V. 36 2. Première parabole. — Le T. R. dit: « Personne
1 Voir Gess, Christi Zeugniss, p. 19. 20.
2 V. 36. nBDLXZ plusieurs Mnn. Syr. lt&* omettent ano devant ijjLocTioy. — n BDLZ quelques Mnn. ajoutent ayiaaç devant zmfaXkzi. — NBCDLX : aytaet , au(i.'fwvy)aei au lieu de ox&ei, aufxowvsi. — >*BC LXA ajoutent xo zmpkmua, devant xo a-o xou xaivou.
ne met un morceau de vêtement neuf à un vêtement vieux.» La var. alex. porte : « Personne, déchirant d'un vêtement neuf un morceau, ne le met à un vieil habit. » Chez Matthieu et Marc, le morceau neuf est emprunté à une pièce de drap quelconque ; chez Luc, d'après les deux leçons, il est taillé dans un habit tout fait; la leçon alex. ne fait qu'accentuer un peu plus cette nuance. — Le verbe cyi^ei, déchire (alex. g/icsi, déchirera), dans la seconde proposition, pourrait avoir le sens intransitif : « Autrement le [morceau] neuf déchire [dans le vieux], » ce qui reviendrait au sens de cette parole dans Matthieu et Marc : « Le morceau neuf emporte une partie du vieux, et la déchirure devient pire. » Mais le contexte exige dans Luc le sens actif : « Autrement il [le rapiéceur] déchire le [vêtement] neuf. » Ce sens est seul admissible dans la leçon alex. après le partie, cyicraç, déchirant, dans la propos, précédente. La leçon reçue l'exige également; car : 1° Le second inconvénient indiqué ensuite : « le neuf ne cadre pas avec le vieux,» serait trop faible pour être placé après celui de l'agrandissement de la déchirure. 2° La corrélation évidente entre les deux /-ai, et. . . et. . . , renferme l'idée suivante : les deux vêtements, et le neuf et le vieux, sont à la fois gâtés; le neuf, parce qu'il a été déchiré pour rapiécer le vieux; le vieux, parce que le morceau d'un drap différent le dépare. 11 y aurait sans doute encore une possibilité, celle de rapporter l'expression : ne pas s'accorder, non à la disparate extérieure des deux draps, mais à la nature plus ferme et plus résistante du drap neuf, disproportion qui aura pour effet d'accroître la déchirure. Ce serait l'inconvénient que signalent Matthieu et Marc. Mais le terme cnj^cpwveiv, s'harmoniser, se rapporte bien plus naturellement au contraste qui résulte pour la vue, de la différence entre les deux draps. — Les futurs déchirera, s'accordera, dans la leçon
alex., peuvent se défendre; mais ne sont-ils point une correction provenant des futurs employés dans la seconde parabole (rompra, se répandra, seront perdus , v. 37)? Le correcteur, dans ce cas, n'aurait pas réfléchi que, quand il s'agit du vin et des outres, le dommage ne se produit qu'à la longue, tandis que dans le vêtement il est immédiat. En résumé : chez Matthieu et Marc , un seul dommage, celui qui est apporté au vieil habit, dont la déchirure est agrandie; chez Luc, deux dommages : l'un, portant sur l'habit neuf qui est entamé pour rapiécer l'autre ; l'autre portant, comme chez Matthieu et Marc, sur le vieil habit, mais consistant dans la bigarrure des draps, et non dans l'accroissement de la déchirure.
Dans l'application, il est impossible de ne pas mettre cette image du morceau de drap neuf en rapport avec le sujet de l'entretien précédent, le rite du jeûne, tout en reconnaissant que Jésus généralise dès maintenant la question. Moïse n'avait nulle part prescrit des jeûnes mensuels ou hebdomadaires. Le seul jeûne périodique ordonné dans la loi était annuel : c'est celui du jour des expiations. Les jeûnes réguliers, tels que ceux que les adversaires de Jésus prétendaient lui faire imposer à ses disciples, étaient une de ces inventions pharisaïques que les Juifs appelaient une haie autour de la loi et par lesquelles ils cherchaient à compléter et à maintenir le régime légal. Jean-Baptiste luimême n'avait pas su faire mieux que se rattacher à cette méthode. C'est le procédé de raccommodage qu'indiquent Matthieu et Marc et qui est opposé au mode d'action de Jésus, la substitution totale d'un vêtement neuf à un vieil habit. Dans Luc, l'image est plus significative encore : Jésus, faisant allusion à ce jeûne nouveau, libre, évangélique, dont il a parlé v. 34 et qu'il ne peut maintenant exiger des siens, déclare qu'en général, pour créer les formes de la
vie nouvelle, il faut attendre cette vie elle-même ; il ne peut anticiper, en essayant d'adapter au régime légal, sous lequel sont encore les disciples, les éléments de l'état nouveau qu'il leur promet. Sa mission, à lui, n'est pas de travailler à réparer et à maintenir une institution pédagogique, aujourd'hui vieillie et usée (Tua'Xaio'J^evov xal ■pîpaorôv Hébr. VIII, 13). Il n'est pas un raccommodeur, comme les pharisiens, ni un réformateur, comme Jean-Baptiste. Opus majus! C'est un vêtement neuf qu'il apporte. Mêler l'œuvre ancienne et l'œuvre nouvelle, ce serait gâter celle-ci, pour ne point sauver l'autre. Ce serait rompre l'unité du spiritualisme qu'il va inaugurer et introduire dans le système légal une choquante bigarrure. La moindre parcelle de liberté évangélique ne suffirait-elle pas pour faire tomber toute l'observance légale en dissolution? Plutôt donc laisser subsister le vieil habit tel quel, jusqu'à ce que le moment soit venu d'y substituer le nouveau, tout d'une pièce, que de vouloir le raccommoder avec des lambeaux empruntés à ce dernier! Comme dit Lange (Leben Jesu, II, p. 680) : « L'œuvre de Jésus est trop bonne pour l'employer à réparer le vêtement usé du judaïsme pharisaïque, dont on ne parviendrait à faire par là qu'un prétentieux habit de mendiant. » Cette idée si profonde du mélange de la sainteté nouvelle avec la légalité ancienne, ressort plus clairement de l'image de Luc et ne peut avoir été importée par lui dans la parole de Jésus. — Néander pense qu'il faut voir dans le vieil habit l'image de la vieille nature irrégénérée des disciples à laquelle Jésus ne peut imposer les formes de la vie nouvelle. Mais la nature morale de l'homme ne peut être comparée à un vêtement; elle est l'homme lui-même K — Gess applique l'image du morceau de drap neuf h l'ascé-
1 Eph. IV, 22. 24 est une métaphore, non une parabole.
tisnie de Jean- Baptiste. Ce sens pourrait, à la rigueur, suffire à la l'orme de Matthieu et de Marc; mais il ne peut rendre compte de celle de Luc (une pièce du vêtement neuf).
Quel sentiment de sa mission ne respire pas cette parole de Jésus! Quelle conception élevée de l'œuvre qu'il vient accomplir! A quelle distance ne voit-il pas au-dessous de lui, non seulement les pharisiens, mais Jean lui-même, le grand représentant de l'ancienne alliance, le plus grand de ceux qui sont nés de femme ! Et tout cela est exprimé sous la forme la plus simple, faut-il dire : la plus vulgaire, et jeté comme en se jouant! Il parle en être à qui rien n'est naturel comme le sublime. Tout ce qu'on a appelé le système de Paul, ce que cet apôtre lui-même nomme son évangile, l'antithèse tranchée des deux alliances, l'exclusion mutuelle du régime de la loi et de celui de la grâce, de la vieillesse de la lettre et de la nouveauté de l'Esprit (Rom. VII, 6), cet inflexible dilemme : Si c'est par grâce, ce n'est pas par œuvres; si c'est par œuvres, ce n'est pas pur grâce (Rom. XI, 6), qui fait le fond des épîtres aux Romains et aux Galates, — tout cela est là sous cette humble image d'un vêtement rapiécé avec un morceau de drap ou une pièce de vêtement neuf! Qu'on prétende après cela que Jésus n'était pas conscient, dès le commencement, de la portée de son œuvre, de sa tâche à l'égard de la loi, ainsi que de sa dignité messianique! Qu'on soutienne que les Douze, auxquels est due la conservation de cette parabole, n'étaient que d'étroits judéo-chrétiens, entichés de leur loi tout aussi bien que les ultras du parti! S'ils ont entrevu seulement le sens de cette parole, le rôle qu'on leur prête est impossible. Et s'ils ne l'ont point comprise, comment l'ont-ils jugée digne de figurer dans les enseignements de Jésus qu'ils transmettaient si soigneusement à l'Eglise?
Souvent, après avoir présenté une idée au moyen d'une
parabole, Jésus, sentant qu'il manquait quelque chose à l'image employée, pour la représenter tout entière, ajoute immédiatement une seconde parabole, destinée à mettre en lumière une autre face de la même idée. Ainsi se forment ce qu'on peut appeler les paires de paraboles, que l'on rencontre assez souvent dans les évangiles (le grain de sénevé et le levain; le trésor et la perle; le constructeur et le guerrier imprudents; le semeur et l'ivraie). C'est par la même méthode que Jésus ajoute ici à la parabole du morceau de drap celle des outres.
V. 37-38 l; La seconde parabole. — L'image est empruntée à l'usage oriental de conserver les liquides dans des outres faites, en général, de peau de chèvre. « Personne, dit M. Pierotti, ne voyage en Palestine sans avoir dans ses bagages une outre remplie d'eau. Ces outres conservent l'eau à boire, sans lui donner un mauvais goût, et aussi le vin, l'huile, le miel et le lait 2. » Il y a évidemment un progrès dans cette parabole sur la précédente, comme cela arrive toujours dans les cas de paraboles doubles. Cette différence de sens, méconnue par Néander et la plupart des interprètes, ressort surtout de deux traits : 4 . l'opposition entre l'unité du vêtement dans la première et la pluralité des outres dans la seconde; 2. le fait que, le vin nouveau répondant à l'habit neuf, les outres neuves doivent représenter une idée différente et toute nouvelle. Et en effet, Jésus n'oppose plus ici le principe évangélique au principe légal, mais les représentants de l'un à ceux de l'autre. On élevait deux griefs contre Jésus : 1 . la négligence des formes légales ; c'est à cette accusation qu'il vient de répon-
1 V. 38. tfBL quelques Mnn. omettent les mots w\ a^oispo-. guvtt]-
co-jvra'..
s Macpélct, p. 78. L'auteur décrit en détail la manière dont se fabriquent ces outres.
dre; 2. le mépris pour les représentants de la légalité et la sympathie pour ceux qui avaient rompu avec la discipline Ihéocratique. C'est à ce second reproche qu'il répond maintenant. Rien de plus simple que notre parabole à ce point de vue. Le vin nouveau représente ce spiritualisme vivant et sain, qui coule à pleins bords dans l'enseignement de Jésus, et les outres, les hommes qui doivent devenir les dépositaires de ce principe et le conserver à l'humanité. Et qui Jésus choisira-t-il en Israël pour remplir ce rôle? Les vieux praticiens de l'observance légale? Des pharisiens remplis du sentiment de leur propre mérite? Des rabbins roués à la discussion des textes? Mais ces gens-là n'ont rien à apprendre, rien à recevoir de lui ! Associés à son œuvre, ils ne manqueraient pas de la falsifier, en mêlant à son enseignement les vieux préjugés dont ils sont imbus ; ou bien, s'ils consentaient un seul instant à ouvrir leur cœur à la haute pensée de Jésus, elle mettrait en désarroi leur conception religieuse et leur dévotion routinière, comme un vin jeune et vif fait éclater une outre de cuir usée. Où choisira-t-il donc ses futurs organes? Chez ceux qui n'ont ni propre mérite, ni propre science. Il lui faut des natures fraîches, des âmes dont tout le mérite soit dans leur réceptivité, des hommes nouveaux dans le sens de Yhomo novus chez les Romains, des tables rases sur lesquelles sa main puisse écrire les caractères de la vérité divine sans y rencontrer les vieilles traces d'un faux savoir humain. « 0 Dieu, je te rends grâces de ce que tu as caché ces choses aux sages et aux intelligents, et de ce que tu les as révélées à ces petits enfants » (Luc X, 21). Ces enfants-là sauveront la vérité, et elle les sauvera ; c'est ce qu'expriment ces derniers mots : « et les deux, le vin et les outres, se conservent. » Ces mots sont omis dans Luc par quelques alex. Ils sont suspects d'avoir été ajoutés d'après Matthieu,
où ils ne manquent dans aucun document; il est moins probable que, comme le suppose Meyer, ils aient été supprimés d'après Marc.
On a pensé que les vieilles outres représentent la nature irrégénérée de l'homme, et les outres neuves, les cœurs renouvelés par l'Evangile. Mais Jésus n'aurait pas représenté comme un effet à redouter la destruction par l'Evangile de la vieille nature corrompue ; et il eût difficilement comparé les cœurs nouveaux, œuvres de l'Esprit saint, à des outres, dont l'existence précède celle du vin qu'elles renferment. Lange et Gess voient dans les vieilles outres l'image des formes légales, dans les outres neuves celle des formes évangéliques. Mais les institutions chrétiennes sont une émanation de l'esprit chrétien, tandis que les outres existent indépendamment du vin dont on les remplit. Et Jésus n'eût pas attaché une importance égale à la conservation du vin et à celle des outres, comme il le fait dans ces mots : « Et l'un et les autres se conservent. » 11 s'agit donc ici du maintien de l'Evangile et du salut des individus qui en sont les dépositaires. Jésus revient ici au fait qui avait été le point de départ de toute cette scène et qui avait provoqué le mécontentement de ses adversaires, l'appel du péager Lévi. C'est cet acte hardi qu'il justifie dans la seconde parabole, après avoir établi, dans la première, le principe sur lequel il reposait. Le renouvellement du système exige celui des personnes. Cette même vérité s'appliquera sur une plus grande échelle, lorsque, par les travaux de saint Paul, l'Evangile passera des Juifs aux Gentils, ces hommes nouveaux dans le règne de Dieu.