‹ Commentaire sur l'Évangile de Saint LucChapitre 37 sur 58 · VI, 12-VIII · texte numérisé non relu

VI, 12-VIII

De l'élection des Douze à leur première mission.

La section suivante nous présente l'apogée du ministère galiléen; elle commence par l'institution de l'apostolat et le plus important des discours de Jésus pendant son séjour en

Galilée, le sermon sur la montagne; et elle aboutit à un cycle de miracles où apparaît dans toute sa grandeur la puissance extraordinaire de Jésus (VIII, 22-56). L'hostilité contre lui semble se calmer; mais elle aiguise ses armes dans le secret; aussi fait-elle de nouveau explosion peu de temps après.

Cette section comprend douze morceaux : 1° l'élection des Douze et le sermon sur la montagne (VI, 12-49) ; 2° la guérison du serviteur du centenier (VII, 1-10) ; 3° la résurrection du fils de la veuve de Nain (VII, 11-17) ; 4° la question de Jean-Baptiste et les discours de Jésus à ce sujet (VII, 18-35); 5° la pécheresse aux pieds de Jésus (VII, 36-50); 6° les femmes qui entretenaient Jésus (VIII, 1-3) ; 7° la parabole du semeur (VIII, 4-18); 8° la visite de la mère et des frères de Jésus (VIII, 19-21); 9° l'apaisement de la tempête (VIII, 22-25); 10° la guérison du démoniaque de Gadara (VIII, 26-39) ; 11° la résurrection de la fille de Jaïrus (VIII, 40-56).

I . — L'élection des Douze et le sermon sur la montagne : VI, 12-49.

Intituler ainsi ce morceau, c'est supposer deux choses : 1° qu'il y a une relation étroite entre les deux faits renfermés dans ce titre; 2° que le discours Luc VI, 20-49 est le même que celui qui se lit Matth. V-VII. La vérité de la première supposition, au point de vue de Luc, ressort du v. 20, où il met en relation directe le discours qui suit, avec l'élection des Douze qu'il vient de raconter. La vérité de la seconde est contestée par ceux qui pensent qu'à la suite de cette élection, Jésus prononça deux discours, l'un au sommet de la montagne, adressé particulièrement aux disciples, le second plus bas sur un plateau, adressé à la multitude; le premier, d'un caractère plus intime, celui de Mat-

thieu; le second, d'une tendance plus populaire, celui de Luc *. On s'appuie sur les différences de fond et de forme entre les deux discours dans nos deux évangiles. Pour le fond, l'essentiel dans le discours de Matthieu, l'opposition entre la justice pharisaïque et la vraie justice du royaume des cieux, ne se retrouve point dans Luc. Pour la forme, Jésus dans Matthieu monte sur la montagne pour y prêcher, tandis que, dans Luc, il en descend, après avoir passé la nuit au sommet. De plus, là, il est assis (zatk'cravTo; a5rôtf, Matth. V, 1); ici, il paraît être debout (âW/i, Luc v. 47). Malgré ces raisons, il nous est impossible d'admettre deux discours distincts. Ils commencent tous deux de la même manière, par les béatitudes ; ils traitent tous deux le même thème, la justice du royaume de Dieu, avec cette nuance que l'essence de cette justice est, dans Matthieu, la spiritualité, dans Luc, la charité. Ils ont tous deux la même conclusion, la parabole des deux édifices. Cette ressemblance dans la disposition du discours est si considérable, qu'elle nous paraît primer décidément les différences secondaires. Quant aux différences de forme, il faut remarquer que l'expression de Luc : hà toVou ra^ivoS, littéralement : dans un lieu en plaine, désigne un endroit plat sur la montagne. Pour désigner la plaine, Luc eût dû dire : ittX ireSiou. L'expression de Luc n'est donc point en contradiction avec celle de Matthieu. Celui-ci racontant, comme d'ordinaire, sommairement, rapporte que Jésus prêcha cette fois sur la montagne, en opposition à la plaine, c'est-à-dire au bord de la mer, où Jésus prêchait d'ordinaire; tandis que Luc, qui décrit avec détail toutes les circonstances de ce jour mémorable, commence par mentionner la nuit que Jésus passa seul au sommet de la montagne, puis raconte com-

1 Lange. Leben Jesu , livre II, p. 567-570. Saint Augustin et la plupart des Pères de l'Eglise latine admettent aussi deux discours.

ment il descendit à [un endroit en plaine, situé sur le versant, où il s'arrêta pour parler au peuple. Ce plateau était encore la montagne, dans le sens de Matthieu. Sur le rapport de ecTYi (Luc) à : il s'assit (Matthieu), voir à v. 47.

Pour comprendre le discours prononcé sur la montagne, il faut se rendre un compte exact de la situation historique qui y a donné lieu; car ce discours est plus qu'un des enseignements importants de Jésus : c'est l'un des actes décisifs de son ministère. Nous avons constaté dans la section précédente les symptômes d'une rupture croissante entre Jésus et le parti hiérarchique (V, 14; 47; 24-23; VI, 4 suiv.). L'attitude hardie et provoquante que prend Jésus en face de cette hostilité, en appelant un péager, en accentuant dans son enseignement l'antithèse entre l'ancien et le nouvel ordre de choses, en bravant sans ménagement les préjugés sabbatiques, tout cela nous fait comprendre que le moment d'une crise dans son œuvre est arrivé. C'est, pour la Galilée, une situation exactement correspondante à celle qui s'était produite en Judée après la guérison sabbatique de l'impotent (Jean V). L'élection des Douze et le sermon sur la montagne sont le résultat et la solution de cette situation critique. Jusqu'ici , Jésus s'était borné à grouper autour de lui des croyants, en appelant quelquesuns d'entre eux à l'accompagner habituellement, comme disciples. Maintenant, il a reconnu que le moment est venu de donner à son œuvre une forme plus arrêtée, d'organiser ses adhérents. L'armée ennemie se dispose à l'attaque; il est temps de concentrer la sienne ; et en conséquence il commence, si j'ose ainsi dire, par former ses cadres. L'élection des Douze est le premier acte constitutif accompli par Jésus-Christ. C'est la première mesure, et au fond (avec les sacrements) l'unique mesure d'organisation qu'il ait jamais prise. Elle lui suffisait, puisque ce collège des Douze, 1er Vol. 24

une l'ois constitué, devait prendre à son tour, quand il en $erail tetnps, les nouvelles mesures indispensables. — Le nombre !u2 était significatif. Jésus établissait en leur personne' les douze patriarches d'un nouveau peuple <l<i Dieu.

de l'Israël spirituel, qui allait être substitué à l'ancien. Douze tribus nouvelles allaient surgir à leur parole et former l'humanité sainte que Jésus venait installer sur la terre. Il n'est pas possible de concevoir un acte plus expressément messianique ; et la critique, qui prétend (pic ce n'est qu'à Césan'-e de Philippe et à l'instigation de Pierre que Jésus a décidément accepté le rôle de Messie, doit commencer par effacer de l'histoire l'élection des Douze avec sa signification manifeste. De plus, cet acte est le commencement du divorce entre Jésus et l'ancien peuple de Dieu. Le Seigneur n'en vient à constituer un nouvel Israël que lorsqu'il reconnaît la nécessité de rompre avec l'ancien. Il a en vain travaillé à transformer ; il ne lui reste qu'à substituer. Cette foule attentive qui l'entoure sur la montagne, c'est le noyau du peuple nouveau^; ce discours qu'il lui adresse, c'est la promulgation de la loi nouvelle qui doit le régir; ce moment, c'est l'installation solennelle du peuple de Jésus-Christ sur la terre, de ce peuple qui doit peu à peu, sur la voie de la conversion individuelle, finir par absorber en lui tout ce qui est à Dieu dans tous les autres. De là le caractère décidément inauguratif de ce discours, caractère qui, quoi qu'en dise Weizsàcker1, ne se retrouve pas moins dans la forme de Luc que dans celle de Matthieu. Chez celui-ci Jésus s'adresse, si l'on veut, aux apôtres, - — mais comme représentant tout le nouvel Israël. Chez Luc, il parle plutôt, si l'on veut, au nouvel Israël, — mais comme personnifié dans la personne des apôtres. Cela ne fait, en réalité, aucune différence. La distinction entre

1 L'ntcrsucliungrn iiber die evang. Gesch.. p. 45 et 46. note.

les apôtres et les croyants ne ressort expressément nulle part. Tout croyant doit être le sel de la terre, la lumière (ht monde (Matthieu) ; chaque apôtre est l'un de ces pauvres, ajl'amés, pleurant, persécutés, dont se compose le nouveau peuple (Luc). Comme, à Sinaï, .léhovah ne distingue point entre les sacrificateurs et le peuple, ainsi c'est son peupie avec tous ses éléments de vie réunis, dont Jésus salue l'apparition, décrit le caractère nouveau et proclame l'action future sur le monde. Aussi a-t-il senti profondément l'importance de ce moment, et s'y est-il préparé par toute une nuit de méditation et de prière. Les expressions de Luc sur ce point (v. 42) ont, comme nous le verrons, un caractère tout spécial.

Le sermon sur la montagne occupe dans Matthieu une tout autre place que dans Luc. Cet évangéliste en a fait l'ouverture du ministère galiléen, et le place, en conséquence, immédiatement après la vocation des quatre premiers disciples. Historiquement parlant, cette situation est un anachronisme manifeste. Comment, tout au commencement de son œuvre, Jésus pourrait-il parler des persécutions pour son nom, comme il le fait Matth. V, 40. 41, éprouver le besoin de se justifier de l'accusation d'antinomisme (V, 47), et trouver nécessaire de donner un sévère avertissement à ses faux disciples (Vil, 24-23)? La position du sermon sur la montagne chez Matthieu ne se comprend qu'au point de vue systématique auquel est écrit cet évangile. L'auteur ne pouvait mieux démontrer la dignité messianique de Jésus, qu'en ouvrant le récit de son ministère par ce discours dans lequel était posée la base du Royaume spirituel que le Messie venait fonder. Si la Collection des discours composée par Matthieu et dont a parlé Papias, a réellement existé et a servi de fondement à notre évangile, on se rend compte de la place qu'occupe dans celui-ci ce

grand discours. Le sermon sur la montagne devait certainement occuper le premier rang dans tout recueil des enseignements de Jésus.

Quant à Marc, on discerne facilement dans son cadre le point précis où aurait dû être placé le sermon sur la montagne (III, 13 et suiv.). Mais le discours lui-même manque, sans doute parce qu'il n'entrait pas dans son plan de le donner à ses lecteurs. Le récit de Marc est néanmoins important, en ce qu'il confirme celui de Luc et la portée attribuée par cet évangéliste à l'acte de l'élection des Douze. Cette comparaison avec les deux autres syn. démontre l'intelligence qu'avait Luc du développement de l'œuvre de Jésus et le tact chronologique supérieur avec lequel il a rédigé sa narration (xaGeÇ^ç ypa^ai 1,3).

Gess a répondu à nos objections contre l'exactitude chronologique du récit de Matthieu (Lit ter. Anzeiger d'Andréa? , septembre 1871) de la manière suivante : L'annonce des persécutions pouvait se rattacher an fait mentionné Jean IV, 1 et an sort de Jean-Baptiste ; l'accusation d'antinomisme avait déjà été formulée en Judée (comp. Jean V); les faux disciples pouvaient être des imitateurs de celui qui guérissait au nom de Jésus (Luc IX, 49; Marc IX, 38), quoique d'un caractère moins pur. Et, dans tous les cas, l'époque du discours indiquée par Luc ne diffère point sensiblement de celle où le place Matthieu. — Mais ni l'hostilité dont Jésus avait été l'objet en Judée, ni les accusations que l'on y avait élevées contre lui, n'eussent pu l'engager à parler devant une foule galiléenne comme il le fait dans le sermon sur la montagne, si des faits analogues, tels que ceux qu'a racontés jusqu'ici saint Luc, ne se fussent passés dans cette province, et si le peuple ne les eût connus. Il est bien possible que les faits racontés par Luc n'établissent pas un intervalle très-considérable entre le moment où il place ce discours et le commencement du ministère galiléen, où le place Matthieu. Mais ils servent du moins à le préparer et à lui donner la base historique dont il a besoin, tandis que dans Matthieu, il arrive ex abrupto et en dehors de tout organisme historique. — Il suffirait au besoin du fait que l'appel de Matthieu est placé dans le premier évangile

(IX, 9) après le sermon sur la montagne, lequel suppose cet appel déjà accompli (Luc VI, 12 et suiw), pour montrer combien ce discours est détaché, dans cet écrit, de son vrai contexte historique.

1° V. 12-49. Election des Douze. — V. 42 K Luc a déjà fait ressortir plus d'une fois ce besoin de prier qui entraînait souvent Jésus clans la solitude (IV, 42; V, 46). Mais les expressions qu'il emploie ici ont une gravité toute particulière. AiavuxTepeueiv, passer la nuit en veillant, est un mot rarement employé en grec, et qui ne se trouve qu'ici dans tout le N. T. Le choix de ce terme inusité, aussi bien que la forme analytique (l'imparf. avec le partie), font ressortir l'énergique persévérance de cette veille. Le terme •rrpocar/Y] toO ôsou, littéralement : V oraison de Dieu, est aussi une expression unique dans le N. T. Il ne désigne pas quelque demande particulière , mais un état de profond recueillement en la présence de Dieu, une invocation dans la communion la plus profonde avec lui. Durant cette nuit, Jésus a placé devant Dieu son œuvre, au point décisif où elle était arrivée, et a tenu conseil avec lui. La mesure de l'élection des douze apôtres a été le fruit de cette longue oraison ; elle est apparue à Jésus, dans cette lumière supérieure où il se trouvait placé, comme la seule qui répondît aux exigences de la situation présente. — La leçon i$£>Mv est une correction des puristes alexandrins, pour gÇîiXBeVj qui choquait l'oreille grecque après eyeveTo.

V. 43-4 7a2. Il est certain que, pour l'exécution de cette grave mesure, Jésus se mit sous la direction divine, comme il l'avait fait pour la mesure elle-même. La foule des disci-

1 NABDL: pÇeX8etv auxov au lieu d'e^ÀOsv.

8 V. 14 N B I) K LATI 20 Mnn. Syr** It'1^- lisent xat devant Ioxuh pov. — nBDL Syrsch Italiq- lisent xat devant $tà.u»tov. — V. 15. Les mêmes, ou a peu près : xoi devant MorcOaiov et Ia/.w(5ov. — V. 16. Les mêmes, ou à peu près: xat devant Iouoav. — nBDL: IaxapuoG au lieu d'Ioxapu*>T7)v. — NBLIt. omettent xat après oç.

pies passa la nuit non loin du sommet où il s'était retiré. Durant ce long recueillement, il les présenta tous individuellement à son Père; et ce fut le doigt de Dieu qui lui désigna ceux dont il devait faire les dépositaires du saint du monde. Lorsqu'enfin il eut obtenu une parfaite clarté, vers le matin il les appela tous auprès de lui, et il accomplit l'élection ainsi préparée. Le xai, aussi, indique que le titre procéda de Jésus, aussi bien que la charge. Schleiermacber a pensé que cette nomination était uniquement en rapport avec le discours suivant dont ces douze devaient être les auditeurs officiels et que la dénomination d'apôtres (v. 13 : « qu'il nomma aussi apôtres» ) leur aurait été donnée dans quelqu'autre circonstance, soit antérieure, soit subséquente. La formule analogue relative à Pierre, v. 14, pourrait parler en faveur de cette dernière opinion. Cependant il est naturel d'admettre qu'il leur donna le titre d'apôtres au moment où il les distingua pour la première fois des autres disciples, comme il donna à Simon le surnom de Pierre au moment où il le rencontra pour la première fois (Jean I). Et si ces douze hommes n'avaient été choisis que pour entourer officiellement Jésus dans cette circonstance, ils ne se retrouveraient pas les mêmes dans tous les catalogues apostoliques. Le fait de cette élection est confirmé expressément par Marc (III, 13. 14-) et indirectement par Jean (VI, 70 : « Ne vous ai-je pas choisis (ilekz&toivj, vous les douze ? ») — L'on a souvent réduit la fonction des apôtres à celle de simples témoins. Ce titre même d'apôtres ou ambassadeurs exprime davantage; comp. 2 Cor. V, 20: « Nous sommes ambassadeurs pour Christ. . .; et nous vous supplions d'être réconciliés avec Dieu. » Quand Jésus dit : « Je te prie pour ceux qui croiront en moi par leur parole, » cette expression : leur parole, embrasse évidemment

1 Ueber die Schriften des Lucas, p. 87 et 88.

plus que le simple récit des faits et gestes de Jésus. — Le relief si marqué que Luc, d'accord avec Marc, donne au fait de l'élection des Douze, est la meilleure réfutation de la critique aigre et malveillante qui prétend découvrir partout chez lui les traces d'une intention dénigrante envers eux.

D'après Keim (t. II, p. 305), l'élection des Douze n'aurait eu lieu que beaucoup plus tard, an moment de leur première mission, IX. 1 et suiv. C'est alors en effet que Matthieu donne le catalogue apostolique, X, 1 et suiv. Luc aurait imaginé toute cette scène sur la montagne afin de reculer le plus possible cette élection et de donner ainsi au droit apostolique, une double et triple consécration. Marc l'aurait suivi jusques là. Mais Luc serait allé plus loin encore. Voulant mettre un discours dans la bouche de Jésus à cette occasion, il se serait servi dans ce but d'une partie du discours sur la montagne, discours qui n'avait rien de commun avec cette circonstance. Marc aurait renoncé à cette amplification, mais avec le grave inconvénient de ne plus pouvoir assigner aucun but sérieux à l'élection des apôtres en ce moment-là. — Mais 1. Le préambule du récit de la première mission apostolique dans Matthieu (X. 1); « Et ayant appelé à lui les douze disciples, il leur donna .• . .. » éloigne l'idée de la consommation de leur élection en ce moment et suppose ce fait déjà accompli. D'après Matthieu lui -môme le collège des Douze existe déjà; Jésus les appelle pour les mettre en activité de service. 2. Une scène aussi solennellement décrite que celle de Luc (Jésus passant une nuit dans la prière de Dieu!) ne peut être une invention de sa part, pour peu qu'il soit un homme sérieux. 3. Le récit de Marc est une confirmation irrécusable de celui de Luc; car il en est indépendant, comme cela ressort de la manière toute particulière dont il détermine le but de l'élection des apôtres. 4. Nous avons reconnu combien cette mesure s'adaptait naturellement au point où le développement de l'œuvre de Jésus était maintenant parvenu. 5. La critique rationaliste ne fait-elle pas sa propre critique en attribuant ici à Luc l'invention complète d'une scène destinée à consacrer plus solennellement le droit des Douze et en affirmant ailleurs que ce même Luc travaille à les rabaisser (l'école de Tubingue et, jusqu'à un certain point, Keim lui-même, voir à IX, 1)?

Les quatre listes apostoliques (Matth. X, 2 et suiv.;

Marc III, 16 et sniv.; Luc VI; et Act. I, 13) présentent trois traits de ressemblance : 1° Elles contiennent les mômes noms, à l'exception de Judas, fils de Jacques, qui est remplacé dans Marc par Thaddêe, et, dans Matthieu, par Lebbée, surnommé Thaddêe (d'après la leçon reçue), par Thaddêe (d'après N B), par Lebbée (d'après D). 2° Ces douze personnages sont répartis dans les quatre listes en trois groupes de quatre, sans qu'il y ait transposition d'un individu d'un groupe dans l'autre. On peut conclure de là que le collège apostolique était formé de trois cercles concentriques, dont l'intimité avec Jésus allait en décroissant. 3° Les trois mêmes apôtres se trouvent placés à la tête de chaque tétrade, Pierre, Philippe et Jacques. — Outre cette division quaternaire, Matthieu et Luc en indiquent une par paires, au moins (d'après la leçon reçue, chez Luc, et à coup sûr chez Matthieu) pour les huit derniers apôtres. Dans les Actes, les quatre premiers apôtres sont liés l'un à l'autre par fcat; les huit autres sont groupés par paires.

Luc place en tête les deux frères Simon et André, dont Jésus avait fait la connaissance auprès du précurseur (Jean I). Du premier regard Jésus avait discerné la puissance d'initiative, la promptitude de coup d'œil et d'action, qui distinguaient Pierre. 11 le signala à l'instant même, par le surnom de cp, en araméen Nfl>3, Céphas (proprement morceau de roc), comme celui sur lequel il fonderait l'édifice de son Eglise. Si le caractère de Pierre était faible et instable, il n'en a pas moins été le hardi confesseur sur le témoignage duquel s'est élevée l'Eglise en Israël et chez les païens (Act. Il et X). Rien dans le texte n'indique que ce surnom ait été donné à Simon en ce moment-ci. L'aor. wvopcce indique l'acte pur, sans rapport au temps. Le xat fait simplement ressortir l'identité du personnage (v. 16). — André fut l'un des premiers croyants (Jean I). Au moment où Je-

sus choisit les Douze, il fut assurément désigné en même temps que Pierre; mais il descendit peu à peu au-dessous de Jacques et de Jean, auxquels il parait avoir été inférieur; il est placé après eux chez Marc et dans les Actes. L'ordre suivi par Luc trahit une source très-primitive. Assez souvent André se trouve associé à Philippe (Jean VI, 7-9; XII, 21. 22). 11 formait dans la vie ordinaire le lien entre le premier et le second groupe, à la tête duquel était Philippe.

La seconde paire du premier groupe est formée par les deux fils de Zébédée, Jacques et Jean, Marc nous donne sur leur compte (III, 17) un détail plein d'intérêt : Jésus les avait surnommés fils du tonnerre. Ce surnom eût été blessant, s'il eût exprimé un blâme; il rappelait donc plutôt le zèle ardent de ces deux frères pour la cause de Jésus et leur amour exalté pour sa personne. Ce sentiment qui brûlait au fond de leur cœur, en sortait par éclats subits, comme l'éclair de la nue. Jean I, 42 renferme une trace délicate de la vocation de Jacques; celle-ci doit donc avoir eu lieu auprès de Jean-Baptiste, immédiatement après celle de son frère. Jacques fut le premier martyr d'entre les apôtres (Act. XII). Ce fait ne s'explique que par l'influence très-considérable qu'il exerça après la Pentecôte. Jean fut Y a mi personnel de Jésus, qui sans doute se sentait compris par lui comme par aucun autre. Tandis que les autres disciples étaient surtout frappés de ses miracles et recueillaient ses enseignements moraux, Jean, attaché plutôt à sa personne, gravait dans son cœur les déclarations dans lesquelles Jésus déployait la conscience qu'il avait de luimême. — . Wieseler a essayé de prouver que ces deux frères étaient cousins-germains de Jésus, par Saloriié, leur mère, qui aurait été la sœur de la vierge Marie. Gomp. Matth. XXVII, 5. 6 ; Marc XV, 40, avec Jean XIX, 25. Mais

cette interprétation du passage de Jean esl pou naturelle.

La seconde tétrade, qui comprenait sans doute des natures de second ordre, renferme aussi deux paires. La première est formée, dans les trois évangiles, par Philippe et Barthélémy. Dans les Actes, Philippe est accompagné de Thomas. Philippe avait été le cinquième croyant (Jean I) ; il était originaire de Bethsaïda, comme les quatre précédents. Jean VI, 5 semble prouver que Jésus était avec lui sur un pied de cordialité particulier. — Le nom Barthélémy signifie fils de Tolmaï; ce n'était donc qu'un surnom. On a supposé dès longtemps que le vrai nom de cet apôtre était Nathanaël. Jean XXI, 2, où Nathanaël est nommé au milieu d'une série d'apôtres, prouve, en effet, qu'il était l'un des Douze. Comme, d'après Jean I, il avait été attiré à Jésus par Philippe, il est naturel qu'il lui soit associé dans les catalogues apostoliques.

Matthieu et Thomas forment la seconde paire du second groupe dans les trois syn., tandis que dans les Actes Matthieu est associé à Barthélémy. Une circonstance remarble et d'autant plus significative qu'elle pourrait aisément passer inaperçue, c'est que, tandis que, dans Marc et Luc, Matthieu est placé le premier de la paire, dans notre premier évangile il y occupe le second rang. De plus, dans ce même évangile, à son nom est ajoutée cette épithète : le péager, qui manque dans les deux autres. Ne sont-ce pas là les indices d'une participation personnelle plus ou moins directe de l'apôtre Matthieu à la composition du premier évangile? Ancien péager, Matthieu devait être habitué, plus que ses collègues, à manier la plume. Il ne serait donc pas étonnant que, le premier, il se fût senti appelé à mettre par écrit, soit l'histoire, soit les enseignements de Jésus. Le récit de sa vocation fait supposer chez lui une énergie, une décision et une puissance de foi exceptionnelles. Peut-être

est-ce là la raison pour laquelle Jésus trouva bon de l'associer à Thomas, l'homme des scrupules et du doute. Le nom de ce dernier signifie jumeau. Les circonstances de son appel nous sont inconnues. Sans doute, il s'était d'abord attaché à Jésus comme simple disciple, et il avait attiré, par son caractère sérieux, l'attention du Maître. Si le trait IX, 59. 60 n'était pas placé si longtemps après le sermon sur la montagne, on pourrait, avec quelques écrivains, être tenté de l'appliquer à Thomas.

La troisième tétrade renferme les personnalités les moins saillantes d'entre les Douze. Tous ces hommes, même Judas Iscariot, ont eu néanmoins leur part dans l'accomplissement de la tache apostolique, la transmission de la sainte figure du Christ à l'Eglise de tous les temps. Le fleuve de la tradition orale s'est formé des affluents de toutes ces sources réunies. La première paire comprend ici, comme dans les Actes, Jacques, fils d'Alphée, et Simon le Zélote. Mais la distribution est différente dans les deux autres syn. — Il a été généralement admis depuis le IVe siècle que ce Jacques est le personnage si souvent désigné, dans les Actes et dans les Galates, sous le nom de frère du Seigneur, et qui fut le premier chef du troupeau de Jérusalem. Oit justifie cette identité : 4 . en lui appliquant le passage Marc XV, 40, d'après lequel il aurait été surnommé le petit ou le plus jeune (relativement à Jacques, fils de Zébédée), et aurait eu pour mère une Marie, que, d'après Jean XIX, 25, on devrait envisager comme sœur (probablement bellesœur) de la mère de Jésus ; 2. en identifiant le nom de son père, Alphée, avec celui de Clopas (>shn = KWrràç) , que portait, d'après Hégésippe, un frère de Joseph; 3. en prenant l'expression de frère dans le sens de cousin (du Seigneur). Mais cette hypothèse est, selon nous, insoutenable : 1 . Le mot àf^cpoc, frère, employé comme il l'est, à côté de

pafÎTiïp, mère ( « la mère et les frères de Jésus » ), ne peut signifier que frère, dans le sens propre. L'exemple souvent cité, Gen. XIII, 8, lorsqu' Abraham dit à Lot : « Nous sommes frères,)) n'est point dans les mômes conditions. 2. Jean dil positivement (Vil, 5) que les frères de Jésus ne croyaient pus en hu\ et cela longtemps après l'élection des Douze (Jean VI, 70). C'est ce qui est confirmé par Luc VIII, 19 et suiv.; comp. avec Marc III, 20-35. L'un d'entre eux ne pouvait donc se trouver parmi ses apôtres. En comparant tous les passages, on est conduit à distinguer, comme on le fait généralement aujourd'hui, trois Jacques : le premier, le fils de Zébédée (v. 14); le second, le fils d'Alphée ici désigné, que rien n'empêche d'identifier avec Jacques le petit, le fils de Clopas et de Marie, et d'envisager comme le cousin-germain de Jésus; le troisième, le frère du Seigneur, non croyant avant la mort de Jésus, mais plus tard premier évêque du troupeau de Jérusalem.

Le surnom de Zélote, donné à Simon, est probablement la traduction de l'adj. kanna (dans le Talmud , hanamt), zélé. D'après cela, cet apôtre aurait appartenu au parti ardent qui amena la ruine du peuple en l'entraînant à la guerre contre les Romains. Ce sens correspond bien à l'épithète de KavavmK qui lui est donnée dans la leçon byz. de Matthieu et de Marc, confirmée ici par l'autorité du Sinaït. Ce nom n'est que le terme hébreu, traduit par Luc et hellénisé par Matthieu et Marc. La leçon Kovayatoç chez quelques alex. peut signifier soit Cananéen, soit citoyen de Cana. Cette seconde étymologie est peu probable. La première le serait davantage si Matth. XV, 22 ce mot, dans le sens de Cananéen, n'était écrit avec un X au lieu d'un K. Luc a donc rendu exactement le sens du terme araméen employé dans le document dont il se servait (Keim, t. II, p. 319).

La dernière paire est celle des deux Judas. Il y avait en

effet deux hommes de ce nom dans le collège apostolique, lors même que Matthieu et Marc n'en mentionnent qu'un, Judas Iscariot. Gela ressort clairement de Jean XIV, 22 : « Judas, non pas V Iscariot, lui dit. » Les noms de Lebbée et de Thaddée, chez Matthieu et Marc, sont donc des surnoms, dérivés, le premier de nS, cœur, le second, soit de in, manniut, soit de nv, potens. Le nom de Thaddal est fréquent dans le Talmud. Ces surnoms étaient probablement les noms par lesquels on le désignait habituellement dans l'Eglise. Le génitif Wcofiou doit, d'après l'usage, signifier : fils de Jacques; ce déterminatif devait servir à distinguer ce Judas du suivant. Dans le désir de faire aussi de cet apôtre un cousin de Jésus, on a traduit fréquemment : frère de Jacques, c'est-à-dire du lîls d'Alphée, nommé v. 15. Mais il est sans exemple que le génitif soit employé dans ce sens. Au v. 14, Luc lui-même a cru devoir employer la formule complète : tov à^e'Xcpov k&tou. Et les deux autres syn., qui joignent immédiatement Lebbée à Jacques, n'auraient-ils pas fait ressortir cette parenté?

Comme il existait en Juda une ville de Kerijoth, il est probable que le nom Iscariot signifie : homme de Kerijolh (aujourd'hui Kuriut, vers la limite septentrionale de Juda). Les objections que Wette a élevées contre cette étymologie, sont sans valeur. Il propose, avec Lightfoot, l'étymologie ascara, strangulation. Hengstenberg préfère isch schéker, homme de mensonge; d'où il résulterait que ce surnom aurait été donné post eventum. Ces étymologies sont d'autant plus insoutenables que, dans le quatrième évangile, d'après la leçon la plus probable ('icxaptwTou, VI, 71 et ailleurs), ce surnom Iscariot aurait été originairement celui du père de Judas. Le caractère de cet homme paraît avoir été froid, réservé, calculateur. Il se possédait si parfaitement lui-même, qu'à l'exception de Jean peut-être, aucun

des disciples ne pénétra le mystère de sa haine. Par son sang-froid, il tenait tête à Jésus lui-même (Jean XII, 4. 5). Par quel motif Jésus avait-il choisi un homme de ce caractère? Il s'était rangé spontanément, comme tant d'autres, au nombre des disciples; il y avait donc chez lui un commencement de foi, et peut-être, dans l'origine, un zèle ardent pour la cause de Jésus. Mais il existait aussi chez lui, coi unie chez tous les autres, des vues égoïstes, des aspiralions ambitieuses, qui étaient presque inséparables de la forme qu'avait prise l'espérance messianique, avant que Jésus l'eût purifiée de cet alliage. Pour Judas, comme pour tous les autres, se posait donc la question de savoir lequel des deux principes en lutte l'emporterait dans son cœur, la foi et, par elle, la vertu sanctifiante de l'esprit de Jésus, ou l'orgueil et, par lui, l'incrédulité qui ne pouvait manquer d'en résulter à la longue. C'était là, pour Judas, une question de liberté morale. Pour Jésus, il devait s'en remettre à cet égard, comme à tous les autres, au plan de Dieu. D'un côté, il pouvait, sans doute, espérer, en admettant Judas au nombre de ses apôtres, de parvenir à purifier son cœur, tandis qu'en le mettant de côté, il devait craindre de l'irriter et de l'éloigner pour jamais. D'autre part, il le pénétrait certainement assez pour comprendre quelle chance il courait, en lui donnant une place dans le cercle intime qu'il allait former autour de sa personne. On peut donc supposer que, dans cette longue nuit qui précéda l'élection des Douze, cette question fut l'une de celles qui le préoccupèrent le plus vivement ; et ce ne fut certainement que lorsque la volonté de son Père lui fut devenue manifeste, que, tout en pressentant de quelle pesante croix il allait se charger, il admit cet homme au rang des Douze (Jean VI, 64 et 71). Du reste, Judas a aussi rempli sa fonction d'apôtre; son cri de désespoir : « J'ai trahi le sang in-

nocmt! » est un témoignage qui retentit à travers les siècles aussi haut que la prédication de Pierre à la Pentecôte, ou que la voix du sang de Jacques, le premier martyr. — Le*at5 aussi, après o; (v. 10), omis par quelques autorités, est peut-être tiré des deux autres syn. S'il est authentique, il est destiné à faire mieux ressortir, par l'identité du personnage, la contradiction entre la mission et le rôle joué.

Entouré des Douze et du nomhreux cercle de disciples du milieu desquels il les avait choisis, Jésus descend du sommet de la montagne. Arrivé à un endroit en plaine sur la pente, il s'arrête ; la foule qui l'attendait vers le pied de la montagne, monte et se rassemble autour de lui. To-o; tts^vo; : un endroit plat sur un plan incliné. Ainsi se résout la contradiction prétendue avec l'expression : la montagne, chez Matthieu (voir plus haut). — Le âVrr,, il s'arrêta, en opposition à: étant descendu, ne désigne nullement Y attifa de de Jésus pendant le discours. Il n'y a donc aucune contradiction entre cette expression et le : s étant assis, de Matthieu. — Que dire de la découverte de Baur, qui pense que l'intention de Luc, en substituant le : étant descendu, v. 16, au : il monta, Matth. V, 1, a été de dégrader le sermon sur la montagne1!

Y. 17M9 2. On pourrait faire d'o/JXoç, irlvjGoç, la foule, la multitude, etc., autant de sujets d'ecr/j : « Il s'arrêta, ainsi que la foule. . . » Mais il est plus naturel de sous-entenclre un verbe particulier : « Et avec lui se trouvait la foule. . . » En tout cas, même si on retranche, avec les alex., le *ai devant éÔepaTueuovTo, étaient guéris (v. 18), on ne pourrait songer à faire de ces suhst. des sujets de ce dernier verbe; car la foule de ses disciples, etc., n'était pas composée de

1 Die Evangelien, p. 457.

J V. 17. N 15 L Syrsch lisent tcoXuç après o/Àoç. — V. 18. K ABDLQ quelques Mnn. It. omettent v.xi devant iOgpotfreuovto.

malades. Trois espèces de personnes entouraient donc en ce moment Jésus : les auditeurs occasionnels (la multitude venue de toutes parts), les disciples permanents (la foule des disciples), et les apôtres. Les premiers représentent le peuple en tant qu'appelé au royaume de Dieu; les seconds, l'Eglise; les troisièmes, le ministère dans l'Eglise. L'expression de foule, pour désigner les seconds, n'est pas trop forte. Jésus n'a-t-il pas peu après tiré du milieu d'eux les 70 disciples (X, 1)? — Si, au v. 18, on lit et devant ils étaient guéris, l'idée de guérison n'est qu'accessoire et ajoutée en forme de parenthèse; et la notion dominante est celle de rassemblement : « Les démoniaques aussi se trouvaient là — et, de plus, ils étaient guéris. » Si on omet ie et, l'idée de guérison reste seule, et il faut traduire : « Et les possédés même étaient guéris. » — Avec iwcpo&iou, il faut sous-entendre x^pa^ ; Tupou et SiJôvqç sont compléments. — Le v. 49 décrit le déploiement puissant de vertus miraculeuses qui avait lieu en ce jour-là. C'était un moment analogue à celui qui a été décrit IV, 40 et suiv. ; mais avec un degré d'intensité supérieur encore. 'Ia-ro dépend de oti et a pour sujet ^uva^tç.

2° V. 20-49 : Le discours. — On a compris de bien des manières différentes le but, la pensée dominante et le plan de ce discours. Ce qui complique la solution de ces questions, c'est la différence entre les deux comptes rendus de Matthieu et de Luc. Quant au but, Weizsàcker envisage le discours sur la montagne comme la grande proclamation du royaume de Dieu, adressée au peuple entier; et c'est dans la rédaction de Matthieu qu'il retrouve le mieux ce caractère. 11 reconnaît néanmoins que la donnée du préambule (V, 1 . 2 : « il les enseignait [ses disciples], disant. . .») n'est pas en rapport avec cette destination. Luc, selon lui, a renchéri encore sur cette déviation

de Matthieu en modifiant tout le discours pour en faire une allocution aux disciples seuls. Ritschl, Holtzmann pensent au contraire que le discours a été adressé originairement aux seuls disciples et que le compte-rendu de Luc en a conservé le plus exactement la teneur ; seulement la situation décrite v. 17-49 ne serait pas, selon Holtzmann, en harmonie avec cette destination. Keim met tout le monde d'accord en distinguant deux discours principaux, l'un adressé à tout le peuple, vers l'époque de la fête de Pâques, et dont nous aurions des fragments dans Matth. VI, 49-34; VII, 7-44; 4-5; 24-27. Ce discours d'inauguration aurait traité du souci capital de la vie humaine. Le second aurait été adressé aux disciples uniquement un peu plus tard, vers le temps de la Pentecôte. Matth. V en est le résumé. Ce serait le souhait de hienvenue adressé par Jésus à la foule de ses disciples et l'exposé de la nouvelle loi comme accomplissement de l'ancienne. Quant à la critique des vertus pharisaïques, Matth. VI, 4-48, elle se rattache sans cloute de très-près, et pour le fond et pour l'époque, au discours précédent. Mais elle n'en faisait pas partie.

L'idée dominante, dans Matthieu, est certainement l'exposé de la loi nouvelle dans sa relation avec l'ancienne. Le thème, chez Luc, est simplement : la loi de la charité, hase du nouvel ordre de choses. Plusieurs critiques renoncent à trouver l'accord entre ces deux sujets. D'après Holtzmann le ch. V de Matthieu serait un traité particulier que l'auteur du 4er évangile aurait introduit dans le discours; Keim pense que Luc, comme disciple de Paul, a voulu détacher complètement la morale nouvelle de l'ancienne. L'anonyme: saxon s'efforce même de prouver que le discours sur la montagne a été transformé par Luc en une mordante satyre contre. . . saint Pierre!

Pour le plan du discours, plusieurs s'efforcent de le sysrr Vol. 25

tématiser. Beck; 1, la doctrine du bonheur (béatitudes);

2. celle de h justice (partie centrale dans Matthieu et Luc);

3. celle de la sagesse (conclusion). Oosterzee : 1. la salutation de l'amour (Luc v. $0-26] ; 2. le commandement de l'amour (v. 27-38); 3. Vimpulsion de l'amour (v. 39-49). La meilleure division à ce point de vue plus ou moins abstrait, et en partant de Matthieu, est certainement celle de Gess : 1 . Le bonheur de ceux qui sont aptes à entrer dans le royaume (Y, 3-12); 2. la haute vocation des disciples (V, 43-16); 3. la justice, supérieure à celle des pharisiens, à laquelle doivent tendre ceux qui veulent entrer dans le royaume (Y, 17 — VI, 34) ; 4. les écueils auxquels ils courent risque de se heurter (la disposition à juger ; le prosélytisme intempérant ; la séduction des faux-prophètes) ; puis le secours contre ces périls, avec la conclusion (VII , 1fïn).

La solution de ces diverses questions nous paraît devoir être cherchée avant tout dans la situation historique d'où est sorti le discours sur la montagne. Pour le voir se produire en quelque sorte devant nous, il suffit de faire une comparaison. Qu'on se représente le chef d'une de ces grandes révolutions sociales qui semblent se préparer de nos jours. A l'heure marquée, entouré de ses principaux adhérents, il se présente sur la place publique; la foule accourt; il lui fait part de son plan. Il commence par désigner la classe de personnes à laquelle il s'adresse spécialement : vous, pauvres et ouvriers, population souffrante et laborieuse! et il étale à leurs yeux les espérances de l'ère qui va s'ouvrir. Après cela, il proclame le principe nouveau qui va régir l'humanité. « Plus d'exploitation de l'homme par l'homme; justice, charité universelle! » Enfin, il indique la sanction de cette loi qu'il promulgue, les peines des violateurs et les récompenses des fidèles obser-

vateurs. Voilà la caricature; en forçant les traits, elle nous aide à nous rendre compte de ceux du modèle. Que renferme, en effet, le sermon sur la montagne? Trois choses : 4° L'indication de ceux à qui Jésus s'adresse principalement, pour former le peuple nouveau (Luc v. 20-26 ; Matth. V, 4-42). 2° La proclamation du principe fondamental de la société nouvelle (Luc v. 27-45; Matth. Y, 43-VII, 42). 3° L'annonce du jugement qu'auront à suhir les membres du nouveau peuple de Dieu (Luc v. 46-4-9 ; Matth. VII, 43- 27). En d'autres termes : l'appel, la déclaration de principes et la sanction. Voilà la marche du discours. Ce plan n'a rien de factice; ce n'est pas un cadre logique appliqué tant bien que mal au discours donné ; c'est le résultat de la situation actuelle de l'œuvre de Jésus, telle que nous l'avons constatée. La destination du discours s'explique d'ellemême : Jésus s'adresse à la masse du peuple présent, comme formant le cercle au sein duquel l'ordre nouveau doit se réaliser, en même temps qu'aux disciples et aux apôtres, par le moyen desquels cette révolution doit s'opérer. Luc et Matthieu ne sont donc en désaccord, sous ce rapport, ni entre eux, ni avec eux-mêmes. Quant à l'idée fondamentale du discours, voir à v. 27.

Page 1