II. — Séjour à Capernaûm : v
Cinq sections : 1° un coup d'œil général (v. 31 et 32); 2° la guérison d'un démoniaque (v. 33-37) ; 3° celle de la belle-mère de Pierre (v. 38 et 39) ; 4° guérisons diverses (v. 40-42); 5° transition à l'évangélisation de la Galilée en général (v. 43 et 44).
1° Y. 31 et 32. — Le terme : il descendit, se rapporte à la situation de Capernaûm au bord de la mer en opposition à celle de Nazareth sur le plateau. — Il s'agit ici d'un établissement permanent; comp. Jean II, 12 et Matth. IV, 13 (saOcov xar<j»H)G6v sic K.), ainsi que le terme : sa ville (Matth. IX, 1). Le nom de Capernaûm ou Capharnaûm (voir note critique v. 23) ne se rencontre nulle part dans l'A. T. Il paraît par là que cet endroit n'était pas très-ancien. Le nom peut signifier : bourg de Nahum (par allusion au prophète de ce nom), ou (plus probablement) bourg de consolation. Le nom était proprement, d'après Josèphe, celui d'une source * ; dans le seul passage où il mentionne cette ville, il l'appelle jceçapvc&p] 2. Jusqu'à ces derniers temps on admettait assez généralement que l'emplacement de Capernaûm était celui des ruines de Tell-Hum, vers l'extrémité septentrionale du lac de Génézareth, à l'ouest de l'embouchure du Jourdain. Cependant, depuis Robinson, plusieurs, M. Renan, par ex., inclinaient à le chercher plus au sud, dans la riche plaine où est aujourd'hui le bourg de Khan- Minyeh, et dont Josèphe nous a laissé une si belle descrip-
1 Bell. jud. III, 10, 8 : « A la douceur de la température se joint l'avantage d'une source abondante que les habitants appellent (lapharnaiim. »
2 Jos., Vita. $72.
lion. Keim se prononce énergiquement en faveur de cette dernière opinion et l'appuie par des raisons d'un grand poids l. — L'agriculture, la pèche et le commerce, favorisé par la route de Damas à Ptolémaïs qui passait par Caperi muni ou près de cette ville, en avaient fait une cité florissante. Elle était alors la ville la plus importante delà contrée septentrionale du lac. C'était la capitale juive de la Galilée, comme Tibériadeenétaitla capitale païenne (même rapport qu'entre Jérusalem et Césarée).
Ces v. 31 et 32 forment le cinquième point d'arrêt ou tableau général dans le récit (voir à v. 14. 15). — La forme analytique r,v Si&okjxwv indique l'habitude. Dans le parallèle de Marc l'imparf. ifâacrxsv met l'acte d'enseigner en rapport direct et spécial avec le fait suivant. Par l'autorité (aÇouffia) qui caractérisait la parole de Jésus, Luc entend, non la puissance employée dans la guérison du démoniaque (il eût plutôt dit dans ce sens : àuvaaiç, la force), mais le caractère de souveraineté qui distinguait son enseignement. Jésus ne disséquait pas des textes, comme les rabbins; il posait des vérités qui se justifiaient par elles-mêmes. 11 parlait en législateur, non en légiste (Matth. VII, 28. 29). — Le trait suivant fournit la preuve de fait du droit qu'il avait d'enseigner de la sorte. — Il paraît que c'était par ce v. 31 que Marcion commençait son évangile, tout en le faisant précéder de la détermination chronologique III, 1 : «La 15e année du gouvernement de Tibère, Jésus descendit dans la ville de Galilée, Capernaûm 2. » Le régime sous-entendu de descendit était évidemment : du ciel. Quant à la visite à Nazareth, Marcion la plaçait après
1 Delitzsch, dans son petit écrit: Ein Tag in Capernaûm, n'hésite pas à voir dans le grand champ de ruines de Tell-Hum les restes de Capernaûm.
3 Tertullien, Contra Marc. IV, 7.
la scène qui va suivre ; cette transposition était certainement motivée par le v. 23.
2° Y. 33-37 K — Faut-il envisager les possédés dont parlent les évangiles comme de simples malades du genre de nos aliénés actuels, dont la superstition juive et païenne attribuait le dérangement à une influence surnaturelle? Ou bien Dieu a-t-il réellement permis, à cette époque extraordinaire de l'histoire, un déploiement exceptionnel de la puissance diabolique? Ou enfin certains états maladifs qui existent a cette heure, et que la médecine attribue à des causes purement naturelles, physiques ou psychiques, seraient-ils dus, aujourd'hui même, à l'action de causes supérieures? Ce sont là les trois hypothèses qui peuvent se présenter à la pensée. Plusieurs démoniaques guéris par Jésus offrent certainement des symptômes semblables à ceux que l'on observe à cette heure chez de simples malades; par exemple, l'enfant épileptique, Luc IX, 37 et suiv., et parall. Ces états étranges reposaient donc en tout cas sur une désorganisation réelle, physique ou physico-psychique. Les évangélistes le méconnaissent si peu qu'ils rangent constamment les démoniaques dans la catégorie des malades (v. 40 et 44), nullement dans celle des vicieux. Les possédés n'ont rien de commun avec les enfants du diable (Jean VIII). Néanmoins les textes font constamment de ces malades une classe à part. Sur quoi repose cette distinction? Sur ce fait capital que les simples malades jouissent de leur conscience personnelle et sont en possession de leur volonté, tandis que chez les possédés ces facultés sont comme confisquées par une puissance étrangère avec laquelle s'identifie le malade (v. 34; VIII, 30). Comment expliquer ce symptôme tout particulier? Josèphe, sous l'in-
1 V. 33. MBLVZ omettent Xrpov, — V. 35. nBDLVZ plusieurs Mnn. lisent ar.o au lieu de eÇ.
fïuence hellénique, pensait qu'il fallait l'attribuer aux âmeS des hommes vicieux qui venaient après leur mort chercher un domicile chez les vivants1. Aux yeux du peuple, l'hôte étranger était un démon, un ange déchu. Jésus doit avoir partagé cette dernière opinion. À la rigueur, on pourrait expliquer ses entretiens avec les démoniaques par une accommodation au préjugé populaire et au sentiment des malades; mais dans ses entretiens intimes avec ses disciples il eut dû, en tout cas, manifester sa vraie pensée et chercher à les éclairer. Il ne fait rien de semblable; au contraire, il donne aux apôtres et aux disciples le pouvoir d'expulser les démons (IX, 1) et de marcher sur toutes les forces de l'ennemi (X, 49). Marc IX, 29, il distingue une certaine catégorie de démons, que l'on ne peut chasser que par la prière (et par le jeûne?). Luc XI, 21 et parall., il explique la facilité avec laquelle il chasse les démons par la victoire personnelle qu'il a remportée au commencement sur Satan. Il admettait donc l'intervention de cet être dans ces états mystérieux. S'il en est ainsi, n'est-il pas naturel d'admettre que celui qui exerçait sur cette espèce de maladies, comme sur toutes les autres, un pouvoir si absolu, est aussi celui qui en a le mieux compris la nature, et que par conséquent sa manière de voir sur ce point fait loi pour la nôtre?
N'y a-t-il point des temps où Dieu permet l'invasion d'une puissance maligne supérieure dans l'humanité? Comme Dieu a envoyé Jésus au moment de l'histoire où le mal moral et social avait atteint son point culminant, n'a-t-il point permis aussi , qu'à cette même [époque eût lieu une manifestation extraordinaire de la puissance diabolique? C'est par là que Jésus a pu être signalé extérieu-
i Bell. jud. VII, 6. 3.
rement et visiblement comme le vainqueur de l'ennemi des hommes, comme celui qui venait pour détruire ici-bas les œuvres du diable dans le sens moral du mot (1 Jean III, 8). Tous les miracles de guérison ont un but analogue. Ce sont des signes qui révèlent en Jésus l'auteur des délivrances spirituelles correspondant à ces guérisons physiques. — On objecte le silence du IVe évangile ; mais Jean n'a nullement prétendu raconter tout ce qu'il savait. Il dit lui-même XX, 30. 31, qu'il y a encore beaucoup de miracles, et des miracles différents (izoXkk ko* àXXa), qu'il ne raconte pas. — Quant à l'état de choses actuel, il ne doit pas être comparé à l'époque de Jésus. Non seulement celle-ci a pu avoir des caractères exceptionnels ; mais l'influence bienfaisante que l'Evangile a exercée en rendant l'homme à lui-même et en ramenant sa conscience sous l'action du Dieu saint et vrai, peut avoir amené un changement complet dans le monde spirituel. Enfin, indépendamment de tout cela, ne reste-t-il vraiment rien de mystérieux pour la science, dans certains dérangements psychiques, en particulier dans ces états où la volonté est comme confisquée ou paralysée par une puissance inconnue? Et, déduction faite de toutes les formes de maladies mentales qu'une analyse perspicace peut expliquer par les relations du physique et du moral, un médecin impartial ne conviendra-t-il pas qu'il y a un reste, à l'égard duquel il faut dire : Non liquet?
La possession est une caricature de l'inspiration. Celleci, se rattachant à l'essence morale de l'homme, lui confirme à jamais la possession de son vrai moi ; celle-là, profondément contraire à la nature du sujet, le jette dans un état de passivité maladive et tend à la confiscation de la personnalité. L'une est le chef-d'œuvre de Dieu, l'autre celui du diable.
On se demande comment un homme en état d'aliénation 1er Vol. 20
mentale et qui devait être envisagé comme impur (v. 33) pouvait se trouver dans la syn;ig<>gne? Peut-être sa maladie n'avait-elle pas encore éclaté comme elle le fit en ce moment. — Luc dit littéralement : un homme qui avait un esprit (un souffle) de démon impur. Dans cette locution , qui ne se retrouve qu'Apoc. XVI, 14, le terme esprit ou Souffle désigne l'influence, celui de démon impur, l'être qui en est l'auteur. — La crise qui éclate (v. 34) provient de l'action opposée de ces deux puissances qui entrent en lutte, l'influence de l'esprit malin et celle de la personne et de la parole de Jésus. Dès l'instant où une puissance sainte agit dans le milieu où vit ce malheureux, la puissance impure qui le domine, se sent menacée dans son empire. On est amené à cette idée par le contraste entre l'épithète d'impur donnée à l'esprit diabolique (v. 33) et l'allocution : Tu es le saint de Dieu (v. 34). L'exclamation sa, ah! (v. 34), est proprement l'impératif d'sow : laisse! C'est un cri semblable à celui d'un malfaiteur qui, tout à coup appréhendé par un gendarme, s'écrierait: Lâche-moi! C'est aussi ce que signifie dans ce cas la formule, fréquemment employée chez les Juifs et diversement appliquée : Qu'y a-t-il entre nous et toi? dont le sens est ici : Qu'avons-nous à démêler ensemble? Quel mal t'avons -nous fait? Le pluriel nous ne s'applique pas au démon et au possédé, puisque celui-ci se confond encore avec le premier. Le démon parle au nom de tous les autres esprits de son espèce qui sont parvenus à se mettre en rapport avec un être humain. — La perdition qu'il redoute, c'est d'être renvoyé dans l'abîme où de tels esprits attendent le jugement (VIII, 31). Cet abîme est le vide d'une créature qui ne possède hors d'elle aucun point d'appui, ni en Dieu — comme les anges fidèles, — ni dans le monde des sens — comme les hommes pécheurs doués d'un corps. Pour remédier à ce dénuement intérieur,
ils tentent de s'unir à quelqu'être humain, afin d'entrer par son intermédiaire en contact avec les réalités sensibles. Dès qu'ils viennent à perdre cette position, ils retombent dans l'abîme de leur vide subjectivité. — Le terme saint de Dieu exprime le caractère auquel cet être a reconnu son ennemi mortel. On ne peut s'étonner qu'un pareil hommage répugne profondément au sentiment de Jésus. Il n'y reconnaît point l'accent de la libre personnalité qui seul peut lui plaire ; et il comprend quel parti on pourra tirer de faits pareils pour présenter son œuvre sous un jour suspect (XI, 15). Il met donc, immédiatement fin à cette scène par ces deux mots péremptoires (v. 35) : silence! et pars. Par le mot il aOroO, de lui, Jésus distingue fortement les deux êtres jusqu'ici confondus. Ce divorce est la condition de la guéri son. — Une horrible convulsion signale l'affranchissement du malade. Le bourreau ne lâche sa proie qu'en lui faisant subir une dernière torture. Les mots : sans lui avoir fait aucun mal, reproduisent avec vivacité l'impression des témoins : ils accouraient vers le malheureux, s' attendant à le trouver mort, et ils constatent avec surprise, en le relevant, son état de parfaite conservation.
On peut se figurer l'émotion de l'assemblée en présence d'une pareille scène, dans laquelle venaient de se heurter, d'une manière sensible, les deux puissances qui se disputent l'empire de l'humanité. Les v. 36 et 37 décrivent cette émotion. Plusieurs ont appliqué l'expression : cette parole, à l'ordre de Jésus, auquel le démon venait d'obéir. Mais la comparaison avec le v. 32 nous oblige à laisser au mot parole son sens naturel : la prédication de Jésus en général. V autorité avec laquelle il enseignait (v. 32), trouvait sa garantie dans l'autorité accompagnée de puissance (&uvap;), avec laquelle il forçait à l'obéissance les démons eux-
i nrmes. Le pouvoir que Jésus exerce par sa simple parole est opposé aux formules et aux simagrées des exorcistes; ses guérisons différaient des leurs , exactement comme son enseignement de celui des scribes. Dans les deux cas, il parlait en maître.
Le récit do ce miracle est omis par Matthieu. Il se trouve dans Marc, avec de légères différences (I, 23 et suiv.). Il est placé par lui, comme par Luc, au commencement de ce séjour de Jésus àCapernaiim. Au lieu de ptyav, Vayant jeté, Marc dit : cncapciÇav, l'ayant tiraillé, contracté violemment . — Au lieu de: Quelle est cette parole? Marc fait dire aux foules : Quelle est cette doctrine nouvelle? expression qui s'accorde avec le sens que nous avons donné à Xoyo; dans Luc. Le sens de l'épithète nouvelle, dans la bouche du peuple, pourrait se rendre par cette exclamation vulgaire : Voici du nouveau ! D'après Bleek, Marc aurait emprunté son récit à Luc. Mais combien ces changements ne paraîtraient-ils pas mesquins et insignifiants? D'après Holtzmann, la source première serait le Marc primitif (A), dont notre Marc reproduirait exactement le récit, tandis que Luc le modifierait dans le but d'exalter le miracle, par ex. en changeant l'ayant tiraillé en l'ayant jeté, et en ajoutant de son chef les détails a haute voix et sans lui avoir fait aucun mal. Holtzmann se félicite, après cela, d'avoir amené jusqu'à V évidence la dépendance où est Luc par rapport au Proto-Marc. Mais le terme très-simple de parole, qui remplace dans Luc (v. 36) l'expression emphatique de Marc : cette doctrine nouvelle, contredit cette explication. Et si ce miracle était dans le Marc primitif, où doit, d'après Holtzmann , avoir puisé également Matthieu , comment celui-ci peut-il omettre un fait si saillant? Cet évangéliste a trouvé plus frappant, répond Holtzmann, un autre exemple de guérison semblable, celle du démoniaque de Gadara; et, pour compenser l'omission de la guérison de Capernaùm, il a mis deux démoniaques, au lieu d'un, à Gadara ... ! Peut-on imputer un procédé aussi puéril à un historien sérieux?
3° V. 38 et 39 K — Pierre, d'après notre récit, semble avoir habité Capernaùm. D'après Jean I, 4-5, il était origi-
1 V. 38. Les Mss. se partagent entre <xr.o et fex.
naire de Bethsaïda. Les deux endroits étaient, en tout cas, voisins et pouvaient avoir une synagogue commune, ou bien, tout en étant originaire de l'un, Pierre pouvait être domicilié dans l'autre. — Le terme ravSepa (non piTpuïa) prouve que Pierre était marié ; ce qui s'accorde avec 1 Cor. IX, 5. Il est possible que Jésus ait dès ce moment continué à habiter la demeure de Pierre, Matth. XVII, 24 et suiv. — Son cortège se composait, d'après Marc I, 29, non seulement de Simon et d'André, mais encore de Jacques et de Jean. Cette réunion toute formée suppose, entre Jésus et ces jeunes pêcheurs, une relation antérieure qu'explique Jean 1. Luc ne nomme pas les compagnons de Jésus. On voit seulement par les mots : s' étant levé, elle les servit (v. 39), qu'il n'était pas seul. — L'expression rupsToç vâyaç ne paraît point être employée ici dans le sens technique qu'elle a dans les anciens livres de médecine, où elle désigne une espèce particulière de fièvre. — Dans Luc, Jésus se penche sur la malade. C'est un moyen d'entrer en communication spirituelle avec elle; comp. la parole de Pierre à l'impotent (Act. III, 4) : Regarde-moi. Dans Matthieu, il touche la malade de sa main. Cet acte a le même but. Dans Marc, il la prend par la main pour la faire lever. Que dire de pareilles modifications, si tous trois puisaient à la même source, ou que l'un tirât son récit de l'autre! — Luc dit littéralement : il tança la fièvre; comme s'il reconnaissait dans la maladie un principe hostile à l'homme. Cela est conforme à Jean VIII, M, où le diable est appelé le meurtrier de l'homme. — C'était sans doute l'heure du repas du soir (v. 40). Le premier usage que fit la malade de ses forces recouvrées, fut de servir un repas à ses hôtes. Holtzmann trouve dans le plur. aÙTotç, « elle les servit, » la preuve que le récit de Luc dépend de celui de Marc ; car jusqu'ici Luc n'avait parlé que de Jésus seul : il
descendit (v. 31), il entra (v. 38). Mais cette preuve est faible. Dans le tableau de la scène publique, Luc ne devait présenter que le personnage principal, unique : Jésus; tandis que dans la description de la scène domestique, du repas, en particulier, il était naturel qu'il parlât aussi des autres personnes, puisqu'elles avaient toutes le même besoin d'être servies.
Chez Luc et Marc, la position de ce récit est à peu près la même, avec cette différence que. chez le second, il suit la vocation des quatre disciples, et que chez Luc il la précède. Dans Matthieu, au contraire, il est placé beaucoup plus tard, après le sermon sur la montagne. Quant aux détails, Matthieu est presque identique à Marc. Ainsi les deux évangélistes qui concordent quant au temps (Luc et Marc), différent le plus quant aux détails, et les deux qui se rapprochent le plus par les détails (Matthieu et Marc), différent considérablement quant au temps. Comment expliquer cette singulière relation, s'ils puisaient à des sources écrites communes, ou s'ils se copiaient l'un l'autre ! Luc retranche ici André, que mentionne Marc. Pourquoi cela, s'il copie le Marc primitif? Avait-il de la haine contre André! Holtzmann répond : Parce qu'il n'est plus parlé d'André dans ce qui suit. Comme si, chez Marc lui même, il était davantage parlé de lui dans les traits suivants !
¥ V; 40 et 44 *. — C'est ici l'un des moments où s'épanouit le plus richement la puissance miraculeuse de Jésus. Nous rencontrerons encore quelques-uns de ces points culminants dans le cours de son ministère. Un rhythme semblable se retrouve dans la carrière des apôtres. Pierre à Jérusalem (Act. V, 15. 46), Paul à Ephèse (XIX, 41. 42), exercent la puissance miraculeuse à un degré auquel ils ne paraissent l'avoir déployée à aucune autre époque de leur
1 V. 40. BDQX ïtikMi au Heu é'fccift&^l B Dit. Syr. : s0epa7ceuev au lieu d'sOspaTrsuasv. — V. 41. Les Mss. se partagent entre /.pxuycc- Çovtoc et xpaÇovxa. — T. R. lit avec 14 Mjj. presque tous les Mnn. Syr.: o xpwtoç avant o utoç toj Oeou, contre Nl3CDFLRXZItPleri<iuet qui le retranchent.
vie ; c'était en même temps le point culminant dans leur ministère de prédication.
Le souvenir de cette soirée remarquable s'était profondément gravé dans la tradition ; car le récit de ce moment s'est conservé, à peu près identique, dans nos trois syn. Les malades arrivaient en foule. L'expression : comme le soleil se couchait, fait ressortir ce moment comme attendu. Et il l'était, non « parce que c'était l'heure de la fraîcheur, » comme plusieurs l'ont cru, mais parce que ce moment était celui de la fin du sabbat, et que porter un malade était envisagé comme un travail (Jean V, 40). La ville entière, comme dit Marc dans son style simple, naïf et un peu emphatique, était rassemblée à la porte. — D'après notre récit, Jésus employa ici le moyen de l'imposition des mains. Luc ne peut avoir inventé lui-même ce trait; et les autres ne l'eussent pas retranché s'il eût appartenu à la prétendue source commune. Luc avait donc une source particulière où se trouvait ce détail et où il ne se trouvait pas seul. Ce rite est le symbole d'une transmission quelconque, celle d'un don ou d'une charge (Moïse et Josué, Deut. XXXIV, 9), ou celle d'une bénédiction (les bénédictions patriarcales), ou celle d'une obligation (la transmission aux Lévites de la tâche naturelle des aînés de chaque famille), ou celle d'un fardeau, d'une coulpe (l'Israélite coupable imposant les mains à la victime), ou celle de la force vitale intacte dont on jouit soi-même (les guérisons). Ce n'est pas, sans doute, que Jésus n'eût pu guérir par la simple parole, et même par un pur acte de volonté. Mais d'abord, il y a quelque chose de profondément humain dans cet acte de poser sa main sur la tête de celui h qui l'on veut faire du bien. C'est un geste de tendresse, le signe de la communication salutaire que le cœur désire. Puis ce symbole pouvait être moralement nécessaire. Chaque fois que Jésus se sert d'un
moyen matériel pour opérer une guérison, depuis le son de sa voix jusqu'à la houe faite avec sa salive, son but est d'établir, sous la forme qui convient le mieux au cas donné, un lien personnel entre le malade et lui ; car il veut non seulement guérir, mais ramener à Dieu, et cela en liant la conscience du malade à sa personne, organe de la grâce divine au sein de l'humanité. C'est ce hut moral qui explique la diversité des moyens employés. Si c'étaient des moyens curatifs, dans le genre des passes magnétiques, par exemple, ils ne pourraient varier autant. Mais, comme ils s'adressent à l'âme du malade, Jésus les choisit de manière à agir sur elle en tenant compte de son caractère ou de sa position. Avec un sourd-muet, il mettra ses doigts dans ses oreilles; il oindra de sa salive les yeux d'un aveugle, etc. La guérison leur apparaît ainsi comme une émanation de sa personne et les attache à lui par un lien indissoluble. Leur vie restaurée devient une dépendance de la sienne. La répétition de l'acte de l'imposition des mains pour chaque malade a le même but. De la dépendance physique où le malade est ainsi visiblement placé, doit résulter, chez lui, le sentiment de la dépendance morale. — Il faut adopter les leçons alex. eirtïteetç, imposant, et sôepaxsus, il guérissait. L'aor. (dans le T. R.) indique l'acte consommé , l'imparf. sa continuation indéfinie : c Imposant les mains à chacun, il guérissait, et guérissait toujours, autant qu'il en venait. »
Les démoniaques sont mentionnés au v. 44 parmi les malades, mais comme formant une catégorie à part. Gela est conforme à ce que nous avons dit de ces sortes d'état. Il fallait une désorganisation physico-psychique pour ouvrir l'accès à l'influence maligne. Les mots 6 xpurcoç sont, avec raison, omis par les alex.; ils ont été tirés de la seconde partie du v. — De ce que les foules traduisaient cette ex-
clamation des démons : Tu es le Fils de Dieu, en celle-ci : c'est le Christ, on n'a pas le droit de conclure que ces deux titres sont identiques. Par le premier, les démons reconnaissaient le caractère divin de cet homme qui leur faisait sentir si énergiquement sa souveraineté. Le second était la traduction de cet hommage, par les foules israélites, en langue vulgaire. Le hut des démons était-il de compromettre Jésus en excitant en Israël une effervescence dangereuse pour lui, ou en faisant croire à un lien de solidarité entre sa cause et la leur? Il est plus naturel de voir dans cette exclamation un hommage involontaire, anticipation de l'adoration forcée que toutes les créatures, même celles qui sont sous la terre, comme dit saint Paul (Phil. II, 10), rendront un jour à Jésus. Ils sont devant le représentant de celui devant qui ils tremblent (Jacq. II, 19). Jésus, qui avait repoussé au désert toute complicité avec leur chef, ne pouvait songer à tirer parti de cet hommage impur.
5° V. 42-44 *. — Plus un serviteur de Dieu déploie d'activité au dehors, plus il a besoin de renouveler sa force intérieure par le recueillement. Jésus aussi était soumis à cette loi. Chaque matin il devait obtenir de nouveau ce qui lui était nécessaire pour le jour qui s'avançait; car il vivait par le Père (Jean VI, 57). Il était sorti, avant le jour, de la maison de Pierre où il habitait sans doute. Au lieu de : dès que le jour fut venu, Marc dit : comme il faisait encore très-obscur (swuyov Tiav). Au lieu de : les foules le cherchaient, Marc dit : Simon et les autres le poursuivirent. . . , et lui dirent : Tous te cherchent. Au lieu de : // me faut évangéliser, Marc fait dire à Jésus : Allons, afin
1 V. 43. NBCDLX quelques Mnn.: ajrE<rcaX7)v au lieu d'a^sataX^ai. — NBL quelques Mnn. : *F- touto au lieu de eig xoyro. — V. 44. NBDQ: si; Ta; auvayeoya; au lieu de sv xatç auvaytoyat;. — NBCLQR plusieurs Mnn. : xr,ç Iouooaa; au lieu de T7]ç r"aX'.Àaia;.
que je prêche i . . , etc. Ces nuances s'expliquent aisément, si c'est la tradition orale qui a fourni la matière de ces récits; elles deviennent puériles, s'ils sont puisés à la même source écrite. Holtzmann estime que Luc généralise et obscurcit le récit du Marc primitif. Le troisième évangéliste aurait fait là un utile travail! Bleek ne réussit pas mieux à expliquer Marc par Luc, que Holtzmann Luc par Marc. Si Marc a entendu les narrations de Pierre, on comprend qu'il ait ajouté au récit traditionnel les quelques traits saillants qui lui sont propres et en particulier ce qui se rapporte au rôle que joue en ce jour Simon. En lisant Marc I, 36. 37, on croit entendre Pierre raconter lui-même et dire : « Et nous le trouvâmes, et nous lui dîmes : Tous te cherchent. » Ces traits particuliers, omis dans la tradition générale, manquent dans Luc. — On pourrait expliquer la parole de Jésus, v. 43, par une opposition tacite entre l'idée d'évangéliser et celle de guérir : « En me fixant à Capernaùm, je n'aurais bientôt plus autre chose à faire qu'à guérir, tandis que je suis aussi envoyé pour prêcher. » Mais dans ce cas le verbe sùayye'XtGacGat devrait commencer la phrase. L'accent est, au contraire, sur les mots : aux autres villes. . . Jésus oppose à l'idée d'un ministère stationnaire, à Capernaùm, celle d'une prédication ambulante. Le terme eùayys"X£ec3-ca, annoncer une nouvelle, est trèspropre à exprimer cette idée. Le message cesse d'être nouveau, dès que le prédicateur reste au même endroit. Mais il y a en outre, dans l'expression de Jésus, le contraste entre Capernaùm, la grande ville,, à laquelle Jésus ne veut nullement borner ses soins, et les petites villes du voisinage, désignées chez Marc par le terme caractéristique de xw^oxo'Xet;, et qui sont également confiées à son amour. — Il est difficile de se décider entre les deux leçons a-jcwra- >/]v, j'ai été envoyé pour. . . , et àxé<7Taty..ai, ma mission est
de.... La seconde convient peut-être mieux au contexte. Une variante de portée toute semblable se trouve dans la parole parallèle, Marc I, 38 (èÇyftôov ou êÇefop(uôa). Le terme de Marc parait faire allusion à l'incarnation ; celui de Luc ne se rapporte qu'à la mission de Jésus. — Les leçons et; zœç auvaywya; et sv tccîç cuvaytoyaîç, v. 44, se retrouvent Marc I, 39. La première paraît moins régulière, ce qui la rend plus probable : Jésus apportait la prédication dans ces synagogues. — La leçon absurde ttîç 'iouîaïaç, qui se trouve chez les six principaux alex., devrait donner à penser aux partisans aveugles de ce texte.
Des miracles de Jésus.
Nous ajouterons ici quelques considérations sur les miracles de Jésus en général. Quatre moyens sont employés pour écarter le miracle de l'histoire évangélique : 1° L'explication dite naturelle, qui maintient la crédibilité du récit, mais qui explique les textes de telle sorte que leur contenu ne présente plus rien d'extraordinaire. Cet essai a échoué : c'est un expédient aujourd'hui décrié, auquel la critique rationaliste n'a plus recours que dans les cas où les autres moyens se montrent décidément impuissants. — 2° L'explication mythique, d'après laquelle les récits de miracles seraient dus à des réminiscences de récits miraculeux de l'A. T., — le Messie ne pouvant faire moins que les prophètes — ou seraient soit le produit des libres créations de la conscience chrétienne, soit le résultat accidentel de certaines paroles ou paraboles de Jésus mal comprises (la résurrection de Lazare, par ex., produit de la parole Luc XVI, 31; la malédiction du figuier stérile, traduction en un fait de la parabole Luc XIII, 6-9). Mais le caractère simple, franchement historique, exempt de toute allure poétique et de toute emphase, de nos récits évangéliques, les défend contre ce soupçon. D'ailleurs plusieurs récits de miracles sont accompagnés de paroles de Jésus, qui dans ce cas n'auraient plus de sens, et dont l'authenticité ne peut cependant être mise en doute. Par ex. le discours Matth. XII, 26 etsuiv.. où Jésus réfute l'accusation que lui intentent ses adversaires de chasser les démons par le prince des démons, n'a de sens que dans la supposition, bien et dûment concédée par ses adversaires, de la
réalité des guérisons de possédés. L'apostrophe qu'il adresse aux villes de Galilée, Luc X, 12-15, suppose la réalité notoire et incontestée de nombreux faits miraculeux dans son ministère, car nous ne connaissons pas d'exégèse qui consentît à donner au terme ouvâusi;, dans ce passage, le sens purement moral que propose M. Colani *. — 3" L'hypothèse des miracles dits relatifs, d'après laquelle ces faits seraient dûs à des lois naturelles encore inconnues. C'était l'explication de Schleiermacher; c'était encore en partie celle de M. Renan : « Le miracle n'est que l'inexpliqué. » Elle se heurte à deux difficultés insurmontables : 1. Si l'on peut à la rigueur expliquer de la sorte certaines guérisons, on peut être parfaitement sûr qu'il ne se découvrira jamais une loi naturelle capable de produire une multiplication des pains et des poissons rôtis, une résurrection de mort et surtout un fait tel que la résurrection de Jésus lui-même. 2. 11 faut, dans celte explication, attribuer à Jésus des miracles de science tout aussi inexplicables que les miracles de puissance qu'il s'agit d'expliquer. — 4° L'explication dite psychologique. Après avoir supprimé, par l'un des trois moyens indiqués, les miracles opérés sur la nature extérieure (multiplication des pains, apaisement de la tempête), Keim admet un reste de faits extraordinaires incontestable dans la vie de Jésus. Ce sont les guérisons opérées sur les malades et les possédés. M. Renan avait déjà parlé de l'action exercée sur les êtres souffrants et nerveux par le contact d'une personne exquise. Keim ne fait au fond qu'amplifier cette expression. Les seuls miracles réels, dans l'histoire de Jésus, les guérisons, sont dues, selon lui, à une influence morale féthico-psychologique, t. II, p. 162). — Nous répondons : 1. Que les miracles opérés sur la nature, que l'on écarte comme mythiques, sont attestés exactement de la même manière que les guérisons, que l'on admet. 2. Que Jésus a opéré ces guérisons avec une certitude absolue de succès (« Or afin que vous sachiez, je te dis ... » « Je le veux ; sois nettoyé. » « Qu'il te soit fait comme tu le demandes. »), et que l'effet produit était immédiat. Ces deux traits sont incompatibles avec l'explication psychologique. 3. Que si, dans le sentiment de Jésus , ces guérisons ne provenaient pas d'un ordre de choses supérieur à la nature , il serait inconcevable qu'il les eût
1 Voir, sur ce sujet, le beau chapitre de Holtzmann, Lie synopt. Evangelien, % 30: Die synoptischen Wunderberichte , et ma conférence sur les Miracles de Jésus , deuxième édition, p. 11 et suiv.
données comme un témoignage de Dieu en sa faveur, et comme les signes de sa dignité messianique. Le charlatanisme, a aucun dégré, n'est compatible avec le caractère moral de Jésus. — Sur les possédés, voir p. 303-305.
Les légendes juives elles-mêmes rendent témoignage à la réalité des miracles de Jésus. « Le fils de Stada (sobriquet de Jésus dans le Talmud) a rapporté d'Egypte des philtres dans une ouverture qu'il avait pratiquée dans sa propre chair. » Voila ce dont l'accuse le Talmud. Assurément, si les Juifs eussent pu nier les miracles, il eût été plus simple de le faire que de les expliquer de cette manière. Enfin, en comparant les miracles évangéliques avec ceux que lui attribuent les apocryphes, on sent toute la différence entre la tradition et la légende.
v. l-VI, n.
De la vocation des premiers disciples à l'élection des Douze.
Jusqu'ici Jésus a prêché, accompagné de quelques amis, mais sans former autour de lui un cercle de disciples permanent. A mesure que son œuvre grandit, il sent le besoin de lui donner une forme plus fixe. Le moment arrive où il trouve bon de s'attacher, comme disciples réguliers, ceux que le Père lui a donnés. Cette phase nouvelle est aussi celle où son œuvre commence à se heurter à l'état de choses établi.
Ce cycle comprend six récits : I. La vocation des quatre premiers disciples (V, 1-44). 11 et III. Deux guérisons, celle du lépreux et celle du paralytique (V, 42-44 et 45-26). IV. La vocation de Lévi, avec les circonstances qui s'y rattachent (V, 27-39). V. et VI. Deux conflits relatifs au sabbat (VI, 4-44).