Première partie : v. 20-26. L'ajipel
Cette invitation solennelle caractérise : 1° Ceux qui ont qualité pour devenir membres de l'ordre de choses que Jésus inaugure (v. 20-23); 2° leurs adversaires (v. 24-26). — Matthieu commence de la même manière ; mais il y a deux différences principales entre lui et Luc : 4 ° celui-ci n'a que quatre béatitudes; Matthieu en a huit (non sept ou neuf, comme on le dit souvent) ; 2° aux quatre béatitudes de Luc se rattachent quatre malédictions qui manquent dans Matthieu. Keim ne voit dans la forme de Luc qu'une construction artificielle. En tout cas, ce ne serait pas là l'œu-
vre'de Luc, mais celle de son document. Car s'il est un morceau que son contenu assigne au document primitif (de couleur ébionite), c'est évidemment celui-ci. Mais le contexte môme nous parait décisif en faveur de la rédaction de Luc. Il s'agit dans cet appel des conditions qui rendent apte à entre?' dans le royaume. C'est ce qu'indiquent bien les quatre premières béatitudes de Matthieu; mais les quatre suivantes (miséricorde, pureté de cœur, esprit pacifique, joie dans la persécution) indiquent les dispositions au moyen desquelles on peut y demeurer, et n'ont par conséquent pas leur place naturelle dans cet appel. Il n'y a que la huitième (la quatrième de Luc) qui puisse figurer ici comme transition des disciples persécutés aux persécuteurs, objets des malédictions suivantes. Deux d'entre les quatre dernières béatitudes de Matthieu trouveront sans peine leur place dans le corps du discours. Quant aux malédictions, elles conviennent parfaitement au contexte. Après avoir célébré le bonheur de ceux qui possèdent les conditions d'entrée, Jésus annonce le malheur de ceux qui sont animés des dispositions contraires. Schleiermacher dit : innocente adjonction de Luc. Mais, nous venons de le voir, Luc n'est certainement ici que copiste. Ce n'est pas un chrétien-païen qui aurait pu imaginer d'identifier, comme on le faisait dans le judaïsme, les deux idées de piété et de pauvreté, comme d'autre part celles de richesse et de violence. De Wette dit : la première manifestation de l'idée fixe (ébionite) de Luc. Mais voir à XII, 32 ; XVI, 27 et XVIII, 18-30.
V. 20 et 21. « Et lui, levant les yeux vers ses disciples, dit : Heureux y vous pauvres, parce que le royaume des deux est à vous ; 21 heureux , vous qui avez faim maintenant, parce que vous serez rassassiés ; heureux, vous qui pleurez maintenant, parce que vous serez dans la joie. » —
Les disciples sont les auditeurs permanents de Jésus parmi lesquels il vient d'assigner à ses apôtres une place distincte. Luc ne dit pas que Jésus leur parla à eux seuls. Il parla à tout le peuple, mais en les contemplant comme les représentants du nouvel ordre de choses dont il allait établir le principe. Dans Matthieu aù-rouç, v. 2 (il les enseigna), comprend et le peuple et les disciples, v. 1 . — Ce commencement du sermon sur la montagne respire un sentiment de bonheur profond. Dans ces disciples qui l'entourent de plus près et dans cette multitude avide d'entendre la parole de Dieu, qui les environne en rangs serrés, Jésus contemple la première apparition du nouvel Israël, du vrai peuple du rovaume. Il promène avec une joie intime ses regards sur cet auditoire que son Père a rassemblé pour lui, et commence à parler. Ce moment doit avoir eu quelque chose de particulièrement solennel ; comp. le tableau analogue Matth. Y, 4.2.
Cette assemblée était composée principalement de personnes appartenant aux classes pauvres et souffrantes. Jésus le savait; il reconnaît en cela une volonté supérieure, et il rend hommage, clans les premiers mots, à cette dispensation divine. ilTwyoç, que nous traduisons par pauvre, vient de iutmggm, se faire petit, se tapir, et renferme la notion d'humiliation, plutôt que celle d'indigence (ttsvt,;). TleivuvTeç, les affamés (mot en rapport avec tusvtjç), indique plutôt ceux que l'indigence condamne à une vie de labeur et de privations. Ce second terme fait la transition au troisième, ceux qui pleurent, parmi lesquels il faut ranger les personnes de toute classe qui sont sous le poids des épreuves de la vie. Tous ces êtres qui, dans le langage ordinaire, portent le nom de malheureux, Jésus les salue du titre de poKoptôi, bienheureux. Ce mot répond au *WK, félicitâtes, de l'A. T. (Ps. I, 1 et ailleurs). L'idée est la même que
«•.'Ht' des nombreux passages où les pauvres et les méprisés sont présentés comme les préférés de Dieu, non que la pauvreté et La souffrance soient en elles-mêmes un titre à sa bénédiction ; mais elles disposent l'àme aux sentiments humides et doux qui rendent aptes à la recevoir; comme, d'autre part, la prospérité et la richesse disposent le cœur à des sentiments hautains et durs. Dans la composition même de cette assemblée qui l'entoure, Jésus voit la preuve de cette vérité d'expérience si souvent exprimée dans l'A. T. La joie qu'il éprouve à cette vue, vient des magnifiques promesses qu'il peut apporter à de tels auditeurs.
Le royaume de Dieu est l'état de choses dans lequel la volonté de Dieu règne souverainement. Cet état est avant tout dans le cœur des hommes, dans celui d'un seul peutêtre, mais de là bientôt dans le cœur d'un grand nombre, et enfin, un jour, quand les éléments rebelles auront été vaincus ou retranchés, dans le cœur de tous. C'est donc un ordre de choses qui, d'intérieur et d'individuel, tend à devenir extérieur et social, jusqu'à ce qu'il ait complètement envahi le théâtre de la vie humaine et qu'il apparaisse comme époque distincte de l'histoire. Comme cet état glorieux n'existe encore d'une manière parfaite que dans une sphère supérieure, il se nomme aussi le royaume des deux (le terme ordinaire chez Matthieu). — Luc dit : est, et non pas seulement : sera à vous ; ce qui désigne la possession partielle, dans le moment présent, et, de droit, la possession future parfaite. — Mais est-on membre de ce royaume par le seul fait que l'on est pauvre et souffrant? La solution de cette question résulte de ce qui précède et de passages tels qu'Es. LXVI, 2 : « A qui regarderai-je? dit l'Eternel. A celui qui est pauvre (W) et brisé de cœur, et qui tremble à ma parole. » C'est aux cœurs que la souffrance a brisés, que Jésus apporte les biens du royaume. — Ces biens sont
avant tout spirituels; ce sont le pardon et la sainteté. Mais les bénédictions extérieures ne sauraient manquer de s'y rattacher; et cette notion est aussi renfermée dans celle de royaume de Dieu; car la gloire est le terme de la grâce reçue. La parole de Jésus renferme donc la succession de notions suivante : abaissement temporel, d'où humiliation et soupir vers Dieu ; puis grâces spirituelles avec bénéditions extérieures comme couronnement. Le même enchaînement d'idées explique les béatitudes suivantes. Y. 21a : l'indigence temporelle (avoir faim) conduit l'âme au besoin de Dieu et de sa grâce (Ps. XLII, 4); puis de la satisfaction de cette faim et de cette soif spirituelles résulte la pleine satisfaction extérieure (être rassasié). V. 21 b : aux larmes versées sur les malheurs temporels se rattache aisément le deuil de l'âme sur ses péchés; celui-ci attire les consolations ineffables de l'amour divin, lesquelles élèvent finalement le cœur jusqu'au triomphe de la joie parfaite. Les termes xiXftCew, sanglotter, yeXav, rire, ne peuvent être reproduits ici littéralement dans notre langue. Ils désignent une clouleur et une joie qui éclatent même au dehors; comp. Ps. CXXVI, 2 : « Notre bouche fut remplie de rire, » et le xauyàaOai sv Gew, triompher en Dieu, de saint Paul (Rom. V, 14). Le texte de Matthieu présente ici deux différences importantes : 4° Il emploie la troisième personne au lieu de la seconde : « Heureux les pauvres. . . ; le royaume des cieux est à eux; ceux qui pleurent; ils seront consolés, etc. » Les béatitudes, qui, chez Luc, s'adressent directement aux auditeurs, se présentent ici sous la forme de maximes générales, de sentences morales. 2° Dans Matthieu, ces maximes ont un sens exclusivement spirituel : « les pauvres en esprit, ceux qui ont faim de Injustice. » Ici les interprètes se partagent, les uns soutenant que c'est Matthieu qui a spiritualisé les paroles de Jésus; les autres, comme Keim,
que c'est Lue qui, sous l'empire de son préjugé contre la richesse, a prêté à ces bénédictions un sens grossièrement temporel. Deux choses nous paraissent évidentes: 1. que la forme de l'allocution directe chez Luc : « Vous,» peut seule être historiquement exacte ; Jésus parlait a ses auditeurs; il ne discourait pas devant eux; 2. que cette première différence a entraîné la seconde; ayant adopté la troisième personne et donné aux béatitudes la forme de Masckal, de sentences générales, comme celles que nous trouvons si souvent dans les parties didactiques de l'A. T. (Psaumes, Proverbes), Matthieu était bien obligé de faire ressortir expressément dans la teneur du discours les déterminations morales qui se trouvaient inhérentes à la personne même des pauvres auxquels Jésus s'adressait directement dans Luc, et sans lesquelles ces paroles, sous cette forme abstraite, auraient eu quelque chose de trop absolu. Comment dire sans restriction : Heureux les pauvres, les affamés! Les souffrances temporelles ne peuvent être par elles-mêmes un gage de salut. La forme : Heureux vous pauvres, vous affamés, chez Luc, rendait au contraire toute explication semblable superflue. Car Jésus, en parlant ainsi, s'adressait à des pauvres et à des affligés déterminés, concrets, dans lesquels il reconnaissait déjà des disciples, des croyants, et qu'il contemplait comme les représentants de ce peuple nouveau qu'il venait installer sur la terre. Leur qualité d'auditeurs empressés prouvait assez qu'ils étaient au nombre de ceux chez qui les souffrances temporelles avaient réveillé le besoin des consolations divines, de ces cœurs travaillés et chargés que Jésus avait mission de soulager (Matth. XI, 29); qu'ils avaient faim, non du pain du corps seulement, mais du pain de vie, de la Parole de Dieu, de Dieu même. La détermination que Matthieu devait nécessairement ajouter, pour limiter l'application des béati-
tudes, sous la forme générale où il les rendait, se trouvait donc implicitement renfermée, chez Luc, dans ce vous, qui ne s'adressait qu'à des pauvres croyants. Ces deux différences entre Matthieu et Luc sont très-significatives. Elles me semblent prouver : 1 . que la teneur de Luc est une reproduction plus exacte du discours que celle de Matthieu ; 2. que la rédaction de Matthieu a été faite primitivement à un point de vue didactique, plutôt qu'historique, et qu'elle faisait par conséquent partie d'un recueil dans lequel étaient exposés les enseignements de Jésus sans égard aux situations particulières dans lesquelles il les avait prononcés, avant de figurer dans le cadre historique oh nous la trouvons aujourd'hui renfermée.
V. 22 et 23 l. « Vous serez bienheureux quand les hommes vous haïront, quand ils vous banniront et vous injurieront, et qu'ils rejetteront votre nom comme infâme à cause du Fils de l'homme. 23 Réjouissez-vous en ce jour -là, et tressaillez de joie; car voici, votre récompense sera grande dans le ciel; car c'est de la même manière que leurs pères traitaient les prophètes . » — Cette quatrième béatitude est parfaitement motivée, chez Luc, par les scènes d'hostilité violente qui avaient précédé. Elle l'est moins bien chez Matthieu, qui place le sermon sur la montagne à l'ouverture du ministère de Jésus. — Chez Matthieu, cette parole a, comme les précédentes, la forme abstraite d'une sentence : « Bienheureux les persécutés pour la justice ; car le royaume des cieux est à eux. » Mais Jésus n'a certainement pas formulé ici des principes abstraits de morale chrétienne. Il a parlé en homme vivant à des hommes vivants. D'ailleurs Matthieu passe lui-même, dans le verset suivant,
V. 23. Tous les Mjj.: /ap7)T£ au lieu de youps-s, que lit T. R. avec quelques Mnn. — BDQXZ Syrsch Italici- : /.axa -a aura au lieu de
xata xauxa.
à la forme d'allocution employée dès le commencement par Luc. — L'adjonction explicative : pour la justice, dans Matthieu, est due à la même cause que les déterminations semblables dans les béatitudes précédentes. — Par le prés. e<7Te, « vous êtes bienheureux, » Jésus transporte directement ses auditeurs dans cet avenir imminent. — Le terme cc<popu£!,v, séparer, se rapporte à l'exclusion de la synagogue (Jean IX, 22). — L'expression étrange rejeter le nom est expliquée dans un sens trop faible, soit par Bleek : prononcer le nom avec dégoût; soit par de Wette, Meyer : refuser tout à fait de le prononcer. Elle se rapporte plutôt à la radiation de ce nom du rôle des membres de la synagogue. Il n'y a pas, pour cela, tautologie avec l'idée précédente. Séparer, outrager, indiquaient des actes de violence momentanée; rayer le nom est une mesure permanente, prise après coup et de sang-froid. — nowipov, mauvais : comme un résumé de toute espèce de méchancetés. Il n'est resté de commun, dans la teneur de cette parole, chez Luc et Matthieu, que ce mot Trov/ipov. — Au lieu de : pour le Fils de l'homme, Matthieu dit : pour moi. La seconde expression fait ressortir l'attachement à la personne de Jésus ; la première, la foi à sa qualité de Messie, de représentant parfait de l'humanité. Luc me paraît sur ce point aussi avoir conservé la vraie teneur de cette parole ; c'est avec sa charge que Jésus veut ici mettre en relation l'idée de persécution. Cette pensée de la persécution à subir avec et pour le Messie était si étrange, au point de vue juif, que Jésus sent le besoin de la justifier. Les souffrances des adhérents de Jésus ne seront que la continuation de celles des prophètes de Jéhovah. Voilà le grand sujet de consolation qu'il leur propose. Ils seront, par leurs souffrances mêmes, élevés au rang des anciens prophètes; la récompense des Elie et des Esaïe deviendra la leur. — La leçon /.cczol tol aùxa, de la
même manière, paraît préférable à la leçon reçue xa-rfc TauTa, de cette manière. On a probablement réuni en un seul mot Ta et «uta. L'imparf. é-rcotouv (traitaient) indique l'habitude. — Le pron. aùxwv, leurs pères, part de l'idée que les disciples appartiennent déjà à un nouvel ordre de choses. Ce mot leurs fait la transition aux malédictions suivantes, adressées aux chefs de l'ordre de choses actuel.
Y. 24-26 ». « Mais malheur à vous, les riches, parce que vous avez reçu votre consolation! 25 Malheur à vous, qui êtes 7Yissasiés, parce que vous aurez faim ! Malheur à vous, qui riez maintenant, parce que vous mènerez deuil et pleurerez ! 26 Malheur, quand tous les hommes parleront bien de vous, car c'est de la même manière que leurs pères traitaient les faux prophètes ! » — Ces adversaires qui aiguisaient contre lui, il n'y a qu'un instant (v. 11), le glaive de la persécution, Jésus les contemple ici en esprit : ce sont les classes riches et puissantes de Jérusalem, dont les émissaires l'entourent en Galilée. Peut-être aperçoit-il en ce moment même quelques-uns de leurs espions dans les rangs les plus reculés de l'assemblée. Ce ne sont pas assurément les riches comme tels qu'il maudit, pas plus qu'il n'a béatifié les pauvres comme tels. Un Nicodème, un Joseph d'Arimathée, trouveront ses bras ouverts, aussi bien que le dernier des Israélites. Jésus fait ici de l'histoire, non de la philosophie morale. Il prend le fait tel qu'il se présente à lui dans le moment présent. La classe des riches et des puissants n'est-elle pas celle qui déjà s'oppose ouvertement à sa mission? Elle s'exclut ainsi elle-même du règne
1 V. 25. 9 Mjj. quelques Mnn. lisent vuv après £[A7i£7rX7)a[jLEvot. — NBKLSXZ quelques Mnn. omettent le second upv. — V. 26. 20 Mjj. omettent ufi.iv, que T. R. lit avec BA seulement. — 8 Mjj. 100 Mnn. omettent ^avrsç. — Les Mss. se partagent entre xaxa -cauta (T. R.) et xa-a Ta aura.
de Dieu. La ruine de Jérusalem n'a que trop littéralement réalisé ces malédictions sorties de la bouche de Jésus en ce jour solennel. — Le i&rfv, excepté, seulement, que nous ne pouvons rendre que par mais^iy. 24), fait des personnages ici désignés une exception relativement aux béatitudes précédentes. — Le terme de riches se rapporte à la position sociale ; celui de rassasiés au genre de vie ; l'expression : ceux qui rient, caractérise une disposition personnelle. Toutes ces situations extérieures sont censées accompagnées de l'esprit d'avarice, de propre justice, de satisfaction orgueilleuse de soi-même et de légèreté profane qui s'y rattachait de fait en ce moment-là. C'était aux pharisiens et aux sadducéens que s'adressaient particulièrement ces menaces. — Le mot vûv, maintenant, que plusieurs Mss. lisent dans la première proposition, est une imitation fautive de la seconde, où il se trouve dans tous les documents. Il est bien placé dans celle-ci; car la notion de rire renferme quelque chose de plus passager que celle iïétre rassasié. — L'expression âré^ere, que nous avons rendue par : vous avez reçu , signifie : vous avez pris à vous et emporté tout entière; tout est donc épuisé. Comp. XYI, 25. — Les termes : la faim, les pleurs, se sont littéralement réalisés dans la grande catastrophe nationale qui a suivi de près cette malédiction. Mais ils renferment aussi une allusion aux privations et aux souffrances qui attendent après la mort ces heureux du siècle. — Dans le v. 26, ce sont particulièrement les pharisiens et les scribes, si généralement honorés en Israël, que Jésus signale comme les continuateurs de l'œuvre des faux prophètes. Ces quatre malédictions seraient incompatibles avec le sens spirituel des termes pauvres, affamés, etc., dans les béatitudes.
Seconde partie du discours : v. 27-45. La nouvelle loi.
C'est ici le corps du discours. Jésus proclame la loi su-
prême de la société nouvelle. La différence avec Matthieu ressort d'une manière plus frappante encore dans cette partie que dans la précédente. Dans le premier évangile, l'idée principale est l'antithèse entre la justice légale et la justice nouvelle que Jésus vient faire régner. Il formule lui-même le thème du discours dans cette parole (V, 20) : « Si votre justice ne surpasse celle des scribes et des pharisiens, vous n'entrerez point dans le royaume des deux. » La loi, dans la plupart de ses statuts, semblait au premier coup d'œil n'exiger que l'observance extérieure. Mais il était évident pour tout cœur sincère que par ces commandements le Dieu de sainteté voulait conduire ses adorateurs, non à un formalisme hypocrite, mais à une obéissance spirituelle. Le dixième commandement le disait assez clairement, quant au décalogue. L'enseignement israélite aurait eu pour tâche d'expliquer la loi dans ce sens vraiment moral, et de faire remonter le peuple de la lettre à l'esprit, comme avaient cherché à le faire les prophètes. Au lieu de cela, le pharisaïsme s'était plu à amplifier à l'infini l'observance légale, à la déterminer avec l'exactitude la plus minutieuse, et à renchérir sur la lettre, jusqu'à la mettre même parfois en contradiction avec l'esprit. Il avait ainsi étouffé la moralité sous la légalité. Comp. Matth. XV, 1-20 et XXIII. En face de cet abus criant, Jésus, d'un coup de main hardi, creuse jusqu'au fond de la lettre, en dégage l'esprit, et, le déployant dans toute sa beauté, fait tomber à la fois et la lettre qui n'en était que l'imparfaite enveloppe, et la justice pharisaïque, qui ne reposait que sur l'amplification indéfinie de la lettre. Jésus trouve ainsi le secret de l'abolition de la loi clans son accomplissement même. C'est ce que saint Paul a compris et développé mieux que personne. Que voulait, en effet, le législateur, en imposant la lettre? Non la lettre, mais l'esprit. La lettre, semblable au calice
grossier sous la protection duquel se forme la fleur avec ses organes délicats, n'était qu'un moyen de conserver et de développer le sens intérieur du bien jusqu'au moment où il pourrait s'épanouir librement. Ce moment était venu. Jésus, sur la montagne, en donne le signal. Et voilà pourquoi cette journée est le pendant de celle du Sinaï. Il oppose la lettre du commandement divin, comprise comme lettre, à l'esprit qui y est renfermé, et développe ce contraste, Matth. V, dans une série d'antithèses tellement frappantes, qu'il n'est pas possible de douter non seulement que tout ce développement soit authentique, mais encore qu'il ait formé le vrai fond, le centre du sermon sur la montagne. Jamais Holtzmann ne réussira à persuader le contraire ; toute son hypothèse critique sur le rapport des syn. croulera plutôt que cette conviction. Voici l'enchaînement du discours dans Matthieu : 1. Jésus dévoile ce qui manque à la justice pharisaïque, la vérité intérieure (V, 43-48). 2. Il juge, d'après cette norme, les trois manifestations positives de cette justice si vantée : l'aumône, la prière et le jeûne (VI, 1-18). 3. Il attaque deux des péchés les plus caractéristiques du pharisaïsme : la cupidité et l'esprit de jugement (VI, 19-34; VII, 1-5). 4. Enfin suivent divers préceptes particuliers sur la prière, la conversion, le faux enseignement religieux, etc. (VII, 6-20). Mais entre ces préceptes, il n'est plus possible d'établir une liaison parfaitement naturelle. Tel est le corps du discours dans Matthieu : dans le commencement, un enchaînement serré ; puis une liaison qui devient de plus en plus lâche, jusqu'au moment où elle cesse tout à fait, et où le discours se transforme en un pur recueil de sentences détachées. Mais l'idée fondamentale est et reste l'opposition entre le formalisme de l'ancienne justice et la spiritualité de la nouvelle. Dans Luc, le sujet du discours est aussi la loi parfaite
de l'ordre nouveau ; mais cette loi est présentée, non sous le rapport abstrait et polémique de la spiritualité, comme dans Matthieu où Jésus a tout du long en vue le pharisaïsme, mais sous la lorme concrète et positive de la charité. Voici la marche de cette partie du discours dans Luc : 1° Jésus décrit les manifestations pratiques du principe nouveau (v. 27-30) ; puis 2° il le formule sommairement (y, 31) ; 3° il indique le caractère distinctif de la charité, en opposant cette vertu aux sentiments naturels analogues (v. 32-35a) ; 4° il en propose le modèle et la source (v. 35b et 36) ; 5° enfin, il montre clans cet amour gratuit, désintéressé, le principe de tout jugement et de tout enseignement religieux salutaire, opposant par là le nouveau ministère qu'il installe sur la terre en la personne de ses disciples, à l'ancien qui disparait en la personne des pharisiens (v. 37-45).
Au premier coup d'œil, rien de commun, ou à peu près, entre ce corps de discours et celui que nous venons de constater chez Matthieu. Aussi comprend-on, jusqu'à un certain point, l'opinion bizarre de Schleiermacher, qui conjecturait que ces deux rédactions émanaient de deux auditeurs, dont l'un avait été placé plus favorablement que l'autre ! On se rendra compte de la différence de ces deux thèmes, en rapprochant le sujet développé chez Luc de celui que Jésus traite dans les deux dernières des six antithèses par lesquelles il caractérise, Matth. V, le contraste entre la justice légale et la justice réelle. Jésus attaque, v. 38-48, le commentaire pharisaïque de ces deux préceptes de la loi : oeil pour œil. . . , et: tu a /nieras ton prochain comme toi-même. Ce commentaire, en appliquant à la vie privée la loi du talion, qui n'avait été donnée comme règle que pour les juges en Israël, et en déduisant du mot de prochain cette conséquence : donc, tu pourras haïr celui qui n'est
pas ton prochain, c'est-à-dire l'étranger ou ton ennemi, avait entièrement faussé sur ces deux points le sens de la loi. À ces travestissements Jésus oppose, dans Matthieu, l'immensité et la gratuité parfaite de la charité, telle que l'homme peut la contempler dans le modèle de son céleste bienfaiteur; puis il identifie cette charité chez l'homme avec la perfection divine elle-même : « Soyez parfaits [par la charité], comme votre Père qui est dans les cieux est parfait. » Or, c'est précisément à ce moment-là que Luc commence à s'approprier la partie centrale du discours. Ces deux dernières antithèses qui aboutissent, chez Matthieu, à la pensée suprême (V, 48) : l'homme élevé par l'amour à la perfection de Dieu, fournissent à Luc l'idée dominante du discours, tel qu'il le reproduit, celle de la charité comme loi de la nouvelle vie. Le thème est par là modifié dans la forme, nullement changé dans le fond. Car si, comme le dit saint Paul, Rom. XIII, 10, «la charité est l'accomplissement de la loi, » si la spiritualité parfaite, la ressemblance consommée avec Dieu, c'est la charité, l'accord foncier entre les deux formes du sermon sur la montagne est évident. Seulement Luc a trouvé bon de faire abstraction de tout ce qui se rapportait spécialement à l'ancienne loi et aux commentaires pharisaïques, pour ne conserver que ce qui a une portée humaine, universelle, l'opposition entre la charité et l'égoïsme naturel du cœur humain.
De cette relation entre les deux comptes-rendus, il résulte que, quant à l'organisme primitif du discours, en tant que déterminé par l'opposition au pharisaïsme, Matthieu nous l'a conservé plus complètement que Luc. Mais cela n'empêche point que, dans le détail, le discours de Matthieu ne puisse renfermer beaucoup d'éléments étrangers à cet organisme général et auxquels Luc a de plein droit assigné une place toute différente dans d'autres parties de son ré-
cit. Nous retrouvons ici les deux écrivains tels que nous les connaissons : Matthieu, poursuivant originairement un but didactique, expose d'une manière générale l'enseignement de Jésus sur Injustice du royaume, en faisant rentrer dans ce cadre bien des paroles prononcées en d'autres occasions, mais relatives au même sujet ; Luc, écrivant en historien, se renferme plus strictement dans la teneur des paroles que Jésus a prononcées en ce moment. Chacun a ainsi sur l'autre son genre de supériorité.
1° Les manifestations de la charité : v. 27-30. — Décrire les manifestations de ce principe nouveau qui doit désormais dominer le monde, c'était la manière la plus efficace et la plus populaire de l'introduire dans la conscience des auditeurs. Jésus dépeint d'abord la charité sous sa forme active (v. 27 et 28), puis sous la forme passive du support (v. 29 et 30).
V. 27. 28 ». « Mais je vous dis, à vous qui m' écoutez: Aimez vos ennemis ; faites du bien à ceux qui vous haïssent. 28 Bénissez ceux qui vous maudissent ; priez pour ceux qui vous maltraitent. » — H y a solution de continuité entre le v. 26 et le v. 27. De Wette et Meyer pensent que le lien se trouve dans cette pensée sous-entendue : « Malgré ces malédictions que je prononce sur les riches, vos persécuteurs, je vous commande non de les haïr, mais de les aimer. » Mais dans les versets suivants, ce ne sont point spécialement les riches qui sont représentés comme les ennemis que doivent aimer 'ses disciples. Le précepte de l'amour des ennemis est donné de la manière la plus générale. C'est bien plutôt la loi nouvelle que Jésus proclame ici, comme dans Matthieu. La liaison avec ce qui précède est
1 V. 28. Les Mss. se partagent entre upiac et ujjl-.v. — Tous les Mjj. omettent /.an devant -cocjeu^scOe , que lit T. R. avec quelques Mnn. seulement. — Les Mss. se partagent entre rapt etu-sp. •
1er Vol. 26
celle-ci : Au milieu de cette haine dont vous serez les objets (v. 22), votre tâche sera de réaliser dans le monde la loi parfaite que je proclame aujourd'hui. Si Tholuck dans son Explication du Sermon sur la montagne (p. 498) reproche à Luc de donner ici à ces préceptes une place non motivée, c'est qu'il n'a point compris l'organisme de ce discours dans notre évangile, tel que nous l'avons exposé. Il y a dans cette forme : Mais je vous dis, à vous qui m' écoutez, comme un écho des antithèses de Matthieu : « Vous avez entendu. . . , mais moi je vous dis. » Par cette expression : vous qui m écoutez, Jésus oppose l'auditoire réel qui l'entoure à ces auditeurs fictifs auxquels s'adressaient les malédictions précédentes. — On doit se représenter les paroles v. 27 et 28 prononcées avec une sorte d'enthousiasme. C'est l'exubérance de l'amour qui éclate dans ces préceptes. A chaque manifestation de haine n'ayez à opposer qu'une nouvelle manifestation d'amour. Aimez ! Aimez ! Vous n'aimerez jamais trop ! Le terme à'aimer désigne le principe nouveau dans son essence. Suivent les manifestations, en actes d'abord (faire du bien), puis en paroles (bénir) ; enfin la manifestation suprême qui est à la fois acte et parole (prier pour). Ces manifestations de l'amour sont le pendant de celles de la haine qui les provoque : â'yjlpa, haine, le mouvement intérieur; pucteïv, avoir en horreur, les actes; xaTapàcOai, maudire, les paroles. 'Eiryipsa^etv (probablement de £tu et aïpeaGat , s'élever contre, contrecarrer) est le pendant de l'intercession. Jésus demande donc ici plus que ce qui paraît à l'égoïsme naturel la vertu suprême : ne pas rendre mal pour mal. Il exige de ses disciples, selon l'expression de saint Paul (Rom. XII, 21), de surmonter le mal par le bien; Jésus ne pouvait encore développer ici le principe où ses disciples puiseront ce mouvement d'âme tout nouveau, la charité divine déployant ses richesses de par-
don et de salut envers un inonde rebelle et hostile à Dieu (Rom. V, 8-10). — Dans le parallèle de Matthieu, les deux propositions intermédiaires ont probablement été importées de Luc.
V. 29 et 30 K La charité patiente. «A celui qui te frappe sur la joue, présente aussi Vautre; et n'empêche pas celui qui te prend ton vêtement, de prendre aussi ta tunique. 30 A quiconque te demande, donne; et ne redemande pas à celui qui te prend ce qui est à toi. » — Paul aussi fait marcher le [MQtpoôupïv, patienter, de pair avec le y^ïicTeuec- 6ai, faire du bien (4 Cor. XIII, 4). Le cœur naturel croit avoir fait beaucoup, en respectant le droit du prochain; il ne s'élève point jusqu'à l'idée de sacrifier son droit propre. Jésus trace ici le tableau d'une charité qui semble ignorer son droit, et ne voit aucune limite au don d'elle-même. Il déploie cet idéal sublime dans les traits les plus concrets et sous les formes les plus paradoxales. Pour expliquer ces paroles difficiles, Olshausen a prétendu qu'elles ne s'appliquaient qu'aux relations des membres du royaume de Dieu entre eux, et non à celles des chrétiens avec le inonde. Mais Jésus supposerait-il parmi les siens des batteurs et des voleurs? Ou bien l'on a dit que ces préceptes n'exprimaient qu'une condamnation énergique de la vengeance (Calvin), que c'étaient des hyperboles (Zwingle), une peinture de la disposition générale que le chrétien doit réaliser dans chaque cas particulier, selon ce que permet l'intérêt de la gloire de Dieu et du salut du prochain (Tholuck) ; ce qui revient à l'idée de saint Augustin, que ces préceptes concernent la prceparatio cor dis , plutôt que Yopus quod in aperto fit. Sans nier ce qu'il y a de vrai dans toutes ces explications, nous croyons qu'elles n'atteignent pas entière-
1 V. 29. N*D : £'.; tt;v pour zt.i xr,v. — V. 30. N B omettent xw après 7:avxi.
ment l'idée. Jésus veut dire que, quant à elle-même, la charité ne connaît pas de limites à son abnégation. Si donc elle met jamais un terme à ses concessions, ce n'est nullement parce qu'elle se sent poussée à bout; la vraie charité est infinie, comme Dieu même, dont elle constitue l'essence. Sa limite, si elle en aune, n'est pas celle que son droit lui trace du dehors; c'est une limite semblable à celle que lebeau se trace à lui-môme, provenant du dedans. C'est par charité que le disciple de Jésus cède, quand il cède ; c'est aussi par charité qu'il résiste, quand il résiste. La charité n'a pas d'autre limite que la charité elle-même, c'està-dire qu'elle est illimitée. — 2iaywv ne signifie pas proprement, comme on traduit d'ordinaire, la joue (rapeia), mais la mâchoire; dans ce sens, le coup donné n'est pas un soufflet, mais un coup de poing. Il s'agit par conséquent d'un acte de violence, plutôt que de mépris. — Au sacrifice complet de sa personne, le disciple ajoutera naturellement celui du vêtement. Comme tjxaTiov désigne le vêtement de dessus et -/it«v celui de dessous, la tunique, qui est immédiatement sur la peau, il paraît bien qu'il s'agit aussi ici d'un acte de violence, d'un vol opéré de vive force; le voleur arrache d'abord l'habit de dessus. Matthieu présente l'ordre inverse : « Celui qui veut t'ôter la tunique, abandonne-lui aussi l'habit. » C'est qu'il s'agit chez lui d'un procédé juridique (si quelqu'un veut plaider avec toi). Le créancier commence par s'emparer de la tunique, qui est moins précieuse ; puis, s'il n'est pas suffisamment payé, il réclame l'habit de dessus. Cette forme juridique est en rapport, chez Matthieu, avec l'article du code mosaïque que Jésus vient de citer : œil pour œil, dent pour dent. C'est donc Matthieu qui paraît avoir conservé la teneur primitive de ce passage. Mais comment admettre que si Luc avait eu sous les yeux l'écrit de Matthieu ou le document dont s'est
servi l'auteur de cet évangile, il eût de son chef substitué une intuition toute différente à celle de son devancier?
V. 30. Autre forme de la même pensée. Le chrétien, quant à lui, ne refuserait ou ne réclamerait rien. Si donc il fait l'un ou l'autre, c'est encore et toujours par charité. Ce sentiment règle ses refus, comme ses dons, le maintien, comme le sacrifice de ses droits.
2° Après avoir décrit les applications du principe nouveau, Jésus en donne la formule v. 34 : « Et comme vous voulez que les hommes vous fassent, vous aussi faites-leur pareillement. » — Le cœur naturel dit bien, avec les rabbins : « Ce qui t'est désagréable, ne le fais pas au prochain. » Mais la charité dit, par la bouche de Jésus : « Tout ce que tu désires pour toi-même, fais-le au prochain. » Traite en tout ton prochain comme un second toimême. Il est clair que Jésus ne veut parler que des désirs raisonnables et vraiment salutaires. Ses disciples sont censés n'en pouvoir former d'autres pour eux-mêmes. Kai, et, peut se rendre ici par : en un mot. Dans Matthieu, ce précepte se trouve au ch. VII, vers la fin du discours, entre une exhortation à la prière et un appel à la conversion, par conséquent ^sans liaison naturelle avec ce qui suit et précède. Tholuck préfère, malgré cela, la place qu'il occupe dans Matthieu. Il envisage cette parole comme un résumé de tout le discours (p. 498). Mais n'est-il pas manifeste qu'elle se rattache plus naturellement à une série de préceptes sur la charité qu'à une exhortation à la prière ?
3° Le caractère propre de la charité, le désintéressement : v. 32-35a K « Et si vous aimez ceux qui vous aiment, quel
1 V. 33. N*B ajoutent yap entre tm et sav. — nBA. omettent yap après xai. — V. 34. Au lieu d'a^oXafciv que lit T. R. avec 14 Mjj., NBLZ lisent Xocpeiv. — nBLZ omettent yap. — V. 35. NZITSyr. : jxrjSeva au lieu de |J.r,osv.
gré vous en snuni-t-on? Car les pécheurs aussi aiment ceux qui ks aiment. 33 Et si vous faites du bien à ceux qui vous font du bien, quel gré vous en saura-t-on? Car les pécheurs aussi en font autant. 34- Et si vous prêtez à ceux de qui nuis espérez recevoir, quel gré vous en saura-t-on? Car les j in heurs aussi prêtent aux pécheurs, afin de recevoir le même service. 35a Mais aimez vos ennemis, et faites-leur du bien , et prêtez sans rien espérer. » — L'amour humain cherche un ohjet qui lui soit homogène et duquel il puisse au besoin obtenir un retour. Il a toujours quelque chose d'intéressé. L'amour nouveau que Jésus inaugure sera complètement gratuit, désintéressé. C'est pourquoi il pourra embrasser même l'objet le plus opposé à sa nature. Xotpç : la faveur que l'on s'attire de la part de Dieu; dans Matthieu : riva pucOov, quel sujet de récompense? X7îo"Xo^êav£tv toc voa peut signifier : retirer le capital prêté, ou bien aussi : recevoir un jour le même service. La prépos. dwco parlerait en faveur du premier sens. Mais la leçon alex. rend cette prépos. suspecte. L'égoïsme caché dans cette conduite ressort mieux dans le second sens : ne prêter qu'à ceux dont on espère qu'ils vous prêteront à leur tour. C'est un habile calcul; c'est l'égoïsme s'accordant instinctivement avec la loi du talion, l'utilitarisme se présentant pour recueillir les fruits de l'ordre moral. Quelle fine ironie clans ce tableau ! Quelle critique de la bonté naturelle ! Le principe nouveau d'une charité entièrement gratuite se détache avec éclat sur ce fond obscur de la bienfaisance ordinaire. Cette forme paradoxale que Jésus donne à ses préceptes, ne permettra jamais à une morale relâchée de tenter de les affaiblir. — nV/iv (v. 35) : « Ce faux amour écarté, il ne reste pour vous, mes disciples, que ceci. » — 'K.T,€krXC^ signifie proprement : désespérer. Meyer prétend appliquer ici ce sens : « ne désespérant point de la rémunération divine
dans l'économie à venir. » Mais comment concilier avec ce sens l'objet pjSev, rien, et l'antithèse du v. 34? Le sens que donne la traduction syriaque, lisant probablement avec quelques Mss. pm&va, personne : «ne désespérant personne par un refus, » est grammaticalement inadmissible. Il ne reste qu'à donner au sero de «rce^m&Bw le sens qu'avait déjà cette préposition dans on:o^a£etv : « n'espérant rien en retour de la part de celui qui vous demande. »
4° Le modèle et la source de la charité que Jésus vient de dépeindre : v. 35b et 36 *. « Et votre- récompense sera grande; et vous serez fils du Très-Haut, parce qu'il est bon envers les ingrats et les méchants. 36 Soyez donc miséricordieux, comme aussi votre Père est miséricordieux. » — Après avoir rappelé l'amour que les siens doivent surpasser, celui de l'homme naturellement pécheur, Jésus leur montre quel est celui qu'ils doivent égaler, l'amour divin, source de tout amour gratuit et désintéressé. La promesse d'une récompense ne peut contredire le désintéressement parfait dont Jésus vient de faire le caractère essentiel de l'amour. Et en effet, la récompense n'est point un salaire étranger au sentiment récompensé, le prix d'un mérite; c'est ce sentiment lui-même arrivé à sa perfection, la pleine participation à la vie et à la gloire du Dieu qui est amour ! — Kai : et en effet. Cet amour désintéressé, par lequel nous devenons semblables à Dieu, nous élève au glorieux état de ses fils et de ses héritiers, semblables à Jésus lui-même. La septième béatitude dans Matthieu : « Heureux ceux qui procurent la paix, car ils seront appelés enfants de Dieu, » est probablement une sentence générale tirée de cette parole. — Si les ingrats et les méchants sont l'objet de l'amour divin, c'est que cet amour est compatissant (oizTipp>v,
1 V. 36-. N*BI)LZItPleri<iue omettent ouv. — nBLZ omettent xai.
v. 36). Dieu voit clans le méchant le malheureux. Matth. V, 45 rend cette même idée sous une forme entièrement différente : « Ptinr qu'il fuit lever son soleil sur les méchants et sur les hons et pleuvoir sur les justes et sur les injustes. » Comment ces deux formes proviendraient-elles du môme document? Si Luc eût connu cette parole admirable de Matthieu, l'eût-il supprimée! Matthieu termine ce développement par une sentence générale analogue à celle du v. 36 de Luc : « Soyez donc parfaits, comme votre Père dans les deux est parfait. » Ces deux formes différentes correspondent exactement à la différence du corps du discours chez les deux évangélistes. Matthieu parle de la justice intérieure, de la perfection (à laquelle on parvient par la charité) ; Luc, de la charité (l'élément essentiel de la perfection; comp. Col. III, 14).
5° U amour, principe de toute action morale bienfaisante sur le monde: v. 37-45. — Les disciples de Jésus ne sont pas seulement appelés à pratiquer eux-mêmes le bien ; ils ont mission de le faire triompher sur la terre. Ils sont, comme le dit Jésus dans Matthieu immédiatement après les béatitudes, la lumière du monde, le sel de la terre. Or, cette action salutaire, ils ne peuvent l'exercer que par l'amour, qui se manifeste, dans ce domaine aussi (comp. v. 27), soit par l'abstention (v. 37-42), soit par l'action (v. 43-45). Avant tout l'amour s'abstient de juger.
V. 37 et 38 K «Et ne juge: pas, et vous ne serez pas jugés; ne condamnez pas, et vous ne serez pas condamnés; renvoyez absous, et vous serez renvoyés absous. 38 Donnez, et il vous sera donné ; on vous donnera dans votre sein une mesure bonne, pressée et remuée et débordante ; car de la
1 V. 37. A C A Itali<i : iva pi), au lieu de /.ai ou fuj. — V. 38. N B D L Z :
m yap jjLSTpio, au lieu de tcd yap auTo> [xeipto to, que lit T. R. avec tous les autres Mss.
mesure dont vous mesurez, vous serez mesurés à votre lovr.» — Il ne s'agit pas ici du pardon des offenses personnelles, mais de la charité qui, d'une manière générale, renonce à juger. Jésus a évidemment en vue dans ce passage le jugement que les scribes et les pharisiens s'attribuaient le droit d'exercer en Israël, et que leur dureté et leur arrogance rendaient plus nuisible qu'utile, comme on pouvait le constater par l'effet produit sur les péagers et autres personnes de ce genre (V, 30 ; XY, 28-30). — K.ai indique la transition à un nouveau sujet analogue : Et aussi. Kptveiv , juger, n'est point l'équivalent de condamner; c'est, en général, se poser en appréciateur de la valeur morale d'autrui. Mais, comme là où règne cette disposition, le jugement s'exerce ordinairement dans un esprit peu bienveillant, ce mot est certainement employé ici dans un sens défavorable. Il est renforcé par le terme suivant : condamner, condamner impitoyablement et sans tenir compte des motifs d'indulgence, kiroàtfew, absoudre, ne se rapporte donc point au pardon d'une offense personnelle ; c'est l'empressement de l'amour à trouver le prochain innocent plutôt que coupable, à l'excuser plutôt qu'à le condamner. Le Seigneur n'interdit point toute appréciation morale de la conduite du prochain, ce qui contredirait beaucoup d'autres paroles, par ex. I Cor. V, 12: « N'est-ce pas à vous de juger ceux du dedans? » Le vrai jugement inspiré par l'amour est supposé, v. 42. Ce que Jésus veut bannir de la société de ses disciples, c'est Y esprit de jugement, la tendance à mettre notre faculté d'appréciation morale au service de la malignité naturelle, ou plus simplement encore : le jugement pour le plaisir de juger. La récompense promise : n'être pas jugé, condamné, être renvoyé absous, peut se rapporter à ce monde ou à l'autre, à la conduite des hommes ou à celle de Dieu. Le second sens est plus naturel, il s'impose
de lui-même clans le précepte suivant. — C'est probablement d'ici qu'a été tirée la cinquième béatitude de Matthieu : « Heureux les miséricordieux; car ils obtiendront miséricorde. »
A la disposition d'absoudre les accusés, se rattache naturellement celle de donner, c'est-à-dire de rendre service à tous, même aux plus grands pécheurs. Cette idée n'est introduite ici qu'accessoirement. Il y a de l'émotion dans ces impératifs qui se succèdent, et une remarquable surabondance d'expression dans la promesse. Quelqu'un a dit : « Donnez à Dieu plein votre main, et il vous donnera plein la sienne. » Le sentiment de cette libéralité infinie de Dieu s'exprime avec force dans l'accumulation des épithètes. La mesure, à laquelle Jésus fait allusion, est celle des objets solides (pressée, secouée) ; l'épithète : débordante, n'a rien de contraire à cette image. — L'expression : dans votre sein, se rapporte à la forme du vêtement oriental, qui permet de serrer les objets dans le large pli formé en guise de poche, au-dessus de la ceinture (Ruth III, 15). — Le plur. Swgougiv, ils donneront, correspond à notre pronom indéfini on; il désigne les instruments de la munificence divine, quels qu'ils soient (XII, 20. 48). — Ce précepte se retrouve, à peu près dans les mêmes termes, Matth. VII, 1 et suiv., immédiatement après une exhortation à la confiance en la Providence, et avant une invitation à la prière, ainsi dans un contexte complètement brisé. Tout se lie au contraire parfaitement chez Luc.
V. 39 et 40 1. « Or il leur dit une parabole : Un aveugle peut-il conduire un aveugle ? Ne tomberont-ils pas tous deux dans le puits? 40 Le disciple n'est pas au-dessus de son
1 V. 39. 9 Mjj. ajoutent xai après 8e. —V. 40. nBDLXZ plusieurs Mnn. It omettent auxou.
maître; mais tout disciple accompli sera comme son maitre. » — Meyer, Bleek, Holtzmann, ne voient aucune liaison naturelle entre cette petite parabole et le précepte précédent. La forme : il leur dit aussi, semble elle-même indiquer une interruption et trahir l'intercalation d'une parole étrangère au contexte primitif. Cependant l'image d'un aveugle conduisant un autre aveugle (v. 39), n'est-elle pas en rapport évident avec celle d'un homme qui, ayant une poutre dans l'œil, veut enlever une paille de l'œil de son frère (v. 41)? Et qui pourrait méconnaître la liaison entre l'idée renfermée dans cette dernière image et le précepte qui précède (v. 37. 38), sur les jugements? La prétention de corriger le prochain, sans se corriger soi-même, ne rentre-t-elle pas précisément dans cette manie de juger que Jésus vient de proscrire? Tout le morceau v. 37-42 ne forme donc qu'un enseignement suivi sur les jugements. Jésus continue à opposer le jugement normal et salutaire qu'il attend de ses disciples à l'égard du monde, et qui repose, d'un côté, sur l'amour pour le prochain, et, de l'autre, sur le jugement sévère de soi-même, au jugement malfaisant qu'exerçaient, au milieu de la société israélite, les pharisiens, sévères envers les autres et tout infatués d'euxmêmes. Faire des disciples aptes à la même perdition dans laquelle ils se plongeaient, c'était là le résultat du ministère pharisaïque ! Jésus prie ses disciples de ne pas renouveler de tels chefs-d'œuvre dans l'ordre de choses qu'il va fonder. Matth. XV, 14 et XXIII, 15. 16 présentent des paroles toutes semblables adressées aux pharisiens. Nous ne nous trompons donc pas dans l'application que nous faisons de cette image. — Sur la formule : Et il leur dit aussi (v. 39), comp. à VI, 5. Cette interruption dans le discours représente un moment de recueillement. Jésus cherche une image pour faire sentir à ses auditeurs les effets déplora-
Lies du jugement moral quand il est exercé à la manière des pharisiens. — 'OrV/eïv, montrer le chemin , réunit les deux notions de corriger et d'instruire. Le disciple, en tant que disciple, ne pouvant surpasser son maître (v. 40), il en résulte que l'élève d'un maître pharisien ne pourra, dans le cas le plus favorable, que l'égaler, c'est-à-dire tomber avec lui dans la même fosse. — Le v. 40 justifie cette idée. Voilà ce qui arrivera au peuple tout entier, s'il demeure sous la direction pharisaïque. Plus il se perfectionnera à l'école de pareils maîtres, plus il se rapprochera. . . de la perdition. La sentence proverbiale v. 40a est employée Matth. X, 24. 25 et Jean XV, 20, dans ce sens : Les serviteurs de Jésus ne doivent pas s'attendre à être traités mieux que leur maître. Luc XXII, 27 et Jean XIII, 46, elle est appliquée à Yhumilité qui sied au serviteur d'un pareil maître. On voit que Jésus faisait de ces maximes générales des applications diverses. — Quoi qu'en pense donc la critique moderne, le contexte de Luc est irréprochable. Comment Weizsàcker peut-il méconnaître cet enchaînement, au point de faire commencer avec le v. 39 un nouveau morceau, « la seconde section du discours » (p. 153)!
V. 44 et 42. « Et pourquoi regardes-tu le fétu qui est dans Vœil de ton frère? Et tu ne remarques pas la poutre qui est [dans le tien! h& Ou comment peux-tu dire à ton frère : Mon frère, permets que j'ôte le fétu qui est dans ton œil, toi qui ne vois pas la poutre qui est dans ton œil? Hypocrite, ôte premièrement la poutre de ton œil, et tu verras alors, pour ôter le fétu qui est dans Vœil de ton frère! » — Pour corriger utilement autrui, il faut commencer par se corriger soi-même. L'amour, quand il est pur, n'agit jamais autrement. Hors de là, tout jugement est le fruit de la présomption et de l'aveuglement. Tel était le jugement des pharisiens. Le fétu, brin de paille qui s'est glissé dans
l'œil, représente un défaut d'importance secondaire. Une poutre dans l'œil est une image absurde, dont le ridicule sert à peindre un procédé ridicule, celui d'un homme qui, saturé d'avarice, d'orgueil, de vices odieux, comme le pharisien, prétend faire l'éducation morale de son prochain moins vicieux que lui. On comprend cette apostrophe : hypocrite! Si c'était en effet la haine du mal qui animait ce juge-là, ne commencerait-il pas par manifester ce sentiment dans le jugement rigoureux de lui-même? — On entend ordinairement le Siaé^s^sic dans ce sens : « Tu pourras penser à, pourvoir à. . . » Mais est-il possible, dans ce contexte, de faire abstraction du sens propre de êTiraiv, voir? Le rapport entre fapaeXXe, àte, et o\aé*Xs^etç, tu verras, suffirait pour prouver le contraire : « Ote la poutre qui t'ôte la vue, et alors tu verras assez pour. . . » Le verbe Staj&i- 7Ç8W, voir au tntrers, voir distinctement, ne se trouve que dans ce passage, dans tout le N. T., si ce n'est dans le parallèle de Matthieu. On a voulu démontrer par là que les deux évangélistes employaient un même document grec. Mais des expressions caractéristiques, telles que celles-là, doivent sans doute leur origine à la première reproduction de la tradition orale en langue grecque ; le précepte avait pris alors une forme fixe, dont certains traits sont demeurés dans l'évangélisation et ont passé de là dans nos syn.
Dans les v. 43-45, l'idée d'enseignement, qui apparaissait déjà au v. 40, se substitue tout à fait à celle de jugement avec laquelle elle est en rapport étroit.
V. 43-45 l. « Car un bon arbre ne produit pas de mauvais fruit ; et un mauvais arbre ne produit pas non plus de bon fruit. 44 Car chaque arbre se reconnaît à son propre
1 V. 43. NBLZ plusieurs Mnn. ajoutent -aXiv après ouSe. — V. 45. N B omettent auxoj après xapôtaç. — N» B D L omettent avûpwnoç après t:ov7j(go;. — N B D L Z omettent les mots Or,aaucou tfrjij xapôtaç autou.
fruit; on ne recueille pas sur des épines des figues, el sur des ronces on ne récolte pas du raisin. 45 L'homme bon tire de bonnes choses du bon trésor de son cœur, et l'homme mouvais tire de mauvaises choses du mauvais trésor de son mut; car de V abondance du cœur la bouche parle.» — Pour que notre parole ait sur le prochain une bonne influence, il faut que nous soyons bons nous-mêmes. Les fruits de l'arbre ne sont donc, dans ce passage, ni les œuvres morales de l'individu qui enseigne, ni ses doctrines. Ce sont les résultats de son travail chez les autres. Un homme orgueilleux aura beau prêcher l'humilité, un égoïste la charité ; l'influence fâcheuse de l'exemple paralysera l'action de la parole. \J arbre gâté (cairpov) est celui qui a la maladie du chancre, et dont les sucs sont incapables de produire des fruits savoureux. — La liaison de v. 43 à 44a est celle-ci : « Ce principe est si vrai, que chacun conclut, sans hésiter, des fruits d'un arbre à sa nature. » — On voit souvent en Palestine, derrière les haies à' épines et de ronces, des figuiers tout enguirlandés des jets grimpants des ceps de vigne H — Le v. 45 formule le principe général sur lequel repose tout ce qui précède. La parole est la communication la plus immédiate de l'être. Un homme veut- il réformer les autres par sa parole, qu'il se réforme intérieurement lui-même ; alors sa parole changera le monde. Jésus lui-même n'a déposé dans le monde par sa parole le germe de la bonté parfaite que parce qu'il a été l'homme parfaitement bon. A ses disciples de continuer son œuvre par cette méthode, contrepied de celle des pharisiens. — Un passage analogue se trouve dans Matthieu, à la fin du sermon sur la montagne (VII, 15-20). Là Jésus exhorte ses auditeurs à se garder des faux prophètes, qui
1 Konrad Furrer, die Bedeutung der biblischen Géographie fur die bibl. Exégèse, p. 34.
se trahissent comme tels par leurs mauvais fruits. Ces faux prophètes peuvent bien être, dans ce précepte comme dans celui de Luc, les pharisiens (comp. notre v. 26). Mais leurs f iiiits sont certainement, chez Matthieu, leurs œuvres morales, leur orgueil, leur avarice, leur hypocrisie, et non les effets produits par leur ministère, comme dans Luc. En échange, nous trouvons dans Matth. XII, 33-35 un passage encore plus semblable au nôtre. Comme il se rattache à un avertissement contre le blasphème du Saint-Esprit, les fruits de l'arbre sont évidemment, comme dans Luc, les paroles elles-mêmes, en tant que bonnes ou mauvaises dans leur nature et dans leur action sur ceux qui les accueillent. Ne résulte-t-il pas de là que ce morceau est le vrai parallèle du nôtre, et que celui que Matthieu a introduit dans le sermon sur la montagne est une importation, provenant probablement de ce que la même image (celle des arbres et des fruits) était employée dans tous les deux? — Jésus s'est ainsi élevé par degrés des conditions de la vie chrétienne (béatitudes) à cette vie elle-même, d'abord à son principe, puis à son action sur le monde. De ses disciples renouvelés, il a fait les instruments du renouvellement de l'humanité. Il ne lui reste qu'à clore ce discours d'inauguration.