III. — Le fils de la veuve de Nain : VII
Le récit suivant est l'un de ceux où se révèle le mieux la tendresse de cœur du Seigneur et la puissance qu'exerçaient sur lui les douleurs humaines. On a objecté, contre la réalité de ce fait, la circonstance qu'il n'est rapporté que par Luc. La critique raisonne toujours comme si les évangélistes avaient les mêmes préoccupations historiques, dont elle est elle-même dominée. La vie de Jésus présentait une si grande richesse de faits miraculeux, que l'on n'a nullement songé à les rapporter d'une manière complète. Jésus fait allusion à des miracles accomplis à Chorazin, dont aucun n'est raconté dans nos évangiles. Nous ignorons également tous ceux qui ont été faits à Bethsaïda, à l'exception d'un seul. Il est très-remarquable que parmi tous ces miracles qui sont indiqués sommairement dans nos évangiles (IV, 23; 40. 41; VI, 18. 19, etparall.; VII, 21, etc.; Jean II, 23; IV, 45; VI, 1; XX, 30; XXI, 25), un ou deux seulement de chaque catégorie nous soient racontés en détail. Il semble que l'on ait choisi, de chaque classe, l'exemple le plus saillant, et qu'on ait renoncé dès l'abord à conserver le récit détaillé des autres. Pour l'édification, qui était le seul but de l'évangélisation populaire, cela suffisait. Dix guérisons de lépreux ne disent pas plus à la foi qu'une seule. Mais il pouvait arriver que quelques-uns des nombreux miracles laissés de côté dans la tradition parvinssent, par des renseignements privés, à la connaissance de l'un de nos évangélistes, et qu'il l'insérât dans son écrit. Ainsi, quant à la catégorie des résurrections, c'était celle de la fille de Jaïrus qui avait pris place au premier rang dans la tradition, — elle se trouve dans les trois syn. — tandis que d'autres faits de ce genre, tel que celui qui va suivre, avaient été laissés à l'arrière-plan, sans être niés pour cela.
Y. 11 et 12 i. La rencontre. — La leçon ev tw é^/jc (y povco), dans le temps qui suivit, rattache moins étroitement ce récit au précédent, que la leçon Iv t$j ilr,ç (iôfiipa), le jour suivant. C'est ce qui peut faire préférer la première formule; on aura substitué la liaison plus précise à la moins serrée. Robinson a trouvé un hameau du nom de Nëin, au sudouest de Capernaùm, au pied nord du petit Hermon. C'est aussi dans cette localité qu'Eusèbe et Jérôme placent la ville de Naïn. Il ne fallait à Jésus qu'une journée de voyage pour y arriver depuis Capernaùm. Il est question, dans Josèphe (Bell. jud. IV, 9, 4), d'une ville de Naïn, située de l'autre côté du Jourdain, dans la partie méridionale de la Pérée, et Kôstlin, s'appuyant sur les expressions du v. 17, a appliqué ce nom à cette ville très-rapprochée de la Judée, et pensé que le récit de Luc devait provenir d'une source judéenne. Mais nous verrons que le v. 17 peut s'expliquer sans recourir à cette supposition peu naturelle. — Le xal t&su, et voici, fait ressortir ce qu'il y avait de frappant dans la rencontre inattendue de ces deux cortèges, celui qui accompagnait le Prince de la vie, et celui qui suivait la victime de la mort. C'est ce que semble exprimer aussi la corrélation du btavoi, v. 11, et du Uavoç, v. 12. Si le premier de ces mots a été omis par plusieurs Mss., c'est sans doute parce que l'expression : ses disciples, paraissait ne se rapporter qu'aux apôtres. — Au v. 12, la construction est araméenne. — Le datif ty| pirpi exprime toute la tendresse de la relation qui venait de se briser.
Y. 13-15 2. Le miracle. — L'expression : le Seigneur, ne
1 V. 11. 14 Mjj. 70 Mnn. Italui- lisent ev xw feÇifl au lieu de ev ttj sfo, que lit T. R. avec nCDKMSII beaucoup de Mnn. Syr. Italiq. — NBDFLZSyrsch Iti^rique omettent outvot. — V. 12. 7 Mjj. ajoutent 7]v après auTTj. — N BLZ ajoutent r,v devant auv autTj.
* V. 13. Les Mss. varient entre c^'auxr) et ztz auxrjv.
se rencontre guères dans nos évangiles que chez Luc, et de préférence dans les morceaux qui lui sont propres : X, I; \ I j :\\) ; XII, 43 ; XII!; Û 5 ; XVII, 5. 6 ; XVIII, 6 ; XXII, 31 .
(il (Hleek). — Tous les traits énumérés v. 12 : un fils unique, une mère veuve, la sympathie publique, font comprendre ce qui a agi avec tant de force sur le cœur de Jésus. Il semble qu'il ne puisse résister à la sollicitation muette qui se dégage de ces circonstances réunies. Mais les gémissements de cette mère achèvent de briser son cœur. De là ce mot à la fois tendre et impératif: Ne pleure pas. La prudence lui eût peut-être conseillé de ne pas faire en ce moment un acte d'éclat. Mais il n'y a plus de prudence là où la pitié parle si haut '(ècir^ayywcÔYî). Puis il se sent autorisé à consoler. Car dans cette rencontre même il a reconnu la volonté de son Père. — La bière, chez les Juifs, n'était pas couverte ; c'était une simple planche, munie d'un bord peu élevé. Le corps, enveloppé de son linceul, était donc visible pour tous. Jésus pose la main sur la bière, comme pour arrêter ce fuyard de la vie. Saisis par la majesté de ce geste, à la fois naturel et symbolique, les porteurs s'arrêtent. Il y a une grandeur incomparable dans ce col "kéya : « Je te dis. . . , à toi qui semblés ne pouvoir plus entendre la voix des vivants. . . » Rien absolument dans le texte ne justifie le sarcasme de Keim : « La foi en une force qui pénètre jusqu'au mort, à travers le bois de la bière, est bien celle de l'évangéliste, mais non la nôtre. » Ce n'est nullement à l'attouchement de la bière, mais à l'ordre de Jésus qu'est attribuée la résurrection. — La rupture de la relation entre l'âme et le corps n'est jamais que relative, dans la mort comme dans le sommeil ; et comme il suffit de la voix d'un homme pour rétablir le lien entre l'un et l'autre, chez celui qui est plongé dans le sommeil, ainsi la parole du Seigneur a la vertu de rétablir cette re-
lation interrompue, chez les morts mêmes. Les partisans de l'interprétation naturelle ont prétendu que le jeune homme était seulement atteint d'un sommeil léthargique. Mais, dans ce cas, le miracle de puissance ne disparait que pour faire place à un miracle de science non moins incompréhensible. Comment Jésus a-t-il su que ce prétendu mort vivait encore, et que l'instant de son réveil était imminent? l — Dès que l'àme est revenue habiter le corps, le mouvement et la parole signalent sa présence. Jésus a certainement un droit de propriété sur le ressuscité ; il affirme ce droit, mais uniquement pour jouir du bonheur de rendre à la mère affligée ce trésor qu'il a reconquis sur la mort. L'expression : il le donna à sa mère, correspond à celle-ci : il fut ému de pitié, v. 43.
V. 16. 17 2. L'effet produit. — Sur le sentiment de la crainte, voir à V, 8. — Un grand prophète : un plus grand que Jean-Baptiste lui-même, un prophète de premier ordre, comme Elie, Moïse. La seconde formule : Dieu a visité. . . , est plus énergique encore; elle fait entendre bien plus qu'elle n'exprime. On pourrait rapporter l'expression : ce (lisi-ours, au bruit du miracle qui se répandit à l'instant. Mais les mots iwpi «ùroO, sur son compte, qui dépendent, comme V, 15, de Xoyoç outoç, portent plutôt à rapporter cette expression aux deux exclamations précédentes (v. 16) : « Cette manière de penser et de s'exprimer sur le compte
1 Zeller fApostelgesch., p. 177) répond plaisamment à cette ancienne explication rationaliste. «Pour l'admettre, dit-il, il faut trouver croyable que dans le court temps de l'histoire évangélique et apostolique se soit renouvelé cinq fois , trois dans les évangiles, deux dans les Actes, cette même circonstance, ce même remarquable hasard d'une léthargie qui, restée inaperçue de tous ceux qui s'étaient occupés du mort , cède à la première parole de l'envoyé divin et donne lieu de croire à une vraie résurrection. »
2 V. 16. ABGLZ: rjyspQrj pour Ep^epTat.
de Jésus se répandit. » C'est un progrès qui est signalé dans le développement de l'œuvre de Jésus. Pour expliquer le : dans la Judée, Keim (I, p. 72) dit sans façon : Luc fait tout simplement de Nain une ville de Judée. Mais le terme eÇyi'XÔev, littéralement : sortit, signifie précisément le contraire ; il indique que ces discours, après avoir rempli la Galilée (ce premier domaine, qui s'entendait de soi-même), dépassèrent cette fois cette enceinte naturelle, et retentirent au loin jusque dans la contrée de la Judée, où ils remplirent toutes les bouches. Il n'est donc pas nécessaire de donner ici, avec Meyer et Bleek, au mot Judée le sens inusité de : la Terre-Sainte tout entière. La raison pour laquelle ce détail est ajouté, n'est nullement celle qu'a soupçonnée la perspicacité de Kôstlin, pour en déduire une hypothèse critique : celle de l'origine judéenne du récit. Ces mots sont destinés à former la transition au morceau suivant. Jean était en prison au midi de la Terre-Sainte, dans le voisinage de la Judée (en Pérée, dans le château de Machéronte, d'après Josèphe). Le bruit des œuvres de Jésus n'est donc arrivé jusqu'à lui dans sa prison, qu'en passant par la Judée. Les mots : et dans toute la contrée d'alentour, qui se rapportent avant tout à la Pérée, ne laissent aucun doute sur l'intention de cette remarque de Luc. Elle forme l'introduction du récit suivant.
Une difficulté propre à ce miracle est l'absence de toute réceptivité morale chez celui qui en est l'objet. Lazare était croyant; chez la fille de Jaïrus, la foi personnelle était jusqu'à un certain point remplacée par celle des parents. Mais ici, rien de semblable. Le seul élément réceptif que l'on puisse supposer, c'est le désir ardent de la vie avec lequel ce jeune homme, fils unique d'une mère veuve, avait sans doute rendu le dernier soupir. Mais en réalité cela suffit. Car il résulte de là que Jésus n'a pas arbitrairement disposé de lui. Et quant à la foi, bien, des faits prouvent qu'elle ne doit pas être envisagée comme un facteur dynamique, dans aucun
miracle, mais qu'elle n'est qu'une simple condition morale en vue du but spirituel que Jésus se propose en opérant le prodige.
Keim, sentant bien l'impuissance de toute explication psychologique en face d'un pareil miracle, en revient à l'interprétation mythique de Strauss dans sa lre Vie de Jésus. Nous aurions ici une imitation des résurrections de morts dans l'Ancien Testament, de celle, en particulier, qu'Elysée opéra à Sunem, qui n'est qu'à une petite lieue de Nain. — Ces changements continuels d'expédients pour se défaire des miracles ne sont pas propres à recommander la critique rationaliste. Et comment ne pas se rappeler ici ce que Baur a fait valoir avec tant de force contre Strauss au sujet de la résurrection de Lazare : c'est qu'un mythe, création de la conscience chrétienne, eût été généralement répandu, et ne se trouverait pas dans l'un seulement de nos évangiles. Invention de l'auteur (imposture par conséquent) ou histoire, voilà donc la seule alternative.
De l'omission de ce miracle, chez Marc et Matthieu, les partisans de l'opinion qui fait du Proto-Marc la source commune des syn., concluent que ce récit manquait dans le document primitif, et que Luc l'a ajouté au moyen de ses sources particulières. Mais si ce n'était ici qu'une simple intercalation de Luc, son récit devrait coïncider immédiatement après avec ceux de Marc et de Matthieu. Malheureusement il n'en est rien. Matthieu, après la guérison du serviteur du centurion, raconte celle de la belle-mère de Pierre, et une foule de traits qui n'ont rien de commun avec ceux qui suivent chez Luc. Et Marc, qui a déjà omis le fait précédent, quoiqu'il dut se trouver dans le Proto-Marc, selon cette hypothèse, — car c'est là que Matthieu doit l'avoir puisé, — ne retombe point, après cette lacune, dans la série des faits rapportés par Luc. Après le jour du sermon sur la montagne, il place une série de traits qui sont sans rapport avec ceux qui suivent chez Luc. Et l'on se vante d'avoir amené jusqu'à l'évidence la dépendance des trois syn. par rapport au Marc primitif! Quant à Bleek, qui fait dépendre Marc des deux autres, il ne tente pas même d'expliquer comment Marc, ayant Luc sous les yeux, a omis des traits de cette importance.