I. — Vocation des disciples: V
Les compagnons de Jésus, dans la scène précédente, n'avaient pas encore été nommés par Luc (Us lui demandèrent, IV, 38; elle les servit, IV, 39). C'étaient, d'après Marc (I, 29), Pierre, André, Jacques et Jean. Ce sont précisément ces quatre jeunes gens que nous trouvons dans ce récit. Ils avaient jusqu'à ce moment vécu au sein de leurs familles et continué leurs anciennes occupations. Mais cet état de choses ne répondait plus au rôle que Jésus leur destinait. Ils devaient recueillir tous ses enseignements, être les témoins constants de ses œuvres, et recevoir de sa part une éducation morale journalière. Pour cela il était indispensable qu'ils l'accompagnassent continuellement. En les appelant à quitter leur profession terrestre et en leur en assignant une toute spirituelle qui excluait la première, Jésus fondait, à proprement parler, le ministère chrétien. Car c'est précisément là la ligne de démarcation entre le simple chrétien et le ministre, que le premier réalise la vie de la foi sous la forme d'une vocation terrestre quelconque, tandis que le second, dispensé par son maître de toute profession particulière, peut se consacrer tout entier à l'œuvre spirituelle dont il le charge. Telle est la position nouvelle à laquelle Jésus élève ces jeunes pêcheurs. C'est plus que la simple foi; c'est moins que l'apostolat; c'est le ministère, la base générale sur laquelle s'élèvera l'apostolat.
La vocation racontée ici par Luc est certainement la même que celle qui est racontée, d'une manière plus abrégée, chez Matthieu (IV, 18-22) et Marc (I, 16-20). Car comment admettre, avec Piiggenbach, que Jésus ait pu adresser deux fois aux mêmes individus ce mot : « Je vous ferai pêcheurs d'hommes, » et que deux fois ils aient pu tout quitter pour le suivre? Que si chez Matthieu et Marc la pêche
miraculeuse est omise, c'est que, comme nous en voyons fréquemment la preuve dans le premier, tout l'intérêt, dans les récits traditionnels, se concentrait sur la parole de Jésus, qui était l'àme de chaque trait. Marc a complété ces récits, là où il a pu s'aider des narrations de Pierre. Mais ici, ce n'était pas le cas, parce que, comme bien des faits tendent à le prouver, Pierre évitait de se mettre en scène dans ses propres narrations.
V. 1-3 *. La situation générale. — Cette description encadre parfaitement la scène suivante. Les mots : xal owtoç..., lui aussi était là debout, indiquent la position incommode que lui faisait la foule rassemblée en ce lieu. — Les détails du v. 2 sont destinés à faire comprendre la demande que Jésus adresse aux pécheurs. La pêche de nuit était terminée (v. 5). Et ils n'avaient pas l'intention d'en recommencer une autre de jour; le temps n'était pas favorable. Aussi avaient-ils nettoyé leurs filets (sbwttXwww : s'étaient mis à laver ; c'est la vraie leçon; l'imparf. dans B D est une correction) ; et les bateaux étaient là tirés sur la grève (&rçw?*). Si les pêcheurs eussent appareillé pour pêcher, Jésus ne leur aurait pas demandé un service qui les eût détourné de leur travail. Il est vrai que Matthieu et Marc les représentent précisément occupés à jeter le filet. Mais ces deux évangélistes omettent toute la pêche miraculeuse, et nous transportent au moment final où Jésus leur dit : « Je vous ferai 'pêcheurs d'hommes. » Du bateau, que ses amis venaient de quitter, Jésus se fait une chaire d'où il jette le filet de la Parole sur la foule qui couvre le rivage. Puis, désireux de s'attacher désormais ces jeunes croyants en vue de son œuvre future, il se décide à leur donner un emblème ineffaçable des magnifiques succès du ministère pour
1 V. 1. N'ABLX: xoci ay.ous-.v au lieu de tou ctXÔOUV. — V. 2. BD: stzàjvov au lieu de srXuvav ou scfc&Xèvatv, que lisent tous les autres.
l'amour duquel il les invite à tout quitter. Et cet emblème, afin qu'il se grave plus profondément dans leur cœur, il l'emprunte à leur vocation journalière.
V. 4-1 0al. La préparation. — Dans l'impératif avance (v. 4), Jésus parle uniquement à Pierre, comme directeur de l'embarcation ; l'ordre : jetez, s'adresse à tous. Pierre, le chef de la pèche actuelle, sera aussi un jour le chef de la mission. — N'ayant rien pris pendant la nuit, le moment le plus favorable pour la pêche, ils avaient renoncé à pêcher au milieu du jour. La réponse de Pierre, pleine de docilité, indique une foi déjà formée. « De mon chef, je ne jetterais pas. . . , mais sur ton ordre. . . » Il appelle Jésus £7Tt<7TaT7]ç, proprement préposé. Ce mot se rencontre souvent dans Luc ; il est plus général que pappi ou SiSa<j>to&oç ; il se rapporte à une surveillance quelconque. — Le prodige de la pêche peut n'être qu'un miracle de science : Jésus a pu connaître surnaturellement qu'un banc considérable de poissons se trouvait en cet endroit. On a de nombreux exemples d'une pareille abondance de poissons, apparaissant d'une manière inattendue 2. Cependant Jésus peut avoir
1 V. 6. NBL: 8ispr,5asTo , C: StappïjTû, au lieu de Stepp^-pru-ro (ou oiepTrjyvuTo) , que lit avec les autres T. R. — V. 8. n omet xupie. — V. 9. BDX: wvau lieu de tj.
2 Tristram, the natural history of the Bibel, p. 285: « L'épaisseur des bancs de poissons dans le lac de Génézareth est presqu'incroyable, pour celui qui n'en a pas été témoin. Ils couvrent souvent un arpent et plus de la surface, et quand les poissons s'avancent lentement en masse, bondissant au-dessus de l'eau, ils sont tellement serrés les uns contre les autres qu'il semble qu'une pluie violente batte le miroir de l'eau. » — Un phénomène analogue a é&é observé il y a quelques années, et au printemps même de celle-ci. dans plusieurs de nos lacs suisses. « A la fin de février, dans les lacs de Constance et de Wallenstadt, les poissons se pressaient en si grandes masses vers certains endroits du rivage, que l'eau en était obscurcie. D'un seul coup de filet on prit 35 quintaux de poissons d'espèces très-diverses. » (Bund, 6 mars 1872 )
aussi opéré par sa volonté ce que les circonstances physiques produisent fréquemment. — L'imparf. se rompait, v. 6, indique un commencement, ou du moins un danger de rupture. L'arrivée des compagnons prévint cet accident. Le terme de pi-rcr/oi indique simplement la participation au même métier. — Dans Matthieu et Marc, Jean et Jacques raccommodaient leurs filets. Luc ne renferme rien de contraire. — Meyer trouve incompréhensible l'étonnement de Pierre (v. 8) après tous les miracles qu'il avait déjà vus. Mais chaque fois que la puissance divine vient à sortir pour nous de l'abstraction et à tomber sous nos yeux dans le domaine des laits, ne nous parait-elle pas nouvelle? Et c'est le sentiment du péché qui efface alors toute autre impression. C'est ce qui arrive à Pierre. "EçslGs àîu'spD : «.Sors [de la barque et éloigne-toi] de moi. » Pierre emploie ici l'expression plus religieuse de Seigneur, qui répond à son émotion actuelle. — Le mot àv7]'p, m homme, individualise fortement l'idée de pécheur. — Si on lit fh plutôt que wv (alex.), il faut prendre le mot aypa, prise, dans le sens passif qu'a aussi le terme français. — Le terme xoivwvoi, associés (v. 10), dit plus que celui de (Aero^ot, compagnons (v. 7); il s'agit d'une association pour une entreprise commune.
V. 40M4 *. L'appel. — Dans Matthieu et Marc, la vocation est adressée aux quatre disciples présents; dans Luc, elle ne l'est en termes exprès qu'à Pierre. 11 ressort sans doute de ce qui suit, que celle des autres disciples y était implicitement renfermée (comp. le: Avance, v. 4), ou que Jésus l'étendit à eux, ne fut-ce que par un geste. Mais comment, en face de ce passage qui met si fort en relief la personne de Pierre, ce que ne font nullement les deux au-
1 V. 11. KBDL: -avTa au lieu d'a-avTa.
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1res syii., La critique peufaelFe attribuer à noire évangile l'intention de rabaisser cel apôtre1?
La forme analytique £<rç ^wypôv, tu seras péchant, fait ressortir la permanence de cette mission, et les mots : dès maintenant, son caractère tout nouveau. — Ainsi que le pêcheur, par la supériorité de son intelligence, fait tomber le poisson dans ses pièges, ainsi le croyant, ramené à Dieu et à lui-même, peut s'emparer de l'homme naturel et l'élever avec lui à Dieu.
Toute cette scène suppose certaines relations antérieures entre Jésus et ces jeunes gens (v. 5); ce qui est conforme au récit de Luc. Car dans celui-ci ce fait est placé après la guérison de la belle-mère de Pierre, à laquelle assistaient les nouveaux appelés. De ce point, il faut même remonter plus haut encore; car comment Jésus seraitil entré chez Pierre le jour du sabbat (IV, 38), si déjà ils ne se fussent assez intimement connus? Tout s'explique aisément par le récit de Jean: Jésus avait fait connaissance avec Pierre et ses amis auprès de Jean-Baptiste (Jean I). Quant à Matthieu et Marc, leur récit a le caractère fragmentaire propre à la narration traditionnelle. Les faits y sont simplement juxtaposés. Du reste, chaque écrivain demeure fidèle à sa tendance : Matthieu court à la parole de Christ, qui est pour lui l'essentiel. Marc développe un peu plus le tableau. Luc enrichit le récit traditionnel d'un détail important, celui de la pêche miraculeuse, emprunté à des renseignements particuliers. Son récit est si simple et si pittoresque en même temps, qu'on ne saurait en suspecter l'exactitude. Jean ne mentionne pas ce fait suffisamment connu par la tradition; mais, conformément à sa méthode, il met sous nos yeux les premiers commencements de la relation qui a abouti à ce résultat. — ■ Holtzmann pense que le récit de Luc est composé, d'un côté, de celui de Marc et Matthieu, et de l'autre, de celui de la pêche miraculeuse racontée
1 « Luc rabaisse Pierre, » dit M. Burnouf, d'après M. de Bunsen iils, Bévue des Deux-Mondes, 1er décembre 1865. — Ne serait-il pas temps d'en finir avec cette critique aigre et mensongère, dont X Anonyme saxon a donné l'exemple le plus fameux, et qui appartient à une phase de la science maintenant dépassée?
DEUXÈME CYCLE. — CIIÂP. Y, 10-12. 323
Jean XXI. Il serait bon de nous expliquer comment, dans ce cas, la triple réponse de Pierre : Tu sais que je faime, a été traduite par Luc en cette exclamation : Retire-toi de moi! N'est-il pas plus simple d'admettre que, lorsque Jésus voulut réhabiliter Pierre dans son apostolat, après le reniement, il commença par le replacer dans une situation analogue à celle dans laquelle il l'avait appelé la première fois, en face d'une nouvelle pêche miraculeuse, et que ce fut en réveillant chez lui les fraîches impressions des premiers jours, qu'il lui rendit son ministère? D'ailleurs, Jean XXI. les mots : de Vautre côté de la barque. semblent faire allusion à la mission chez les jyaïen*.
Voici donc le cours des faits : Jésus, après s'être attaché en Judée ces quelques disciples de Jean-Baptiste, les ramena avec lui en Galilée; et, comme il voulait rentrer lui-même pour quelque temps au sein de sa famille (Jean II, 1-12; Matth. IV, 13), il les renvoya aussi au sein de la leur, où ils reprirent aussitôt leurs anciennes occupations. Ainsi s*écoulèrent ces premiers temps, passés a Capernaiim et dans les environs, dont parle Jean (où -oÀXà; î)(*epaç) et que Luc décrit depuis IV, 14. Mais quand le moment fut venu de se rendre à Jérusalem à la fête de Pâques (Jean II, 13 et suiv.), où Jésus voulait accomplir l'acte solennel qui devait ouvrir son ministère messianique (Jean II, 13 et suiv.). il estima que c'était aussi l'heure de se les attacher tout-à-fait. Se séparant lui-même définitivement de son cercle de famille et de sa vocation première, il leur demanda le même sacrifice. Ils y étaient suffisamment préparés par toutes les expériences précédentes: aussi l'accomplireut-ils sans hésiter, et les trouvons-nous dès ce moment constamment avec lui, soit dan> le récit de Jean (II, 17; IV, 2-8), soit chez les synoptiques.