Troisième partie du discours : v. 46-49. La sanction
C'est ici la conclusion, et pour ainsi dire, la péroraison du discours. Le Seigneur recommande aux siens, au nom de leur propre intérêt, la mise en pratique du nouveau principe de conduite qu'il vient de poser.
Y. 46. « Mais pourquoi m' appelez-vous : Seigneur, Seigneur ! et ne faites-vous pas ce que je vous dis ? » — Cette parole prouve que Jésus était déjà reconnu par une partie considérable de cette foule comme Seigneur; mais que déjà alors il aurait voulu trouver chez plusieurs de ceux qui le saluaient de ce titre une fidélité plus scrupuleuse à la loi
de la charité. Cet avertissement se lie sans doute à ce qui précède, par cette idée : « N'allez pas vous rendre coupables, dans l'économie qui commence, de la même hypocrisie que les scribes et les pharisiens dans celle qui finit : ils rendent hommage cà Jéhovah, et, en même temps, transgressent incessamment sa loi. N'en agissez pas ainsi avec ma parole. » La même idée se retrouve dans Matthieu, cà l'endroit correspondant du sermon sur la montagne (VII, 31 et suiv.), mais sous la forme abstraite et sentencieuse que nous avons déjà observée dans les béatitudes : « Tous ceux qui me disent : Seigneur, Seigneur, etc. » — Dans ce passage de Matthieu, Jésus se donne expressément pour le Messie et le juge suprême. Le même sentiment s'exprime dans le : Seigneur, Seigneur, de Luc.
V. 47-49 K « Quiconque vient à moi et entend mes paroles et les pratique, je vous montrerai à qui il est semblable. 48 77 est semblable à un homme qui bâtit une maison, qui a creusé, et creusé prof ond , et qui a posé le fondement dans le rocher. Une trombe ayant éclaté, le torrent est venu heurter contre cette maison-là et n'a pu l'ébranler, parce qu'elle avait été bien bâtie. 49 Mais celui qui a entendu mes paroles et qui ne les a pas pratiquées, est semblable à un homme qui a bâti sa maison sur la terre, sans fondement. Le torrent a heurté contre cette maison, et aussitôt elle a croulé; et la ruine de cette maison-là a été grande. » — Les deux évangélistes se rencontrent dans cette comparaison finale. Il y a sur les terrains en pente qui entourent le lac de Génézareth des coteaux où une couche de terre (y*?/, Luc) ou de sable (typoç, Matthieu) peu épaisse recouvre le rocher. L'homme prudent creuse cà travers ce terrain meuble,
V. 48. g BLZ : ota -o jucàcd; o-./'JOOur^Oa'. oc-jTtjv, au lieu de teOsjasX'.coto
yao s-t t7jv -expav, que lit T. R. avec toutes les autres autorités. — V. 49. G quelques Mnn.: bùtoSopouvri au lieu d'o'.y.oôo;j.7]aavT'..
et creuse même profond (eaxa^e xai sêàôove), jusqu'au roc, sur et dans lequel (Im avec l'accusatif) il pose le fondement. L'homme imprudent cesse de creuser avant d'être arrivé au rocher. — Luc ne mentionne qu'une seule raison de destruction, la trombe (ir>7Î(/.|/A>pa), qui éclate au sommet de la montagne et forme ces torrents qui entraînent la couche de terre et de sable et avec elle l'édifice non fondé sur le roc. Matthieu ajoute l'ouragan (àvept), qui accompagne ordinairement ces grandes perturbations atmosphériques, et qui renverse par en-haut l'édifice que le torrent mine par dessous. Il y a des différences trop nombreuses, quoique pour la plupart insignifiantes, entre ces deux tableaux de Matthieu et de Luc, pour qu'ils puissent être empruntés au même document. — Bâtir sur la terre, c'est accueillir la volonté du Seigneur uniquement dans son intelligence, cette partie la plus superficielle et la plus impersonnelle de notre moi, tout en lui fermant sa conscience et en lui refusant l'acquiescement de la volonté, de l'élément vraiment personnel en nous. L'épreuve de notre édifice spirituel a lieu par la tentation, par la persécution, par le jugement enfin. Sa chute se consomme par l'infidélité, ici-bas, et par la condamnation, là-haut. — La leçon al ex. : farce qu'elle avait été bien bâtie (v. 48), doit être préférée à celle du T. R. : car elle était fondée dans le roc, qui est tirée de Matthieu. — Une âme perdue, une seule, c'est une grande ruine aux yeux de Dieu. Voilà la solennelle pensée sous l'impression de laquelle Jésus laisse ses auditeurs en terminant ce discours. Chacun d'eux, à l'ouïe de cette dernière parole, croit entendre le fracas de l'édifice qui s'écroule et doit se dire : ce désastre, c'est le mien, si je suis hypocrite ou inconséquent.
Comme l'a bien vu Weizsàcker, le sermon sur la montagne est donc: X inauguration de la loi nouvelle. La marche du discours d'a- 1er Vol. 27
il «S TROISIÈME PlAATIE.
près les deux documents est celle-ci : Jésus s'adresse à ses auditeurs comme appartenant h la tinsse de gens qui, déjà d'après l'Ancien Testament, a Le plus besoin des dédommagements célestes. Les traitant eoî disciples, ^oit qu'ils se fussent déjà attachés à lui comme tels, soit en leur qualité d'auditeurs volontaires, il fait de cet auditoire improvisé le représentant de l'ordre nouveau, et promulgue devant ce nouvel Israël le principe de la loi parfaite. Puis, substituant ses disciples aux docteurs de l'ancienne économie, il leur indique la condition à laquelle seule ils accompliront dans le monde l'œuvre glorieuse qu'il leur confie. Il les presse enfin, au nom de ce qu'ils ont de plus précieux, de remplir cette condition en mettant leur vie d'accord avec leur profession, afin que l'épreuve du jugement ne tourne pas à leur ruine. Que manque-t-il à l'unité et à la gradation de ce discours? Comment Weizsàcker peut-il dire que les préceptes dans Luc sont en grande partie juxtaposés, sans liaison, détachés de leur contexte naturel1? C'est bien plutôt chez Matthieu, comme du reste Weizsàcker le reconnaît aussi, que nous trouvons des éléments étrangers intercalés dans la contexture du discours: on les discerne sans peine; car ils en interrompent la suite, et l'association d'idées qui a occasionné l'intercalation est aisée à saisir. Ainsi: V, 23-26. la réconciliation (à l'occasion de la haine et du meurtre); V, 29. 30, un précepte qui se retrouve ailleurs dans Matthieu lui-même (XVIII, 8-9); V, 31 et 32 (passage qui se retrouve XIX. 3-9); VI, 7-15, l'oraison dominicale, interruption évidente dans la tractation des trois principales vertus pharisaïques (l'aumône, v. 2-4; la prière, v. 5. 6; le jeûne, v. 16-18); VI, 24 (sinon même 19)-34, morceau sur la providence (à l'occasion de l'avarice des pharisiens); VII, 6-11 et 13. 14, préceptes simplement juxtaposés; VII, 15-20, une parole à laquelle il faudrait substituer XII, 33-35: enfin VII, 22-23, où il est fait allusion à des faits qui dépassent l'horizon de ces premiers temps. Il est remarquable que ce sont précisément ces paroles, dont le contexte même de Matthieu démontre le caractère étranger, qui se retrouvent dispersées en différents endroits de l'évangile de Luc, où leur à-propos se constate facilement. Cette combinaison d'éléments hétérogènes en un seul et même tout ne pourrait être un motif de reproche pour l'auteur du 1er évangile que dans le cas où la rédaction du discours aurait dès l'abord été faite à un point de vue historique. Mais si
1 Untcrsuchunf/en, p. 154.
TROISIÈME CYCLE. ^ — CIIAP. VI, 49-YII,l. 419
nous admettons, comme nous y sommes autorisés par le témoignage de Papias, que ce discours appartenait primitivement à un recueil d'enseignements, composé dans un but didactique ou liturgique, et que l'auteur avait voulu donner un exposé plus ou moins complet de la nouvelle loi morale proclamée par Jésus, il n'y a plus rien que de naturel dans ce procédé d'agglomération. Ce qui pst évident, c'est que l'auteur a trouvé par là le moyen de reproduire chez ses lecteurs, comme aucun autre évangéliste, l'impression saisissante qu'avait produite la parole de Jésus sur le cœur de ses auditeurs (Matth. VII, 28. 29). — La relation entre ces deux rédactions ne permet pas de les déduire d'une source commune, le Proto-Marc, comme le veulent Holtzmann et Weizsàcker. Et comment, d'ailleurs, se ferait-il, dans ce cas, que ce discours fut omis dans notre Marc canonique? L'espèce de logophobie qu'on lui attribue pour expliquer ce fait, est incompatible avec Marc IX, 39-51 et
Un parti religieux s'est emparé de ce discours pour en faire son drapeau. C'est, selon lui, le sommaire de l'enseignement de Jésus, qui n'aurait fait que spiritualiser la loi mosaïque. Mais comment concilier avec ce point de vue les passages où Jésus pose l'attachement a sa personne comme le centre de la nouvelle justice (a cause de moi, Matth. V, 11; a cause du Fils de l'homme. Luc VI, 22) et où il s'annonce comme le rétributeur final et suprême (Matth. VII, 21-23, comp. avec Luc VI, 46: Seigneur, Seigneur /y? Le vrai point de vue sur la portée religieuse de ce discours est celui que Gess formule en ces mots si soigneusement pesés : « Le sermon sur la montagne décrit cette piété sérieuse que l'on ne peut cultiver sans se sentir de plus en plus pressé du besoin d'une rédemption au moyen de laquelle sera enfin réalisée la justice réclamée par une semblable piété. » (p. 6.)