II. — Le serviteur du centenier : VII
Le plus bel exemple de foi que Jésus ait rencontré jusqu'à ce moment; et, chose étonnante, c'est un païen à qui il doit cette surprise ! Jésus saisit à l'instant le sens profond de ce fait inattendu et l'indique avec ménagement au v. 9, tandis que Matthieu VIII, 41. 12 le fait ressortir avec moins de réserve. On attendrait plutôt l'inverse d'après les pré-
ventions dogmatiques que la critique impute à nos évangélistes. Elle est donc obligée de recourir à l'hypothèse d'interpolations postérieures.
Cette guérison se rattache, dans Matthieu comme dans Luc, au sermon sur la montagne. Cette ressemblance n'est nullement, comme plusieurs le pensent, la preuve d'une source écrite commune. Car 1. les deux morceaux sont séparés, dans Matthieu, par la guérison du lépreux, que Luc place à un tout autre moment; 2. les récits des deux évangélistes présentent des différences de détail très-considérables; enfin 3. rien n'empêche que dans l'évangélisation orale ne se fussent formés certains groupes de récits plus ou moins fixes qui ont passé tels quels dans nos narrations écrites. Quant à Marc, il omet ce miracle, omission difficile à expliquer, s'il copie Matthieu et Luc (Bleek), tout comme s'il puise avec eux dans le Marc primitif (Ewald et Holtzmann). Holtzmann (p. 78) pense, avec Ewald, que « s'il a retranché le sermon sur la montagne, il pouvait bien aussi retrancher le morceau qui suit et qui ouvre une nouvelle section. » Mais en d'autres occasions on affirme que Marc omet volontiers les discours pour faire place aux faits. Et n'est-ce pas d'un fait qu'il s'agit ici ? Bleek ne cherche pas même à expliquer cette omission.
V. 4-6al. Première députalion. — La leçon alex. êtai&H, puisque assurément, n'a aucun sens. — Il y a de la solennité dans ces expressions : èizkfy<ùG&, eut accompli, et elç xàç dbcoàç, aux oreilles du peuple. La proclamation qui vient d'avoir lieu est donnée comme quelque chose de complet. La circonstance que ce miracle avait eu lieu précisément au moment où Jésus rentrait à Capernaùm, après ce discours, était restée gravée dans la tradition et s'est conservée fidèlement dans nos deux récits évangéliques. — Le
1 V. 1. ARCXIT: eTcsiôyj , au lieu AUnéi 8e.
centurion (v. 2) était probablement un militaire romain au service d'Hérode ; il était prosélyte et avait même manifesté un zèle tout particulier pour sa nouvelle croyance (v. 5).
— Au lieu de 8©33u>4, esclave, Matthieu dit irçttç, mot qui peut signifier fils ou serviteur, et que Luc emploie dans ce second sens, au v. 7. Bleek, Holtzmann, préfèrent le sens de fils dans Matthieu, « parce que, autrement, il faudrait admettre que le centurion n'aurait eu qu'un esclave. » Comme si on ne pouvait pas dire : « Mon domestique est malade, » lors même qu'on en a plusieurs! Le sens de serviteur est plus probable, dans Matthieu, parce qu'il explique mieux le scrupule qu'éprouve le centurion à importuner le Seigneur. Si c'eût été son fils, il eût sans doute été plus hardi. — La maladie devait être, d'après les termes de Matthieu, v. 6, un rhumatisme aigu. En se portant sur certains organes, le cœur, par exemple, cette maladie peut devenir mortelle, quoi qu'en dise la critique. — Les mots : qui lui était très-cher, servent à expliquer une démarche aussi grave que celle de cette députation d'anciens.
— Ceux-ci sont sans doute les chefs de la synagogue, qui avaient mission de maintenir l'ordre dans les assemblées. Ils pouvaient plus facilement exposer à Jésus les faits honorables qui parlaient en faveur du centurion, qu'il ne l'eût pu lui-même.
V. 6b-8*. Seconde députation. — Le centurion voit, de sa maison, Jésus approcher avec le cortège. La vénération que lui inspire ce personnage mystérieux, fait qu'il redoute même de le recevoir sous son toit ; il envoie alors la nouvelle députation. Strauss voit en cela une contradiction avec sa première démarche. Mais il n'y a là qu'un progrès dans le sentiment d'humilité et de foi qui lui avait dicté celle-ci.
1 V. 6. BL: sxaTovTao/7]ç, au lieu d'sxaxovTapyo?. — n*B omettent j:po; auxov. — V. 7. BL: ia07]xa>, au lieu de taÔTjasxai.
;l±2 TROISIÈME PARTIE.
'ixavoç désigne ici la dignité morale, comme III, 16 et ailleurs. — Chez cet homme, la foi le dispute à l'humilité. L'expression util "Xoyw : dis en parole, oppose ce moyen à celui de la présence personnelle. — Dans le récit de Matthieu, toutes ces démarches sont réunies en un acte unique : l'arrivée du centenier lui-même mettant Jésus au fait de la maladie, puis opposant à l'offre de Jésus de se rendre chez lui la réponse que nous trouvons dans Luc v. 8. Bleek voit dans les détails de Luc une amplification du récit primitif; d'autres, dans le récit Matthieu, un abrégé de celui de Luc. Mais comment Luc eut-il ainsi brodé sur le canevas de Matthieu, ou celui-ci taillé dans le tableau de Luc? Nos évangélistes sont des hommes croyants et sérieux. La tradition n'avait conservé littéralement que la parole caractéristique du centenier (v. 8) et l'exclamation admirative du Seigneur (v. 9). Quant au cadre historique, la narration orale l'avait traité avec plus de liberté. C'est ce qui explique de la manière la plus naturelle la différence entre nos deux récits. — Quoiqu'il ne soit qu'un homme ordinaire (àvÔouiToç), et un homme dans une position dépendante, le centurion a des subordonnés par lesquels il peut agir, sans se transporter à chaque fois sur les lieux. Jésus, bien plus rapproché que lui du sommet de la hiérarchie des êtres, et disposant des forces du monde invisible, ne déploieraitil pas, s'il le veut, un pouvoir analogue? On peut comparer ici la parole de Jésus sur les anges qui montent et descendent (Jean I, 52). — Comment expliquer une telle foi chez cet homme ? Il faut tenir compte de ces mots du v. 3 : ayant entendu parler de Jésus. Le bruit des miracles de Jésus était parvenu jusqu'à lui. Il y avait surtout une guérison, que Jésus avait opérée à Capernaûm même et depuis Cana,etqui offrait une analogie remarquable avec celle que demandait le centurion : celle du fils de l'employé royal
(Jean I\T). Peut-être la connaissance qu'il avait de ce miracle est-elle le moyen le plus naturel d'expliquer la foi dont témoigne le message qu'il adresse ta Jésus par la bouche de ses amis. — L'expression : une telle foi, se rapporte à la demande, non de la guérison, mais de la guérison sans l'aide de la présence corporelle. C'était là comme un paroxysme de foi !
V. 9 et 10 K La guérison. — Les paroles sévères relatives aux Juifs, que Jésus ajoute, dans Matthieu, à la louange donnée à la foi du centurion, semblent prouver que Matthieu emploie une source différente de celle de Luc. Ces paroles se trouvent en effet, chez Luc, dans un tout autre contexte (X III, 28), à un moment plus avancé, où elles ont certainement plus d'à-propos.
Plusieurs critiques anciens et modernes identifient cette guérison avec celle du fils de l'employé royal (Jean IV). Les différences sont pourtant considérables : là un militaire d'origine païenne, ici un employé civil d'origine juive: là Capernaùm, ici Cana; là un homme qui redoute par humilité de voir Jésus entrer chez lui, ici un homme qui vient le chercher de bien loin pour l'emmener dans sa maison ; enfin, et c'est à nos yeux la différence la plus décisive, là un païen donné en exemple à tout Israël; ici un Juif à l'occasion duquel Jésus jette un certain blâme sur tous ses compatriotes galiléens. En vérité, si ces deux récits se rapportaient au même fait, les détails des narrations évangéliques ne mériteraient plus la moindre créance. — D'après Keim, le fait miraculeux s'expliquerait, d'un côté, par la foi du centurion et du malade, qui renfermait déjà certaines forces de guérison, et de l'autre, par la vertu morale de la parole de Jésus, parole qui était un milieu entre un vœu et un ordre, et qui consomma le rétablissement. Mais ce mode d'action éthico-psychique n'exige-t-il pas la présence de celui qui guérit de la sorte? Or, cette présence est décidément exclue ici par la prière du centurion dans les deux récits et par ce mot de Jésus : une si grande foi! Et qu'est-ce que ce milieu entre un vœu et un ordre?
1 V. 10. nB Uti'1'-™!1"' omettent aaOevouvTa devant Soulov.