L'ange spiritual ise cette espérance grossièrement littérale : « Ton lils sera un autre Elie. » U Esprit désigne le souffle divin en général, et le terme de force, qui y est ajouté, indique le caractère spécial de la vertu de l'Esprit chez Jean, comme autrefois chez Elie. — La préposition ev, clans, fait du Saint- Esprit l'élément dans lequel le ministère de Jean plongera ses racines.
Le tableau de l'effet produit par ce ministère est encore emprunté à Malachie, qui avait dit : « // retournera le cœur des pires vers les enfants et le cœur des enfants vers leurs pères, de peur que je ne vienne et que je ne frappe la terre d'interdit.)) Les LXX et, à leur exemple, beaucoup d'interprètes modernes ont appliqué cette description au rétablissement de la paix domestique en Israël. Mais rien, ni dans l'activité d'Elie, ni dans celle de .leau-llap liste, n'a visé spécialement à ce but. Ce résultat, d'ailleurs, n'a aucun rapport direct avec la préparation de l'œuvre messianique, et serait hors de proportion avec la menace qui suit cette parole dans le prophète : « De peur que je ne vienne et que Ier Vol. 7
je ne frappe le pays à lu façon de l'interdit. » Enfin, cette pensée « et le cœur des enfants vers les pères, » prise dans ce sens, ne pourrait être remplacée dans le discours de l'ange par celle-ci : « et les rebelles à la sagesse des justes ; » à moins qu'on ne suppose que dans toute famille israélite les enfants sont nécessairement des rebelles et les parents des justes. Quelques-uns expliquent: « il ramènera à Dieu tout ensemble et les cœurs des pères et ceux des fils; » mais c'est là faire violence à l'expression employée. Calvin et d'autres donnent au mot cœur le sens de sentiment : « Il ramènera le sentiment pieux des pères (fidèles à Dieu) dans la génération présente (les enfants désobéissants), et convertira ceuxci à la sagesse de ceux-là. » Mais retourner les cœurs vers peut-il signifier : « réveiller les dispositions chez » ? Il eût fallu dans ce sens eiç au lieu de k*i (réicva) ; puis il n'est pas possible de donner au verbe fytrcçfyoci un sens aussi différent du êiuGTpé^ei v. 16. Le vrai sens de ces mots me paraît ressortir d'autres passages prophétiques tels que ceux-ci : Es. XXIX, 22: « Jacob ne sera plus honteux, et sa face ne pâlira plus, quand il verra ses fils devenus l'ouvrage de mes mains. » LXIII, 16: «.Quand même Abraham, ne nous reconnaîtrait pas, et qu'Israël ne nous avouerait pas, Eternel, tu es notre Père! » Abraham et Jacob rougissaient, dans le lieu de leur repos, à la vue de leurs coupables descendants, et ils détournaient d'eux leurs visages ; mais maintenant ils se retourneront avec satisfaction vers eux à la suite du changement produit par le ministère de Jean. La parole de Jésus, Jean VIII, 56 : « Abraham s'est réjoui de voir mon jour, et il l'a vu, et il en a eu de la joie, » prouve que sous ces images poétiques il y a une réalité. Dans ce sens on s'explique aisément la modification introduite dans le second membre de phrase. Les enfants qui se retournent vers les pères (Malachie) sont les Juifs du temps du Messie, les fils
dés obéissants, qui reviennent à la sagesse des pieux patriarches (Luc). Le but de cette modification ne serait-il point d'élargir l'application de cette promesse? L'expression les rebelles peut en effet comprendre non seulement les Juifs, mais aussi les païens. Le terme àiraÔeT;, rebelles, est appliqué par Paul, Rom. XI, aux uns aussi bien qu'aux autres.
— <i>povY]<7iç Stfeawav, la sagesse des justes, désigne cette appréciation saine des choses qui est le privilège des cœurs droits. — La préposition de repos sv est liée au verbe de mouvement ImsTps^ai, pour exprimer que cette sagesse est un état dans lequel on demeure, une fois qu'on y est rentré.
— La mission de Jean sera donc de reconstituer l'unité morale du peuple en renouant la relation rompue entre les descendants et les patriarches. Les branches desséchées seront de nouveau vivifiées par la sève provenant du tronc. Ce rétablissement de l'unité du peuple élu sera sa vraie préparation à la venue du Messie. — Quelques interprètes ont eu l'idée de faire à'àizEiïéiç l'objet d'sToi»xacai, et de celui-ci un second infinitif de but, parallèle à èttartpé^&i: «et de préparer, par la sagesse des justes, les rebelles, comme un peuple bien disposé pour le Seigneur. » On pensait éviter ainsi une tautologie entre les deux mots £Tot[xàcraL, préparer, et xaT£<7y.8ua<7(jivov, disposé. Mais ces deux termes ont un sens distinct. Le premier porte sur la relation de Jean avec le peuple; le second sur la relation du peuple avec le Messie. Jean prépare le peuple de telle sorte que celui-ci soit disposé à recevoir le Messie. — Il ne s'agit ici évidemment que de la tâche idéale du précurseur. Dans la réalité, ce plan ne réussira qu'autant que le peuple consentira à se livrer à l'action divine. — Est-il probable qu'après le ministère de Jésus, quand l'incrédulité du peuple était déjà un fait historique, un écrivain postérieur eût imaginé de donner au discours de l'ange une couleur aussi optimiste ?
2. Les v. 18-22 racontent la manière dont la promesse est reçue; et d'abord : l'objection de Zacharie (v. 18) ; puis sa punition (v. 19-20); enfin l'effet produit sur le peuple par cette dernière circonstance (v. 21-22).
V. 18-20. « Et Zacharie dit à l'ange: A quoi reconnaîtrai-je cela? Car je suis vieux , et ma femme est avancée en âge. 19 Et Vange, répliquant , lui dit : Je suis Gabriel, qui me tiens devant Dieu , et j'ai été envoyé pour te parler et pour V apporter ces bonnes nouvelles. 20 Et voici , tu garderas le silence et ne pourras parler jusqu'au jour où ces choses arriveront , en punition de ce que tu n'as pas cru à mes paroles, qui s'accompliront en leur temps. » — Abraham, Gédéon, Ezéchias, avaient demandé des signes (Gen. XV; Jug. VI; 2 Rois XX), sans être trouvés coupables. Dieu en avait de lui-même accordé un à Moïse (Ex. IV), et offert un à Achaz (Es. Vil). Pourquoi ce qui, dans tous ces cas, était légitime, ne l'est-il pas dans celui-ci? Un adage de droit humain dit : Si duo faciunt idem, non est idem. Il y a des degrés de responsabilité différents, soit d'après le degré de développement de l'individu ou de l'époque, soit d'après le caractère de la manifestation divine. Ces degrés, Dieu seul peut les apprécier. Il ressort du v. 19 que l'apparition de l'être qui parlait avec Zacharie aurait dû être à elle seule un signe suffisant. En tout cas, cette différence avec les récits analogues de l'A. T. prouve que notre récit n'a pas été artificiellement calqué sur ceux-là. Le signe demandé est désigné par la préposition xorçc, selon, comme la norme de la connaissance. Le yap, car, se rapporte à cette idée intermédiaire : j'ai besoin d'un tel signe. Et cependant Zacharie priait précisément pour obtenir ce qui maintenant , promis de Dieu , lui semble impossible. C'est une inconséquence, mais conforme aux lois de notre nature morale. Le récit Act. Xll, où nous voyons
l'église de Jérusalem priant pour la délivrance de Pierre et refusant d'y croire quand elle se réalise , offre un trait analogue.
Pour faire sentir à Zacharie la gravité de sa faute, l'ange (v. 49) rappelle deux choses : sa dignité de messager divin et la nature de son message. — 'Eyw, moi, en tète, met en relief sa personne. Mais il ajoute aussitôt : qui me tiens devant Bien, pour faire sentir que ce n'est pas lui qui est offensé, mais le Dieu qui l'envoie. — Le nom Gabriel est composé de "OS et Stf; vir Dei, l'envoyé puissant de Dieu. La Bible ne connaît que deux personnages célestes qui sont revêtus d'un nom: Gabriel (Dan. VIII, 46; IX, 24) et Michel (Dan. X, 43. 24; XII, 4 ; Jude, 9; Apoc. XII, 7). Ce dernier nom (Sn3>d) signifie : qui est comme Dieu? Ici, le critique demande ironiquement si l'on parle hébreu dans le ciel ? Mais ces noms sont évidemment symboliques ; ils expriment pour nous le caractère et le rôle de ces personnalités. Quand on parle à quelqu'un, c'est naturellement pour être compris. Lorsque le ciel communique avec la terre, il est bien obligé de lui emprunter son langage. D'après le nom qui lui est donné, Gabriel est le serviteur puissant de Dieu pour faire avancer son œuvre ici-bas. C'est en cette qualité qu'il apparaît à Daniel, quand il vient lui annoncer la restauration de Jérusalem ; c'est lui aussi qui promet à Marie la naissance du Sauveur. Dans toutes ces circonstances il apparaît comme l'évangéliste céleste. Le rôle de Gabriel est positif ; celui de Michel négatif. Michel est, comme l'indique son nom, le destructeur de tout ce qui ose s'égaler, c'est-à-dire s'opposer à Dieu. Telle est sa mission dans Daniel , où il lutte contre les puissances hostiles à Israël; telle elle est aussi dans Jude et dans l'Apocalypse, où il combat, comme champion de Dieu, contre Satan, l'auteur de l'idolâtrie ; Gabriel édifie, Michel
renverse. Le premier est le précurseur de ièhowli-sauveur, le second celui de ]èho\ah-juge. Ces deux personnalités célestes ne rappellent-elles pas ces deux anges qui accompagnent Jéhovah (Gen. XVIII) au moment où il vient annoncer à Abraham, d'un côté, la naissance d'Isaac, et, de l'autre, la destruction de Sodome? L'angélologïe biblique ne désignait pas d'autres personnalités dans ce monde supérieur. Mais cette sage sobriété n'a pas suffi au judaïsme postérieur ; il connaît de plus un ange Uriel, qui donne les bons conseils, et un ange Raphaël, qui opère les guérisons corporelles. L'angélologïe persane est plus riche encore ; elle ne compte pas moins de sept esprits supérieurs ou amschaspands. Comment peut-on donc prétendre que l'angélologïe juive est une importation persane? L'histoire ne va pas du compliqué au simple. D'ailleurs le récitGen. XVIII où apparaissent les deux archanges est antérieur au contact d'Israël avec la religion persane. Enfin, l'idée môme représentée par ces deux personnages est essentiellement juive. Les deux notions d'une œuvre de grâce , personnifiée en Gabriel, et d'une œuvre de jugement, personnifiée en Michel, ont leurs racines dans les profondeurs du monothéisme juif. — Le terme se tenir devant Dieu indique une fonction permanente (Es. VI. 2). Ce messager est l'un des serviteurs de Dieu les plus rapprochés du trône. Cette dignité supérieure repose nécessairement sur un haut degré de sainteté. On peut comparer 4 Rois XVII, 1, où Elie dit: « L'Etemel devant qui je me tiens. » Jésus s'exprime d'une manière analogue (Matth. XVIII) sur les anges protecteurs des petits. « Ils voient continuellement dans les deux la face de mon Père qui est aux deux. » — Un être semblable mérite d'être cru sur parole; combien plus, quand il est porteur d'un message qui doit combler les vœux de celui à qui il est adressé et qui répond à son intime supplication (v. 19b)!
Le châtiment infligé à Zacharie (v. 20) doit en même temps lui servir de signe. 'l£ou, voici, indique ce qu'il y a d'inattendu dans cette dispensation. 2u*m?ôv, ne parlant pas, désigne simplement le fait; pj &uva|A&voç, ne pouvant parler, en révèle la cause ; ce silence ne sera point volontaire. — OÏTiveç, qui, comme tels, c'est-à-dire comme étant les discours d'un être tel que moi. Il semble qu'avec le futur s accompliront, il devrait y avoir la préposition êv, et non pas dç. Mais &k indique que l'exécution de la promesse commencera immédiatement pour s'achever quand le temps sera là ; comp. Rom. VI, 22 sic àywttifjiov. Kaipoç, leur temps, se rapporte non seulement au moment (jrpovoç), mais à tout l'ensemble des circonstances dans lesquelles aura lieu cet accomplissement. — Pas un mot, dans ce discours de l'ange , qui ne soit à la fois simple et digne de la bouche dans laquelle il est placé. Ce n'est pas ainsi que l'homme fait parler le ciel, quand il invente; qu'on lise les apocryphes !
V. 21 et 22. D'après le Talmud, le grand-prêtre ne restait pas longtemps dans le Lieu très-saint au grand jour des expiations. A plus forte raison devait-il en être ainsi du sacrificateur fonctionnant journellement dans le Lieu saint. La forme analytique h xpocfWuv peint la prolongation de l'attente et l'inquiétude qui commençait à s'emparer du peuple. Le texte indique que le fait qui venait de se passer fut constaté de deux manières : d'un côté, par le mutisme de Zacharie, de l'autre, par les signes par lesquels il en indiquait lui-même (owtoç) la cause. La forme analytique r,v Siaveuwv désigne la répétition fréquente des mêmes signes , et l'imparfait Sis'(/.ev6v , il demeurait muet, peint la surprise toujours nouvelle que produisait la persistance de cet état.
III. L'accomplissement de la promesse : v. 23-25. — Le sujet de êyéWo, il arriva, est tout ce qui suit jusqu'à la fin de v. 25. Comp. un èy&erp semblable Àct. IX, 3. — La forme active 7wgpiéxpupsv â«mfv, littéralement elle se tenait elle-même cachée, exprime une action plus énergique que celle que désignerait le moyen rapiexpu^aTo. Elisabeth s'isolait à dessein, se rendant comme invisible à ses alentours. On a expliqué cette conduite de bien des manières. Origène et Ambroise ont pensé qu'elle était le résultat d'une espèce de fausse honte. Paulus a supposé qu'Elisabeth voulait s'assurer de la réalité de son bonheur, avant d'en parler. Cette retraite n'aurait été qu'une précaution hygiénique , selon de Wette. Elle était dictée, d'après Bleek etOosterzee, par un besoin de recueillement et le sentiment d'une humble reconnaissance. De toutes ces explications, la dernière serait certainement la meilleure. Mais elle ne rend nullement compte de ce terme de cinq mois, si expressément indiqué. Puis comment expliquer à ce point de vue cette expression singulière : « C'est ainsi que le Seigneur m'a fait»? On est obligé d'affaiblir le sens de ce mot ainsi en l'appliquant d'une manière générale à la grandeur du bienfait accordé à Elisabeth, tandis que cette expression établit naturellement un rapport entre l'action qu'elle exerce dès ce moment sur elle-même, et la manière d'agir de Dieu envers elle. Quel est ce rapport? Ne veut-elle pas dire : « Je me traiterai moi-même comme Dieu a traité mon opprobre. Il me l'a ôté ; je me soustrairai donc aussi moi-même à la vue des hommes, aussi longtemps que je courrais le risque de le porter encore après qu'en réalité j'en suis affranchie. » Réhabilitée par Dieu, elle sent qu'elle se doit à elle-même, aussi bien qu'à Celui qui l'a honorée de la sorte, de ne plus s'exposer aux regards méprisants des hommes jusqu'à ce qu'elle puisse reparaître devant eux manifestement honorée
des preuves de la faveur divine. Ainsi se comprend parfaitement le terme de cinq mois qu'elle fixe pour sa réclusion. Car c'est dès le cinquième mois que l'état d'une femme enceinte devient visible. C'est donc alors seulement qu'elle pourra reparaître dans la société humaine, comme ce qu'elle est réellement, réhabilitée. Il y a, dans cette conduite et dans cette déclaration, un mélange de fierté féminine et d'humble reconnaissance qui en fait l'expression la plus exquise du sentiment maternel dans une semblable position. Nous voudrions bien savoir quel narrateur postérieur aurait inventé un pareil trait. Or, l'authenticité de ce seul détail implique celle du récit précédent tout entier K — *Ott doit se prendre ici dans le sens de parce que; il s'agit en effet pour Elisabeth de justifier ce qu'il y a d'étrange dans le plan de conduite qu'elle vient d'adopter. — 'Exerôev oLozlelv : « il a regardé de manière à ôter »; il a jeté sur moi un de ces regards efficaces , qui , comme dit le psalmiste, sont la délivrance même. — Sur la stérilité comme opprobre, comp. Gen. XXX, 23, où, après la naissance de son premier-né , Rachel s'écrie : « Dieu a ôté mon opprobre. »
Le mot d'Elisabeth révèle tout ce que cette pieuse israélite avait enduré d'humiliations de la part de ses alentours, pendant ces longues années de stérilité. C'est ce qui ressort aussi indirectement du v. 36, où l'ange emploie cette expression : « Celle qui était appelée stérile. » Cette épithète était devenue pour elle dans la bouche des gens du lieu une espèce de sobriquet.
1 Je dois ce sens si beau a l'ami auquel j'ai eu la joie de dédier mon commentaire sur l'évangile de Jean, et avec lequel jrai plus d'une fois lu l'évangile de Luc, M. le professeur Charles Prince, qui voit maintenant face à face Celui que nous avons si souvent contemplé ensemble dans le miroir de sa Parole. En général, ce commentaire est le sien autant que le mien.
Annonce de la naissance de Jésus.
La naissance de Jean-Baptiste était, comme celle d'Isaac, due à une influence supérieure ; mais elle ne rompait pas entièrement les limites de l'ordre naturel. 11 en est autrement de celle de Jésus ; elle a le caractère d'un acte créateur. C'est que par son importance elle forme le pendant, non de celle d'Isaac, mais de l'apparition du premier homme; Jésus est le second Adam. Cette naissance est le principe du siècle à venir. Ce caractère de l'apparition de Jésus nié, tout le récit suivant reste incompréhensible et inadmissible. Dès qu'il est reconnu, tout concorde.
Mais le caractère créateur de cette naissance n'établit point une solution de continuité entre l'ancienne et la nouvelle ère. Nous venons de voir comment, dans la naissance du grand et suprême représentant de l'ancienne alliance, Dieu était resté fidèle au passé théocratique, en donnant à cet enfant pour berceau le sacerdoce israélite. Il en agit de même dans l'apparition du chef de l'humanité nouvelle, du Seigneur du monde à venir ; il le fait surgir comme un rejeton du tronc de l'ancienne royauté israélite. Bien plus, Dieu se rattache dans cette œuvre aux conditions du passé humain en général. Tout en créant en lui une humanité nouvelle, il a soin de sauvegarder le lien qui l'unit à l'humanité ancienne. Ainsi que dans la première création, il n'avait pas créé de toutes pièces le corps de l'homme, mais l'avait formé de la poudre de cette terre déjà existante, dont Adam devait devenir le seigneur, ainsi, dans l'apparition du second Adam, il ne crée pas proprement son corps ; il
le tire du sein d'une mère humaine, de manière à maintenir la connexion organique qui doit exister entre le chef de l'humanité nouvelle et l'humanité naturelle qu'il a mission d'élever à la hauteur de sa propre stature.
Ce récit retrace : I. L'apparition de l'ange (v. 26-29); II. Son message (v. 30-33); III. La manière dont ce message est reçu (v. 34-38).
I. L'apparition de Vange : v. 26-29 1. — Du temple, le récit nous transporte dans la maison d'une jeune israélite. Nous sortons de l'officialité pour entrer dans l'intimité de la vie privée. Peut-être Marie était-elle en prière. Cette chambre est un sanctuaire ; tel sera désormais le vrai temple. — La date du sixième mois rappelle celle du v. 24-. C'était le moment où Elisabeth venait de sortir de sa retraite ; tout ce qui se passera dans la visite de Marie sera en rapport avec cette circonstance. — Le régime ùxo toO GeoO, par Dieu, ou, comme lisent quelques alex., àizo t. 6., de la part de Dieu, établit une différence entre ce message et celui du v. 19. Dieu intervient plus directement: c'est de son Fils qu'il s'agit. La leçon reçue ûrco, par, me paraît par cette raison plus conforme à l'esprit du contexte que la leçon alex. , qui accentue moins fortement l'origine divine du message.
1 V. 26. KBLWC quelques Mnn. : olt.o au lieu de ur.o que lit T. R. avec 16 Mjj. et presque tous les Mnn. — Les Mss. varient ici entre NafrpsO (CEGHMSUVrAIti'icriq^; de plus A à II, 4, et B à II, 39. 51), NaÇapaQ (A A) et NaÇapsT KLXII et Z à II, 4); de plus nHZ lisent NaÇapa à IV, 16. — V. 27. N BFWL 32 Mnn. ajoutent après owcou: xat Tiarptaç (tiré de II, 4). — V. 28. N» BLWC quelques Mnn. omettent les mots suXoyTifjLsvT] au sv pvatÇtv que lit T. R. avec 16 Mjj. presque tous les Mnn. Syr. It. Vulg. — V. 29. nBDLX quelques Mnn. omettent iSouaa que lit, après r) 8e, T. R. avec 15 Mjj. les autres Mnn. Syr. It. — N BDLX quelques Mnn. omettent autou après
108 PREMIÈRE PÀRTÏS.
La forme la plus ordinaire du nom de la ville dans les (locuiiif'Dls nst Nazareth; c'est celle que Tischendorf admet ici dans sa 8e éd. Cependant il accorde aussi une certaine vraisemblance à la forme Nazara, qui se lit IV, 46 chez les principaux alexandrins. Chez Matth. III, 23, les Mss. ne varient qu'entre Nazareth et Nazaret. Keim, dans son Histoire de Jésus, s'est décidé pour Nazara. Il développe ses motifs I, p. 319 et suiv. : 1. Les adjectifs dérivés Na'£c«>paîoç, Na^apTivoç s'expliquent plus facilement en partant de cette forme. 2. La forme Nazarath a pu aisément provenir de Nazara, comme Ramath de Rama, etc. (par l'adjonction de l'article araméen). Les formes Nazareth et Nazaret peuvent aussi s'expliquer comme forme dérivées de celle-là. 3. La locution ottô NaÇapwv, chez Eusèbe, suppose le nominatif Nazara. A. C'est la forme qui s'est conservée dans le nom arabe actuel en-Nezirah. Néanmoins il serait possible que, si même le vrai nom était Nazara, Luc eût eu l'habitude d'employer la forme Nazareth ; c'est ce que Tischendorf croit pouvoir conclure d'Act. X, 38 où nBCDE lisent Nazareth. — L'étymologie de ce nom est peut-être nï3 (d'où la forme féminine rraa), rejeton; c'est la forme usitée dans le Talmud. Les Pères ont vu dans ce nom ainsi compris une allusion au rejeton de David, chez les prophètes. Le voyageur Bourkhardt l'explique plus simplement par les nombreux arbrisseaux qui couvrent le sol. Hitzig a proposé une autre étymologie : mïia, la gardienne, soit que ce nom se rapporte, comme le pense ce savant, à une divinité païenne, protectrice de la localité, soit que, comme le suppose Keim, il s'applique à la ville elle-même, en tant que dominant le défilé de la vallée.
Nazareth, dont la population est aujourd'hui de 3,000 habitants, est à trois journées au N. de Jérusalem, et à huit lieues à l'O. de Tibériade ; elle n'est qu'à quelque distance
du ïabor. On y arrive de la vallée de Jizréel par une gorge de montagne qui va du S. au N., et qui aboutit à un riant bassin de vingt minutes de long et de dix de large. Une chaîne ferme le vallon du côté du nord. Nazareth en occupe les versants inférieurs ; elle s'élève en riantes terrasses audessus de la vallée. Depuis la crête de la chaîne qui ferme au nord ce bassin , la vue est admirable K Ce vallon était en Israël ce qu'Israël était au milieu de la terre, un lieu à la fois fermé et ouvert, une retraite solitaire et un haut poste d'observation, invitant au recueillement et en même temps à la contemplation lointaine dans toutes les directions, admirablement adapté par conséquent à une éducation dont Dieu s'était réservé toute l'initiative et à laquelle l'homme n'eût pu toucher que pour la gâter. — L'explication ville de Galilée est évidemment à l'adresse des lecteurs païens ; elle est ajoutée par le traducteur au document juif qu'il a sous les yeux.
Les mots de la maison de David, v. 27, se rapportent-ils à Joseph ou à Marie? Grammaticalement, il nous paraît que la forme de la proposition suivante parle plutôt pour la première alternative. Car si ce régime se fut appliqué, dans la pensée de l'écrivain, à Marie, il aurait continué son récit sous cette forme : « et son nom était ... », plutôt que sous celle-ci : « et le nom de la jeune flile était ...» Mais résulte-t-il de là que Marie ne fût pas aussi, dans l'opinion de Luc, descendante de David ? Nullement. Les v. 32 et 69 n'ont de sens qu'autant que l'auteur envisageait Marie ellemême comme fdle de ce roi. Voir à III, 23.
Le terme vapiTow -riva, faire de quelqu'un l'objet de sa faveur, est appliqué aux croyants en général Eph. I, 6. Il n'est nullement question ici des grâces extérieures, comme
1 Voir la belle description de Keim, Gesch. Jesu, t. I, p. 321.
tendrait à le faire croire la traduction assez répandue : pleine de grâce. L'ange, après avoir désigné Marie par cette expression, comme l'objet particulier de la faveur divine, justifie cette allocution par les mots suivants : le Seigneur avec toi. Sous-entendez : est, et non pas : soit; ce n'est pas un vœu. L'habitant du ciel parle comme connaissant la situation. Les mots : tu es bénie entre les femmes, sont inauthentiques ; ils sont tirés du v. 42, où ils ne manquent dans aucun document.
L'impression de Marie, v. 29, n'est pas la crainte ; c'est un sentiment de trouble bien naturel chez une jeune fille qui s'aperçoit tout à coup de la présence inattendue d'un personnage étranger. Le T. R. indique deux causes de trouble : « L'ayant vu, elle fut troublée de son discours. » Par l'omission de Utor», rayant vu, les alex. n'en laissent subsister qu'une seule. Mais c'est cette simplification même qui rend leur leçon suspecte. Les deux anciennes traductions syriaque et latine marchent ici avec le T. R. Le sens est qu'à la surprise causée par la vue s'ajouta le trouble, dès que les paroles de l'ange eurent confirmé la réalité de sa présence. TloTairoç désigne proprement l'origine (iroOToottuo). Mais ce terme s'applique aussi au contenu et à la valeur, comme cela a lieu ici : « quel était le sens, la portée de ... » — Après avoir ainsi préparé Marie, l'ange passe au message qu'il lui apporte.
II. Le message de l'ange : v. 30-33 l. — « Et l'ange lui dit : Ne crains point, Marie ; car tu as trouvé grâce devant Dieu. 31 Et voici, tu concevras en ton sein, et tu enfanteras un fils, et tu lui donneras te nom de Jésus. 32 11 sera grand et sera appelé fils du Très -Haut, et le Sei-
1 V. 30. D seul lit [j.apta au lieu de paptap; de même v. 39, 56, et (avec C) v. 34, 38, 46. II, 19, les Mss. se partagent entre ces deux leçons.
gneur Dieu lui donnera le trône de David son père. 33 Et il régnera sur la maison de Jacob éternellement ; et il n'y aura pas de fin à son règne. » — En se prolongeant, le trouble de Marie eût dégénéré en crainte. L'ange prévient cette impression pénible : « Ne crains point. » Le terme eupeç yapiv, tu as trouvé grâce, reproduit l'idée de y.sy a piTco[A£VY) ; cette expression appartient au grec des LXX. L'ange énumère ensuite les preuves éclatantes de cette affirmation, les marques de la faveur divine: 1° un fils ; 2° son nom, signe de bénédiction ; 3° sa supériorité personnelle ; 4° son titre divin ; enfin 5° sa souveraineté future et éternelle. — 'l<W voici, fait ressortir l'imprévu du fait annoncé. — ïwoOç, Jésus, est la forme grecque de JTO>, Jéschouah, qui s'est peu à peu substituée à la forme plus ancienne et plus pleine de jn'cnrp, Jehoschouah, mot dont le sens est : Jéhovah sauve. Le même ordre est donné par l'ange à Joseph, Matth. I, 21, avec ce commentaire : « Car il sauvera son peuple de leurs péchés. » La critique voit ici la preuve de deux traditions différentes et contradictoires. Mais dès que l'on admet la réalité des deux messages divins, leur accord sur ce point n'a rien d'étonnant. Quant aux deux traditions, nous renvoyons aux considérations générales à la fin du ch. II. — La qualité personnelle de ce fils : il sera grand; en sainteté, d'abord ; c'est la vraie grandeur au jugement du ciel; puis, comme conséquence, en force et en ascendant. — Son titre : Fils du Très-Haut. Ce titre correspond à sa nature réelle. Car l'expression il sera appelé signifie ici : universellement reconnu comme tel, et cela parce qu'il est tel en effet. On a vu dans ce titre un simple synonyme de celui de Messie. Mais les passages que l'on cite en preuve, Matth. XXVI, 63 et Jean I, 50, prouvent précisément le contraire ; le premier^ parce que si le titre de Fils de Dieu n'avait signifié aux yeux du Sanhédrin rien de
plus que celui de Messie, il n'y aurait eu aucun blasphème à se l'attribuer, même faussement1; le second, parce qu'il serait oiseux de juxtaposer deux titres entre lesquels il n'y aurait aucune différence. D'autre part, faudrait-il appliquer ici au terme de Fils de Dieu le sens trinitaire? La notion de la préexistence de Jésus-Christ, comme Fils éternel de Dieu, est étrangère à ce contexte. Marie n'eût pu la comprendre, et à supposer qu'elle l'eût comprise, ou seulement entrevue, bien loin d'être soutenue par là dans sa tâche de mère, elle eût bien plutôt été rendue incapable de la remplir. La notion exprimée ici par le titre de Fils de Dieu est uniquement celle d'une relation personnelle et mystérieuse entre cet enfant et l'être divin. L'ange s'expliquera plus nettement sur le sens de ce terme v. 35. — Enfin, la dignité et le rôle de cet enfant : il possédera la charge de Messie. Les expressions sont empruntées aux descriptions prophétiques 2 Sam. YII, 12. 13 ; Es. IX, 5-7. Le trône de David ne doit point être pris ici comme l'emblème du trône de Dieu, ni la maison de Jacob comme une dénomination figurée de l'Eglise. Ces expressions conservent dans la bouche de l'ange leur sens naturel et littéral. C'est bien de la royauté théocratique et du peuple israélite, ni plus ni moins, qu'il s'agit ici ; Marie ne pouvait comprendre autrement ces expressions. Il est vrai que pour que la promesse se réalisât dans ce sens, il eût fallu qu'Israël consentit à accueillir Jésus comme son Messie. Dans ce cas, la théocratie transformée aurait ouvert son sein aux païens ; et l'empire israélite eût pris, par le fait même de cette incorporation, le caractère de monarchie universelle. L'incrédulité d'Israël a fait échouer ce plan et renversé le cours normal de l'histoire, et ainsi se trouve jusqu'à aujourdhui ajourné l'accomplisse-
1 Voir mes Conférences apologétiques, VI" conférence : la divinité de Jésus-Christ, p. 15-18.
ment de ces promesses. Mais est-il probable que, après l'insuccès du ministère de Jésus auprès du peuple, vers le commencement du second siècle, lorsque la ruine de Jérusalem était déjà un fait accompli, on eût fait prophétiser l'ange comme il s'exprime ici ? C'eût été contredire comme à plaisir les données de l'histoire. Ce tableau de l'œuvre messianique ne peut provenir que de l'époque même où nous place le récit, du moment de transition entre l'ancienne et la nouvelle alliance. Eût-on réussi d'ailleurs, aune époque plus avancée, à reproduire avec une telle naïveté et une telle fraîcheur les intuitions des premiers jours?
III. La manière dont le message est reçu : Y. 34-38. — « Et Marie dit à l'ange : Comment cela se fera-t-il, puisque je ne connais point d'homme? 35 Et l'ange répliquant lui dit: Le Saint-Esprit viendra sur toi, et la puissance du Très-Haut te couvrira de son ombre. C'est pourquoi aussi le saint enfant engendré en toi sera appelé Fils de Dieu. 36 El voici, Elisabeth , ta parente, a, elle aussi, conçu un fils en sa ri ci liesse; et c'est ici le sixième mois pour celle qui était appelée stérile. 37 Car rien ne sera impossible devant Dieu. 38 Alors Marie dit: Voici la servante du Seigneur ; qu'il m' arrive selon ta parole. Et l'ange la quitta. »
— La question de Marie n'exprime pas le doute ; c'est une explication qu'elle demande, et cette demande même suppose la foi. Cette question est l'expression légitime de l'étonnement d'une conscience pure. — Nous remarquons dans la réponse de l'ange le parallélisme qui est toujours «liez les Hébreux l'expression de l'exaltation du sentiment
1 V. 34. Quelques Mjj. .Mun. Yss. et Pères ajoutent fxot à eaxat. — V. 35. C plusieurs Mnn. It. ajoutent ex aou après yswfopLevov. — V. 36. Au lieu de auyysvr,;, 9 Mjj. plusieurs Mnn. lisent auyyev.ç. Au lieu de auvc.Àr^uia que lit T. R. avec 16 Mjj. les Mnn. Syr., nBLZ ouvei^çêv.
— Y. 37. Au lion de r.apa. ta) (k<o, N R D LZ : rcapa to-j Oeou.
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et le caractère du style poétique. L'ange aborde le plus saint des mystères; sa parole devient un chant. Les termes survenir, ombrager, sont-ils empruntés, comme le pense Bleek, à l'image d'un oiseau qui couve ses œufs ou abrite sa couvée? Comp. Gen. I, 3. Il nous paraît plutôt que ces expressions rappellent la nuée qui au désert couvrait le camp des Israélites. Comme ici, l'évangéliste désigne, IX, 34, l'approche de cette nuée mystérieuse par le terme £7uicma'CEiv. — L'Esprit saint désigne ici la vertu divine, le souffle vivifiant qui appelle au développement de l'existence le germe d'une personnalité humaine sommeillant dans le sein de Marie. Ce germe est le lien qui unit Jésus à la nature humaine et fait de lui un membre de cette race qu'il vient sauver. Dans cette naisssance se reproduit ainsi à une plus haute puissance le miracle de la création première. Deux éléments avaient concouru à la formation de l'homme : un corps, tiré de la terre, et le souffle divin. A ces deux éléments correspondent ici le germe emprunté au sein de Marie et le Saint-Esprit qui le féconde. La pureté absolue de cette naissance résulte, d'un côté, de la sainteté parfaite du principe divin qui en est la cause efficiente; de l'autre, de l'absence de tout mouvement impur chez celle qui devient mère sous l'empire d'un tel principe.
Par le mot aussi ( « c'est pourquoi aussi » ) l'ange fait allusion à sa parole précédente : il sera appelé Fils du Très- Haut. On pourrait paraphraser : « Et c'est précisément pour cela que je t'ai dit que....» Nous avons donc ici, de la bouche de l'ange lui-même, l'explication authentique du terme Fils de Dieu dans la première partie de son message. Après cette explication, Marie ne peut plus entendre ce titre que dans ce sens : un être humain qui a pour auteur immédiat de son existence Dieu même. Ce n'est pas l'idée de la préexistence, mais c'est plus que la notion de Messie, qui ne
se rapporte qu'à la charge. Le mot ù^ictou, du Très-Haut, rappelle également le terme de uîo; ù^lttou, Fils du Très- Haut, v. 32, et l'explique. — Bleek, d'accord avec la Peschito, Tertullien, etc., fait de à'yiov l'attribut de ySkr^r^ezai et de u'.oc OsoG l'apposition de ayiov. « C'est pourquoi ce qui naîtra de toi sera appelé saint, Fils de Dieu. » Mais avec cet attribut saint, le verbe eût du être, non : sera appelé, mais : sera. Car saint n'est pas un titre. Puis la relation avec le v. 32 ne permet pas de donner à sera appelé un autre attribut que Fils de Dieu. Le sujet de la phrase est donc le terme complexe : to ysvvw^svov à'yiov, le saint conçu en toi, et plus spécialement aytov, le saint; cet adjectif est pris substantivement. S'il était adjectif de yewwp.evov pris comme substantif, il devrait nécessairement être précédé de l'article. Les mots i/. coO sont une glose. — Quel est le rapport entre cette naissance miraculeuse de Jésus et sa sainteté parfaite? La seconde ne résulte pas nécessairement de la première. Car la sainteté est un fait de volonté, non de nature. Comment donner un sens sérieux aux luttes morales dans l'histoire de Jésus, à la tentation par exemple, si la sainteté absolue était la conséquence nécessaire de sa naissance miraculeuse? Mais ce n'est point le cas. La naissance miraculeuse n'a été que la condition négative de la sainteté sans tache de Jésus. Par ce mode d'entrée dans l'existence humaine, il a été replacé dans l'état normal de l'homme avant sa chute et mis en position de fournir la carrière primitivement proposée à l'homme et qui devait le conduire de l'innocence à la sainteté. 11 a été simplement affranchi de l'obstacle qui nous empêche, nous, en vertu du mode de notre naissance, de réaliser cette tache. Mais, pour changer cette possibilité en réalité, Jésus a dû à chaque instant user librement de sa faculté de vouloir et se mettre continuellement au service du bien et de la tâche donnée,
i garder le commandement de son Père. » La réalité de la lutte n'était donc nullement exclue par cette naissance miraculeuse. Elle lui a rendu le liberté de ne pas pécher, mais sans lui ôter celle de pécher.
Marie n'avait pas demandé un signe ; l'ange lui en donne un spontanément. Ce signe, on le voit aisément, est en relation étroite avec la promesse qui vient de lui être faite à elle-même. En contemplant chez Elisabeth la réalisation de ce signe promis, sa foi sera inébranlablement fortifiée. — 'l&o'j, voici: l'imprévu de ce signe. — Kai devant aainf, elle aussi, fait ressortir l'analogie entre les deux faits ainsi rapprochés. — La parenté de Marie avec Elisabeth ne prouve en aucune façon, comme l'a cru Schleiermacher„ que Marie n'appartînt pas à la tribu de Juda. Aucuneloi n'obligeait une jeune israélite à se marier dans sa tribu; le père de Marie, même s'il était de la tribu de Juda, pouvait donc avoir épousé une femme de la tribu de LévL Serait-ce de ce passage que Keim tire cette assertion : que l'origine sacerdotale de Marie est indiquée dans Luc (I, p. 33-4)! Le datif yvi'pa, dans le T. R., ne se lit que dans quelques Mnn. Tous les autres documents ont y/ipsi, de la forme yvipoç.
Au v. 37, l'ange ramène les deux faits annoncés au principe commun qui les explique tous deux : la toute-puissance illimitée de Dieu. C'est là le rocher de la foi. ,A.&>vaTfctv signifie proprement : être impuissant. Et Meyer prétend maintenir ici ce sens, en prenant p9{tà dans son sens propre de parole. Il faut, dans ce cas, donner la préférence à la leçon tbO OsoO (alex.) : « Aucune parole provenant de Dieu ne restera impuissante. » Mais ce sens est recherché, riapà tou ôeoS ne peut dépendre naturellement ni de pvi^a ni de àt&jvanfoet.. Matth. XVII, 20 prouve que le verbe o&vrtepiïv signifiait aussi dans le langage hellénistique : être impossible. Le sens est
donc : « Aucune chose ne sera impossible. » napà tw Bsw, auprès de Dieu, désigne la sphère dans laquelle seule ce principe est vrai. C'est comme si l'ange disait : Impossible n'est pas divin. Pr,[j.a, comme "U"t : une chose, en tant qu'énoncée. — A l'occasion de cette formule si concise et si énergique du supranaturalisme biblique , Oosterzce dit : <( Les lois de la nature ne sont pas des chaînes que s'est imposées le divin législateur; ce sont des fils qu'il tient dans sa main et qu'il raccourcit ou allonge à volonté. »
Le message de Dieu par la bouche de l'ange n'était pas un ordre. Un rôle tel que celui qu'avait à remplir Marie ne s'impose pas. Restait donc le libre consentement de Marie, à la suite de l'offre divine. Elle le donne dans une parole simple et sublime, qui renferme l'acte de foi le plus extraordinaire qu'une femme ait jamais consenti à accomplir. Marie accepte le sacrifice de ce qui est plus cher à une jeune fille que la vie même. Elle devient par là l'héroïne israélite par excellence, la fille de Sion idéale , le type parfait de la réceptivité humaine à l'égard de l'œuvre divine. Nous voyons ici quels fruits exquis avait produit chez les vrais Israélites le long travail de l'Esprit de Dieu dans l'ancienne alliance. Le mot ftow-, voici, n'exprime point ici la surprise, mais plutôt l'offrande de tout son être. Comme Abraham, quand il répond à Dieu : me voici (Gen. XXII), Marie se met à la disposition de son Dieu. L'aoriste yÉvoiTo est choisi avec tact par l'évangéliste. Le présent eût signifié : « Que cela m'arrive à l'instant même ! » L'aoriste remet à Dieu le choix du moment.
Quelle délicatesse exquise dans cette scène ! Quelle simplicité, quelle noblesse dans le dialogue! Pas un mot de trop; pas un de trop peu. Une narration si parfaite n'a pu émaner que de la sphère sainte dans laquelle le mystère s'était accompli. Une origine postérieure se trahirait infaillible-
ment par quelque élément étranger. Qu'on écoute le Protévangile de Jacques, qui date de la première partie du IIe siècle : « Ne crains pas, dit l'ange à Marie, car tu as trouvé grâce devant le Maître de toutes choses ; et tu concevras de par sa parole. Ayant entendu cela, elle douta et se dit en elle-même : Concevrai-je du Seigneur, du Dieu vivant, et enfanterai-je comme toute femme enfante? Et l'ange du Seigneur lui dit : Non, pas ainsi, Marie ; car la puissance de Dieu.... etc. »
La visite de Marie à Elisabeth.
Ce récit est comme la synthèse des deux précédents. Les deux femmes divinement privilégiées se rencontrent et épanchent leurs cœurs.
1. Arrivée de Marie (v. 39-44). II. Allocution d'Elisabeth (v. 42-45). III. Cantique de Marie (v. 46-55). Le v. 56 forme la conclusion historique.
I. L'arrivée de Marie : v. 39-41 K — Les termes s' étant levée et en hâte expriment un vif empressement. Cette visite répondait en effet à un besoin d'àme profond chez Marie. Elisabeth était devenue pour elle, depuis le message de l'ange, ce qu'est une mère pour sa fille dans le moment le plus important de sa vie. — Les mots dans ces jours comprennent le temps nécessaire pour les préparatifs du départ. La distance à parcourir étant de quatre jours , Marie ne pouvait faire seule un si long voyage. — On a donné parfois au mot
1 V. 40. k et quelques Mnn. ajoutent ev ayaXXtaaei après fîpsçoç (tiré du v. 44).
71 ôpeivTÎ, la contrée montagneuse, un sens tout spécial, en en faisant une sorte de nom propre, par lequel le langage populaire aurait désigné le plateau montueux au sud de Jérusalem ; mais on ne peut citer aucun exemple d'une pareille dénomination, ni dans l'Ancien ni dans le Nouveau Testament. Il me parait que dans cette expression : une ville de Juda dans la montagne, il n'est nullement nécessaire de donner au terme la montagne la valeur d'un nom propre. Le contexte indique assez qu'il s'agit de la montagne de Juda, en opposition à la plaine de Juda. Comp. Jos. XV, 48, où fi ôpeivrî est précisément employé de cette manière dans les LXX. D'après Jos. XV, 55; XXI, 16, il existait dans cette contrée, au sud d'Hébron , une ville du nom de Jutha ou Juttha; et d'après le second passage (comp. v. 13), cette ville était une ville de sacrificateurs K De là plusieurs (Reland, Winer, Renan) ont conclu que le texte de notre évangile avait subi une altération et que le mot Juda était une corruption de Jutha. Mais aucun Ms. n'appuie cette conjecture ; et rien dans le contexte ne l'exige. Il est au contraire probable que si Luc eût voulu désigner nommément la ville où demeuraient les parents de Jean-Baptiste, il l'eût fait plus tôt. La ville sacerdotale la plus importante de cette contrée était Hébron, à deux lieues au sud de Bethléem. Et, quoique depuis l'exil les prêtres ne se fissent plus une loi de demeurer exclusivement dans les villes qui leur avaient été assignées au commencement , il est assez naturel de chercher à Hébron le domicile de Zacharie , d'autant plus que la tradition rabbinique , dans le Talmud , témoigne expressément en faveur de cette opinion 2. Keim l'appuie encore
1 D'après Robinson fPalàstina, t. II, p. 417), c'est aujourd'hui un village nommé Jutta. Le nom chez les LXX est lia. * Othon, Lexicon rabbinicum, p. 324.
lv20 PREMIÈRE PARTIE,
sur ce que, dans le contexte, x&kç 'lou$a ne peut signifier (pie la ville de Juda, c'est-à-dire la principale ville sacerdotale en Juda. Mais à tort; la traduction la plus simple et la plus naturelle est : une ville de Juda.
Le détail : elle entra dans la maison, sert à associer le lecteur à l'émotion de Marie au moment de cette arrivée. Au premier regard jeté sur Elisabeth, elle reconnaît la vérité du signe qui lui avait été donné par l'ange, et à cette vue la promesse dont elle était elle-même l'objet acquiert pour elle une saisissante réalité. Il suffit souvent d'un lait peu considérable pour que le divin, qui n'était encore qu'à l'état d'idée , prenne définitivement corps et vie au dedans de nous. Et l'expression dont nous nous servons est peutêtre, dans ce cas, plus qu'une simple métaphore. — 11 n'y a rien d'étonnant à ce que la commotion intérieure produite chez Marie par la vue d'Elisabeth ait immédiatement réagi sur celle-ci. L'arrivée imprévue de cette jeune fille en ce moment si solennel pour elle-même, la relation qu'elle pressent immédiatement entre le bienfait miraculeux dont elle vient d'être l'objet et cette arrivée extraordinaire, le son de voix ému et la sainte élévation de cet être qui lui fait l'effet d'une apparition céleste , voilà les circonstances naturelles qui la prédisposent à recevoir l'illumination de l'Esprit. L'émotion qui s'empare d'elle se communique à l'enfant dont la vie est encore une avec la sienne ; et, au tressaillement subit de cet être qu'elle sait entouré d'une bénédiction particulière , le voile se déchire pour elle. L'Esprit saint, l'Esprit prophétique de l'ancienne alliance, la saisit; elle salue en Marie la mère du Messie.
II. L'allocution d'Elisabeth : v. 42-45 *. — «Et elle s'écria
1 V. 42. NC F plusieurs Mnn. lisent av=(3o/)aev au lieu d'avs-frovr^v que lit T. R. avec tous les autres. — BLZ et Origène (trois fois) lisent xpa'jyT] au lieu de <po>vr).
à haute voix, et dit: Tu es bénie entre les femmes, et le fruit de ton sein est béni. 43 Et d'où me vient ce bien, que la mère de mon Seigneur vienne à moi? 44 Car voici, aussitôt que la voix de ta salutation a frappé mon oreille, V enfant a tressailli de joie dans mon sein. 45 Et bienheureuse est celle qui a cru, parce que les choses qui lui ont été dites de la part du Seigneur auront leur accomplissement. » — Le cours des pensées d'Elisabeth est celui-ci : avant tout, Marie et le fils de Marie (v. 42) ; puis, Elisabeth elle-même et son fils (v. 43-44-); enfin, de nouveau, Marie et son bonheur (v. 45). Le caractère de toute vraie action de l'Esprit saint est l'anéantissement de la personnalité propre chez celui qui en est l'organe, et l'élévation de ses préoccupations à la hauteur de l'œuvre divine. Ce caractère est précisément celui de l'allocution d'Elisabeth; nous le retrouverons pareillement dans le cantique de Zacharie. Ainsi se justifie par le fait même la vérité de cette parole : Elisabeth fut remplie du Saint-Esprit. La leçon de quelques alexandrins àvepor^ev indiquerait un cri , au lieu d'un simple éclat de voix. La leçon xpauyYj de trois autres alexandrins aurait la môme portée. Elles sentent l'une et l'autre l'exagération. Dans aucun cas les deux ne pourraient être admises simultanément. On peut traduire : Tu es bénie, ou : Sois bénie. La première traduction vaut mieux. Car l'exclamation est ici plus en place que le vœu. — La forme superlative bénie mire n'est pas étrangère au grec profane. — L'expression le fruit de ton sein paraît supposer que le fait de l'incarnation est déjà accompli ; c'est ce que dit aussi l'expression la mère de mon Seigneur (v. 43). — "iva, afin que (v. 43), peut conserver son sens naturel : « Qu'ai -je fait afin que ce bien m'arrive? » Ce iva est dit au point de vue de l'intention divine. — De Marie et de son fils, sa pensée se reporte sur elle-même et son enfant. En appelant Marie la mère de mon
Seigneur, elle se déclare la servante du Messie et par conséquent aussi de sa mère. — Tout ce qui a un caractère sublime jaillit d'une source plus profonde que l'intelligence. Le tressaillement de Jean, prélude de l'œuvre de sa vie, appartient aux profondeurs insondables de la vie instinctive. Elisabeth y voit le signe de la vérité qu'elle a pressentie à la vue de Marie.
Au v. 45 elle revient à Marie. L'expression bienheureuse lui est inspirée sans doute par la contemplation du bonheur calme qui rayonne sur la figure de la jeune mère. *Ori ne peut être pris ici que dans le sens de parce que. Car, pour que le mot mdTeuGaaa, celle qui a cru, ait toute son énergie, il faut qu'il soit sans régime. « Bienheureuse celle qui, au moment décisif, a su faire acte de foi (l'aoriste) ! » De Wette, Bleek, Meyer croient devoir faire de la proposition suivante une dépendance de lucTeucaca : « Celle qui a cru que les choses.... auraient leur accomplissement,» les deux premiers, parce qu'il faudrait soi au lieu de aù-rvi ; le troisième, parce que tout ce qui avait été promis à Marie était déjà accompli. Mais la pensée d'Elisabeth se perd dans une sorte de contemplation, et sa parole, cessant d'être une apostrophe à Marie, devient un hymne à la foi. De là l'emploi du pronom de la troisième personne. Quant à Meyer, il oublie que l'accomplissement en est seulement à ses premiers commencements et qu'il est loin d'être achevé. Il reste encore à opérer la glorification du Messie et celle d'Israël. Tetaiwm désigne cet accomplissement consommé. Comment Elisabeth peut-elle parler de la sorte des choses qui avaient été promises à Marie? Ce qui s'était passé entre l'ange et Zacharie lui donnait une lumière sur les faits analogues qui devaient s'être passés entre le ciel et Marie.
III. Le cantique de Marie : v. 46-56. Il y avait de l'exaltation dans l'allocution d'Elisabeth (elle s'écria à haute voix),
tandis que l'hymne de Marie respire un sentiment d'intime et profonde quiétude. Plus le bonheur est grand, plus il est calme. Aussi Luc dit-il simplement eltc*;, elle dit. Une majesté vraiment royale règne dans ce cantique. Marie décrit d'abord ses impressions actuelles (v. 46-48 a); elle remonte de là au fait divin qui en est la cause (v. 48b-50); elle contemple ensuite le déroulement des conséquences historiques qui y sont renfermées (v. 51-53); elle célèbre enfin ce fait comme l'accomplissement moralement nécessaire des antiques promesses de Dieu envers son peuple (v. 54 et 55). — Le ton de la première strophe est celui d'une solennité douce et calme. 11 devient plus vif dans la seconde, où Marie contemple l'œuvre du Très-Haut. Il atteint le faîte de l'élévation et de l'énergie dans la troisième, à mesure que Marie contemple la révolution immense dont cette œuvre est le commencement et le principe. Le ton s'abaisse et reprend son niveau dans la quatrième, qui est comme l'amen du cantique. — Cet hymne a de grands rapports avec celui de la mère de Samuel (1 Sam. II), et renferme plusieurs sentences tirées du livre des Psaumes. Est-il, pour cela, comme on l'a prétendu, dépourvu de toute originalité? Nullement. Entre le chant de triomphe d'Anne et celui de Marie, il y a une différence bien marquée. Tandis que Marie célèbre son bonheur avec une profonde humilité et une sainte retenue, Anne se livre tout entière au sentiment de son triomphe personnel; dès les premiers mots elle éclate en cris d'indignation sur ses ennemis. Quant aux emprunts bibliques, Marie donne à des paroles consacrées un sens tout nouveau et une application plus élevée. C'est ce que font fréquemment les prophètes à l'égard des paroles de leurs devanciers. Par là ces organes de l'Esprit font ressortir la continuité et le progrès de l'œuvre divine. La critique demande si Marie a feuilleté sa Bible avant de parler. Elle oublie que
chaque jeun(3 Israélite savait par cœur dès l'enfance les cantiques d'Anne, de Débora, do David; qu'on les chantait en montant aux féfee à Jérusalenrf'eniin qu'un chant de Psaumes accompagnait chaque jour l'holocauste du matin et du soir, et formait l'un des actes essentiels du repas pascal.
Y. 4(3-55 ». « Et Marie dit : Mon âme glorifie ïe Seigneur, 47 et mon esprit & tressailli en Dieu mon Sauveur, 48a parce qu'il a jeté les yeux sur la bassesse de sa servante.
48 b Car voici dès maintenant toutes les générations me diront bienheureuse, 49 parce que le Tout-Puissant m'a fait de grandes choses; et son nom est saint, 50 et sa miséricorde s'étend de générations en générations sur ceux qui le craignent.
51 .// a agi puissamment de son bras ; il a dissipé ceux qui s'enorgueillissaient dans les pensées de leur cœur. 52 11 a renversé les puissants de leur trône et il a élevé les petits. 53 // a rassasié de biens les affamés et il a renvoyé vides les riches.
54 II a secouru Israël, son serviteur, afin de se souvenir de sa miséricorde 55 (selon qu'il en avait parlé à nos pères) envers Abraham et sa postérité à toujours. »
V. 46-48 a. Le contraste qui règne entre le ton de ce cantique et le discours d'Elisaheth ne permet pas d'admettre la leçon de quelques autorités latines qui le mettent encore
1 V. 46. Trois Mss. dp, l'ilala, a 1)1, lisent Elisabeth au lieu de Maria. Irénée, au moins dans la traduction latine, suit cette leçon; et Origène (traduction latine) parle de Mss. dans lesquels elle se trouvait. — V. 49. nBDL lisent ^aXa au lieu de {xsyaXc-.a que lit T. R. avec 22 Mjj. et tous les Mnn. — V. 50. BCLZ lisent ei« yevea; /.cet yevea;; N F M 0 et plusieurs Mnn. : et; yevea; xat yeveav, au lieu de ci; yevea; ysvaov que lisent 12 Mjj. et la plupart des Mnn. — V. 51. N*C1 EFHOO quelques Mnn. lisent 8tavota; au lieu de ôtavota. — V. 55. CFMOS 60 Mnn. lisent ea>; auovo; au lieu de et; tov atiova. — V. 56. NBLZ lisent &>s au lieu de wset. D Iti,lLri<i,ie Or. l'omettent.
dans la bouche de cette dernière. C'est bien la réponse de Marie à la félicitation d'Elisabeth. — Luc ne dit pas que Marie fut remplie de l'Esprit (comp. v. 41). Elle était, à cette époque de sa vie, habituellement plongée dans l'atmosphère divine, tandis que l'inspiration d'Elisabeth ne fut que momentanée Son premier mot : pA-faiïmt*) agrandit, glorifie, exprime complètement cet état de son àme. N'est-ce pas réellement agrandir l'être divin que de lui faire , par une adoration constante (le verbe au présent), une plus large place dans son propre cœur et dans celui des hommes? Le présent glorifie fait constraste avec l'aoriste a tressailli dans la proposition suivante. On a essayé de donner ici à l'aoriste le sens que ce temps a quelquefois en grec, celui de la répétition de l'acte. 11 est plus naturel d'y voir une allusion à un fait particulier, qu'a signalé chez elle un tressaillement de joie unique. Le siège de cette émotion a été sonxvêûfia, l'esprit. L'esprit, quand c'est celui de l'homme, désigne dans l'Ecriture ce qu'il y a de plus profond dans l'être humain, le point de contact entre l'homme et Dieu. Le centre actuel de la vie humaine est l'âme, principe de l'individualité et siège des impressions qui ont un caractère essentiellement personnel. Cette àme communique, par les deux organes dont elle est douée, l'esprit et le corps, avec deux mondes, l'un au-dessus, l'autre au-dessous d'elle, le monde divin et celui de la nature. Ainsi, tandis que l'expression : « Mon àme glorifie » , se rapporte aux émotions personnelles de Marie; à ses impressions de femme et de mère, qui toutes aboutissent à l'adoration , ces mots : « Mon esprit a tressailli, » paraissent désigner l'instant où, dans les plus intimes profondeurs de son être, a été accomplie en elle, au contact de l'Esprit divin, la promesse de l'ange. — Ces deux propositions renferment encore un troisième contraste : le Seigneur qu'elle magnifie, est le maître au ser-
vice duquel elle s'est absolument dévouée ; le Sauveur en qui elle a tressailli, est ce Dieu miséricordieux qui lui a fait éprouver sa vertu restauratrice et qui vient de sauver en sa personne l'humanité déchue. Aussi est-ce cette compassion divine qu'elle célèbre dans les paroles suivantes, v. 4-8. Que s'est-il trouvé en elle qui ;iil pu motiver une pareille faveur? Une seule chose, son abaissement. Taacewwtg ne désigne pas, comme le ferait toctueivottiç, une disposition morale, celle de l'humilité; Marie ne se vante pas de son humilité. C'est plutôt, comme la forme du mot l'indique, un acte dont elle avait été l'objet, l'influence déprimante qu'avaient exercée sur elle sa position sociale et toutes les circonstances qui l'avaient réduite, elle, fille de rois, au rang des plus pauvres jeunes filles d'Israël. — Peut-être ce moment de l'incarnation, désigné par les aoristes a tressailli, a jeté les yeux, n'était-il pas très-éloigné de celui où elle le célébrait de la sorte. L'instant, si saisissant pour elle, où elle était entrée dans la maison de Zacharie et où son regard avait contemplé en la personne d'Elisabeth l'accomplissement du signe donné par l'ange, n'a-t-il point été celui de cette suprême manifestation divine envers elle? L'expression : Voici , dès ce moment, qui commence la strophe suivante, prend ainsi toute sa valeur.
V. 48b-50. La grandeur de son bonheur ressort du renom qu'il lui procurera ; de là le yap, car. Le mot voici rappelle ce qu'il y a d'inattendu dans cette dispensation. Marie remonte à Dieu, comme à l'auteur du fait qu'elle célèbre, et glorifie les trois perfections divines qui y éclatent, et d'abord la puissance. En appelant Dieu le Tout- Puissant, elle paraît faire directement allusion à l'expression de l'ange : la puissance du Très-Haut (v. 35). Il s'agit ici d'un acte dans lequel éclate, comme dans aucun autre, depuis l'apparition de l'homme, le pouvoir créateur de Dieu. La leçon reçue
TROISIÈME RÉCIT. — CIIAP. I, 47-50. 427
fxgya'Xeta répond mieux que la leçon de quelques alex. asyala au terme emphatique ItifcOda, que Luc lisait sans doute dans son document hébreu (comp. Act. II, 44). Mais cette toutepuissance n'a pas un caractère purement physique ; elle est au service de la sainteté : c'est ici la seconde perfection que fait ressortir Marie. Elle s'est sentie, dans cette œuvre merveilleuse, en contact immédiat avec la sainteté suprême ; et elle a compris que cette perfection forme plus que toute autre l'essence de Dieu : son nom est saint. Le nom est le signe d'un objet dans la pensée de celui qui le connaît. Le nom de Dieu désigne donc, non l'être divin, mais son reflet plus ou moins adéquat dans les intelligences qui sont en relation avec lui. Voilà pourquoi ce nom peut être sanctifié, rendu saint. L'essence de Dieu peut être de mieux en mieux comprise par les créatures et de plus en plus dégagée dans leur conscience des nuages qui l'y obscurcissaient encore. Ainsi Marie a reçu, par l'expérience qu'elle vient de faire, une révélation nouvelle de la sainteté de l'être divin. — Cette courte proposition n'est pas dépendante du ôts, farce que, qui régit la précédente. Car le v.cd, et, qui suit, établit un lien étroit entre elle et le v. 50 qui, subordonné au v. 49, serait traînant. — Ce trait de la sainteté que Marie fait si énergiquement ressortir est ce qui distingue en effet l'incarnation de tous les faits analogues dans les mythologies païennes.
La troisième perfection divine chantée par Marie est la miséricorde (v. 50). Marie l'a déjà célébrée au v. 4-8 par rapport à elle-même. Elle en parle ici d'une manière plus générale. Par ceux qui craignent Dieu, elle désigne avant tout Zacharie et Elisabeth, présents devant elle; puis tous les membres du peuple qui partagent avec eux ce trait fondamental de la piété juive et qui forment ainsi le vrai Israël. — La leçon reçue sic yevsà; ysvswv, jusqu'aux générations des
gêné rat ions, est une forme de superlatif qui se retrouve dans l'expression un siècle des siècles, et dont le sens est: «jusqu'aux plus éloignées des générations.» Les deux autres leçons mentionnées dans les notes critiques font plutôt ressortir la continuité que l'éloignement. Ces mots : pour ceux qui le craignent, sont la transition à la troisième strophe. Car ils renferment implicitement l'antithèse qui éclate dans les versets suivants :
V. 51 -53 . Un parallélisme poétique beaucoup plus marqué caractérise cette strophe. Marie y décrit, avec une sorte de frémissement intérieur qui se communique à son langage, la grande révolution messianique dont elle contemple à cette heure l'inauguration. Par le choix que Dieu a fait de deux êtres aussi profondément abaissés qu'elle et sa parente, elle a compris d'un coup d'œil le grand principe qui dominera ce renouvellement imminent de toutes choses. Ce sera le renversement complet des notions humaines de grandeur et de bassesse. — Les petits, les affamés sont évidemment ces Israélites craignant Dieu du v. 50. De telles expressions ne peuvent s'appliquer à Israël tout entier, aux orgueilleux pharisiens et aux riches sadducéens, par exemple. La ligne de démarcation qu'elle trace par ces mots passe donc, non entre les Juifs et les païens, mais entre les Israélites pieux et tout ce qui s'élève contre Dieu, soit en Israël, soit au dehors. Les orgueilleux, les puissants , les riches, désignent Hérode et sa cour, les pharisiens et les sadducéens, aussi bi<n que les dominateurs étrangers, César et ses armées et toutes les puissances païennes. Les aoristes de ces trois versets indiquent, scion Bleck, la répétition de l'acte; aussi les traduit-il par le présent. Je crois plutôt qu'aux yeux de Marie la catastrophe se présente comme déjà consommée dans l'acte que Dieu vient d'accomplir. Cetacte ne renfermet-il pas le principe du rejet de tout ce qui est élevé dans le
monde et de l'élection de tout ce qui est humainement abaissé? Tous les actes divins qui vont se succéder coup sur coup, ne seront que l'application du même principe. Ils sont virtuellement renfermés dans celui que célèbre Marie. Il convient par conséquent de traduire les aoristes par le passé. — La première proposition du v. 51 s'applique tout ensemble aux justes et aux méchants. Cependant la première de ces deux applications domine (v. 50). Le bras est le symbole de la force. L'expression irotetv *paToç, faire puissance, est hébraïque, S>n roy (Ps. CXVIII, 15). Les LXX ont traduit par -rcoietv ^uvapv. On voit que si c'est bien Luc qui traduit en grec le document hébreu, il reste dans sa version indépendant des LXX. — Le bien que Dieu fait aux justes a pour pendant nécessaire le renversement des méchants. Ainsi se lie la seconde proposition. L'expression wrepyîcpavouç o\avo(a, orgueilleux de pensée, répond à 2b >T3N (Ps. LXXVI, 6); les LXX traduisent cette expression par àsuvexot T-?i xapSia. Le datif Stavota détermine l'adjectif: «les orgueilleux en pensée, qui s'élèvent dans leurs pensées. » Marie se représente tous ces gens-là comme formant une armée en face des hommes craignant Dieu; de là l'expression disperser. Avec la leçon Stavoiaç, uiuep-yicpavouç est l'épithète de ce substantif : les pensées orgueilleuses. Cette leçon est évidemment fautive.
V. 52. Du contraste moral entre les orgueilleux et les fidèles, Marie passe à un contraste qui appartient à la position sociale: les puissants et les petits. Les premiers sont ceux qui régnent sans cet esprit d'humilité qu'inspire la crainte de Jéhovah. — La troisième antithèse (v. 53), qui se lie à la précédente, est celle de la souffrance et du bienêtre. Les affamés représentent la classe qui travaille pour vivre, les artisans, comme Joseph et Marie; les riches sont les hommes gorgés de bien, israélites ou païens, qui ou- 1er Vol. 9
blient entièrement, dans l'usage des dons de Dieu, leur dépendance et leur responsabilité. L'abondance qui doit dédommager les premiers est certainement — le contraste l'exige — celle des jouissances temporelles. Mais comme cette abondance est un effet de la bénédiction divine, elle implique, comme condition, la possession des grâces spirituelles. Car, au point de vue de l'A. T., la prospérité ne serait qu'un leurre, si elle ne reposait pas sur le fondement de la paix avec Dieu. Et de même, le dépouillement qui frappera les riches doit être assurément la privation de leurs avantages temporels. Mais ce qui fait de cette privation un mal réel, c'est qu'elle résulte de la malédiction divine, qui fond enfin sur leur orgueil.
La beauté poétique de ces trois versets est relevée par le croisement des membres des trois antithèses, qui est substitué au mode ordinaire du parallélisme symétrique. Dans le premier contraste (v. 51), les justes occupent la première place, les orgueilleux la seconde ; dans le second, au contraire (v. 52), les puissants occupent la première, de manière à rattacher immédiatement aux orgueilleux du v. 51 ; et les petits, la seconde. Dans le troisième enfin (v. 53), les affamés viennent en premier lieu, se liant aux petits du v. 52, et les riches forment le second membre. L'esprit passe ainsi, comme par une sorte d'ondulation, du sembable au semblable, et le sentiment n'est pas heurté, comme il l'eût été par une symétrie qui eût présenté à chaque fois les membres homogènes du contraste dans le même ordre.
V. 54. 55. Marie célèbre dans cette dernière strophe la fidélité de Dieu. C'est en effet là le fondement de toute l'œuvre messianique. Si la strophe précédente nous dévoile ses développements à venir, celle-ci nous fait remonter jusqu'à ses principes dans le passé le plus reculé. — na?c signifie ici serviteur plutôt que fils. C'est une allusion au titre
d'Israël : serviteur de l'Etemel (Es. XLI, 8). Le Maître voit son serviteur bien-aimé accablé sous le fardeau que des oppresseurs impitoyables font peser sur lui, et il s'en charge lui-même (moyen ^a^êàvecOat), afin de le soulager (érti). Ce terme Israël son serviteur semble, au premier coup d'œil, s'appliquer au peuple entier ; et c'est sans doute cette explication qui a engagé plusieurs interprètes à appliquer, dans les versets précédents, les expressions orgueilleux, puissants, riches, uniquement aux oppresseurs étrangers. Si, comme nous l'avons vu, cette dernière explication ne peut se soutenir, il faut en conclure que par cet Israël, serviteur de Dieu, Marie entend les Israélites craignant Dieu du v. 50, non comme individus, mais comme les vrais représentants de la nation elle-même. La portion fidèle de la nation est identifiée dans cette expression avec la nation tout entière, parce qu'elle en est la véritable substance ; d'ailleurs Marie ne peut savoir à l'avance jusqu'à quel point ce vrai Israël se confondra avec le peuple réel. Quant à elle, elle voit déjà en espérance (aoriste àvT£*Xap£To) cet Israël normal transformé en nation messianique glorifiée. Une pareille intuition eût-elle été possible une fois que l'incrédulité nationale d'Israël avait en apparence déjoué toutes ces perspectives messianiques? — Rien n'empêche de conserver ici à l'infinitif de but (/.wiGÔvivai son sens naturel. Pour se souvenir de ses promesses signifie : afin de ne pas y être infidèle. — Erasme, Calvin et d'autres font des datifs tco kêpaà^ et tô> GTOptj.aTi des régimes de slàV/jse, appositions de xpoç toùç luarepaç : « Selon qu'il en avait parlé à nos pères, Abraham et sa postérité. . . » Mais cette construction est forcée et inadmissible. D'ailleurs les derniers mots : à toujours, n'auraient pas de sens, rapportés au verbe il avait parlé. Il faut donc faire de la proposition : comme il en avait parlé à nos pères, une parenthèse destinée à rappeler la fidélité divine,
et rapporter les datifs : à Abraham et sa postérité, au verbe : se souvenir de sa miséricorde. C'est le datif de faveur : se souvenir envers Abraham et . . . Car Abraham jouit, aussi bien que sa race, de la miséricorde qui est faite à celle-ci (comp. v. 17). Les mots à toujours déterminent l'idée : ne pas oublier sa miséricorde. Jamais l'oubli divin ne fera cesser l'effet de la faveur promise à Israël. Un poète quelconque eût-il mis ces paroles dans la bouche de Marie, en face de Jérusalem en ruines et du peuple dispersé ?
Le v. 56 est une conclusion historique. — Le départ de Marie eut-il lieu avant la naissance de Jean-Baptiste? C'est ce que pourraient faire supposer la particule <$é et l'aoriste i%kfi<sbt\ (v. 57), qui impliquent assez naturellement une succession historique. Mais, d'un autre côté, il serait peu naturel que Marie fût partie à une époque si rapprochée de la délivrance attendue d'Elisabeth. L'on doit donc envisager ce verset comme une anticipation historique, telle qu'il s'en trouve fréquemment dans Luc. Comp. I, 65; III, 49. 20; etc.
Naissance et circoncision de Jean-Baptiste.
Ici s'ouvre le second cycle des récits de l'enfance. Ce premier récit comprend : I. la naissance de Jean (v. 57-58) ; II. la circoncision de l'enfant (v. 59-66); III. le cantique de Zacharie avec une courte conclusion historique (v. 67-80).
I. Naissance de Jean : v. 57 et 58. — Ces versets ressemblent à un gracieux tableau de genre israélite. On
voit arriver successivement les voisins et les parents : ceuxlà les premiers, parce qu'ils demeurent plus près. Elisabeth, l'heureuse mère, forme le centre de la scène; chacun s'approche d'elle à son tour. 'E^eyàXuve far' auTviç, littéralement : il avait magnifié avec elle, est une expression hébraïque (oy Vian ; comp. 1 Sam. XII, 24, dans les LXX). Cet emploi de ^era, avec, résulte de ce que l'homme est, dans ces cas-là, la matière qui concourt au résultat de l'action divine.
II. Circoncision de Jean: v. 59-66 *. — Comme par la naissance l'enfant israélite devenait membre de l'humanité, ainsi par la circoncision, au jour correspondant de la semaine suivante, il était incorporé à l'alliance (Gen. XVII) ; et c'était en cette circonstance qu'il était d'usage de lui donner son nom. Le sujet de vftdov, vinrent, est celui du verset précédent. On a prétendu que le texte faisait entrevoir un miracle dans l'accord d'Elisabeth et de Zacharie; comme si le père n'avait pas pu faire cent fois à la mère, pendant les neuf mois qui venaient de s'écouler et par un moyen semblable, la communication qu'il va faire l'instant d'après aux assistants (v. 63) ! Combien de fois, en particulier pendant le séjour de Marie dans cette maison, les noms de Jean et de Jésus n'avaient-ils pas déjà été prononcés ! — On a conclu du mot : ils lui faisaient signe (v. 62), que Zacharie était devenu sourd en même temps que muet. Mais on ne peut assimiler le cas de Zacharie à celui des sourds-muets de naissance, chez lesquels le mutisme résulte ordinairement de la surdité. La scène entière
1 V. 61. NABCLAAZIT quelques Mnn. lisent: ex -urjç auyYsvstaç, au lieu de evir] auyyevsta que lit T. R. avec 11 Mjj. la plupart des Mnn. Syr. It. — V. 62. kBDFG: ocuto au lieu de autov. —V. 65. N* lit 8ia Ta au lieu de BieXaXerco rcavTa Ta. — V. 66. NBGDL It. Vg. ajoutent yap après xai.
iSA PREMIÈRE PARTIE.
suppose au contraire que Zacharie avait tout entendu. L'emploi du langage par signes provient simplement de ce qu'on prend instinctivement l'habitude de s'entretenir par ce moyen avec ceux qui ne parlent que de cette manière.
V. 63. Le mot téyow, ajouté à eypa^tv, est un hébraïsme (invh nnDn, 2 Rois X, 6), dont le sens est : « tranchant la question. » — L'expression : est son nom, fait penser à une autorité supérieure qui a ainsi décidé ; et c'est cette circonstance, bien plutôt que l'accord si facilement explicable entre le père et la mère, qui étonne les personnes présentes ; chacun se rappelle à cette occasion les événements étranges qui avaient précédé la naissance de l'enfant. — V. 64: Zacharie obéissant recouvre la parole dont son manque de foi l'avait privé. Le verbe àvewyO-/), fut ouverte, ne convient pas au second sujet : la langue, pour lequel il faut suppléer le verbe fut déliée, à tirer du verbe précédent. — Dans les mots : il parlait, bénissant Dieu, c'est naturellement le mot parlait sur lequel repose l'accent, en opposition au mutisme précédent. Les derniers mots ne sont qu'un appendice servant à annoncer le cantique qui va suivre. Il faut donc se garder de traduire avec Ostervald : « Il parlait en bénissant Dieu. »
V. 65. A la vue de ce miracle, la surprise se change en crainte. Et cette impression se répand, avec le bruit de ces faits, dans toute la contrée. C'est là plus particulièrement le sens de la leçon de N, qu'il est impossible cependant d'adopter au point de vue critique. — V. 66 : On ne racontait pas seulement, on prenait à cœur ; c'étaient les premières émotions de l'ère messianique. — La leçon alex. xal yap : car aussi la main du Seigneur était avec lui, quoique adoptée par Tischendorf, nous paraît insoutenable. Que l'on mette en effet ce car dans la bouche du narrateur ou dans celle des gens qui font la question précédente, il force dans les
deux cas à rapporter ces mots : la main du Seigneur était avec lui, à toutes les circonstances qui viennent d'être racontées , tandis que , d'après le sens naturel de l'imparfait h, était, ces mots s'appliquent à toute l'enfance de Jean- Baptiste. Ce car a été ajouté à tort dans le but de faire de cette réflexion le motif de la question précédente. Non seulement le T. R. a pour lui la majorité des Mjj., mais il est appuyé spécialement par l'accord de Y Alexandrinus et de la Peschito, qui est toujours un critère digne d'attention. — Le développement de cet enfant s'opérait avec le concours marqué de la puissance divine. La main est, ici comme d'ordinaire, l'emblème de la force. — Ces derniers mots forment le premier de ces points de repos que nous rencontrerons souvent dans le cours de notre évangile et qui se retrouvent dans le livre des Actes. C'est, d'un seul trait de plume, le tableau de toute l'enfance de Jean-Baptiste. Comp. v. 80, qui décrira par une formule correspondante sa jeunesse.
III. Le cantique de Zacharie: v. 67-80. — On pourrait supposer que Zacharie a composé ce cantique à la vue des progrès religieux et moraux de l'enfant ou à l'occasion de quelque fait particulier dans lequel la force divine se signala en lui durant le cours de son enfance. Cependant nous sommes conduits à une autre supposition par la relation entre les premiers mots du cantique : Béni soit le Seigneur , et l'expression dont l'évangéliste s'est servi au v. 64 : « Il parlait, bénissant Dieu. » Ce cantique, qui s'était formé à la longue dans le cœur du prêtre pendant le temps de son silence, sortit solennellement de ses lèvres au moment où la parole lui fut rendue, comme le métal s'écoule du creuset où il a été fondu, au moment où l'issue lui est frayée. Au v. 64, Luc s'est contenté d'indiquer la place du cantique, afin de ne pas interrompre la narration, et il a renvoyé à la
fin du récit ce cantique lui-môme comme ayant une valeur indépendante du moment où il avait été prononcé. — Nous remarquons dans l'hymne de Zacharie la même marche que dans l'allocution d'Elisabeth. Le sentiment théocratique éclate le premier : Zacharie rend grâces pour l'arrivée des temps messianiques (v. 68-75). Puis, le sentiment paternel se fait jour comme dans une parenthèse : le père exprime sa joie du rôle glorieux accordé à son fils dans cette grande œuvre (v. 76 et 77); enfin, l'action de grâces pour le salut messianique déborde et clôt le cantique (v. 78 et 79). — Le caractère pneumatique de cette parole ressort de cet exposé même. Il n'appartient qu'à l'Esprit saint de faire de l'émotion psychique la plus légitime, du sentiment paternel, une simple annexe du sentiment théocratique.
1° V. 67-75. — Zacharie rend grâces d'abord pour la venue du Messie (v. 67-70); puis pour la délivrance que sa présence va procurer à Israël (v. 71-75).
V. 67-75'. « Et Zacharie, son père, fut rempli du Saint- Esprit et prophétisa, disant :
68 Béni soit le Seigneur, le Dieu d'Israël, de ce qu'il a visité et délivré son peuple , 69 et nous a suscité une corne de salut dans la maison de David , son serviteur , 70 selon qu'il en avait parlé par la bouche de ses saints prophètes qui ont été de tout temps; 71 délivrance de nos ennemis et de la main de tous ceux qui nous haïssent, 72 pour exercer sa miséricorde envers nos pères et se souvenir de son alliance sainte, 73 du serment qu'il a fait à Abraham, notre père, 74 de nous accorder qu'après avoir été délivrés de la main
1 V. 70. nBLWcA quelques Mnn. Or. omettent xwv après aywv. — V. 74. NBLWr quelques Mnn. Or. omettent Tjjxtov. — V, 75. BL: xaiç 7][j.Epaiç, au lieu de xaç 7)|j.epaç. — N ABC D et 11 autres Mjj.40 Mnn. Syr. It. omettent ttjç Çwtjç que lit T. R. avec 7 Mjj. Or.
de nos ennemis, 75 nous le servirions sans crainte dans la pureté et la justice, en sa présence, tous les jours de notre vie.)) Les aoristes a suscité, a délivré, supposent la connaissance qu'a Zacharie du fait de l'incarnation. Le terme visité rappelle l'absence de Dieu pendant les quatre cents ans durant lesquels la voix prophétique avait été muette et le ciel fermé. Aux expressions abstraites du v. 68 en succède, au v. 69, une plus concrète. Zacharie s'enhardit à désigner le Messie lui-même. Il l'appelle corne de salut. Cette image de corne est fréquente dans l'A. T. où elle est déjà appliquée au Messie : Je susciterai une corne à David (Ps. GXXXll, 46). Pour l'expliquer, il ne faut songer ni aux cornes de l'autel, que cherchaient à saisir les criminels, ni, et encore moins, aux cornes dont on ornait les casques ; elle est empruntée aux cornes du taureau , dans lesquelles réside la force de cet animal. Cette image est naturelle chez un peuple agriculteur. Le terme viyttpsj a suscité, s'applique bien à un produit organique, comme la corne. De même que la force de l'animal se concentre dans sa corne , ainsi dans le Messie se concentrera toute la puissance libératrice accordée à la famille de David en faveur du peuple. Ce verset suppose que Zacharie envisageait Marie comme une descendante de David. — Dans le v. 70, Zacharie fait ressortir la grandeur de cette apparition, en rappelant les nombreuses et antiques promesses dont elle a été l'objet. Qu'on lise ou qu'on retranche l'article twv, àyiwv (saints) doit en tout cas être pris comme adjectif, et il ne faut point traduire : « de ses saints de tout temps qui ont été prophètes ; » ce qui supposerait que tous les saints ont prophétisé. Si on lit twv, ce mot sert simplement de point d'appui au déterminatif air' cawvoç. L'épithète saints caractérise les prophètes comme organes, non d'une parole humaine et par conséquent profane, mais d'une révélation divine. La sainteté est le trait
distinctif de tout ce qui émane de Dieu. Qu'on juge, par l'impression que produirait sur nous la proximité certaine de l'avènement de Christ , de l'émotion que dut produire sur le cœur des assistants cette pensée : le Messie est là ; l'histoire longtemps suspendue reprend sa marche et touche à son terme.
Dans les v. 74-75, Zacharie décrit l'œuvre de ce Messie.
— L'explication la plus naturelle de ctoTYipiav, la délivrance, est de faire de ce mot l'apposition du terme : corne de salut (v. 69). La notion de salut peut aisément être substituée à celle de sauveur. — L'idée de salut, ainsi relevée dans le premier mot, est déployée, dans tout son contenu, jusqu'au v. 75. Les deux termes nos ennemis et ceux qui nous haïssent peuvent n'être pas tout à fait synonymes. Le premier désigne les dominateurs étrangers, païens ; le second pourrait bien comprendre aussi les tyrans indigènes, Hérode et son parti, odieux aux vrais Israélites. — En accordant cette délivrance, Dieu fait miséricorde (v. 72) non seulement aux vivants, mais aux morts, qui attendaient avec une sorte de malaise l'accomplissement des promesses, bien plus des serments de Dieu. Sur cette idée, voir à I, 17; pour l'infinitif pYiaÔvivat, à v. 54; pour la tournure xoisiv p.£Ta, à v. 58.
— "OpKov (v. 73) est apposition de <W6t]xy)ç. L'accusatif est amené par le pronom ô'v. Cette attraction s'explique d'autant mieux que pàcôai est construit dans les LXX indifféremment avec l'accusatif et le génitif. — L'infinitif pour donner exprime le terme longtemps attendu du développement de la prophétie, développement que semble destiné à figurer cette longue période. — L'article toO caractérise l'infinitif &oOvai comme le but voulu et déterminé dès le commencement. Grammaticalement, il dépend de opxov; logiquement, de tout ce qui précède. — Dans la phrase suivante, il faut remarquer le rapport de pucOsvTaç à "XaTpeuav :
après avoir été délivrés, servir Dieu : le but, c'est le culte parfait; la délivrance politique n'en est que le moyen. L'ado" ration parfaite exige la sécurité extérieure. Le Messie va régner: plus d'Antiochus Epiphane ni de Pompée pour profaner le sanctuaire ! Nous trouvons ici dans toute sa pureté l'idéal du salut tel que le trace l'A. T. et que le comprit jusqu'à la fin le fils de Zaeharie lui-même. Son trait saillant était l'union indissoluble des deux délivrances religieuse et politique : c'était une théocratie glorieuse fondée sur la sainteté nationale. Ce programme empêcha Jean-Baptiste de s'identifier avec le cours du ministère de Jésus. Comment, après que l'incrédulité d'Israël avait creusé un abîme entre l'attente et les faits, un écrivain postérieur, faisant parler Zaeharie à sa guise, lui eùt-il mis dans la bouche ces espérances naïves des premiers jours?
On a distingué (v. 75) ôgiottiç, pureté, et iïvtmoqém, justice, de plusieurs manières. Bleek et d'autres rapportent le premier de ces termes à la disposition intérieure, le second à la conduite extérieure. Mais la justice, dans l'Ecriture, comprend plus que l'acte extérieur. D'autres appliquent le premier aux relations avec Dieu, le second aux relations avec les hommes. Mais la justice comprend aussi la relation de l'homme avec Dieu. Il nous parait plutôt que la pureté, 6<7t.oTY]ç, est une qualité négative, l'absence de taches, et la justice, SotaioGuvY), une qualité positive, la présence de toutes les vertus religieuses et morales qui rendent le culte agréable à Dieu. Comp. Eph. IV, 24. — Les autorités décident en faveur du retranchement des mots ttîç Çwyîç, lors même que la traduction française ne peut se passer de ces mots. — Au temps de la captivité, le prophète-sacrificateur Ezéchiel contempla sous l'image d'un temple de dimensions parfaites la théocratie accomplie (Ezéch. XL-XLV1II). Ici, le sacrificateur-prophète Zaeharie contemple le même idéal sous
l'image d'un culte sans tache et non interrompu. L'Esprit saint adapte la forme de ses révélations aux préoccupations habituelles de ceux qui en doivent être les organes.
2° V. 76-77. — De la hauteur qu'il vient d'atteindre, Zacharie laisse tomber son regard sur le petit enfant qui repose devant lui, et il lui assigne son rôle dans l'œuvre qui commence. Le v. 76 se rapporte à sa personne, le v. 77 à sa mission.
V. 76 et 77 4. « Et toi, petit enfant, tu seras appelé prophète du Très-Haut. Car tu marcheras devant la face du Seigneur pour préparer ses voies, 11 afin de donner à son peuple la connaissance du salut par la rémission de leurs péchés. »
La leçon xal ou, et toi, associe par une douce transition le précurseur à l'œuvre du Messie. La leçon alex. xal sti &e, mais toi, fait ressortir plus fortement, trop fortement sans doute, cette personnalité secondaire ; elle a contre elle non seulement les 46 autres Mjj., mais encore la Peschito, Yltala, ïrénée et Origène, et doit par conséquent être rejetée. Le titre de prophète du Très-Haut place simplement Jean-Baptiste dans ce chœur des prophètes dont Zacharie a parlé v. 70; Jésus lui assignera plus tard une place plus élevée. — En disant : le Seigneur, Zacharie ne peut penser qu'au Messie. C'est ce que prouvent le -rrpo, devant lui, dans 7rpo7ropsOV/], et le ocùtou, ses voies. Mais il ne pourrait le désigner de ce nom , si , comme Malachie, il ne reconnaissait dans sa venue l'apparition de Jéhovah (comp. I, 17. 43; II, 11). La seconde proposition est une combinaison des deux propositions Es. XL, 3 (éTot^aGai) et Mal. III, 1 (^poTropeuV/)), prophéties qui se trouvent aussi combinées Marc I, 2. 3.
1 V. 76. nBGDLR lisent 8e après /ai au. — NBOr. : evo^ov au lieu de izpo rcpoaojrcou. — V.77. ACMORU quelques Mnn. lisent t^wv au lieu d'auiwv.
L'article tou devant Souvai, pour donner, signale le but définitif. Cette parole jette en effet une vive lumière sur le but du ministère de Jean-Baptiste. Pourquoi faire précéder le ministère du Messie de celui d'un autre envoyé divin? Parce que la notion même du salut était faussée en Israël et qu'elle devait être rectifiée avant que le salut se réalisât. Un patriotisme charnel et haineux s'était emparé du peuple et de ses chefs, et l'idéal d'une délivrance politique s'était substitué à celui d'un salut moral. Si la notion du salut n'eût pas été ramenée à sa pureté scripturaire avant d'être réalisée par le Messie , non seulement celui-ci aurait dû employer à accomplir cette tâche préalable une grande partie du temps qui lui était accordé ; mais encore on n'eût pas manqué de lui reprocher d'inventer une théorie de salut à l'usage de son impuissance à en réaliser une autre. Il fallait donc un autre personnage , divinement légitimé , qui rappelât au peuple que la perdition ne consistait pas dans l'assujettissement aux Romains, mais dans la condamnation divine , et que le salut par conséquent n'était pas l'émancipation temporelle, mais le pardon des péchés. Rétablir dans le peuple la notion d'un salut consistant dans ce pardon, c'était donc bien frayer la voie à Jésus qui devait réaliser ce salut-là et non un autre. Les derniers mots : par le pardon des péchés, dépendent immédiatement du mot cwTTipiaç, salut; salut par, c'est-à-dire consistant dans. L'article tyîç est supprimé devant sv âcpécei, comme cela arrive lorsque le déterminatif ne forme avec le mot dont il dépend qu'une seule et même notion. — Le pronom aÙTtov se rapporte à tous les individus compris dans l'idée collective de peuple. Les autorités qui lisent tî^wv sont insuffisantes. — Les mots à son peuple montrent qu'Israël, quoique peuple de Dieu, était aveuglé à l'endroit du salut. A ce peuple , qui croyait n'avoir besoin que de restauration politique, Jean-Baptiste
dut montrer qu'il n'était pas moins souillé que les païens, et qu'il avait, autant qu'eux, besoin du pardon divin. Ce fut précisément le sens du baptême auquel il appela les Juifs.
3° V. 78 et 79. — Après cet épisode, Zacharie revient au sujet principal de son cantique, et, dans un admirable tableau final, il décrit la richesse de l'apparition du Messie et du salut qu'il apporte.
V. 78 et 79 *. — « Par les entrailles de la miséricorde de notre Dieu, far lesquelles l'Orient d' en-haut nous a visités, 79 pour resplendir sur ceux qui sont assis dans les ténèbres et dans V ombre de la mort, pour diriger nos pas au chemin de la paix. »
Zacharie remonte à la source suprême d'où ce torrent de grâce jaillit sur notre terre : la miséricorde divine. Cette idée se rattache naturellement à celle de pardon (v. 77), comme l'exprime le <W avec l'accusatif, qui signifie proprement : en raison de. Nous avons dû traduire par la préposition par. — Les entrailles sont dans l'Ecriture le siège de toutes les émotions sympathiques. %TÙéf^ytt répond à o»nm. — Le futur iiziaxétyzzca , visitera, dans quelques alex., est évidemment une correction due à cette réflexion que le Christ n'était pas encore né au moment où Zacharie parlait. Et de tels exemples ne parviennent pas à troubler la foi des critiques à l'autorité des Mss. alexandrins !
Toutes les images du tableau v. 78-79 paraissent être empruntées à la comparaison suivante : Une caravane erre perdue au désert; les malheureux pèlerins, surpris par la nuit, se sont assis, et, au milieu de cette affreuse obscurité, attendent la mort. Tout à coup un astre éclatant se lève à l'horizon et illumine la plaine ; les voyageurs , ranimés à ce spectacle , se lèvent , et , éclairés par cet astre , trouvent le
1 V. 78. KBL: HRCRtaJtèTai, au lieu d'sTcsa/E^axo.
chemin qui les conduit au but désiré. — Le substantif àvaTo)//f, le lever, que l'on est convenu de traduire ici par l'Orient, a deux sens dans les LXX. Il est employé pour rendre le nom noï , germe, par lequel Jérémie et Zacharie désignent le Messie. Ce premier sens du mot àvonolr, est étranger au grec profane. Ce terme est encore employé dans les LXX pour exprimer le lever d'un astre, celui de la lune, par exemple; comp. Es. LX, 19. Ce sens est conforme à celui du verbe âv«TAXeiv: Es. LX, 1 : « La gloire du Seigneur s'est levée (âvarsTaV/cev) sur toi. » Mal. IV, 2 : « Le soleil de justice se lèvera (onoltù£Ï) sur vous. » C'est celui du mot âvaTolv) dans le bon grec. Et il nous paraît que c'est aussi celui qui doit être appliqué ici. Cela résulte de l'emploi du verbe nous a visités, qui peut bien se dire d'un astre, mais non d'un germe, ainsi que des images suivantes, luire et diriger (v ■. 79). Le déterminatif d' en-haut convient d'ailleurs beaucoup mieux à l'image d'un astre qu'à celle d'une plante qui germe. Sans doute le régime d' en-haut ne semble pas en parfait accord avec le verbe se lever. Mais le terme d' en-haut est inspiré par l'idée de visiter qui précède : c'est du sein des entrailles divines que descend cet astre , et il ne se lève sur l'humanité qu'après être descendu et s'être fait homme. Bleek ne repousse pas entièrement ce sens d'àvaro^/i qui saute aux yeux; mais il prétend le combiner avec celui de germe , en admettant un jeu de mots roulant sur cette double image d'un germe qui pousse et d'un astre qui se lève ; et comme il n'existe pas de mot hébreu qui comporte ce double sens , il tire de ce passage la grave conséquence critique que ce cantique, et par suite tous les autres contenus dans ces deux chapitres , ont été rédigés primitivement, non en araméen, mais en grec; ce qui fait naturellement tomber leur authenticité. Mais toute cette explication n'est qu'un jeu de l'imagination de Bleek.
Rien, dans le texte, n'indique l'intention de l'auteur de faire ici un jeu de mots ; et, comme nous l'avons vu, aucune des images employées n'est compatible avec le sens de germe.
Les expressions du v. 79 sont empruntées à Es. IX, 1 ; LX, 2. Les ténèbres sont l'emblème de l'éloignement de Dieu et de l'ignorance spirituelle qui l'accompagne. Ces ténèbres sont une ombre de mort, parce qu'elles conduisent à la perdition, comme l'obscurcissement de la vue chez le mourant prélude à la nuit de la mort. Le terme assis désigne un état d'épuisement et de désespoir. L'astre qui brille soudain remet toute la caravane sur pieds (toùç iroSaç) et l'aide à retrouver la voie. — Le chemin de la 'paix désigne le moyen de parvenir à la réconciliation avec Dieu, principe de toutes les bénédictions spirituelles et temporelles. Etpjwif, paix, répond à OTTO, mot par lequel la langue hébraïque désigne la plénitude des biens qui répondent aux besoins de l'homme, la pleine prospérité.
V. 80. La conclusion historique, v. 80, répond à celle du v. 66. Comme celle-ci esquissait d'un trait de plume l'enfance de Jean, celle-là est le tableau de son adolescence et nous conduit jusqu'au moment où il commença son ministère. Le terme il croissait se rapporte à son développement physique, et l'expression suivante : il se fortifiait en esprit, à son développement spirituel, c'est-à-dire religieux, moral et intellectuel. Le trait dominant de ce développement était la force, l'énergie (se fortifiait en esprit). Luc entend sans doute parla la puissance de la volonté sur les instincts et sur les penchants du corps. U esprit est ici certainement celui de Jean lui-même ; mais, quand l'homme se développe d'une manière normale, l'esprit chez lui ne s'épanouit que dans la communion avec l'Esprit divin , comme la fleur qui n'éclôt qu'au contact de la lumière. — Ce développement spirituel de Jean n'était dû à aucune influence humaine. Car l'enfant
vivait dans les déserts. Il s'agit ici probablement du désert de Juda, voisin d'Hébron, contrée inhabitée, dont le sol profondément crevassé donne passage à quelques ruisseaux qui vont se jeter dans la mer Morte. Ce pays, riche en grottes, a été de tout temps le refuge des anachorètes. Au temps de Jean-Baptiste, il s'y trouvait probablement des couvents esséniens ; car l'histoire dit positivement que ces cénobites habitaient sur les deux rives de la mer Morte. On a conclu de notre passage que Jean, pendant ses séjours au désert, aurait fréquenté ces sages et reçu leurs leçons. Cette opinion est en tout cas opposée à l'intention du texte, qui est précisément d'attribuer à Dieu seul l'initiative du développement du précurseur. Mais il y a plus. Si Jean a été instruit par les Esséniens, il faut admettre que l'unique parti qu'il a tiré de leurs enseignements a été d'en prendre sur tous les points le contre-pied. Les Esséniens avaient renoncé à toute tendance messianique : l'âme de la vie et du ministère de Jean a été l'attente du Messie et la préparation de son œuvre. Les Esséniens plaçaient le siège du péché dans la matière : Jean, par ses énergiques appels à la conversion, montre assez qu'il le place dans la volonté. Les Esséniens se retiraient de la société et se livraient à la contemplation mystique : Jean, au signal d'en-haut, se jette hardiment au milieu du peuple et prend jusqu'à la fin la part la plus active et la plus courageuse aux affaires de son pays. Que si, après cela, quelques analogies existent entre lui et eux, l'originalité de Jean est assez démontrée pour qu'on ne puisse pas les attribuer à l'imitation ; elles découlent de la tentative qui leur est commune d'opérer une réforme dans le judaïsme dégénéré. Le rapport de Jean aux Esséniens est à peu près celui de Luther aux mystiques du rnoyen-àge. Du côté des Esséniens, comme des mystiques , la tentative humaine qui atteste le besoin ; du côté de Jean, aussi bien que de Luther, l'œuvre 1er Vol. 10
divine qui le satisfait. — Le pluriel abstrait dans les déserts prouve que le but de cette remarque est moral , nullement géographique. — Le mot àva^si^iç, présentation, désigne l'installation d'un employé dans sa charge, sa présentation officielle à ses administrés. L'auteur sous-entendu de cet acte est évidemment Dieu. Il ressort de III, 2 et de Jean I, 31-33, qu'une communication directe d'en-haut, une théophanie peut-être, comme celle qui rappela Moïse du désert, fut pour Jean le signal de l'entrée dans son œuvre. Mais nous ne possédons aucun récit de cette scène , qui se passa entre Dieu et son envoyé. Nos évangélistes ne racontent que ce qu'ils savent.
La naissance du Sauveur.
Il existait désormais au sein de l'humanité viciée un être pur, sur lequel le regard de Dieu se reposait avec une satisfaction sans mélange. Associées à la contemplation divine, les intelligences célestes voyaient déjà jaillir de ce foyer les ondes lumineuses qui doivent pénétrer à la longue jusqu'aux derniers confins de l'univers moral. La seconde création, l'union de Dieu et de la créature sanctifiée, commençait à s'accomplir dans cet être, pour s'étendre de lui à toute l'humanité, et embrasser enfin le ciel même, qui lui aussi doit être réuni avec nous sous un seul et même chef, et adorer notre Seigneur Jésus -Christ comme son Seigneur (Col. I, 20; Eph. I, 10; Phil. II, 9-11). C'est à ce point de vue qu'il faut se placer pour apprécier le récit suivant : I. Jésus naît (v. 1-7); II. Les anges célèbrent cette
CINQUIÈME RÉCIT. — C1IAP. 1,80-11,1. 447
naissance (v. 8-14) ; III. Les bergers la constatent et la publient (v. 45-20).
I. La naissance de Jésus: v. 4-7. Et d'abord une indication historique : v. 4 et 2 *. — Les mots: dans ces jourslà, nous reportent aux temps qui suivirent la naissance de Jean-Baptiste, et donnent à la remarque I, 80 le caractère d'une anticipation. — Aoy^a désigne, dans le grec classique, tout édit de l'autorité reconnue. L'emploi du mot ilekbfw, sortir, dans le sens d'être publié, répond à celui de nv> Dan. IX, 2-3. Le terme dcTCoypa^TÎ, description, désigne chez les Romains l'inscription sur le tableau officiel du nom, de l'âge, de la profession et de la fortune de chaque chef de famille, ainsi que du nombre de ses enfants, et cela en vue de la fixation de l'impôt. La taxation fiscale qui suivait était plus spécialement désignée par le terme àiroTipGiç. — La critique élève contre la vérité de ce fait, rapporté v. 4 , plusieurs objections : 4° Aucun historien du temps ne mentionne un tel décret d'Auguste ; 2° A supposer qu'Auguste eût rendu un pareil édit, il n'eût été applicable ni aux états d'Hérode, en général, ni à la Judée, en particulier, puisque cette contrée ne fut réduite en province romaine que 40 à 44 ans plus tard, l'an 6 de notre ère; 3° Un édit romain, exécuté dans les états d'Hérode, eût dû l'être d'après les formes romaines ; or de celles-ci il ne résultait nullement pour Joseph l'obligation de se rendre à Bethléem ; car, d'après la loi romaine, l'enregistrement avait lieu à l'endroit du domicile ou de la naissance , et nullement dans le lieu d'origine de la famille ; 4° Admettant même le devoir du déplacement pour Joseph, cette obligation ne s'étendait point à Marie, qui, comme
1 V. 2. NBD omettent r( après avcrj.' — Au lieu de arcoYpa<p7) rcpeaTi]
sysvcto, N* lit aKQypayrt sysvsTO 7:pwTr), et D: sysvcTO a^oyca^ TCpcotT). — Au lieu de KupTjviou , A: Krjpuviou. B* : Kupstvou. B3 It. Vg. : Kupivou (Cyrino).
femme, n'était pas soumise à l'enregistrement. — Pour résoudre quelques-unes de ces difficultés, Hug a restreint le sens des mots : toute la terre, à la Palestine. Mais la relation de cette expression avec le nom César- Auguste, ne permet pas d'accepter cette explication, qui d'ailleurs laisse subsister plusieurs des difficultés indiquées. Pour le lecteur à qui le récit de Luc inspire quelque conliance et qui cherche à résoudre les difficultés, nous croyons que la solution résultera des faits suivants :
Dès le commencement de son règne, Auguste visa à la centralisation toujours plus forte de l'empire. Déjà sous Jules-César avait été entrepris, en vue d'une répartition plus exacte de l'impôt, un grand travail statistique, le cadastre complet de l'empire, descriptio orbis. Ce travail, qui dura 32 ans, ne fut achevé que sous Auguste *. Ce prince ne cessa de travailler dans la même direction. Après sa mort, Tibère fit lire dans le sénat, conformément aux ordres renfermés dans le testament d'Auguste, un document statistique qui s'appliquait non seulement à l'empire proprement dit, mais aussi aux royaumes alliés, catégorie à laquelle appartenaient les états d'Hérode. Ce document, appelé Breviarium totius imperii, était écrit tout entier de la main d'Auguste 2. Il indiquait « le chiffre des citoyens et des alliés sous les armes, celui des flottes, des royaumes, des provinces, des tributs ou impôts. » La rédaction d'un tel document suppose nécessairement un travail statistique préalable, comprenant non seulement l'empire proprement dit, mais encore les états alliés. Et si Auguste avait ordonné ce travail, Hérode, dont le royaume était au nombre des régna reddita, n'avait pu refuser d'y concourir pour sa part.
1 Voir l'ouvrage récent de Wieseler: Beilràge zur richtigen Wiirdigung der Evangelien, etc., 1869, p. 23. * Tacite, Ann. I, 11. Suétone, Octav. c. 27. 28. 10],.
— Le silence des historiens relativement à ce fait, ne prouve absolument rien contre sa réalité. Wieseler donne une foule d'exemples d'omissions semblables. Le grand travail statistique accompli précédemment par Jules-César et dont personne ne saurait douter, n'est signalé par aucun historien du temps K Josèphe, dans la Guerre juive, écrite avant les Antiquités, en faisant le récit du gouvernement de Coponius, ne mentionne pas môme le cens de Quirinius 2. Puis, il ne faut pas oublier que l'une de nos principales sources pour la vie d'Auguste, Dion Gassius, offre précisément une lacune pour les années 748-750 U. G. — Ce silence d'ailleurs est surabondamment compensé par les données positives que nous trouvons chez des écrivains postérieurs. Ainsi Tertullien parle, comme d'un fait notoire, « de cens accomplis en Judée sous Auguste, par Sentius Saturnius3, » c'est-àdire de 744-748 U. G., par conséquent peu de temps avant la mort d'Hérode en 750. Les rapports de Cassiodore et de Suidas ne laissent aucun doute sur les grands travaux statistiques accomplis par les ordres d'Auguste 4. Le second dit expressément: «César-iVuguste, ayant choisi vingt hommes d'entre les plus excellents, les envoya dans toutes les contrées des peuples soumis (twv Û7ttixowv) et leur fit faire l'enregistrement (àïToypacpaç) des hommes et des biens (twv te àvÔpw7ccov zal outicov).» Ces détails ne proviennent pas de Luc. Et si la tâche de ces commissaires se rapportait spécialement, comme le dit Suidas, aux peuples soumis, on com-
1 Wieseler, ouvrage cité, p. 51.
1 Ibid., p. 95.
8 « Sed et census constat actos sub Augusto .... in Judœa per Sentium Saturnium. » (Adv. Marc. IV, 19). Le mot constat paraît faire allusion à des documents publics; et le détail par Sentius Saturninus prouve que ses sources sont indépendantes de Luc.
* Wieseler, p. 53.
prend plus aisément la non-mention de cette mesure chez les historiens du temps.
On s'étonne d'un édit d'Auguste relatif aux états d'Hérode. Mais ïïérode n'était que très-relativement indépendant. On ne connaît pas de monnaie frappée en son nom ; ['argent circulant dans ses états était romain K Dès les temps de la prise de Jérusalem par Pompée , les Juifs payaient aux Romains un double tribut, une redevance par tête et un impôt foncier 2. Aussi Tacite parle-t-il des réclamations de la Syrie et de la Judée contre les impôts qui pesaient sur elles. Bien plus, les Juifs avaient dû tout récemment, d'après Josèphe, prêter individuellement serment d'obéissance à l'empereur (Antiq. XVII, 2, 4). L'application d'un décret d'Auguste aux états d'Hérode, simple vassal de l'empereur, ne présente donc rien d'improbable. Seulement il est évident que l'empereur, dans l'exécution de l'édit, aura eu soin de respecter dans la forme la souverainté du roi des Juifs, et aura tout fait exéuter par son entremise. C'était d'ailleurs l'usage des Romains, surtout dans les mesures fiscales, d'agir toujours par le moyen des autorités locales, et en se conformant autant que possible aux usages nationaux 3. Auguste ne se sera pas départi de cette méthode visà-vis d'Hérode, qui fut en général l'objet de ses faveurs. — Et cette observation fait tomber une autre objection, celle que, d'après la coutume romaine, Joseph n'avait point à se rendre dans le lieu d'où sa famille était originaire, puisque l'inscription se faisait à l'endroit du domicile. Mais la coutume romaine ne prévalut point ici. Conformément
1 Wieseler, p. 86.
2 ld.r p. 73et suiv.
3 Comp. sur ce point les ouvrages récents de Huschke fUéber den Census der Kaiser zeitj et de Marquardt (Handbuch der rômischcn Alterthûmer) .
au reste d'indépendance dont jouissait encore la Judée, le cens réclamé par l'empereur s'exécuta certainement selon les formes juives. Celles-ci s'adaptaient sans doute à l'ancienne constitution par tribus et par familles, base de l'organisation israélite : c'était le mode à la fois le plus simple, puisque la plupart des familles demeuraient encore dans leurs propriétés héréditaires, et le plus sur, puisque les familles qui s'étaient déplacées devaient tenir à resserrer un lien dont pouvaient dépendre pour elles des questions d'héritage et d'autres droits encore *. Ce qui distingua le cens de Quirinius, 10 ans plus tard, de tout ce qui s'était fait précédemment de semblable, ce fut précisément que cette fois l'autorité romaine fonctionna comme telle, sans l'intermédiaire du pouvoir national et des coutumes juives. Alors enfin le peuple sentit jusqu'au vif la réalité de son assujettissement, et la révolte éclata. Aussi l'histoire ne conserva-t-elle presque aucun souvenir des mesures analogues qui avaient précédé ce cens devenu un événement. Quant à Marie, on peut s'expliquer sans peine les motifs qui la portèrent à accompagner Joseph. Si, au v. 5, on fait dépendre les mots avec Marie spécialement du verbe pour être enregistré, on peut s'expliquer le fait par la circonstance que, d'après le droit romain, les femmes, chez les peuples conquis, étaient soumises à l'impôt personnel. Ulpien dit môme expressément (De censibus) : « qu'en Syrie (ce terme comprend la Palestine) les hommes sont soumis à la capitation dès la 14e année, les femmes dès la 12e à la 60e. » Peut-être, pour que leur âge put être constaté, les femmes étaient-elles parfois appelées à se présenter en personne. Ou bien l'on peut supposer que Marie était l'unique représentante d'une des branches de sa tribu, une fille hé-
1 Wieseler, p. 66. 67.
ritière, ce qui l'obligeait à comparaître en personne. Peutêtre aussi par l'inscription de son nom tenait-elle à constater de nouveau, en vue de son fils, sa descendance de la famille de David. Mais on peut rattacher les mots avec Marie au verbe : il monta. Les motifs qui devaient engager Marie à accompagner Joseph dans ce voyage se présentent facilement à l'esprit. Si dans tout le cours de l'histoire évangélique on ne voit pas la moindre flétrissure attachée à la réputation de Marie, lors môme que six mois seulement s'étaient écoulés entre son mariage et la naissance de Jésus, cette circonstance ne s'explique-t-elle pas précisément par ce voyage qui éloigna providentiellement Joseph et Marie de Nazareth, et pour un temps assez long, au moment de cette naissance? Marie dut reconnaître le doigt de Dieu dans l'événement qui forçait Joseph à s'éloigner, et s'empresser de l'accompagner.
Mais une difficulté bien plus grave que toutes les précédentes s'élève au sujet du v. 2. Si l'on traduit ce v. comme on le fait d'ordinaire : «Ce cens, qui fut le premier, eut lieu lorsque Quirinius gouvernait la Syrie, » il faut supposer, en raison de ce qui précède, que Quirinius a rempli cette charge avant la mort d'Hérode. Mais l'histoire prouve que Quirinius n'est devenu gouverneur de Syrie qu'en l'an 4, et qu'il n'a exécuté le dénombrement qui porte son nom qu'en l'an 6 de notre ère, après la destitution d'Archélaùs, fils et successeur d'Hérode, c'est-à-dire dix ans au moins après la naissance de Jésus. A la mort d'Hérode, c'était Varus qui gouvernait la Syrie. — On a essayé de résoudre cette difficulté en corrigeant le texte : Théodore de Bèze, en faisant du v. 2 une interpolation ; Michaëlis, en ajoutant les mots -jrpo T-?iç après ÈyeveTo : « Ce dénombrement eut lieu avant celui qu'exécuta Quirinius . . . x » Ce sont là des conjectures
1 Dans ce sens il vaudrait mieux conjecturer une leçon rcpô tt)?
sans fondement. — Ou bien Ton a essayé de donner au mot TCpoVr/], 'premier, un sens plus ou moins inusité. C'est ainsi que quelques-uns traduisent ce mot dans le sens qu'a parfois primas en latin, et qu'a régulièrement erst en allemand : « Ce cens ne s'exécuta que lorsque . . . (prima accidit cum, geschah erst als.)y> Un tel latinisme est difficilement admissible. Et d'ailleurs si l'exécution n'avait pas immédiatement suivi l'édit (comme le suppose cette traduction), comment cet édit aurait-il motivé le déplacement de Joseph et la naissance de Jésus à Bethléem, encore sous le règne d'Hérode ?
Une interprétation du mot -rrpwTYi qui n'est guères moins forcée, a été admise par Tholuck, Ewald, Wieseler (qui la maintient et la défend longuement dans son dernier ouvrage), de Pressensé (dans sa Vie de Jésus). S' appuyant sur Jean I, 45: xptoTo; p.ou; XV, 48 : wpt&rov ûf/.ôv, ils donnent à TïpwTTi le sens de -rcpoTspa, et expliquent 7rpcoT7i Yiye^oveuoviroç comme s'il y avait irpoTepov yj *Vf*f*ovsutw ; ce qui conduit à la traduction suivante : « Ce dénombrement eut lieu avant que Quirinius. . . » On cite, dans les LXX, Jér. XXIX, 2 : Gcrrepov eçsT^ovToç 'ieyoviou, « après que Jéchonias fut sorti,» et chez Platon : utfrepot, àçpixovTO t/jç iv Mapaôcovi [/.ay/iç yevo^ivviç, « ils arrivèrent après que la bataille de Marathon avait eu lieu. » Mais ce cumul de deux irrégularités, l'emploi du superlatif pour le comparatif et celui de l'adjectif comparatif pour l'adverbe, n'est-il pas inadmissible chez un écrivain tel que Luc, dont le style est à l'ordinaire parfaitement lucide, surtout si avec Wieseler, après avoir donné à iupwTT le sens de comparatif, on prétend en outre lui conserver son sens de superlatif : « Ce dénombrement eut lieu comme premier et avant que. . . » (p. 33). Ceci passe décidément
à substituer à rtptfto], tout en admettant la place qu'occupe ce dernier mot dans le texte de N et de D.
toutes les bornes du possible, quoi qu'en disent les hautes autorités philologiques sur l'assentiment desquelles cet auteur croit pouvoir s'appuyer h — Un autre essai d'interprétation, proposé par Ebrard, part d'une distinction entre le sens d'ûwuoYpacpecrSai (v. 1) et d'àiroypacpYi (v. 2). Le premier de ces deux termes désignerait l'enregistrement, le second la taxation pécuniaire qui en résultait (rebuoTipiGtç) ; et cette différence de sens serait indiquée par le pronom auTvi, qu'il faudrait lire aÙTY) (ipsa), et non au-pi (ea) . « Quant à la taxation elle-même (qui suivit l'enregistrement), elle eut lieu seulement quand Quirinius était. . . » Mais pourquoi, dans ce cas, Luc n'eût-il pas employé, au v. 2, un autre mot que celui d'aTCoypacpTÎ, qui rappelait évidemment le onuoypàcpsaôat du v. 1 ? Kôhler2 reconnaît que ces deux mots doivent avoir un sens identique ; mais, avec Paulus, Lange et d'autres, il croit pouvoir distinguer entre la publication du décret (v. 1) et son exécution (v. 2), qui n'eut lieu que dix ans plus tard, et mettre, dans ce sens, l'accent sur sysvsfo : « César-Auguste publia un décret (v. 1), et l'enregistrement, par lui décrété, fut exécuté (seulement) quand Quirinius. . . (v. 2). » Mais la difficulté est de savoir comment ce décret, s'il ne fut pas immédiatement exécuté, put provoquer le déplacement de Joseph et de Marie. Kôhler répond que la mesure décrétée reçut d'abord un commencement d'exécution, mais qu'à cause des troubles qu'elle excita, elle ne tarda pas à être suspendue, et qu'elle ne fut reprise et complètement exécutée (sysveTo) que sous Quirinius. Cette explication est ingénieuse, mais très-artificielle. Et de plus elle ne convient point au contexte. Luc, après avoir nié positivement l'exécution de la mesure (v. 2), raconterait ensuite (v. 3 et suiv.), sans la moindre explication, un fait qui
1 MM. Curtius, à Leipzig, et Schômann, à Greifswald. * Encyclopédie de Herzog, art. Schatzung.
n'a de sens que dans la supposition de l'exécution immédiate de ce décret !
Reste une série de tentatives qui font appel h l'histoire plutôt qu'à la philologie. Sous le rapport du texte elles ne se séparent pas de l'explication ordinaire qui fait des mots 7iysp.ov£uovToç Kupvivtoi» un génitif ahsolu. Plusieurs anciens, Casaubon, Sanclemente, et plus récemment Hug etNéander, partant du fait qu'avant d'être gouverneur de Syrie, Quirinius avait joué un rôle considérable dans les affaires de l'Orient (Tac. Ann. III, 48), ont admis qu'il avait présidé au cens dont parle ici Luc, en qualité de commissaire impérial. Luc aurait appliqué à ce commandement momentané le terme Tiye^oveueiv, qui désigne ordinairement la fonction de gouverneur proprement dite. Zumpt a même cru pouvoir démontrer 1 que Quirinius avait été deux fois gouverneur de Syrie, dans le sens propre du mot, et que c'était pendant le premier de ces deux gouvernements qu'il avait présidé au cens mentionné par Luc. Mommsen 2 admet aussi le fait de la double administration de Quirinius, comme gouverneur de Syrie. Il se fonde spécialement sur une inscription tumulaire découverte en 4 764 3, qui , si on la rapporte à Quirinius, semblerait dire que ce personnage a été gouverneur de la Syrie à deux reprises (iterum). Mais cette inscription se rapporte-t-elle réellement à Quirinius? Et le terme iterum a-t-il toute la portée qu'on lui donne? Wieseler montre bien (p. 40 et suiv.) que ces questions ne sont point encore sûrement résolues. Et à supposer même que ce double
1 Par le passage de Tacite, Ann. III, 48. De Syriâ Romanorum provinciâ ab Cœsare Augusto ad Titum Vespasianum, 1854, et Ueber den Census des Quirinius, Evang. Kirchenzeitung, 1865, N° 82.
* lies gestœ Divi Augusti. Ex monumento Ancyrano.
3 Publiée en dernier lieu par Mommsen, De P. S. Quirinii titulo Tiburtino, 1865.
gouvernement de Quirinius en Syrie pût être démontré, le premier, celui qui nous importe ici, ne pourrait en tout cas avoir eu lieu, comme le reconnaît Zumpt, que dès la fin de 750 à 753 U.C. Or, il est incontestable qu'à cette époque Hérode était mort depuis plusieurs mois (printemps 750), et que par conséquent, d'après le texte de Luc, Jésus devait être déjà né. Toutefois une chose reste certaine : c'est le rôle considérable que Quirinius, personnage honoré de toute la confiance de l'empereur, a joué pendant toute cette période dans les affaires de l'Orient et de la Syrie en particulier. Et nous ne voyons pas trop ce qu'il y aurait à opposer, au point de vue historique, à l'hypothèse de Gerlach 1, qui pense que , tandis que Yarus gouvernait politiquement et militairement la Syrie (dès 748), Quirinius l'administrait financièrement, et que ce fut en cette qualité de questeur qu'il présida au cens qui eut lieu chez les Juifs à cette époque. Josèphe (Antiq. XVI, 9, 1-2 et Bell. Jud. I, 27, 2) désigne ces deux magistrats, le prseses et le quaestor, par les titres d'^ye^oveç et de ttjç Suptaç éiacTaToûVre; ; rien n'empêcherait donc de donner ici ce sens un peu plus général au verbe viye^ovgusiv, ou de supposer, ajouterons-nous, que Luc a attribué à Quirinius, comme gouverneur, une fonction qu'il n'avait accomplie que comme questeur. Dans ce cas, Quirinius aurait déjà présidé à un premier dénombrement sous Hérode en 749, avant de diriger le cens plus connu qui eut lieu en 759 U. G. et qui provoqua la révolte de Judas le Galiléen2.
Ceux qu'aucune de ces tentatives d'explication n'ont satisfaits, admettent une erreur chez Luc, mais non pas tous
1 Rômùche Statthalter in Syrien, p. 33.
* Ce n'est là sans doute qu'une hypothèse; mais nous ne voyons pas de quel droit Keim la qualifie d'insoutenable. fGesch. Jesu, t. I, p. 402.)
dans le même sens. Meyer pense qu'il faut conserver à 7)y£[AQV£u£iv, dans le texte de Luc, son sens ordinaire, mais que Luc, en employant ici ce terme, a confondu le dénombrement postérieur de l'an 6 avec celui auquel ce personnage avait présidé dix ans plus tôt en qualité de commissaire impérial. Schleiermacher etBleek admettent une erreur plus considérable : Luc aurait confondu un simple recensement sacerdotal qui aurait eu lieu dans les derniers temps du règne d'Hérode, avec le fameux dénombrement de Fan 6. Strauss et Keim vont plus loin encore. A leurs yeux le dénombrement des v. 4 et 2 est une pure invention de Luc, soit pour motiver la naissance de Jésus à Bethléem, que réclamait le préjugé populaire (Strauss), soit pour établir un parallélisme significatif entre la naissance de Jésus et l'asservissement complet du peuple (Keim, p. 399). Mais le texte de Luc a un caractère trop strictement historique et prosaïque pour fournir le moindre appui à l'opinion de Keim. Celle de Strauss pourrait s'appliquer à un évangile comme celui de Matthieu, qui fait ressortir fortement le rapport entre la naissance de Jésus à Bethléem et la prophétie messianique; mais elle ne s'applique nullement à celui de Luc, qui ne renfermT? pas la moindre allusion à la prophétie. L'explication de Schleiermacher est une pure conjecture, et une conjecture qui frise l'absurde. Celle de Meyer, qui, pour le fond, se rapproche beaucoup de l'opinion de Gerlach, serait certainement de toutes ces opinions la plus vraisemblable. Seulement deux faits ne permettent guères d'imputer ici à Luc une confusion : le premier, c'est que, d'après Act. V, 37, il connaît bien le dénombrement postérieur qui donna lieu à la révolte de Judas le Galiléen, et qu'il appelle d'une manière absolue : le dénombrement. Luc ne pouvait ignorer que cette révolte avait eu lieu à l'occasion de l'annexion définitive de la Judée à l'empire , par
conséquent un temps assez long après la mort d'Hérode. Or, dans notre texte, il place le dénombrement dont il parle, sous le règne d'Hérode ! Le second fait est la parfaite connaissance qu'a Luc, d'après XX11I, 6-9, de la séparation politique postérieure entre la Judée et la Galilée. Or, l'enregistrement d'un Galiléen en Judée suppose que l'unité de la monarchie israélite existait encore. En face de ces deux faits évidents, une confusion de sa part n'est pas si aisée à admettre.
Nous sera-t-il permis, après tant d'opinions émises, d'en proposer une nouvelle ? Nous avons vu que le cens qu'exécuta Quirinius en 759 U. G., dix ans après la naissance de Jésus, fit sur tout le peuple une impression profonde, en constatant enfin pour sa conscience son complet asservissement. Ce cens est appelé le dénombrement , absolument partant (Act. V, 37); mais il pouvait être désigné aussi comme le premier dénombrement, en tant que premier cens exécuté par l'autorité païenne ; et ce serait dans ce sens, en quelque sorte technique, qu'il faudrait prendre ici l'expression 7Î àî:ûypa<pr. rptoTT) . Nous accentuerions aum (comme cela a déjà été proposé) œjzrt, ce qui ne présente aucune difficulté critique, puisque les anciens Mss. ne portent pas d'accents, et nous entendrions le v. 2 dans ce sens : « Quant au cens même appelé premier, il eut lieu sous le gouvernement de Quirinius 1 » Luc s'interromprait pour faire remarquer que, antérieurement au dénombrement si connu qui avait eu lieu sous Quirinius et que l'histoire avait enregistré sous le nom de premier, il y en avait bien réellement eu un autre, généralement ignoré, et qui était celui dont il était ici question ; et qu'ainsi ce n'était pas à la légère qu'il
1 Nous admettons pour ce nom l'orthographe Quirinius (non Quirinus), conformément à l'autorité de tous les documents, B seul et quelques Mss. de lit. exceptés.
parlait d'un cens antérieur au premier. Ainsi 1° l'intention cle cette parenthèse est clair; 2° Yasyndeton entre les v. 4 et 2 s'explique d'une manière toute naturelle ; et 3° l'omission de l'article i entre à7roypa<p/] et ispc&nj, qui tend à faire de V) cc7roypa<py] irptoTY) une sorte de nom propre (comme y sTricToX-/) TwptoTY), <W:£pa), est complètement justifiée.
V. 3-7 l. Les termes obcoç et iraTpia, maison et famille, (v. 4), n'ont pas un sens constant dans les LXX. D'après l'étymologie et le contexte, le premier paraîtavoir ici le sens le plus large et désigner toute la parenté de David, y compris ses frères et leurs descendants directs. — Sur ce voyage de Marie, voir p. 454-452. Le régime avec Marie, nous parait dépendre, non du verbe àxoypa^aaOai, être enregistrée, comme le veulent Meyer, Bleek, etc., mais de la locution complète : owifrn à-Troypa^aoÔai , il monta pour être enregistré, et plus spécialement de il monta. Car, comme le fait observer Wieseler, ce qui importe pour le contexte, c'est qu'elle monta et non qu'elle fut enregistrée. Et l'apposition qui était enceinte se rattache à l'idée de monter mieux qu'à celle d'être enregistrée. — H y a une grande délicatesse dans la leçon reçue, qui est aussi critiquement la mieux appuyée : sa femme fiancée. Le substantif indique la qualité en laquelle voyageait Marie ; le participe rappelle l'état réel des choses. Les alex., n'ayant pas saisi cette nuance, ont omis à tort yuvaat. — De la dernière proposition du v. 7, qui semble opposer (paTv/i, crèche, à xaTa)o»fi.a, hôtellerie, quelques interprètes ont conclu que le premier de ces deux mots devait avoir ici un sens plus large et signifier étable. Mais ce sens est sans exemple. Il y a simplement
1 V. 3. NCBDLZ : sauxou au lieu d'totav. — V. 5. n*AD quelques Mnn. : a^oypacpsaOa'. au lieu (l'aroypa^a^Oat. — ff B 1) LZ quelques Mnn. Syr. omettent pvotixi. — V. 7. nABDLZ quelques Mnn. omettent •/} devant <pa-vrr
une idée à suppléer: «dans la crèche, parce qu'ils habitaient dans l'ètable, vu que. . . » L'article Tri désigne la crèche comme celle de l'ètable. Les alex. l'ont donc omis à tort. — Cette étable faisait-elle partie de l'hôtellerie ; ou bien était-ce, comme le prétendent tous les apocryphes * et Justin 2, une caverne voisine de la ville? On montrait, au temps d'Origène 3, une grotte où devait avoir eu lieu la naissance de Jésus. C'est en ce lieu qu'Hélène, mère de Constantin, bâtit une église; et il est probable que l'église Mariai cleprœsepio est construite sur le même emplacement. Le texte de Luc ne serait pas entièrement incompatible avec cette idée. Mais il est probable que ce n'est là qu'une supposition, résultant, d'un côté, de l'usage assez général en Orient d'employer les cavernes pour étables, et, de l'autre, de l'application messianique erronée d'Es. XXXIII, 16 que cite Justin lui-même : ail habitera dans une grotte élevée. » — L'expression premier-né suppose naturellement que, dans la pensée de l'écrivain, Marie a eu plus tard d'autres enfants , autrement il n'y aurait qu'un moyen de justifier l'emploi de ce terme ; ce serait de dire que Luc veut préparer par là le récit de la présentation de Jésus dans le temple comme fils premier-né (v. 22 et suiv.). Mais cette relation n'est pas possible dans Matthieu I, 25. — Cette expression prouve que la rédaction du récit date d'un temps postérieur à la naissance des frères et sœurs de Jésus. — -Ainsi s'accomplissait, dans l'obscurité d'une étable, le fait qui devait changer la face du monde, et continuait à se réaliser le mot de Marie (I, 51) : « Il a renversé les puissants, et il a élevé les petits. » « La faiblesse de Dieu est plus forte que les
1 Protévangile de Jacques, Histoire de Joseph, Evangile de l'Enfance. Œuvres de Justin, édit. d'Otto, t. I, p. 269, note.
* Dial. c. Tryph. c. 78.
* Contra Celsum I, 11.
hommes, » dit saint Paul; ce principe domine toute cette histoire et en fait le caractère propre.
II. L'apparition des anges: v. 8-44. — « L'Evangile est annoncé aux pauvres. » Le récit suivant renferme la première application de cette divine méthode. Les v. 8 et 9 racontent l'apparition de Fange aux bergers; les v. 10-12, son discours ; les v. 13 et 14, le cantique de l'armée céleste.
V, 8 et 9 l. À la profession des gardiens de moutons s'attache chez les Juifs un certain mépris. D'après le traité Sanhédrin, ils ne doivent pas être admis comme témoins ; et d'après le traité Aboda Zara, on ne doit pas aller au secours des bergers et des païens. — XypouAeîv, proprement : faire de son âypoç son aù^vî, de son champ son domicile. Columelle (De re rusticâ) décrit ces aù*Xai comme des enclos environnés de murs élevés , tantôt couverts, tantôt sub dio (en plein air). Comme il est dit dans un passage du ïalmud que les troupeaux passent en plein air toute la portion de l'année entre Pâques et les premières pluies d'automne, on a conclu de ce qui est raconté que Jésus devait être né pendant l'été. Cependant Wieseler fait observer que cette détermination talmudique s'applique à la saison passée par les troupeaux dans les steppes, bien loin des habitations; ceux dont il s'agit ici n'étaient point dans ce cas. — Dans l'expression (puXaaastv ipAaxaç, le pluriel çpuXaxa; désigne peutêtre un tour de rôle. Le génitif tyjç vuxtoç doit se prendre adverbialement : la garde, telle qu'elle se fait de nuit. 'l£ou (v. 9) est omis par les alex. Mais il est probablement authentique : il peint la surprise des bergers. — 'EraVr/i
1 V. 9. NBLZ omettent -.Sou après xai. — NrZItalifi- Vg. : 6eou au lieu de xuptou (second). — n* : eraXa^sv au-rat; au lieu de rapiEXap.^*
auTou;.
1er Vol. 11
ne signifie point que l'ange se tenait au-dessus d'eux (comp. le £™Tà<7a v. 38). C'est notre survenir. 11 faut, comme I, 11, traduire un ange et non l'ange. C'est ce que prouve l'article 6 au v. 10 (voir à 1 , 13). Par la gloire du Seigneur, il faut entendre ici, comme en général, la lumière surnaturelle avec laquelle Dieu apparaît, soit en personne, soit dans ses représentants.
V. 10-12 ». L'ange annonce d'abord le caractère favorable de son message ; car, à la vue d'une apparition surnaturelle, le premier sentiment de l'homme est celui de la crainte. — "Htiç : c qui, en tant que grande, est destinée au peuple entier. » — V. 11 : le message lui-même. Dans le titre de Sauveur, qui est en relation avec l'idée de joie (v. 10), s'exprime le sentiment de pitié qu'éprouvent les anges à la vue de l'état misérable de l'humanité. Le titre de Christ, oint, rappelle les prophéties qui annoncent ce personnage et la longue attente qu'il vient satisfaire. Celui de Seigneur le désigne comme le représentant de la souveraineté divine. Ce dernier titre s'applique aussi à sa relation avec les anges. La -périphrase: la ville de David fait entrevoir dans cet enfant un second David. — V. 12 : le signe au moyen duquel les bergers pourront contrôler la vérité de ce message. Ce signe n'a de divin que son contraste avec la gloire humaine. Il ne pouvait y avoir beaucoup d'autres enfants nés cette nuit-là à Bethléem; et, parmi ceux-ci, s'il s'en trouvait, nul autre assurément n'avait une crèche pour berceau.