‹ Commentaire sur l'Évangile de Saint LucChapitre 21 sur 58 · IV · texte numérisé non relu

IV

La tentation.

Toute créature libre, douée de facultés diverses, doit passer par une lutte, dans laquelle elle se décide à les faire servir à sa propre satisfaction , ou à donner gloire à Dieu en lui en consacrant l'usage. Les anges ont passé par cette épreuve; le premier homme l'a subie; Jésus, vrai homme, n'y a point échappé. Nos syn. sont unanimes sur ce point. Leur témoignage sur l'époque de cette lutte n'est pas moins concordant. Tous trois la placent immédiatement après son baptême, à l'entrée de sa carrière messianique. Cette date est importante pour déterminer le vrai sens de cette épreuve.

La tentation du premier homme avait porté sur l'usage des forces inhérentes à notre nature. Jésus a connu aussi ce genre d'épreuve. Durant sa vie d'enfant et de jeune homme, combien de fois n'a-t-il pas été aux prises avec les tentations qui se rattachent aux instincts de la vie naturelle ! La convoitise de la chair, la convoitise des yeux et l'orgueil de la vie, ces formes diverses du péché, se succédaient ou s'unissaient pour assiéger son cœur, assujettir sa volonté, s'emparer de ses facultés et envahir cet être pur comme elles avaient envahi Adam innocent. Mais sur ce champ de bataille où Adam avait succombé, Jésus était demeuré vain-

1 Voir les riches applications que Riggenbach rattache à ces généalogies, Vie de Jésus, IXe leçon, au commencement.

TROISIÈME RÉCIT. — CHAP. IV, t. 259

queur. La « conscience sans cicatrice » qu'il a emportée de la première partie de sa vie dans la seconde, en fait foi. L'épreuve nouvelle qu'il va subir, appartient à un domaine supérieur, celui de la vie spirituelle. Il s'agit, non plus des forces de l'homme naturel, mais de la position filiale et des forces surnaturelles qui viennent de lui être conférées dans le baptême. Les forces de l'Esprit sont saintes en elles-mêmes; mais l'histoire de l'église de Corinthe montre comment elles peuvent être profanées dès qu'on les met au service de l'égoïsme et de l'amour-propre (1 Cor. XII- XIV). Ce sont là les souillures de l 'esprit (2 Cor. VII, 4), plus subtiles et souvent plus pernicieuses que celles de la chair. Les forces divines que Jésus venait de recevoir, devaient donc être sanctifiées pour lui, c'est-à-dire recevoir de lui, dans son for intime, leur consécration au service de Dieu. Pour cela, il fallait que l'occasion de les appliquer, soit à son service propre, soit à celui de Dieu, lui fut offerte. La décision prise par lui en ce moment critique déterminait pour jamais la tendance et la nature de son œuvre messianique. Le Christ ou Y Antéchrist, voilà quel était le terme de l'une ou de l'autre des deux voies qui s'ouvraient devant lui. Cette épreuve n'est donc pas une répétition de celle d'Adam, du père de l'humanité ancienne; c'est l'épreuve spéciale du chef de l'humanité nouvelle. Et il ne s'agit pas seulement ici, comme quand nous luttons, de savoir si tel individu fera partie du royaume de Dieu ; c'est l'existence de ce royaume qui est en question. Son futur souverain, celui qui a mission de le fonder, lutte en champ clos avec le souverain du royaume opposé.

Ce récit comprend : l^un coup d'œil général (v. 1.2); 2° la première tentation (v. 3. 4); 3° la seconde (v. 5-8) ; 4° la troisième (v. 9-12); 5° une conclusion historique (v. 13).

1" Y. 1. 2*. — Par ces mots : plein du Saint-Esprit, ce récit se rattache directement à celui du baptême. La généalogie est donc une intercalation. — Tandis que les autres baptisés, après la cérémonie, s'en retournaient dans leur demeure, Jésus se rend dans la solitude. Il ne le fait pas de son propre mouvement; Luc le fait entendre par l'expression : plein du Saint-Esprit, qui prouve que c'est l'Esprit qui, en cela, comme en tout, le dirige. Les deux autres le disent explicitement. Matthieu : Il fut emmené par l'Esprit; Marc, plus énergiquement encore : Aussitôt V Esprit le jette au désert. Peut-être le mouvement humain de Jésus aurait-il été de retourner en Galilée et de commencer immédiatement à enseigner. L'Esprit le retient; et Matthieu qui, conformément à son point de vue didactique, fait ressortir le but, tout en racontant le fait, dit expressément : « Il fut emmené par l'Esprit pour être tenté. » — Le régime complet du verbe : s'en retourna, serait : du Jourdain (oltà) en Galilée (eiç). Mais ce régime complexe est partagé de telle sorte, que la première partie se trouve au v. 1 (le Ô7uo sans le eiç) et la seconde au v. 14 (le elç sans le owuo). La pensée qui explique cette construction est que la tentation a été une interruption dans le retour de Jésus du Jourdain en Galilée. L'Esprit l'a retenu en Judée. — Le T. R. lit £iç : « conduit au désert; » les alex. sv : « conduit (mené çà et là) dans le désert. » On pourrait supposer que cette seconde leçon n'est que le produit de la réflexion assez naturelle que, Jean étant déjà au désert, Jésus n'avait pas à s'y rendre. Mais, d'autre part, la leçon reçue peut facilement avoir été importée dans Luc des deux autres syn. Et laprépos. de repos (lv) chez les alex. s'accorde mieux avec

1 V. 1. NBDLItaliti-: sv T7] eprjfxto au lieu de si; xrjv Eprjfjwïv que lit T. R. avec 15 Mjj. tous les Mnn. Syr. Itali(i- Vg. — V. 2. Les mêmes omettent u<ropov (tiré de Matthieu).

l'imparf. iytvo, était conduit, qui désigne une action continue. — L'expression : était conduit par, nous indique que le travail d'âme auquel Jésus était livré sous l'action de l'Esprit, l'absorbait tellement que l'exercice de ses facultés, relativement au monde extérieur, en était comme suspendu. Sa marcbe dans le désert n'était pas déterminée par le désir d'atteindre un but déterminé; elle n'était que comme l'enveloppe de la méditation intense dans laquelle il était plongé. Tout à la contemplation de sa relation personnelle avec Dieu, dont il venait de recevoir la pleine conscience, et de la tâche qui en résultait pour lui auprès d'Israël et du monde, son cœur cherchait à s'approprier le contenu de ces révélations récentes. — Si l'on en croit la tradition, le désert dont il est ici parlé serait la contrée montagneuse et inhabitée que parcourt la route qui monte de Jéricho à Jérusalem. A droite de ce chemin, non loin de Jéricho, s'élève un pic calcaire, excessivement aigu et abrupt, qui porte le nom de la Quarantania. Les rochers qui l'entourent présentent une multitude de cavernes. Ce serait là le théâtre de la tentation. Nous ignorons si cette tradition repose sur quelque donnée historique. Cette localité est la continuation du désert de Juda, où séjournait Jean.

Les mots quarante jours peuvent également se rapporter à était conduit ou à étant tenté; pour le sens, cela revient au môme, les deux actions étant simultanées. D'après Luc et Marc, une obsession incessante poursuivait Jésus pendant tout ce temps. Des suggestions d'une nature opposée à celle des pensées saintes qui l'occupaient, entravaient ce travail intime. Matthieu ne parle pas de cette action sourde de l'ennemi, qui préparait la crise finale. Comment admettre que l'une de ces formes du récit ait été empruntée à l'autre?

Le terme de diable qu'emploient Luc et Matthieu, vient

~2(>ll SECONDE PARTIE.

de (taêéëX-Xttv, semer des rapports, diffamer. Marc emploie celui de Satan (de fW; s'opposer; Zach. III, i. 2; Job I, 6, etc.). Le premier de ces noms est tiré de la relation de cet être avec les hommes ; le second, de ses rapports avec Dieu.

On ne peut nier a priori la possibilité de l'existence d'êtres moraux d'une nature différente de celle de l'homme. Or si ces êtres sont des créatures libres, et ne peuvent par conséquent échapper à la loi de l'épreuve, on ne saurait nier non plus que cette épreuve ait pu aboutir à une chute. Enfin, comme dans toute société d'êtres moraux il y a des personnalités prépondérantes qui, par leur ascendant, deviennent des centres autour desquels se groupe la foule des personnalités secondaires, il peut en être ainsi dans ce domaine spirituel, à nous inconnu. Aussi Keim dit-il lui-même: « Nous envisageons cette question de l'existence dune puissance mauvaise, comme absolument ouverte pour la science. » Cette question, ouverte à la science, est résolue pour la foi; elle l'est parle témoignage du Sauveur qui, dans une parole où il n'y a pas le moindre vestige d'accommodation à un préjugé populaire, Jean VIII, 44, décrit en quelques traits la position morale de Satan, Dans une autre parole, Luc XXII, 31 : « Satan a demandé a vous cribler comme on crible le blé; mais j'ai prié pour toi, afin que ta foi ne défaille point, » Jésus soulève le voile qui couvre pour nous les scènes du monde invisible ; le rapport qu'il établit entre l'accusateur Satan, et lui, l'intercesseur, suppose qu'à ses yeux ce personnage n'est pas moins un être personnel que lui-même. Le rôle de cet être, dans la tentation de Jésus, est attesté par la parole Luc XI, 21. 22. Il faut que Y homme fort, Satan, le prince de ce monde, ait été vaincu par son adversaire, Y homme plus fort, dans une lutte personnelle, pour que celui-ci puisse se mettre à piller le château-fort du premier, le monde. Weizsàcker et Keim1 reconnaissent dans cette parole une allusion au fait de la tentation. C'est cette victoire en combat singulier qui rend possible à Jésus la délivrance de chaque captif de Satan.

Luc mentionne l'abstinence d'aliments de la part de Jésus, pendant ces six semaines, comme un fait qui n'aurait

1 Untersuch., p. 330. — Gesch. Jesu, t. I. p. 570.

été que la conséquence naturelle de ce recueillement profond dans lequel il était plongé. Tout ce temps, en effet, s'écoula pour lui comme une heure ; il ne sentit pas même l'aiguillon de la faim ; c'est ce qui ressort des mots suivants : « ces jours étant accomplis, il eut faim. » Par le terme vyjdTtfjaraç, ayant jeûné, Matthieu paraît donner à cette abstinence le caractère d'un acte réfléchi, rituel, d'un jeûne tel que celui qui, chez les Juifs, accompagnait ordinairement certains temps particulièrement consacrés à la prière. Cette nuance n'est pas une contradiction; mais elle est conforme au caractère général des deux narrations et devient un indice significatif de leur originalité. — Les jeûnes de Moïse et d'Elie, dans des positions analogues, durèrent le même temps. Dans certains états maladifs, qui entraînent une privation d'aliments plus ou moins complète, le terme de six semaines détermine ordinairement une crise, à la suite de laquelle le besoin de nourriture se réveille avec une extrême violence. Le corps épuisé est en proie à une mortelle défaillance. Tel était sans doute l'état de Jésus ; il se sentait mourir. C'est le moment qu'attendait le tentateur pour lui livrer l'assaut décisif.

2° V. 3. 4 i. — Première tentation. — Le texte de Luc est très-sobre : Le diable lui dit. L'entretien, annoncé sous cette forme, peut s'expliquer comme un contact d'esprit à esprit; tandis que, dans Matthieu, l'expression : s' étant approché, paraît impliquer l'idée d'une apparition corporelle. Ce sens n'est pourtant pas nécessaire. On peut envisager ce terme comme l'expression symbolique de la sensation morale qu'a éprouvée Jésus au moment où s'est pro-

1 V. 4. nBL omettent Xsytov. — 9 Mjj. 70 Mnn. Or. omettent o devant avO^o;. — n B L Gop. omettent les mots : xXk' uz{ rcavit pr^om 6eou que lit T. K. avec 15 Mjj. tous les Mnn. Syr. It. Vg. (tirés de Mathieu).

duit le choc de cet esprit étranger avec le sien propre. L'approche, dans ce sens, n'aurait eu lieu que dans la sphère spirituelle. Gomme l'Ecriture ne mentionne aucune apparition visible de Satan, et que les angélophanies sont des faits dont l'aperception suppose toujours la coopération du sens interne, cette seconde interprétation est plus naturelle. — Les mots : si tu es, expriment tout autre chose qu'un doute ; ce si a presque la valeur d'un puisque : « Si tu es réellement, comme il le paraît. . . » Satan fait allusion à l'allocution de Dieu dans le baptême. C'est à tort que M. de Pressensé paraphrase ces mots par ceux-ci : « Si tu es le Messie. » Ici, comme toujours, le nom du Fils de Dieu se rapporte à une relation personnelle , non à une charge (voir à v. 22). — Mais qu'y aurait-il eu de criminel dans l'acte suggéré à Jésus? On a dit qu'il ne lui était pas permis d'employer sa force miraculeuse pour lui-même. Pourquoi pas, s'il lui était permis de l'employer pour autrui? La loi morale n'ordonne pas d'aimer son prochain plus que soi-même. On a dit qu'il aurait fait un acte de volonté propre, Dieu ne lui ayant point ordonné ce miracle. Mais Dieu dirigeait-il chacun des actes de Jésus au moyen d'un commandement positif? La direction divine n'avait-elle pas en Jésus un caractère plus spirituel? L'apostrophe de Satan et la réponse de Jésus nous mettent sur la voie. En lui disant : Si tu es le Fils de Dieu , Satan cherche à réveiller avec force dans son cœur le sentiment de sa grandeur divine; dans quel but? Il veut par là l'amener à sentir plus péniblement le contraste entre son dénûment' actuel, conséquence de sa condition humaine, et l'abondance à laquelle sa nature divine semble lui donner droit. Il y avait en effet, surtout depuis le baptême, une anomalie dans la position de Jésus. D'un côté, il avait été élevé à la conscience distincte de sa dignité de Fils de Dieu; et de l'autre,

son état, comme Fils de l'homme, était resté le même. Il continuait ce mode d'existence entièrement semblable au nôtre, entièrement dépendant, sous la forme duquel il avait mission de réaliser ici-bas la vie filiale. De là devait résulter pour lui la tentation constante d'élever, par des actes de puissance, son état misérable à la hauteur de sa conscience de Fils. Et voilà la première prise par laquelle Satan cherche à s'emparer de sa volonté, profitant dans ce but de la défaillance mortelle à laquelle il le voit en proie. — Mais céder à cette suggestion, c'eût été rompre les conditions de cette existence terrestre à laquelle Jésus s'était assujetti par amour pour nous, renier son titre de Fils de l'homme pour réaliser avant le temps l'état de Fils de Dieu, revenir en quelque sorte sur l'acte de l'incarnation, entrer dans la fausse voie dont le docétisme a tracé plus tard la formule : la négation totale ou partielle du Christ venu en chair ; c'eût été faire de son humanité une simple apparence.

C'est précisément là ce que fait ressortir sa réponse. La parole scripturaire, Deut. VIII, 3, dans laquelle il enveloppe sa pensée, est admirablement appropriée à ce but, et pour la forme et pour le fond : U homme ne vivra pas de pain seulement. Ce terme : l'homme, rappelle à Satan la forme d'existence que Jésus a acceptée, et dont il ne peut se départir de son chef. — L'omission de l'art. 6, devant avôporrcoç, dans neuf Mjj., donne à ce mot une valeur générique qui convient au contexte. Mais Jésus, tout en affirmant ainsi le maintien de sa nature humaine, rappelle à Satan que l'homme, tout homme qu'il est, n'est pas dépourvu du secours divin. L'expérience d'Israël au désert, à laquelle se rapporte la parole de Moïse, prouve que l'action de la force divine n'est pas assujettie à l'aliment ordinaire du pain. Dieu peut entretenir l'existence

humaine par d'autres moyens matériels, la manne , les cailles; il peut môme, s'il le trouve bon, faire vivre un homme par la seule puissance de sa volonté. Ce principe n'est que l'application d'un vivant monothéisme à la sphère de la vie physique. En le proclamant dans ce cas particulier, Jésus déclare que jamais, dans sa carrière, aucune nécessité matérielle ne le forcera à renier, au nom de sa dignité de Fils, l'humble mode d'existence qu'il a adopté en se faisant homme, jusqu'à ce qu'il plaise à Dieu luimême de transformer son état en le rendant conforme à son essence de Fils de Dieu. Quoique Fils, il restera donc soumis, soumis jusqu'à la défaillance même de la mort (Hébr. V, 8). — Les mots: mais de toute parole de Dieu, sont omis par les alex. ; ils sont probablement tirés de Matthieu. Quelle raison aurait-on eue de les retrancher du texte de Luc? Par leur suppression la réponse de Jésus prend le caractère bref et catégorique qui convient à la situation. — L'envoi des anges pour secourir Jésus, que mentionnent à la fin du récit Matthieu et Marc, prouve que l'attente de Jésus n'a pas été trompée; Dieu l'a soutenu, comme il avait soutenu Elie au désert, dans une situation analogue (1 Rois XIX) .

La première tentation se rapporte à la personne de Jésus ; la seconde à son œuvre.

3° V. 5-8 h — Deuxième tentation. — L'occasion de la nouvelle épreuve n'est pas une sensation physique ; c'est une aspiration de l'âme. L'homme, créé à l'image de Dieu,

1 V. 5. NBDL quelques Mnn. omettent o StafioXoç. — NBLIt;,li*i omettent si? opoç u^àov que lit T. R. avec 14 Mjj. les Mnn. Syr. ltalui- — V. 7. Tous les Mjj. lisent racaa au lieu de îzavia que lit T. R. avec quelques Mnn. seulement. — V. 8. nBDLZ plusieurs Mnn. Syr. Itpierique yg. omettant les mots uraye omato [lo-j Saxava. — Tap, dans le T. R., n'a pour lui que U WbAA.

aspire à régner. Cet instinct, dont l'égoïsme fausse la direction, n'en est pas moins légitime à son point de départ. Il avait reçu en Israël par les promesses de Dieu un but précis : la suprématie du peuple élu sur tous les autres ; et une forme très-déterminée: l'espérance messianique. Le patriotisme de Jésus s'était enflammé à ce foyer (XIII, 34; XIX, M); et il devait conclure de ce qu'il avait entendu de la bouche de Dieu au baptême, que c'était lui qui était destiné à réaliser cette magnifique attente. C'est cette perspective, ouverte aux regards de Jésus, dont Satan s'empare pour chercher à le fasciner et à l'entraîner dans une fausse voie. — Les mots : le diable, et : sur une liante montagne, v. 5, sont omis par les alex. On pourrait supposer que ce retranchement provient de la confusion des deux syllabes ov qui terminent les mots ourov et fajtt^ov. Mais n'est-il pas plus aisé de croire à une interpolation provenant de Matthieu? Dans ce cas, le régime sousentendu de l'ayant élevé, dans Luc, pourrait être, sans doute, comme dans Matthieu, une montagne. Cependant, en l'absence de tout régime exprimé, il est plus naturel d'expliquer : « l'ayant élevé en l'air. » 11 n'est pas impossible que cette différence entre les deux évangélistes se lie à l'ordre différent dans lequel ils placent les deux dernières tentations. Dans Luc, Satan, après avoir élevé Jésus en l'air, le déposerait sur le faîte du temple. Cette succession est naturelle. — On se demande comment Jésus peut être ainsi livré à la disposition de Satan. Mais, comme l'Esprit l'avait conduit au désert pour qu'il fût tenté, il n'est point étonnant qu'il soit abandonné pour un moment, corps et âme, à la puissance du séducteur. — Il n'est pas dit que Jésus vit réellement tous les royaumes de la terre, ce qui serait absurde ; mais que Satan les lui montra. Ce terme peut fort bien signifier qu'il les fit apparaître aux regards

de Jésus, dans une succession instantanée, par une diabolique fantasmagorie. Il avait vu tant d'hommes éminents succomber à un mirage semblable, qu'il pouvait espérer de vaincre encore par ce moyen. — L'idée juive de la domination de Satan sur ce monde visible, exprimée dans les paroles que les deux évangélistes mettent dans sa bouche, n'est peut-être pas aussi dénuée de fondement que plusieurs le pensent. Jésus ne l'a-t-il pas confirmée en appelant cet être mystérieux le prince de ce monde? Satan, archange, n'aurait-il point reçu primitivement pour son domaine la terre et le système auquel elle appartient? Il ne mentirait pas, dans ce cas, en disant que tout ce pouvoir lui a été remis (v. 6). La sincérité de cette assertion ressort d'ailleurs de cette expression même, par laquelle il rend hommage à la souveraineté de Dieu et se reconnaît son vassal. Dans les mots : je donne tout cela à qui je veux, il ne faut pas voir non plus une imposture. Dieu laisse certainement à Satan un certain usage de sa souveraineté et de ses forces ; il règne sur tout le domaine extra-divin de la vie humaine, et il a le pouvoir d'élever au faîte de la gloire l'homme qu'il favorise. La majesté d'un tel langage était soutenue, sans doute, par la splendeur de l'apparition de celui qui le tenait ; et si jamais Satan se revêtit de sa forme d'ange de lumière (2 Cor. XI, 14), ce fut à cette heure qui décidait de son empire. — La condition qu'il met à la cession de son pouvoir entre les mains de Jésus, v. 7, a souvent été présentée comme un piège trop grossier pour qu'il ait pu être tendu par un esprit aussi habile. Le dernier des Israélites n'aurait-il pas, en effet, repoussé avec horreur une telle proposition? Mais il faut tenir compte d'un petit mot du texte : ouv, donc, qui met cette condition en rapport logique avec les paroles précédentes. Ce n'est point comme individu, c'est comme représentant de l'autorité divine sur

cette terre, que Satan réclame en ce moment l'hommage de Jésus. L'acte de se prosterner, en Orient, se pratique envers tout supérieur légitime, non en vertu de son caractère personnel, mais en raison de la portion du pouvoir divin dont il est le dépositaire. Car derrière tout pouvoir on voit toujours celui de Dieu dont il émane. Gomme homme, Jésus faisait partie du domaine confié à Satan. Comme appelé à lui succéder, il semblait ne pouvoir le faire qu'autant que Satan lui-même lui transmettrait l'investiture de sa charge. Ces mots : si tu te prosternes devant moi, ne sont donc pas un appel adressé à l'ambition de Jésus; ils formulent la condition sine quâ non mise par l'ancien maître du monde ta l'installation de Jésus dans la souveraineté messianique. En parlant ainsi, Satan se trompait seulement en un point : c'est que le règne qui allait commencer, n'était en aucune façon la continuation du sien, et ne dépendait nullement d'une transmission de pouvoir de sa part. Il en eût été autrement, sans doute, si Jésus se fût proposé de réaliser le programme du règne messianique, tel que le formulait le préjugé populaire de son temps. La monarchie israélite, ainsi comprise, n'aurait réellement été qu'une forme nouvelle et passagère du règne de Satan sur cette terre, règne de la force extérieure, règne de ce monde. Mais ce que Jésus a exprimé plus tard en ces mots : « Je suis roi, je suis né pour cela, mais mon règne n'est pas d'ici-bas » (Jean XVIII, 36), était déjà dans son cœur. Son règne était le commencement d'une domination de nature toute nouvelle, ou, si ce règne avait un antécédent, c'était uniquement la royauté établie par Dieu en Sion (Ps. II); celle-ci, Jésus venait d'en recevoir, en ce moment même, l'investiture des mains du délégué divin, Jean- Baptiste. Il n'avait donc rien à demander à Satan, et par conséquent aucun hommage à lui rendre. Sans doute, ce

refus était un fait grave. Jésus renonçait ainsi à tout pouvoir fondé sur les moyens matériels et sur les institutions sociales. Il rompait avec l'idéal messianique juif, sous la forme reçue. Il se réduisait, pour accomplir la conquête du monde, à l'action spirituelle exercée sur les âmes; il se condamnait à les gagner une à une, par le travail de la conversion et de la sanctification; marche lente, humble, inapparente, méprisable aux yeux de la chair, et dont le terme, le règne visible, ne devait éclater qu'après des siècles. Bien plus, une telle réponse était une déclaration de guerre à Satan, et dans quelles conditions? Jésus se condamnait à lutter, sans aucun pouvoir humain, avec un adversaire disposant de tous les pouvoirs humains, à marcher, avec dix mille hommes, contre le roi qui venait à sa rencontre avec vingt mille (XI Y, 31). La mort l'attendait inévitablement sur ce chemin. Mais tout cela, il l'accepte, sans hésiter, pour rester fidèle à Dieu, de qui seul il est décidé à tout recevoir. Rendre hommage à un être qui a rompu avec Dieu, ce serait l'honorer dans sa coupable autonomie, s'associer à sa révolte. — Jésus enveloppe encore cette fois son refus dans une parole scripturaire, Deutér. VI, 13; par là il éloigne de sa réponse toute apparence d'arbitraire humain. Le texte hébreu et les LXX disent uniquement : « Tu craindras l'Eternel et tu le serviras. » Mais il est clair que ce mot servir renferme l'adoration et, par conséquent, l'acte du xpocttuvstv, se prosterner, par lequel elle s'exprime. Les mots : Retire-toi de moi, Satan, sont, chez Luc, importés de Matthieu. Il en est de même du car, dans la proposition suivante. — Mais, en se décidant ainsi à fonder son règne sans l'assistance d'aucune force matérielle, Jésus ne se réservait-il point d'user d'autant plus librement des forces surnaturelles dont il venait d'être doué, afin de surmonter, à grands coups de prodi-

ges, les obstacles et les dangers qu'il allait rencontrer sur la voie qu'il avait choisie. Voilà le point au sujet duquel Satan fait subira Jésus une dernière épreuve. La troisième tentation, en effet, se rapporte à l'usage qu'il compte faire de la force divine, dans le cours de sa carrière messianique.

4° V. 9-12 *. — Troisième tentation. — Cette épreuve appartient à une sphère supérieure à celles de la vie physique et de la vie politique. Elle a un caractère purement religieux, et se rapporte à ce qu'il y a de plus intime dans la relation de Jésus avec son Père. La dignité de Fils de Dieu, en vue de laquelle l'homme a été créé, a pour conséquence la libre disposition de la puissance divine et des forces motrices de l'univers. Dieu lui-même ne dit-il pas à son enfant : « Mon fils, tu es toujours avec moi, et tout ce que j'ai est à toi » (XV, 31)? Mais, à mesure que l'homme est élevé à cette position filiale et parvient par degrés à l'intimité divine, un danger naît pour lui de cet état et va sans cesse croissant : celui d'abuser d'un tel privilège, en changeant, comme est tenté de le faire un inférieur indiscret, l'intimité en familiarité. De cette hauteur vertigineuse où l'avait élevé la grâce de son Dieu, l'homme tombe alors en un clin d'oeil dans le plus profond des abîmes, l'emploi irrespectueux des dons de Dieu, l'abus de confiance. Cet orgueil-là est plus impardonnable que celui que l'Ecriture appelle Yorgueil de la vie. Abuser du secours de Dieu, c'est l'offenser plus grièvement que de ne pas l'attendre avec foi (lre tentation) ou de le tenir pour insuffisant (2e tentation). — La sphère supérieure à laquelle se rapporte cette épreuve, est indiquée par le théâtre où elle est placée : la localité la plus sainte, Jérusalem (la ville sainte, comme dit Matthieu), et

1 V. 9. Le o devant yio; dans le T. R. est omis dans tous les Mjj. et dans 150 Mnn.

le temple. Le terme xxepuyiov toC «pou, qu'on traduit par créneau du temple, pourrait désigner l'extrémité antérieure de la ligne de rencontre entre les deux plans inclinés formant le toit de l'édifice sacré. Mais, dans ce cas, il eût fallu vaoO, plutôt que UpoO (voir à I, 9). Il s'agit donc vraisemblablement d'une localité située dans le parvis, soit du péristyle de Salomon, qui occupait le côté oriental de la terrasse du temple, et qui dominait la gorge du Cédron, soit du péristyle royal, placé du côté sud de cette terrasse, et d'où, comme s'exprime Josèphe, le regard plongeait dans un abîme. Le mot iwTspuyiov désignerait le faîte de ce péristyle. Un tel emplacement est le type de la hauteur sublime où Satan voit Jésus élevé, et d'où il voudrait le faire crouler dans un abîme.

L'idée de cette incomparable élévation spirituelle est exprimée par ces mots : si tu es fils de Dieu. Les alex. omettent l'art, devant le mot fils, et avec raison. Il s'agit ici de la qualité filiale, et non de la personnalité du Fils. «Si tu es un être à qui il appartient d'appeler Dieu ton père, dans un sens unique , ne crains pas de faire acte de hardiesse et de donner à Dieu l'occasion de montrer le soin particulier qu'il prend de toi. » Et comme Satan avait remarqué que Jésus lui avait répondu deux fois par la Parole de Dieu, il essaie de se servir à son tour de cette arme. Il applique ici la promesse Ps. XCI, 44. 42, par un raisonnement a fortiori: « Si Dieu a promis de garder ainsi le juste, combien plus son Fils bien-aimé ! » La citation est conforme au texte des LXX, sauf l'omission des mots : dans toutes tes voies, que Matthieu omet également ; ce dernier retranche de plus les mots précédents : de te garder. On a pensé que cette omission était le fait de Satan lui-même, qui aurait supprimé ces mots pour rendre l'application du passage plus plausible, en généralisant outre mesure la promesse du

Psaume, qui dans le contexte ne s'applique au juste qu'autant qu'il marche dans les voies de l'obéissance. C'est bien subtil. — Quelle était la vraie portée de cette tentation? En Dieu, la puissance est toujours au service du bien, de l'amour; c'est là la différence entre Dieu et Satan, entre le miracle divin et la sorcellerie diabolique. Or le diable ne veut rien moins en ce cas que de faire passer Jésus d'un de ces domaines dans l'autre, et cela au nom de ce qu'il y a de plus sacré et de plus intime dans la relation entre deux êtres qui s'aiment, la confiance. Si Jésus succombe à la tentation d'en appeler à la toute-puissance pour le tirer d'un danger dans lequel le service du bien ne l'a point jeté, il met Dieu dans la position, ou de lui refuser son aide, et de séparer ainsi sa cause de la sienne, — c'est le divorce entre le Père et le Fils, — ou bien d'affranchir, ne fut-ce qu'un moment, l'exercice de la toute-puissance du contrôle de la sainteté, — c'est porter le désordre dans sa propre nature. Des deux manières, c'en est fait de Jésus, et même, si l'on ose ainsi dire, de Dieu.

Jésus caractérise la nature impie de cette suggestion par l'expression tenter Dieu, v. 42. Ce terme signifie : mettre Dieu dans l'alternative d'agir d'une manière contraire à ses plans ou à sa nature, ou de compromettre l'existence ou le salut d'une personne à lui étroitement liée. C'est la confiance dénaturée jusqu'à devenir le crime de lèse-majesté divine. On a cru parfois que Satan avait voulu engager Jésus à établir son règne par quelque démonstration miraculeuse, par un grand prodige d'apparat qui, accompli sous les yeux des nombreux adorateurs réunis dans le temple, lui eût attiré les hommages de tout Israël. Mais le récit ne fait aucune allusion à un effet quelconque à produire par ce miracle. Il s'agit plutôt ici d'un jeu que d'un calcul. C'est la force divine mise au service du caprice, non à celui d'une 1er Vol. 18

réflexion mal dirigée. — Pour la troisième fois, Jésus emprunte la forme de sa réponse à l'Ecriture, et, chose remarquable, de nouveau au Deutéronome (VI, 16). Ce livre, qui rappelait à Israël ses expériences pendant les quarante ans passés au désert, avait peut-être été le texte particulier des méditations de Jésus pendant son propre séjour au désert. Le pluriel : vous ne tenterez point, dans l'A. T., est transformé par Jésus en singulier : tu ne tenteras point. Ce changement proviendrait-il d'un double sens que Jésus introduirait dans cette parole? Tout en l'appliquant à luimême par rapport à Dieu, il semble en effet l'appliquer en même temps à Satan par rapport à lui ; comme s'il voulait dire : Cesse donc aussi maintenant de me tenter, moi, ton Dieu.

Presque tous les interprètes condamnent aujourd'hui Tordre admis par Luc et y préfèrent celui de Matthieu, qui fait de cette dernière tentation la seconde. Il me semble que si l'explication que nous venons de donner est fondée, elle ne peut laisser aucun doute sur la préférence à accorder à l'ordre de Luc. L'homme qui n'est plus homme, le Christ qui n'est plus Christ, le Fils qui n'est plus Fils, voilà les trois degrés de la tentation. Le second degré pouvait paraître le plus élevé, le plus dangereux, à des hommes qui avaient grandi dans le milieu théocratique; et l'on comprend que la tradition formée dans les églises judéo-chrétiennes, et dont le premier évangile nous a conservé le type, ait fait de cette tentation spécialement messianique (la seconde de Luc) le couronnement de la lutte. Mais en réalité, il n'en a pas été ainsi ; l'ordre historiquement vrai, dans une lutte morale, doit être celui qui répond à l'essence morale des choses.

5° V. 13. Conclusion historique. — L'expression iravxa 7U£ipa<7(jt.ov ne signifie pas la tentation tout entière (il faudrait

6"Xov), mais toute espèce de tentation. Nous avons vu, en effet, que les tentations mentionnées se rapportent, l'une à la personne de Jésus, l'autre à la nature de son œuvre, la troisième à l'usage du secours divin qui lui a été assuré pour cette œuvre; elles sont donc très-variées. De plus, réunies comme elles le sont, elles forment un cycle complet; et c'est ce qu'exprime le terme cuvTe^écaç, ayant achevé, accompli. Cependant Luc annonce, en terminant, le retour futur de Satan dans le but de faire subir à Jésus une nouvelle épreuve. Si les mots à/ pi xaipou signifiaient, comme on les traduit souvent, pour un temps, on pourrait penser que cette tentation future désigne en général les épreuves auxquelles Jésus sera exposé pendant le cours de son ministère. Mais ces mots signifient : jusqu'à un moment favorable. Satan attend donc quelque nouvelle opportunité, une occasion d'un genre aussi particulier que la précédente. Cette lutte, si précisément annoncée, ne peut être que celle de Gethsémané. « C'est ici l'heure de la puissance des ténèbres, » dit Jésus à ce moment-là (XXII, 53); et, peu d'instants auparavant, il avait dit, d'après Jean (XIV, 30) : « Le prince de ce monde vient. » Alors, en effet, Satan trouva un nouveau moyen d'action sur l'âme de Jésus: la crainte de la souffrance. Comme au désert il avait cru pouvoir éblouir ce cœur sans expérience de la vie, par l'éclat du succès et l'enivrement de la jouissance, ainsi à Gethsémané il a tenté de le faire dévier par le cauchemar du supplice et l'angoisse de la douleur. Ce sont bien là les deux leviers par lesquels il parvient à jeter les hommes hors de la voie de l'obéissance.

Luc omet ici le fait mentionné par Matthieu et Marc de l'arrivée des anges pour servir Jésus. Ce n'est pas une répugnance dogmatique qui le lui fait omettre; car il en mentionne un tout semblable, XXII, 43. Il l'a donc ignoré. Par conséquent, il ne connaissait pas les deux autres récits.

Nous examinerons: 1° la nature de ce fait; 2° son bat; 3° les trois récits.

1° Nature de la tentation. — Les anciens ont en général pris ce récit à la lettre. Le diable serait apparu corporellement à Jésus et l'aurait transporté réellement sur la montagne et sur le faîte du temple. Mais, sans parler de l'impossibilité de trouver quelque part une montagne d'où l'on puisse voir tous les royaume du monde, la Bible ne mentionne pas une seule apparition visible de Satan ; et. dans la lutte de Gethsémané qui, selon Luc, est le pendant de celle-ci, la présence de l'ennemi ne s'est point produite dans le monde des sens. — S'agirait-il donc, comme l'ont pensé quelques modernes, d'un tentateur humain, désigné métaphoriquement du nom de Satan, dans le sens où Jésus dit à Pierre: « Retire-toi de moi, Satan »; d'un envoyé du Sanhédrin, par ex., qui serait venu le mettre à l'épreuve (Kuinœl), ou de la députa tion du même corps, mentionnée Jean I, 19 et suiv., qui, en revenant d'auprès du précurseur, aurait rencontré Jésus au désert, et là aurait réclamé sa coopération messianique, en lui offrant celle des autorités juives (Lange)? Mais ce ne fut qu'après que Jésus avait déjà quitté le désert et avait rejoint Jean au bord du Jourdain, qu'il fut publiquement signalé par celui-ci comme le Messie *. Avant ce moment, personne ne le connaissait comme tel. Puis, si cette hypothèse explique bien la seconde tentation (dans l'ordre de Luc), elle ne peut rendre compte de la première, ni même de la troisième.

Ce récit ne serait-il originairement qu'un enseignement sous forme de parabole, dans lequel Jésus aurait inculqué à ses disciples quelques-unes des maximes les plus importantes pour leur ministère futur? N'user jamais de leur pouvoir miraculeux dans un intérêt personnel, ne s'associer jamais avec les méchants pour réaliser le bien, ne faire aucun miracle dans un esprit d'ostentation: voilà ce que Jésus leur avait recommandé, sous une forme figurée qu'ils auraient prise à la lettre (Schleiermacher, Schweizer, Bleek). Mais, avant tout, est-il concevable que Jésus se fût exprimé assez maladroitement pour provoquer une pareille méprise? Puis.

1 Voir mon Commentaire sur l'évangile de Jean (à I, 29).

comment eût-il parlé aux apôtres d'un empire extérieur à fonder par eux? Aussi le côté messianique, si saillant dans la seconde tentation, est-il complètement dissimulé dans celle des trois maximes qui, d'après l'explication de ces théologiens, devrait y correspondre. Baumgarten-Crusius, pour parer à cette dernière objection, applique les trois maximes, non à ce dont les apôtres doivent s'abstenir, mais à ce qu'ils ne doivent pas attendre de Jésus lui-même : « Comme Messie, aurait voulu dire Jésus, je ne chercherai à satisfaire ni vos appétits sensuels, ni vos aspirations ambitieuses, ni votre soif de miracles. » Mais tout ce genre d'interprétation rencontre un obstacle insurmontable dans le récit de Marc, où il n'est parlé que du séjour au désert et de la tentation en général, sans que les trois épreuves particulières, c'est-à-dire, dans cette opinion-là, la portion réellement significative de renseignement, soient même mentionnées. Marc aurait perdu le fruit et retenu l'enveloppe, ou, comme dit Keim. « gardé les chairs en rejetant le squelette. » En transformant la parabole en histoire, Févangéliste aurait omis justement ce qui renfermait l'idée de la parabole. — Ustéri, qui avait d'abord partagé l'opinion précédente, fut conduit par ces difficultés à voir dans ce récit un mythe, émané de la conscience chrétienne ; et Strauss essaya d'expliquer l'origine de cette légende par les notions messianiques en cours chez les Juifs. Mais ce dernier n'est pas parvenu à citer, dans la théologie juive, une seule parole antérieure à l'époque de Jésus où soit énoncée l'idée d'une lutte personnelle entre le Messie et Satan. Quanta la conscience chrétienne, aurait-elle réellement été en état de créer de toutes pièces un récit aussi mystérieux et aussi profond? Enfin, la place remarquablement fixe qu'occupe ce fait dans les trois synoptiques, entre le baptême de Jésus et le commencement de son ministère, démontre que cet élément de l'histoire évangélique appartient au type le plus primitif de l'enseignement chrétien. Il ne saurait donc être le produit d'une création légendaire postérieure.

Si tous ces indices ne sont pas trompeurs, le récit delà tentation doit correspondre à un fait réel dans la vie du Sauveur. Mais ne serait-il pas la description d'une lutte purement morale, d'une lutte qui aurait été circonscrite à l'âme de Jésus? La tentation ne seraitelle point une vision occasionnée par l'exaltation résultant d'un jeûne prolongé, et dans laquelle l'image brillante du Messie juif s'était présentée à son imagination sous les formes les plus sédui-

santés (Eichhorn, Paulus)? Ou bien ce récit ne serait-il pas le résumé d'une longue et intense méditation, dans laquelle, après avoir ouvert son âme, avec une tendre sympathie, à toutes les aspirations de son siècle et de son peuple, Jésus avait décidément rompu avec elles et s'était décidé, en pleine connaissance de cause, à réaliser uniquement le Messie de Dieu (Ullmann)? Mais, dans le premier cas, le cœur d'où est sorti ce rêve charnel ne peut plus être celui du Saint de Dieu; et la vie et la conscience parfaitement pures de Jésus deviennent inexplicables. Quant à la seconde forme sous laquelle se présente cette opinion, elle renferme des éléments de vérité incontestables. Il n'est pas douteux que les deux dernières tentations ne répondent aux aspirations les plus ardentes et les plus générales du peuple juif: l'attente du Messie politique et la soif des prodiges extérieurs (orjjjieîa at-rcîv, 1 Cor. I, 22). Mais

1. Comment expliquer, à ce point de vue, la première tentation?

2. Comment a pu s'introduire dans un pareil tableau la figure d'un tentateur personnel? Comment en est-elle devenue le trait dominant, à ce point qu'elle en forme presque le tout, dans le récit de Marc? 3. N'avons-nous pas le commentaire authentique de Jésus lui-même sur cette lutte dans la parole XI, 21. 22, déjà rappelée (page 262)? En décrivant cette victoire de l'homme plus fort sur Y homme fort, et en la posant comme la condition absolument indispensable du pillage de la forteresse du second par le premier, Jésus n'a-t-il pas fait allusion à une lutte personnelle entre lui et le prince de ce monde, telle que cette dont nous trouvons le tableau dans le récit de la tentation? Par ces raisons, Keim, tout en reconnaissant dans la tentation, avec Ullmann, un fait sublime de la vie morale de Jésus, une décision énergique de sa volonté, par laquelle il a renoncé absolument à toute déviation de la volonté divine, malgré l'insuffisance des moyens humains, Keim lui-même ne croit pas pouvoir se refusera admettre la possibilité de l'existence et de l'intervention du représentant de la puissance mauvaise.

Nous voici arrivés à l'explication qui seule, selon nous, rend compte du récit de la tentation. Comme il y a un contact des corps entre eux, il y a aussi, dans une sphère supérieure à celle de la matière, une action et une réaction des esprits les uns sur les autres. C'est dans ce milieu supérieur, où Jésus se trouvait élevé, que lui, le représentant de la dépendance libre, de l'amour filial

envers Dieu, il s'est rencontré avec l'esprit qui représente le plus énergiquement l'autonomie de la créature, et que, sous toutes les formes, et malgré toutes les ruses de celui-ci, il a affirmé, avec liberté et conscience, son propre principe. Cette victoire a décidé du sort de l'humanité ; elle est devenue la base de l'établissement du règne de Dieu sur la terre. Voilà l'essence du fait. Quant au récit par lequel cette scène mystérieuse nous a été révélée, il pourrait n'être qu'un tableau symbolique par lequel Jésus aurait cherché à faire comprendre aux disciples un fait auquel, par sa nature même, le langage figuré était seul applicable. Il faut néanmoins nous souvenir que, Jésus étant réellement homme, et son esprit lié à un corps, il avait besoin, tout comme nous, de représentations sensibles pour s'approprier les faits spirituels. La métaphore dans le langage lui était aussi naturelle qu'à nous. La lutte qui s'est consommée entre le tentateur et lui, pour arriver pleinement à sa propre conscience, a donc probablement dû revêtir la forme plastique sous laquelle elle nous a été conservée. Avec cela, nous ne pensons point que Jésus .ait été transporté physiquement par Satan à travers les airs. Nous croyons qu'un spectateur, qui l'aurait contemplé pendant la tentation, eût pu le voir, durant le cours de cette épreuve, immobile sur le sol du désert. Mais, si la lutte n'est pas sortie de la sphère spirituelle, elle n'en a pas été moins réelle, et la valeur de cette victoire n'en est pas moins décisive et incalculable. Cette manière de voir est, avec diverses nuances, celle qu'a exprimée, déjà dans l'ancienne église, Théodore de Mopsueste, et que nous trouvons chez quelques réformateurs et plusieurs interprètes modernes (Olshausen, Néander, Oosterzee, Pressensé, etc.).

Mais Jésus pouvait-il réellement être tenté, s'il était saint ; pécher, s'il était le Fils de Dieu; échouer dans son œuvre, s'il était le rédempteur voulu de Dieu? — Le saint pouvait être tenté, parce qu'un conflit pouvait s'élever entre un besoin légitime de son corps ou une aspiration normale de son âme, et la volonté divine qui lui en refusait momentanément la satisfaction. Le Fils pouvait pécher, puisqu'il avait renoncé au mode d'être divin, à la forme de Dieu (Phil. II, 6), pour entrer dans un état humain entièrement semblable au nôtre. Le rédempteur pouvait succomber, si l'on pose la question au point de vue de sa liberté personnelle ; ce qui n'empêche point que par sa prescience Dieu ne fût assuré qu'il de-

meurerait ferme. Cette prévision était l'un des facteurs .de son plan, exactement comme la prévision de la foi des croyants est l'un des éléments de son éternelle npdôeaiç (Rom. VIII, 20).

2° But de la tentation. — La tentation est le complément du baptême. Elle est la préparation négative du ministère de Jésus, comme le baptême en est la préparation positive. Dans le baptême, Jésus a reçu l'impulsion, la vocation, les forces. Par la tentation, il a été amené à la conscience distincte des écarts à éviter, des périls de droite et de gauche à redouter. La tentation a été le dernier acte de son éducation morale, son initiation à toutes les altérations possibles de l'œuvre messianique. Si, dès le premier pas dans cette carrière remplie de difficultés -, Jésus a marché sur la voie voulue de Dieu sans déviation , sans variation , sans tâtonnement, cette contenance assurée, cette direction ferme sont certainement dues à l'épreuve de la tentation. Toutes les fausses routes possibles lui étaient désormais connues; tous les écueils avaient été étudiés; c'était l'ennemi lui-même qui lui avait rendu ce service. Et voilà pourquoi Dieu l'avait, en apparence et momentanément, livré à lui. C'est ce qu'exprimait si énergiquement le récit de Matthieu : « Il fut emmené par l'Esprit . . . pour être tenté. » En sortant de cette école, Jésus comprenait distinctement que, quant à sa personne, pas un acte de son ministère ne devait tendre à l'affranchir de sa condition d'homme; que, quant à son œuvre, elle ne devait être assimilée en rien à celle des pouvoirs humains; que, dans l'usage des forces divines, la liberté filiale ne devait jamais aller jusqu'au caprice, même sous prétexte de confiance aveugle au secours de Dieu. Et ce programme a passé dans les faits. Jésus a vécu matériellement des dons de la charité (VIII, 3), non du produit des miracles; son mode d'existence n'a été qu'un abaissement continuel et, si l'on peut ainsi dire, une incarnation prolongée. Il a refusé sans hésiter, pour travailler à la fondation de son règne, le concours de la force humaine, par ex., quand les foules ont voulu le faire roi (Jean VI, ]5), et son ministère a revêtu le caractère d'une conquête exclusivement spirituelle . Il s'est enfin abstenu de tout miracle autre que ceux qui avaient pour but direct la révélation de la perfection morale, c'est-à-dire de la gloire de son Père (Luc XI, 29). Ces normes suprêmes de son activité messianique, il les avait apprises à l'école sévère par laquelle Dieu l'avait fait passer au désert.

3° Les récits de la tentation. — On a prétendu que, puisque Jean ne raconte pas la tentation, il la nie de fait. Mais nous avons déjà vu que le point de départ de sa narration est postérieur à ce moment. — Le récit de Marc (I, 12. 13) est excessivement sommaire. Il est en quelque sorte intermédiaire entre les deux autres, se rapprochant de celui de Matthieu par le préambule et par la fin (le secours des anges), et de celui de Luc par l'extension de la tentation aux quarante jours. Mais il diffère de l'un et de l'autre par l'omission des trois épreuves particulières et par l'adjonction du trait des bêtes sauvages. Ici se présente, pour ceux qui prétendent que l'un de nos évangiles a été la source de l'autre ou des deux autres, le dilemme suivant: Ou le récit primitif est celui de Marc que les deux autres ont amplifié (Meyer), ou Marc a résumé les deux autres (Bleek). Reste enfin une troisième alternative, par laquelle Holtzmann échappe à ce dilemme : Il existait un Marc primitif, dont le récit a passé in extenso dans Luc et Matthieu, et que notre Marc canonique a abrégé. Cette dernière supposition ne nous paraît pas admissible ; car si Matthieu et Luc puisaient à la même source écrite, d'où viendrait chez eux l'étrange interversion dans l'ordre des deux tentations? Scheiermacher admet — et la critique moderne d'applaudir (Holtzmann, p. 213) — que Luc a changé l'ordre de Matthieu afin de ne pas varier trop souvent la scène, en faisant voyager Jésus hors du désert (au temple) et en l'y ramenant ensuite (sur la montagne). En vérité, nous nous demandons comment on peut avancer sérieusement de pareilles puérilités. Enfin, si les trois évangélistes puisent à la même source, le Proto-Marc, d'où vient, dans notre Marc canonique, le trait des bêtes sauvages, que lévangéliste ne peut avoir imaginé arbitrairement et qui, s'il eût été mentionné dans la source commune, n'eût pu, comme le reconnaît Holtzmann (p. 70), être négligé par Luc et Matthieu? L'explication de ce dernier écartée, reste le dilemme proprement dit. Matthieu et Luc sont-ils les amplificateurs de Marc? Mais d'où vient qu'ils coïncident, non seulement dans la partie qui leur est commune avec Marc, mais tout autant, et plus encore, dans celle qui est étrangère à Marc (le détail des trois tentations)? D'où vient encore que Matthieu restreint la tentation au dernier moment, contrairement au récit de Marc et de Luc ; que Luc omet le secours apporté à Jésus par les anges, contrairement au récit de Marc et de Matthieu; et que Luc et Matthieu omettent le détail des bêtes

282 SECONDEE PARTIE.

féroces, contrairement au récit de Marc, leur source? Ils amplifient et pourtant abrègent! Marc, au contraire, est-il le compilateur de Matthieu et de Luc? Mais comment ne dit-il pas un mot du jeûne de quarante jours? On prétend qu'il veut éviter les longs discours. Mais ce jeûne prolongé appartient aux faits, non aux paroles. Et où va-t-il puiser le fait des bêtes sauvages? Il abrège et pourtant amplifie !

Toutes ces difficultés, que fait naître cette hypothèse et qui ne pourraient se résoudre qu'en admettant le plus inconcevable arbitraire dans la manière dont les évangélistes usaient de leurs sources, tombent d'elles-mêmes, si l'on reconnaît comme source commune des trois récits la tradition qui circulait oralement dans l'Eglise et qui reproduisait, plus ou moins complètement et fidèlement, le récit primitif, celui de Jésus, tel qu'il avait été transmis par les apôtres. Marc n'a voulu donner que le sommaire de ce fait, qui seul lui paraissait nécessaire pour ses lecteurs. La prédication de Pierre chez Corneille (Actes X, 37 et suiv.) nous offre un exemple de cette manière de concentrer les récits traditionnels. Marc avait peut-être entendu le détail relatif aux bêtes sauvages de la bouche de Pierre lui-même. La tendance spéciale de son récit est de nous montrer en Jésus l'homme saint relevé à sa dignité première, celle de souverain de la nature (les bêtes sauvages) et d'ami du ciel (les anges). Matthieu a rédigé la tradition apostolique, sous la forme qu'elle avait prise spécialement dans les églises judéo-chrétiennes. Nous en avons deux indices: 1. Le caractère rituel qui est donné dans ce récit à l'abstinence de Jésus (ayant jeûné); 2. L'ordre des deux dernières tentations, d'après lequel l'épreuve messianique proprement dite est présentée comme l'acte suprême et décisif de la lutte. Quant à Luc, le fond de son récit est la même tradition apostolique; mais des sources écrites ou des informations particulières l'avaient mis en état de présenter d'une manière plus précise certains détails, de rétablir, par exemple, l'ordre réel des trois tentations. Nous le trouvons ici, comme d'ordinaire, plus complet que Marc et plus exact, historiquement parlant, que Matthieu.

Et maintenant, la position ainsi éclaircie, avec Dieu pour allié assuré et Satan pour adversaire déclaré, Jésus s'avance sur le champ de bataille.

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