‹ Commentaire sur l'Évangile de Saint LucChapitre 29 sur 58 · II. — Le lépreux : V · texte numérisé non relu

II. — Le lépreux : V

V. 12-14 l. Chez Marc (ï, 40), comme chez Luc, la guérison du lépreux a lieu dans une course d'évangélisation. Matthieu rattache ce miracle au sermon sur la montagne ; c'est en descendant de la colline que Jésus rencontre et guérit le lépreux (VIII; 1 et suiv.). Cette dernière indica-

1 V. 13. Les Mss. se partagent entre euttav et Xefuv (alex.)

tion est si précise, qu'il est naturel d'accorder ici à Matthieu la préférence, plutôt que de dire, avec Holtzmann, que Matthieu a voulu remplir par là le retour de la montagne a la ville !

La lèpre étant à tous les points de vue la maladie la plus affreuse. 1° Au point de vue corporel : une pustule blanchâtre, rongeant les chairs, envahissant membre après membre, et finissant par consumer les os eux-mêmes; une fièvre ardente, accompagnée d'insomnies et de cauchemars; enfin, l'absence presque complète d'espoir de guérison; tels étaient ses caractères physiques. C'était la mort en pleine conscience de la vie. 2° Au point de vue social : par suite de la nature excessivement contagieuse de sa maladie, le lépreux était séparé de sa famille et du commerce des hommes, et n'avait de compagnie que celle d'autres malades aussi malheureux que lui. Aussi les lépreux vivaient-ils ordinairement en troupes, à une certaine distance des lieux habités (2 Rois VII, 3; Luc XVII, 12). On déposait leur nourriture dans des endroits convenus. Ils allaient la tète découverte, le menton enveloppé, et devaient, à l'approche des personnes qu'ils rencontraient, s'annoncer comme lépreux. 3° Au point de vue religieux : le lépreux était lévitiquement souillé et par conséquent excommunié. Sa maladie paraissait un chcàtiment direct de Dieu. Dans les cas, excessivement rares, de guérison, il n'était réhabilité dans la communauté théocratique que sur une déclaration officielle du sacrificateur et après l'offrande du sacrifice prescrit par la loi (Lév. XIII et XIV, et traité Negaïm dans . le ïalmud).

L'expression grecque est : Et voici, un homme! Il n'y a pas même de verbe. On ne l'a pas vu venir. Il fait sur tous l'effet d'une apparition. Cette forme dramatique reproduit l'impression des témoins de la scène. Ce n'était en effet que

DEUXIÈME CYCLE. — CIIAP. V, 12. 325

par une sorte de surprise qu'un lépreux avait pu parvenir à se glisser jusques-là. — La construction du v. 12 (xai syevexo... xal... xal) est hébraïque et constate un document araméen. Rien de semblable chez les autres syn. — Le témoin oculaire se trahit à chaque trait du récit de Luc. Le malade était rempli de lèpre; c'est-à-dire que, comme il arrive quand la maladie a atteint un degré avancé, son visage était d'une blancheur livide. Le malheureux cherche Jésus du regard au milieu de la foule, et l'ayant découvert (làuv) il s'élance vers lui. Le reconnaître et être à ses pieds, c'est pour lui tout un. Luc dit : tombant sur son visage; Marc : s' agenouillant; Matthieu : il se prosterna. Ces changements de termes ne seraient-ils pas puérils, s'il y avait copie ou source commune? Le dialogue est identique, dans les trois récits. Il s'était formulé dans la tradition d'une manière fixe, tandis que les détails historiques se reproduisaient avec plus de liberté. — Les trois évangélistes disent purifier, au lieu de guérir, à cause de l'idée de souillure attachée à cette maladie. — H y a dans ces mots : si tu veux, tu peux, tout ensemble une profonde angoisse et une grande foi. D'autres malades avaient été guéris, — le lépreux le savait, — de Là la foi. Mais il était probablement le premier malade de son espèce qui parvenait jusqu'à Jésus et réclamait son secours; de là son anxiété. Le vieux rationalisme expliquait ainsi cette demande : « Tu peux, tomme Messie, me déclarer net. » Le malade, envoie de guérison naturelle ou déjà guéri, aurait simplement demandé à Jésus de constater la guérison et de le déclarer net, afin d'être dispensé du voyage coûteux et pénible à Jérusalem. Mais pour le terme xaôap^ew ? purifier, comp. VU, 22; Matth. X, 8, où le sens purement déclaratif est impossible. Et quant au contexte, Strauss a déjà montré qu'il ne comporte pas non plus ce sens affaibli. Après les

mots : sois nettoyé (déclaré pur), ceux-ci : et il fut nettoyé (déclaré pur), oe seraient plus qu'une absurde tautologie. — Marc, qui aime à dépeindre les sentiments de Jésus, fait ressortir la pitié profonde dont il fut saisi à cette vue G-^hrr:-/y^dz) . Mais les trois récits se rencontrent dans un détail qui devait avoir vivement impressionné les témoins et qui, par cette raison, s'était ineffaçablement gravé dans la tradition : Etmdqnl la main, il le loucha. La lèpre était tellement contagieuse, que cet acte hardi saisit d'une vive ('■motion toute l'assemblée. C'est d'une manière analogue que Jésus a affronté, dans tout le cours de sa vie, le contact de notre nature souillée. — Sa réponse est identique dans les trois récits. Mais le résultat est diversement exprimé. Matthieu dit : sa lèpre fut nettoyée; c'est le point de vue cérémoniel. Luc simplement: la lèpre se retira de lui; c'est le point de vue humain. Marc combine les deux formes. C'est ici l'un des passages sur lesquels s'appuient ceux qui font de Marc le compilateur des deux autres. Comp. Marc 1, 32, avec les deux parall. Mais si Marc tenait à conserver aussi servilement jusqu'aux moindres expressions de ses devanciers, au point même de les juxtaposer sans utilité, comment expliquer les modifications si graves, si profondes, qu'il apporterait dans tant d'autres cas à leurs récits, et les omissions de fond si considérables qu'il leur ferait à tout instant subir ! Le fait est que, dans cette guérison, il y avait deux côtés, comme dans la maladie elle-même, le côté physique et le côté religieux, et que Marc les réunit, tandis que les deux autres semblent se les partager.

La défense que Jésus fait au lépreux est reproduite dans Luc, v. 44, sous la forme du discours indirect; puis, en rapportant l'ordre qui la suit, Luc passe au discours direct. Cette forme distingue son récit. Luc et Matthieu omettent les menaces dont Jésus, d'après Marc, accompagna

cette injonction (épêpifuittËftavoc). Quelle était la pensée de Jésus? La guérison ayant été publique, il ne pouvait empêcher que le bruit ne s'en répandit. Il est vrai ; mais il voulait faire ce qui était en son pouvoir pour en amortir l'éclat et ne pas accroître inutilement l'effervescence populaire, produite par le bruit de ses miracles. Gomp. Luc VIII, 56; Matth. IX, 30; XII, 16; Marc I, 34; III, 12; V, 43; VII, 36; VIII, 26. Tous ces passages ne nous permettent pas de chercher une cause particulière à la défense qu'il fait au lépreux, telle que la crainte que les prêtres, avertis de la guérison avant son arrivée, ne se refusassent à la reconnaître, ou qu'ils déclarassent Jésus impur pour avoir touché un impur, ou que le malade dissipât les impressions sérieuses qu'il avait reçues, ou qu'il se laissât détourner de l'obligation d'offrir le sacrifice. — Jésus dit : « montre toi toi-même, » parce que la personne est ici la pièce de conviction. — Dans Luc, il est dit : selon que Moïse. . . ; dans Matthieu : le don que Moïse. . . ; dans Marc : les choses que Moïse... Changements bien puérils, s'ils étaient volontaires ! — Qu'est-ce que le témoignage renfermé dans ce sacrifice, et à qui s'adresse-t-il? Selon Bleek, le mot leur se rapporterait au peuple qui doit apprendre que chacun peut désormais renouer ses anciennes relations avec le lépreux. Mais le terme de témoignage n'est-il pas trop grave pour ce sens? Gerlach rapporte le pronom leur aux prêtres : afin que tu sois pour eux, par ta guérison, un témoin de ma toute-puissance. Mais d'après le texte, le témoignage consiste non dans la guérison constatée, mais dans le sacrifice offert. Le mot leur se rapporte bien aux sacrificateurs, qui sont tous représentés par celui qui constatera la guérison ; mais le témoignage porte sur Jésus lui-même et sur ses sentiments à l'égard de la loi. Dans le sermon sur la montagne, Jésus repousse l'accusation, déjà

élevée alors contre lui, qu'il méprise la loi (Matth. V, 47 : « Ne pensez pas que je sois venu abolir la loi »). C'est donc à son respect pour la législation mosaïque, que ce sacrifice rendra témoignage aux yeux des prêtres. Pendant sa carrière terrestre, Jésus n'a jamais dispensé les siens de l'accomplissement des prescriptions légales; et c'est à tort qu'on l'envisage comme s'étant affranchi lui-même, dans certaines circonstances, du statut sabbatique. Il n'a transgressé que les ordonnances arbitraires dont le pharisaïsme l'avait entouré. — On voit par ces mots remarquables que Jésus commençait à être l'objet de soupçons et d'inculpations graves à Jérusalem. Cette situation s'explique par le récit du quatrième évangile, où nous voyons, dès le ch. II, Jésus exposé à l'anirnosité du parti régnant, et où, IV, 1, il est obligé de quitter la Judée afin de ne pas laisser s'aggraver, avant le temps, ces impressions défavorables. Au ch. V, qui décrit un nouveau séjour à Jérusalem (pour la fête de Purim), le conflit ainsi préparé éclate avec violence , et Jésus est obligé de témoigner solennellement de son respect pour ce Moïse, qui sera l'accusateur des Juifs, et non le sien (v. 45-47). Cet état de choses est bien celui auquel convient la parole que nous expliquons, ainsi que tous les faits qui vont suivre. Malgré les diversités apparentes entre les syn. et Jean, il règne entre eux une analogie foncière, qui prouve que les deux formes de narration reposent, l'une comme l'autre, sur la réalité historique. Le lépreux, d'après Marc, n'obéit point à l'injonction de Jésus ; et cette désobéissance contribua à accroître cette affluence des malades que Jésus s'efforçait de diminuer.

Cette gtiérison embarrasse Keim. Une influence purement morale peut calmer la fièvre (IV, 39), rendre ses sens à un frénétique (IV, 31 etsuiv.), mais non purifier un sang vicié et nettoyer un corps couvert de pustules. Keim en revient ici pour le fond à l'explication de Paulus. Le lépreux déjà guéri voulait simplement être dé-

elaré pur par une bouche autorisée, afin de ne pas aller à Jérusalem. Il faut reconnaître à ce point de vue que les trois récits (Matthieu aussi bien que Luc et Marc, quoi qu'en dise Keim) sont complètement falsifiés par la légende. Puis, comment serait-il venu à l'esprit de cet homme de substituer Jésus au sacrificateur? Comment Jésus aurait-il accepté un pareil rôle? Comment, l'ayant accepté, aurait-il envoyé le malade à Jérusalem? Pourquoi d'ailleurs lui imposer le silence et avec menaces? Et qu'aurait eu à divulguer le malade d'assez considérable pour amener le concours de peuple décrit Marc I, 45?

Holtzmann (p. 432) conclut des mots l^jâaXev et s£sÀ0o5v, proprement: il le jeta dehors et étant sorti (Marc I, 43-45), que d'après Marc cette guérison a eu lieu dans une maison , ce qui s'accorde bien avec la défense faite au lépreux de la publier; et que par conséquent les deux autres syn. l'ont à tort placée en public, Luc dans une ville, Matthieu sur le chemin de la montagne à Capernaùm (VIII, 1). Il tire de là de grosses conséquences critiques. Mais quand il est dit dans Mare (1, 12) que l'Esprit jette dehors (èx|3aXXei) Jésus au désert, cela veut-il dire hors d'une maison! Et le verbe èÇep/wôai n'est-il pas fréquemment employé dans un sens large : sortir du milieu où Ton se trouve (ici: du cercle formé autour de Jésus)? Comp. Marc VI, 34 (Matth. XIV, 14); VI, 12; Jean I, 44, etc. Un lépreux aurait difficilement pu pénétrer jusques dans une maison. Il y avait là une surprise qui ne pouvait guères avoir lieu qu'en pleine campagne, et nous avons vu que la défense de Jésus peut fort bien s'expliquer à ce point de vue. Les conséquences critiques de Holtzmann restent donc en l'air.

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