‹ Commentaire sur l'Évangile de Saint LucChapitre 30 sur 58 · III. — Le paralytique : Y · texte numérisé non relu

III. — Le paralytique : Y

1° Un tableau général de l'état de l'œuvre : v. 15. 16; 2° la guérison du paralytique : v. 17-26.

1° V. 15 et 16 1. — Tout en cherchant à tempérer l'effervescence causée par ses miracles, Jésus travaillait aussi à préserver son activité de toute altération spirituelle, en consacrant une partie de son temps au recueillement et à la prière. Fils de l'homme, il avait à puiser en Dieu,

V 15. H BCDL quelques Mnn. lt. omettent ut;' aj-ou.

comme nous tous, la force qui lui était nécessaire pour ses heures (Faction. Certes, de pareils traits ne sentent pas l'apothéose de Jésus et distinguent profondément le portrait évangélique de la caricature légendaire. — Ce détail si original suffit aussi à démontrer l'indépendance des sources de Luc. — A la suite de ce tableau général (le septième), le récit recommence par un trait particulier, qui se détache, en forme d'exemple, sur le fond de la situation décrite.

2° — V. 47-19 1. L'arrivée. — La forme entièrement araméenne de ce préambule (le xcd devant airroç, la forme xm ïgclv. . . ol vicav , et surtout l'expression viv etç to taaôai) prouve que le récit de Luc n'est point emprunté à l'un des deux autres syn. — C'était ici l'un de ces moments solennels, semblables à celui de la soirée de Capernaum (IV, 41. 42). La présence des pharisiens et des scribes de Jérusalem s'explique sans peine, si déjà le conflit raconté Jean V avait eu lieu. Les scribes ne formaient point un parti théologique ou politique, comme les pharisiens et les sadducéens. C'étaient les légistes de profession. On les avait adjoints à dessein aux pharisiens envoyés en Galilée pour surveiller Jésus (v. 21). — Le récit du premier évangile est extrêmement sommaire. Matthieu ne narre pas; il court à son but, la parole de Jésus. Marc donne les mêmes détails que Luc, mais sans que les deux récits présentent un seul terme commun. Et ils travailleraient sur un même document ou l'un sur le texte de l'autre ! — On pouvait arriver sur le toit de la maison par un escalier extérieur appliqué à la muraille, ou par une échelle, ou bien encore par la maison voisine ; car les maisons communiquaient fréquemment par les terrasses. L'expression de Luc : o\à twv xspa-

1 V. 17. nBLZ. aurov au lieu dWouç. — V. 19. Tous les Mjj. retranchent oia devant rotaç.

(jlcov, sighifie-t-elle simplement: par le toit, c'est-à-dire par l'escalier qui conduisait de la terrasse aux étages inférieurs, ou par-dessus la balustrade qui environnait la terrasse ; ou bien est-elle équivalente à la description de Marc : « ils découvrirent le plafond du lieu où il était, et l'ayant percé dévalèrent le grabat»? Ce terme : par les tuiles, serait étrange s'il ne devait pas exprimer une idée analogue ta celle de Marc. Strauss objecte qu'une opération comme celle d'enlever les tuiles n'aurait pu se faire sans danger pour ceux qui se trouvaient dessous; et il en conclut que le récit n'est qu'une légende. Mais une légende eût en tout cas été inventée conformément au mode de construction adopté alors et connu de cbacun. — Jésus était probablement assis dans une salle immédiatement au-dessous de la terrasse l.

V. 20 et 21 2. Le scandale. — L'expression leur foi, dans Luc. s'applique évidemment à la persévérance du malade et de ses porteurs, malgré les obstacles qu'ils rencontraient; chez Marc de même. Chez Matthieu, qui n'a point mentionné ces obstacles, et qui n'en dit pas moins dans les mêmes termes : Et voyant leur foi, cette expression ne

1 Voici comment Delitzsch se représente le fait (Ein Tag in Capernaum, p. 40-46) : Deux porteurs montent sur le toit par une échelle et. au moyen de cordes, ils tirent après eux par la même voie le malade, soutenu par les deux autres porteurs. Au milieu de la terrasse se trouvait un carré ouvert en été pour donner à la maison de l'air et delà lumière, mais fermé avec des briques pendant la saison des pluies. Ayant ouvert ce passage, les porteurs dévalèrent le malade dans la grande cour intérieure qui se trouvait immédiatement au-dessous, et où enseignait Jésus, près de la citerne établie , comme d'ordinaire, dans cette cour. L'escalier à trappe par où l'on descend de la terrasse dans la maison eût été trop étroit pour cet usage et eut conduit non dans la cour, mais dans les appartements qui la dominaient tout à l'entour.

* V. 20. nBLX omettent aurw après ewrev.

peut se rapporter qu'au simple fait de la venue du paralytique. L'identité de formule indique une source commune; mais en même temps le sens différent que reçoivent les mots communs, par le rapport tout différent à ce qui précède, prouve que cette source n'était pas écrite. La tradition orale avait tellement stéréotypé cette formule, qu'elle se retrouve dans le récit de Matthieu, quoique détachée des circonstances auxquelles elle s'applique chez les deux autres. — Jésus ne saurait repousser un tel mouvement de foi. A la vue de la confiance persévérante de ce malade, reconnaissant en lui un de ceux que son Père lui amène (Jean VI, 44), il lui ouvre ses bras, en lui annonçant le pardon. — Les trois allocutions diffèrent dans nos syn. : ô homme (Luc) ; mon (ils (Marc) ; prends courage, mon fils (Matthieu). Lequel des évangélistes eût ainsi changé arbitrairement et sans but la teneur de la parole de Jésus, chez son devancier? 'A^pstovTou est une forme attique, soit pour le présent àcptsvTat, soit plutôt pour le parf. âcpeîvTai. Il n'est pas impossible qu'en parlant ainsi à cet homme, Jésus eût l'intention de jeter le gant à ses examinateurs. Ceux-ci le relèvent. Les scribes sont placés avant les pharisiens ; c'étaient les experts. Un blasphème! Pour eux quelle satisfaction! Rien ne pouvait sonner plus agréablement à leurs oreilles. Nous ne dirons pas, relativement à cette accusation, avec plusieurs exégètes orthodoxes, que, comme Dieu, Jésus possédait le droit de pardonner; car ce serait aller directement contre l'emploi du titre de Fils de l'homme en vertu duquel Jésus s'attribue, au v. 24, cette compétence. Mais Dieu ne peut-il donc pas déléguer son droit de grâce à un homme qui mérite sa confiance et qui devient, pour la grande œuvre du salut, son mandataire sur la terre? C'est la position que prend Jésus. La seule question est de savoir si cette prétention est fondée ; et c'est la démonstra-

tion de ce fait moral, déjà renfermée clans ses miracles antérieurs, qu'il va donner expressément à ses adversaires.

V. 22-24 l. Le miracle. — L'opération miraculeuse qui doit suivre est un moment différée. Jésus, sans avoir entendu les paroles de ceux qui l'entourent, comprend leur murmure. Son intérieur est comme le miroir de celui des autres. La forme de sa réponse est si frappante, qu'elle s'était littéralement conservée dans la tradition, d'où elle a passé identique dans nos trois récits. La proposition : afin que vous sachiez, dépend de l'ordre suivant : je te dis. . . La principale et la subordonnée ayant été séparées par un moment de silence solennel, les trois narrations remplissent cet intervalle par la parenthèse : il dit m paralytique. Cette forme originale et identique doit nécessairement provenir d'une source commune, orale ou écrite. — Il n'est pas plus aisé, sans doute, de pardonner que de guérir; mais il l'est beaucoup plus de convaincre d'imposture celui qui s'attribue à tort le pouvoir de guérir, que celui qui s'arroge faussement le droit de pardonner. Il y a une légère ironie dans la manière dont se sert Jésus pour énoncer cette idée : « Ce sont, pensez-vous, de vains mots que je prononce, quand je dis : tes péchés te sont pardonnes? Voyez donc si ce sera aussi un vain mot que l'ordre que je vais donner. » Le miracle ainsi annoncé prend la valeur d'une imposante démonstration. On va voir si réellement Jésus n'est pas ce qu'il prétend être, le chargé de Dieu sur la terre pour pardonner. La terre, où le pardon est accordé, est opposée au ciel, où réside celui de qui il procède.

Il est aujourd'hui assez généralement reconnu que le titre de Fils de l'hoiame, par lequel Jésus aimait à se dési-

1 V. 24. Los ftfâS. varient entre ïrapaXtXuiuaw et rcapaXuTtxè».

gner, n'est point seulement une allusion à la dénomination symbolique Dan. VII, mais qu'il a jailli spontanément des profondeurs de la conscience de Jésus lui-même. Comme, dans son titre de Fils de Dieu, Jésus a renfermé tout ce qu'il était conscient d'être pour Dieu, ainsi, dans celui de Fils de l'homme, il a compris tout ce qu'il avait le sentiment d'être pour les hommes. Le terme : fils d'homme, est générique, et désigne chaque représentant de la race humaine (Ps. VIII, 5; Ez. XXXVII, 3. 9. 11). Avec l'article (le fils de l'homme), cette expression renferme la notion d'une supériorité dans l'égalité. Elle désigne Jésus, non plus seulement comme homme, mais comme l'homme normal, le représentant parfait de la race. Si ce titre fait allusion à une parole de l'A. T., ce doit être à l'antique prophétie : « La postérité de la femme écrasera la tête du serpent » (Gen. III, 15) ». — Il y a un accent de triomphe dans cette expression (v. 25) : il prit ce sur quoi il était couché. — L'étonnement populaire, v. 26, est exprimé différemment dans les trois récits : nous ne vîmes jamais rien de semblable (Marc). Ils glorifiaient Dieu de ce qu'il avait donné un tel pouvoir aux hommes (Matthieu). Cette remarquable expression : aux hommes, est sans doute en rapport avec celle de Fils de l'homme. Ce qui est donné à l'homme normal, est en lui donné à tous. Matthieu n'a certainement pas ajouté cette expression de son chef, pas plus que les autres ne

1 M. Gess, dans son bel ouvrage: Christi Zeugniss von seiner Person und seinem Werk, 1870, entend par le Fils de l'homme: «Celui qui représente la majesté divine sous la forme humaine.» L'idée en elle-même est vraie : l'homme normal est appelé à participer à l'état divin et à devenir la suprême manifestation de Dieu. Mais au terme de Fils de l'homme n'est point attachée la notion de majesté divine. C'est dans celui de Fils de Dieu qu'elle est renfermée. Ces deux titres sont dans une relation antithétique en vertu de laquelle ils se complètent.

l'ont arbitrairement retranchée. Leurs sources sont différentes. — Iï<xpa£ô£a, des choses étranges, dans Luc, se retrouve dans le rapport de Josèphe sur Jésus. Par le terme aujourd'hui, les foules font allusion nen seulement au miracle, — elles en avaient vu les jours précédents d'aussi étonnants, — mais surtout à la prérogative divine du pardon si magnifiquement démontrée par ce miracle avec lequel Jésus venait de la mettre en relation. — Les formules différentes par lesquelles la foule exprime sa surprise dans les trois syn., ont pu réellement se trouver dans la bouche des divers témoins de cette scène.

Keim, appliquant ici la méthode indiquée p. 316, pense que la paralysie fut surmontée par la commotion morale que reçut le malade. On cite en effet des exemples d'impotents à qui une puissante secousse intérieure a rendu le mouvement. Le fait physique pourrait donc à la rigueur s'expliquer de cette manière. Mais le fait moral, l'assurance absolue de Jésus, le défi renfermé dans cette apostrophe: «Afin que vous sachiez .... lève-toi et marche! » parole dont l'authenticité est si parfaitement garantie par les trois récits et par son originalité même, comment en rendre compte au point de vue de Keim? Quoi! Jésus, en annonçant aussi positivement un succès si problématique, se serait exposé à recevoir du fait un éclatant démenti! Il aurait, au commencement de son ministère, fait reposer son titre de Fils de l'homme, son droit de pardonner les péchés, sa mission de Sauveur, son œuvre spirituelle tout entière, sur la pointe d'aiguille de cette chanceuse expérience ! — S'il en était ainsi, au lieu d'une divine démonstration (c'est le sens que Jésus attache au miracle), nous n'aurions plus dans ce fait qu'une aventure.

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