‹ Commentaire sur l'Évangile de Saint LucChapitre 31 sur 58 · IV. — La vocation de Lévi · texte numérisé non relu

IV. — La vocation de Lévi

Ce morceau raconte : 4° la vocation de Lévi ; 2° le banquet qui suivit, avec l'entretien qui s'y rattache ; 3° un double enseignement à l'occasion d'une question sur le jeûne.

1° V. 27 et 28 !. La vocation. — Ce fait occupe une place importante clans le développement de l'œuvre de Jésus, non seulement comme complément de la vocation des premiers disciples (V, 4 et suiv.), mais surtout comme continuation de la lutte déjà engagée avec l'ancien ordre de choses.

Les péagers des évangiles sont ordinairement envisagés comme des sous-percepteurs juifs, au service des chevaliers romains auxquels auraient été affermés, à Rome, les péages de Palestine. Wieseler, dans son récent ouvrage 2, rectifie cette opinion. Il prouve, par l'édit de César, cité dans Josèphe (Antiq. XIV, 40, 5), que les péages, en Judée, étaient remis directement aux percepteurs juifs ou païens, les péagers, sans passer par l'intermédiaire des financiers romains. Les péagers, ceux surtout qui étaient d'origine juive, comme Matthieu, étaient détestés de leurs compatriotes et méprisés plus que les païens eux-mêmes. Ils étaient excommuniés et privés du droit de prêter serment devant les autorités juives. Leur conduite, fréquemment entachée de concussion et de fraude, justifiait en général l'opprobre dont l'opinion les frappait. — Capernaùm se trouvait sur le chemin qui conduisait de Damas à la Méditerranée, et qui aboutissait à Ptolémaïs (Saint-Jean-d'Àcre). C'était la grande voie commerciale venant de l'intérieur de l'Asie. 11 devait donc y avoir dans cette ville un bureau de péages considérable. Ce bureau était probablement situé hors de la ville et près de la mer. Ainsi s'explique l'expression : il sortit (Luc) ; il sortit pour aller au bord de la mer (Marc). Chez les trois syn. cette vocation suit immédiatement la guérison du paralytique (Matth. IX, 9; Marc II, 43 et suiv.).

Jésus doit avoir eu quelque raison très-grave d'appeler

1 V. 28. Les Mss. varient entre xaTaX^tov ekxàTaXewcwv, ainsi qu'entre a7:avxa et JWtvca, rf/.oXouOsi et rj/.oXojOr^sv.

* Beitràge zur richtigcn Wùrdigung der Evangelien, p. 78.

nu nombre de ses disciples un homme de la catégorie des péagers ; car il rompait ouvertement par cette mesure avec les convenances théocratiques. Youlait-il précisément jeter le gant aux nombreux pharisiens qui étaient venus du dehors pour l'espionner, et leur montrer combien il se mettait au-dessus de leurs jugements? Ou bien lui convenaitil de posséder parmi ses disciples un homme habitué à manier la plume? Tout cela est possible; mais il y a quelque chose de si brusque , de si spontané et de si étrange dans cet appel, que l'on ne peut, en tout cas, douter que Jésus ne l'ait adressé par une impulsion directe d'en-haut. Ce caractère supérieur de l'appel parait aussi dans la décision et la promptitude avec lesquelles il est accepté. Entre Jésus et cet homme, il doit y avoir eu comme un coup de divine sympathie. Ainsi s'était formée la relation de Jésus avec ses premiers apôtres (Jean I). Le nom de Lévi ne se retrouvant dans aucun des catalogues apostoliques, — il est impossible de l'identifier avec celui de Lebbée, qui a une autre étymologïe et un autre sens, — on pourrait penser que ce Lévi n'a jamais figuré au rang des Douze. Mais alors, pourquoi sa vocation serait-elle si spécialement racontée? Puis l'expression : ayant tout quitté, il le suivit (v. 28), ne permet pas de penser que Lévi ait jamais repris sa profession de péager, et le met sur la même ligne que les quatre plus anciens disciples (v. 41). Il y a donc lieu de le chercher parmi les apôtres. Dans le catalogue du premier évangile (X, 3), l'apôtre Matthieu est désigné comme le péager ; et dans le même évangile (IX, 9) est racontée la vocation du péager Matthieu, avec des détails identiques à ceux de notre récit. Faut-il admettre deux faits différents, mais analogues? C'est ce qu'ont supposé le gnostique Héracléon et Clément d'Alexandrie. Sieffert, Ewald, Keim, préfèrent admettre que notre premier évangile applique par erreur à 1er Vol. 22

l'apôtre et ancien péager Matthieu, la vocation d'un autre péager moins connu et qui se serait appelé Lévi (Marc et Luc). Cette opinion impliquerait naturellement l'inauthenticité du premier évangile. Mais n'est-il pas plus simple d'admettre que le premier nom de cet homme était Lévi; que Jésus, à cette occasion dans laquelle il avait senti directement la main de Dieu, lui donna le surnom de Matthieu, don de Dieu, comme il avait donné à Simon, à sa première rencontre avec lui, le surnom de Pierre x? Ce nom que Matthieu portait hahituellement dans l'Eglise fut naturellement celui sous lequel il figura plus tard dans les catalogues apostoliques. Luc et Marc ont-ils ignoré que l'apôtre ainsi nommé fût le péager qu'ils avaient désigné du nom de Lévi? Ou bien ont-ils négligé de rappeler cette identité dans leurs listes apostoliques, parce qu'ils ont transmis celles-ci telles qu'ils les trouvaient dans leurs documents? Nous l'ignorons. On est toujours plus frappé de voir combien la tradition évangélique a laissé dans l'ombre les personnages secondaires de ce grand drame, pour s'occuper exclusivement de l'acteur principal. — 'EÔeàcaTo ne signifie pas seulement : il le vit ; mais : il arrêta ses y eux sur lui. C'est à ce moment que se passa entre Jésus et le péager quelque chose de particulier, d'inexplicable. — L'expression : xaûrjasvov faî to teXwviov ne peut signifier : assis dans le bureau ; il faudrait : im ou sv tw tsXwvtw. Comme régime accusât, d'sm, le mot péage pourrait signifier : assis à son travail de péager ; mais ce sens de reltoviov est sans exemple. La prépos. ini n'aurait-elle point ici le sens dans lequel l'emploient parfois les classiques, Hérodote, par ex., quand il dit d'Aristide qu'il se tenait hà to cuveSpiov, devant le local où étaient réunis les chefs

1 Corap. le Ma-Ooûov Xeyofxsvov Mdtth. IX, 9, avec Zl\/uay ô Xeydfjisvo; IKxpo; X, 2. — Jean I, 43.

(VIII, 79)? Lévi aurait été assis devant le bureau, contemplant ce qui se passait. Comment, en effet, s'il eût été assis dans le bureau, son regard eût-il pu rencontrer celui de Jésus? — Sans même rentrer il le suit, abandonnant tout. 2° V. 29-32 l. Le banquet. — D'après Luc, le repas a lieu dans la maison de Lévi ; le nouveau disciple cherche à mettre ses anciens amis en relation avec Jésus. C'est son premier acte missionnaire. Meyer voit ici une contradiction avec Matthieu, où il est dit : «Jésus étant assis à table dans la maison, » expression qui, selon lui, ne peut désigner que la demeure de Jésus. Il se décide en faveur du récit de Matthieu. Mais : 1 . Comment cette foule de péagers et de gens mal famés se trouverait-elle tout à coup à table dans la maison de Jésus? 2. Où est-il jamais parlé de la maison de Jésus? 3. La répétition du nom de Jésus à la fin du verset (v. 10 dans Matthieu) exclut l'idée que le complément sous -entendu de la maison soit Jésus. Quant à Marc, le pron. owroè, sa maison, se rapporte à Lévi; c'est ce que prouvent 1 . l'opposition de oe&rou au aùrov qui précède, et 2. la répétition du nom 'IyjgoO dans la phrase suivante 2. L'expression : dans la maison, désigne donc, chez Matthieu, la maison quelconque où le repas avait lieu, en opposition au dehors, où s'était passée la scène de l'appel avec la prédication qui avait suivi. Comme d'ordinaire, Matthieu passe rapidement sur les circonstances extérieures du récit; ce qui lui importe, c'est la parole de Jésus. — Le repas avait lieu sans doute au rez-de-chaussée ; et l'on

1 V. 30. Une partie des Mss. placent o-. 'oapiaaio'. avant o-. ypay^uixitç au-t<xy; T. R. , avec les autres, oi YPal+H" auxwv avant oi «papia. — Autwv est omis par NDFX quelques Mnn. Iti,lici- — T. R. omet xwv avec SVII seulement.

8 Je suis heureux de me rencontrer ici avec Klostermann, dans sa belle et consciencieuse étude sur le second évangile : Das Marcus-Evangelium. p. 43. 44.

[•< m vait facilement pénétrer de la rue dans l'appartement ou la galerie où la table était dressée. Tandis que Jésus est entouré de ses nouveaux amis, ses adversaires s'attaquent aux disciples. La leçon reçue place leurs scribes avant les pharisiens. Ce sont, dans ce cas, les scribes de V endroit ou ceux de la nation. Ces deux sens sont peu naturels; il faut donc préférer l'autre leçon : les pharisiens et leurs scribes, les défenseurs de l'observance stricte et les savants qu'on leur avait adjoints comme experts, à Jérusalem (v. 17-24). Le Sinaït. et quelques autres ont omis «màv, sans doute à cause de la difficulté et de l'inutilité apparente de ce pronom.

Manger en commun est, en Orient, le signe d'une intimité plus grande que chez nous. Jésus outrepassait donc toutes les limites de la convenance juive , en acceptant l'hospitalité chez Matthieu et avec un tel entourage. Sa justification renferme un mélange de sérieux et d'ironie. Il semble accorder aux pharisiens qu'ils se portent bien, et il en conclut que lui, le médecin, leur est inutile; voilà l'ironie. D'autre part, il est certain que, rituellement parlant les pharisiens sont en règle avec l'observance lévitique et. que, comme tels, ils jouissent des moyens de grâce offerts dans l'ancienne alliance, et dont sont privés ceux qui ont rompu avec les formes théocratiques. Dans ce sens, ceux-ci sont réellement dans un état plus grave que les pharisiens, et ont un besoin plus pressant que quelqu'un s'occupe de leur salut; voilà le côté sérieux de la réponse. Cette parole ressemble à une épée à deux tranchants ; avant tout elle justifie Jésus au point de vue de ses adversaires et par un raisonnement ad hominem; mais en même temps elle est propre à soulever dans leur cœur des doutes sérieux sur la complète justesse de ce point de vue, et à leur en faire pressentir un autre, d'après lequel la différence qui les se-

pare des péagers n'a pas toute la valeur qu'ils lui attribuent (voir à XV, 1-7). — Les mots : à la repentance, manquent chez Matthieu et Marc, d'après les meilleures autorités; le régime sous-entendu est dans ce cas : au règne de Dieu, au salut. Dans Luc, où ces mots sont authentiques, ils continuent l'ironie qui forme le fond de cette réponse : venir pour appeler à la repentance des justes! — Aux pharisiens de se demander, après cela, si, parce qu'ils sont en règle avec le temple, ils le sont aussi avec Dieu. — La discussion prend ici une nouvelle tournure ; elle prend le caractère d'un entretien sur l'usage du jeûne dans l'ancien et le nouvel ordre de choses.

3° V. 33-39. Enseignement sur le jeûne.

Y. 33-35 *. — Chez Luc, ce sont les mêmes interlocuteurs, en particulier les scribes, qui continuent l'entretien, et qui allèguent, en faveur de la pratique régulière du jeûne, l'exemple des disciples de Jean et de ceux des pharisiens. Les scribes s'expriment de cette manière, parce qu'eux-mêmes n'appartiennent, comme tels, à aucun parti quelconque. Chez Matthieu, ce sont les disciples de Jean qui, apparaissant tout à coup au milieu de cette scène, interrogent Jésus en leur nom et en celui des pharisiens. Chez Marc, enfin, ce sont les disciples de Jean et les pharisiens réunis qui posent la question. Cette différence pouvait aisément s'être introduite dans la tradition orale, mais elle reste inexplicable dans toutes les hypothèses qui déduisent les trois textes d'une même source écrite ou l'un de l'autre. — Marc dit littéralement : les disciples de Jean et les phuri-

1 V. 33. n*(?)BLZ omettent Statu — V. 34. N*DItpi™q»«: [JLr] ouvavTai ot 'j'.O'. . . . vïjiSTjEyoat (ou vrjaTSueiv) , au lieu de p] ôovaaOc toj;

uiou; -otr,aa'. wjTceoaai (ou vrjaTeus'.v). — V. 35. N CF L M quelques

Mnn. Syr. |tP*«"iqae omettent xat devant otav. Les mêmes (sauf CL) et A le placent devant wn.

siens étaient jeûnant ; et l'on peut sous-entendre : ce jourlà. Les dévots en Israël jeûnaient en effet deux fois par semaine (Luc XVIII, 12), le lundi et le jeudi, jours où l'on prétendait que Moïse était monté sur Sinaï (voir Meyer, à Matth. VI, 16); ce jour-ci aurait précisément été l'un ou l'autre de ces deux jours. Mais l'on peut aussi expliquer : jeûnaient habituellement. C'étaient des jeûneurs , des gens dans les habitudes religieuses desquelles le jeûne tenait une place importante. Il n'est pas facile de se décider entre ces deux sens; dans le premier, la question est mieux motivée; dans le second, elle renferme contre Jésus une accusation bien plus grave, puisqu'elle se rapporte à sa conduite habituelle ; comp. VII, 34 : « Vous dites : c'est un mangeur et un buveur. . . » Le mot <Wti, omis par les alex., parait avoir été emprunté à Matthieu et à Marc.

Que les disciples de Jean fussent présents, ou non, c'est tout spécialement à leur mode de réformation religieuse que s'applique la réponse de Jésus. Gomme ils ne paraissent pas avoir nourri des dispositions bienveillantes envers Jésus (Jean III, 25. 26), il est bien possible qu'ils se fussent joints ici à ses adversaires déclarés (Matthieu) . — Jésus compare à une fête de noces les jours de sa présence sur la terre. C'est sous cette image que l'A. T. avait représenté l'avènement messianique de Jéhovah. Si Jean-Baptiste avait déjà prononcé les paroles rapportées par Jean (III, 29) : « Celui qui a l'épouse est l'époux ; mais l'ami de l'époux, qui est là et qui écoute, est rempli de joie à cause de la voix de l'époux ; c'est là ma joie, qui est accomplie, » — quel à-propos n'y avait-il pas dans cette image, par laquelle il répondait à ses disciples? Peut-être les pharisiens autorisaient-ils, pour les semaines de noces, une déviation à la règle du jeûne. Dans ce cas, la réponse de Jésus deviendrait plus frappante encore. Nupi<pwv signifie

Y appartement nuptial, et non Y époux (wjjlçioç), comme traduisent Martin, Ostervald, Crampon. Le vrai terme grec, pour désigner l'ami de noces aurait été wapavu^cpto;; Jean dit : (piXoc toO vofxcpio'j. La locution des syn. : fils de la chambre nuptiale, est hébraïque (comp. fils du royaume, de la sagesse, de perdition, etc.). La leçon reçue : « Pouvez-vous faire jeûner les amis de noce (malgré la joie dont leur cœur est plein), » est préférable à celle du Sinciit. et des Codd. gréco-latins : « Peuvent-ils jeûner? » qui est moins énergique, et qui est tirée de Matthieu et Marc. Au milieu de ce banquet de péagers, le cœur de Jésus est débordant de joie ; c'est l'une des heures où sa vie terrestre se présente à son cœur comme son jour de noce. Mais tout à coup, son regard s'assombrit; le reflet d'une douloureuse vision passe sur son front : Des jours viendront. . . , dit-il d'un ton solennel. Au terme de cette semaine de noces, l'époux luimême sera subitement frappé, retranché; alors viendra le temps du jeûne pour ceux qui se réjouissent aujourd'hui ; il ne sera pas nécessaire de le leur imposer. Dans cette réponse admirable de poésie, Jésus annonce évidemment sa mort violente. L'aor. passif onuapôïi ne peut, comme le reconnaît Bleek, s'expliquer autrement. Ce verbe et ce temps indiquent un coup violent, dont le sujet du verbe sera frappé (comp. \ Cor. V, 2). Cette parole est parallèle à celles qui se trouvent chez Jean II, 49 : « Abattez ce temple, » et III, 14 : « Comme Moïse éleva le serpent, c'est ainsi qu'il faut que le Fils de l'homme soit élevé. » Le jeûne que Jésus oppose ici au jeûne de commande usité en Israël, n'est ni un état de douleur purement intérieur, un jeûne moral, dans les moments de délaissement spirituel, ni, comme l'a pensé Néander, la vie de privations et de sacrifices à laquelle seront tout naturellement exposés les" apôtres après le départ de leur Maître ; c'est bien, d'après le contexte, un

jeune proprement dit. Le jeûne a toujours été pratiqué dans l'Eglise chrétienne en certains moments solennels; mais il est, chez elle, non un rite extérieurement imposé, mais l'expression d'un sentiment de douleur réelle. Il provient de l'angoisse qu'éprouve l'Eglise en l'ahsence de son chef, et a pour but de rendre sa prière plus intense et d'obtenir plus sûrement l'assistance de Jésus qui seule peut lui remplacer sa présence visible (comp. Marc IX, 29 (?); Actes XIII, 2. 3; XIV, 23). — Cette parole remarquable s'était conservée avec une exactitude littérale dans la tradition; aussi la retrouvons-nous identiquement la même dans les trois syn. Elle prouve d'abord que dès les premiers temps de son ministère, Jésus s'est reconnu comme le Messie; puis, qu'il a identifié sa venue avec celle de Jéhovah, l'époux d'Israël et de l'humanité (Os. III, 19) *; enfin qu'il a, déjà alors, prévu et annoncé sa mort violente. Il est donc faux d'opposer, sur ces trois points, le quatrième évangile aux trois autres.

V. 36-39. C'est ici la seconde partie de l'entretien. L'expression sXeye àè xac(, et il dit aussi, nous en indique la portée. Cette formule, qui se retrouve assez fréquemment chez Luc, indique toujours un moment où Jésus, après avoir traité le sujet particulier dont il s'agit, s'élève au point de vue général qui domine toute la question. Ainsi, dès ce moment, il subordonne la différence particulière relative au jeûne à l'opposition générale entre l'ancien et le nouvel ordre de choses, idée qui le ramène au point de départ de la scène, l'appel d'un péager.

Page 1