‹ Commentaire sur l'Évangile de Saint LucChapitre 43 sur 58 · V. 18 etl9*. La question. — Jusqu'ici, selon Iloltzmann · texte numérisé non relu

V. 18 etl9*. La question. — Jusqu'ici, selon Iloltzmann

1 V. 19. BLRZ quelques Mnii. ll:ili,i-: *yptov au lieu de Ir^ouv. — NBLRXZ 16 Mnn. : etspov au lieu de aXXov.

(p. 135. 143), Luc avait suivi la première de ses sources, ic IVoln-Mair (à); maintenant il l'abandonne pour exploiter la seconde (dont l'auteur de notre Matthieu a également fait usage), les Logia ou discours de Matthieu (A). — L'expression : 6 sppjjLgvoç, celai qui vient, est empruntée à Malachie (III, 1): «Voici, il vient, dit l'Eternel.» La leçon s-rgpov, qui est certaine dans Matthieu, est probable dans Luc. Ce pronom, pris dans son sens strict : un second, attribue en tout cas à Jésus la qualité de Christ.

V. 20-23 *. La réponse. — Comme Matthieu ne mentionne pas les miracles opérés, selon Luc, en présence des messagers de Jean, la critique a soupçonné ce dernier d'avoir inventé lui-même cette scène. Cette conclusion est logique, dès que l'on admet qu'il travaille sur Matthieu ou sur le même document que Matthieu. Mais de quel droit accuset-on de la sorte un historien dont le récit trahit à chaque pas l'excellence de ses renseignements ou de ses sources? Ne voyons-nous pas sans cesse Matthieu resserrer le cadre historique, pour transcrire aussi complètement que possible les paroles de Jésus? Dans le cas actuel , les mots : « Rapportez à Jean ce que vous voyez et entendez, » ne supposent-ils pas le trait historique omis par Matthieu? C'est précisément parce que la parole impliquait le fait, que cet évangéliste a cru pouvoir se contenter de la première. — La force démonstrative de la réponse de Jésus ressort non seulement des miracles mêmes, mais encore plus de la relation entre ces faits et le signalement du Messie, tel que l'avait tracé l'A. T. (Es. XXXV, 4. 5; LXI, 1 et suiv.). Jésus ne mentionne pas les guérisons de démoniaques, peut-

1 V. 20. nB: arrssTs.Asv au lieu d'a-ErraXxsv. — nDLXZ 12 Mnn : exepov au lieu d'aXÀov. — V. 21. nBL quelques Mnn.: exeiw] au lieu d'auT^. — x L : fyiep* au lieu d'woa. — V. 22. KBDZ omettent o Irjao'jç.

être parce qu'il n'en était pas parlé dans l'A. T. Néander, Schweizer prennent les mots : les morts ressuscitent, dans un sens figuré. Keim pense que les évangélistes ont compris tous ces miracles dans le sens littéral, mais que Jésus les avait entendus au sens spirituel : le peuple, aveuglé par les pharisiens, gagne en connaissance; les péagers (les lépreux) sont purifiés de leurs souillures, etc. Les œuvres du Christ, Matth. XI, 2, devraient s'entendre dans le même sens spirituel (les enseignements et l'activité missionnaire). Mais les fruits spirituels du ministère de Jésus ne sont pas des faits qui tombent sous les sens. « Ce que vous voyez et entendez » ne peut désigner que des guérisons et résurrections corporelles dont ils sont les témoins ou qu'ils entendent raconter. — La prédication de l'Evangile aux pauvres est à dessein placée à la fin; c'est le trait caractéristique de l'œuvre messianique, telle que 1'aôcomplit Jésus, en opposition à l'idée que s'en faisait Jean ; Jésus rappelle en même temps par là à son précurseur Es. LXI, 1. Ces mots forment la transition à l'avertissement du v. 23 : a Heureux celui qui ne se scandalisera pas en moi, » qui ne réclamera pas de moi d'autres preuves de ma dignité de Messie que celles-là; qui ne méconnaîtra pas dans la marche humble, lente et miséricordieuse de mon œuvre, les vrais caractères du Christ promis ! Esaïe avait dit du Messie (VIII, 44) : « Il sera pour eux une pierre cV achoppement ; et plusieurs d'entre eux trébucheront et tomberont. » C'est cet avertissement sérieux que Jésus rappelle à Jean lui-même et à ses disciples, ainsi qu'au peuple témoin de cette scène ; cxavooCkC^tabm : se heurter de manière à trébucher. — A quelle hauteur Jésus ne plane-t-il pas, encore ici, au-dessus du plus grand représentant du passé! Mais en même temps, quelle sincérité chez les écrivains sacrés, qui ne craignent 1er Vol. 28

pus de mettre au grand jour les infirmités de leurs plus illustres héros !

2" Y. 24-35 : Le discours de Jésus.

Jésus avait une dette à payer. Jean lui avait rendu un éclatant témoignage; il profite de cette circonstance pour rendre à son tour à son précurseur un hommage publie. Il devait d'autant moins laisser passer cette occasion de le faire, qu'il existait une solidarité étroite entre la mission de Jean et la sienne. Ce discours de Jésus sur Jean est comme l'oraison funèbre de ce dernier; car il a succombé tôt après. Jésus commence par signaler l'importance de l'apparition de Jean (v. 24-28) ; il parle ensuite de l'acliou exercée par son ministère (v. 29. 30) ; il décrit enfin la conduite du peuple en face de ces deux grands appels divins, le ministère de Jean et le sien (v. 31-35). Même marche générale dans Matthieu XI : 1° v. 7-44 ; 2° v. 42-45; 3° v. 46-20.

V. 24-28'. L'importance de l'apparition de Jean. — « Lorsque les envoyés de Jean furent partis, Jésus se mit à parler aux troupes touchant Jean : Qu'êtes-vous allés voir au désert? Un roseau agité par le vent? 25 Mais, qu'êtesvous allés voir ? Un homme vêtu d'habits somptueux ? Mais ceux qui portent des vêtements magnifiques et qui vivent dans les délices, sont dans les palais. 26 Mais, qu'êtes-vous allés voir? Un prophète? Oui, vous dis-je, et plus qu'un

1 V. 24. Les Mss. se partagent entre ~po; toj; o/aoj; et ~o>.; o/ao'.ç.

— V. 24 et 25. Au lieu d'E^Xv^a-c que lit T. R. avec 12 Mjj. et la plupart des Mnn., NABDLX quelques Mnn. lisent s^aOocts ; K II 30 Mnn. : eÇtjXôsts^ — V. 26. Comme v. 24 et 25, si ce n'est pour \K1I qui lisent ici efeXijXv^s avec T. R. — V. 27. rtBDLX quelques Mnn. It. omettent syto après -.ooj. — V. 28. BZ: Xeyw; nLX: <x|x7)v Asyto, au lieu de Xsyoo yap que lit T. R. avec 13 Mjj. et les Mnn.

— NBKLMXZn 25 Mnn. ItP^I*1* omettent -00^-^ que lit T. R. avec 10 Mjj. ltalifi- Syrst>l1. — N'BLX omettent tou paTrctorcou.

prophète : C'est ici celai touchant lequel il est écrit : Voici j'envoie mon messager devant tu face, et il préparera la voie devant toi. 28 Car je vous déclare que parmi ceux qui sont nés de femmes, il n'y en a pas un qui soit plus grand que Jean le Baptiste. Mais le plus petit dans le royaume des deux est plus grand que lui. » — vHp;axo, il se mit à, comme IV, 21; ce terme fait pressentir la solennité du discours qui va suivre. — Le peuple lui-même, en accourant au baptême de Jean, a prouvé qu'il reconnaissait en lui un être extraordinaire; et il ne s'est pas trompé. Le roseau agité du vent est-il ici un emblème de l'instabilité morale? Le sens, dans ce cas, pourrait être : « Oui, Jean est réellement vacillant comme un roseau » (Ewald) ; ou bien : « Non, vous ne devez pas tirer cette conclusion de ce qui vient de se passer » (Meyer, Néander, Bleek). Mais on peut voir plus simplement dans ce roseau battu par le vent l'emblème de quelque ebose de journalier, d'ordinaire. «Ce n'est certainement pas pour aller contempler une chose qui se voit tous les jours, que vous avez couru au désert. » Le verbe i;£Airetv, sortir, fait ressortir la grandeur du dérangement causé par un tel pèlerinage. Le part. IfctaXuâaTe signifie : « Quelle impression avez-vous gardée de ce que vous êtes allés voir? » Tandis que l'aor. (alex.) signifierait : « Quel motif vous a portés à vous rendre. . . ? » Tischendorf luimême reconnaît que le parfait est la vraie leçon. L'aor. est tiré de Matthieu. — Le verbe Osaaa^at dépend de e£e7ui- "Xu3aT£, et ne doit pas être rattaché à la proposition suivante: on sortait pour chercher un spectacle. Cette expression rappelle le mot de Jésus (Jean V, 35) : « Jean était mie lumière allumée et brillante; et vous avez voulu vous réjouir un moment à sa clarté. » — Jean est donc en tout cas — le sentiment populaire ne s'y est pas trompé — quelque chose de grand. Mais il y a deux sortes de grandeur :

la grandeur terrestre et la grandeur céleste. De quelle nature est celle de Jean? Si elle eut été, continue Jésus, de nature terrestre, Jean n'aurait pas habité dans un désert, mais dans un palais. Sa grandeur était donc d'ordre divin. Mais, dans le sentiment juif, toute grandeur de ce genre consiste dans une mission prophétique. De là la conclusion à laquelle le peuple est arrivé à l'égard de Jean, et que Jésus commence par confirmer : Oui, vous dis-je; puis sur laquelle il renchérit : et plus qu'un prophète. N'est-il pas plus grand, en effet, d'être prédit que de prédire, de figurer, comme personnage prophétiquement prévu, dans le tableau des temps messianiques, que de tenir soi-même la lunette prophétique? Voilà pourquoi Jean est plus qu'un prophète : son apparition est un yeypa^jîivov, un fait écrit.

La citation de Mal. III, 1 se trouve dans les trois syn.; chez Matthieu, dans le passage parallèle au nôtre (XI, 10) ; chez Marc (I, 2). à l'ouverture de l'évangile, et avec cette différence, qu'il omet les mots : devant toi. Sur le syw, moi (après iooû), les variantes ne permettent pas de se prononcer. Cette conformité générale est remarquable; car la citation n'est identique ni au texte hébreu, ni à celui des LXX. Malachie et les LXX n'ont point les mots : devant ma face, dans la première proposition; mais dans la seconde, le premier dit : devant moi, et les seconds : devant ma face. Les LXX lisent de plus: i^xr.oazzklo) au lieu d'à-oaT£ÀÀw, et êîa(fti<|»rwet au lieu de xaraa/.£uàa£i. Ce pourrait être là un argument en faveur d'une source écrite commune, ou de l'emploi d'un des syn. par les autres; mais il ne serait pas décisif. Car : 1. Si la source commune est le Proto-Marc, comment Marc lui-même plaçait-il cette citation dans un tout autre contexte ? 2. Si ce sont les Logia, pourquoi Marc, au lieu de copier simplement, omet-il les mots : devant toi? 3. Il en serait de même si Marc copiait l'un des autres syn. 4. Ceux-ci ne copient pas non plus Marc, qui ne contient pas le discours. Les coïncidences dans les syn. doivent donc s'expliquer dune autre manière. Si Luc et Matthieu substituent devant toi à devant moi (chez Malachie) , cela résulte de la manière dont Jésus lui-même avait cité ce passage. Pour le prophète, celui qui en-

voyait et celui devant qui le chemin devait être préparé, n'étaient qu'une seule et même personne, Jéhovah. De là le devant moi chez Mnlachie. Mais pour Jésus, qui, en parlant de lui-même, ne se confond jamais avec le Père, une distinction devenait nécessaire. C'est, non Jéhovah qui parle de lui-même, mais Jéhovah qui parle à Jésus ; de là la forme devant toi. Avec quelle évidence ne résultet-il pas de cette citation que, dans la pensée du prophète, comme dans celle de Jésus, l'apparition du Messie est celle de Jéhovah ! (Voir Gess, p. 39, 40.) Quant aux autres expressions communes, Wuizsàcker les explique avec raison en disant que, «cette citation appartenant à la démonstration messianique habituellement employée, » elle aura reçu par l'usage la forme fixe sous laquelle nous la trouvons chez nos syn.

Le car, v. 28, porte sur les mots : il est écrit de lui. Le personnage dont l'arrivée a été mentionnée à côté de celle du Messie, doit posséder une grandeur exceptionnelle. Le T. R. lit avec les Mjj. byz. : «Je vous dis que parmi ceux qui sont nés de femme, aucun prophète plus grand que Jean-Baptiste ne s'est élevé. » Les alex. omettent le mot prophète, et avec raison. Car il y a tautologie. Tout prophète n'est-il pas né de femme? La supériorité de Jean sur toutes les autres apparitions théocratiques et humaines se rapporte, non à sa valeur personnelle, mais à sa position et à sa mission. Sa vie intérieure surpassait-elle celle d'un Abraham, d'un Elie, etc. . .? Jésus ne l'affirme point. Mais son rôle est plus élevé que le leur. Et néanmoins, ajoute Jésus, l'ordre de choses ancien et le nouveau sont séparés par un tel abîme que le plus petit dans ce dernier a une position plus élevée que Jean lui-même. Le plus faible disciple a une intuition des choses divines plus spirituelle que le précurseur. 11 jouit en Jésus de la dignité filiale, tandis que Jean n'est que serviteur. Le moindre croyant est un avec ce Fils que Jean annonce. Il n'en résulte pas que ce croyant soit plus fidèle que Jean. Jean peut être plus avancé sur sa ligne, mais la ligne du croyant

n'en est pas moins plus élevée que la sienne. Il y a, chez l'un, un principe de vie supérieure qui manque chez l'autre. Cette réflexion est ajoutée par Jésus non dans le hut de rabaisser Jean, mais pour expliquer et excuser l'ébranlement de sa foi, le ffHay&&&*rôai (v. 23). Plusieurs anciens ont entendu par le plus petit Jésus-Christ, comme étant soit le cadet de Jean, soit, pour le moment encore, moins illustre que lui. Le seul moyen de soutenir cette interprétation serait de rapporter les mots : dans le royaume de Dieu, à est plus grand; ce qui est évidemment forcé. — Nous avons donné au comparatif : plus petit, un sens de superlatif : le plus petit. Meyer, pressant la notion de comparatif, explique : « celui qui dans l'ère nouvelle a une position relativement moins élevée que celle que Jean avait dans l'ancienne. » Ce sens est alambiqué. Matth. XVIII, 1 fait comprendre la transition du sens de comparatif à celui de superlatif : celui qui est plus grand [que les autres] ; d'où : le plus grand de tous. Comp. aussi Luc IX, 48. — Cette parole, dont l'authenticité est à l'abri de tout soupçon, montre combien Jésus avait la conscience d'apporter un principe de vie supérieur à ce qu'il y avait de plus élevé dans le judaïsme.

V. 29 et 30. Coup-d'œil rétrospectif sur le ministère de Jean. — « Et tout le peuple V ayant entendu, et même les pêayers, ont justifié Dieu, en se faisant baptiser du baptême de Jean. 30 Mais les pharisiens et les scribes ont rendu vain pour eux-mêmes le dessein de Dieu en ne se faisant pas baptiser par lui.)) — Ces versets sont la transition du témoignage que Jésus vient de rendre à Jean, à l'application qu'il en veut faire aux assistants. Il constate ce double résultat du ministère de Jean : mouvement général , chez les classes inférieures du peuple, v. 29 ; résistance prononcée, chez les chefs qui décident du sort de la nation, v. 30. Plusieurs

interprètes (Knapp, Néander) ont été conduits par la forme historique de ces versets à y voir une réflexion de l'évangéliste intercalée dans le discours de Jésus. Mais cette mention d'un fait interrompant un discours serait sans exemple. En tout cas ce procédé devrait être indiqué ; et la reprise du discours, signalée au v. 31 (la formule : Et le Seigneur dit } au commencement de ce verset, n'est pas authentique). Si Jean était encore en liberté, on pourrait, à la rigueur, rapporter ces mots : ayant entendu, à un fait qui se serait passé en ce moment, à la résolution qu'auraient prise les auditeurs d'aller se faire baptiser par Jean ta l'heure même. Mais Jean ne baptisait plus (111, 19. 20; Matth. XI, 2). Ces mots sont donc bien la continuation du discours. Jésus veut dire : cette grandeur de Jean (28b n'est qu'une parenthèse) , le peuple l'a bien comprise ; il a momentanément rendu hommage à sa mission, tandis que (Ss v. 30) les chefs l'ont rejetée. Et c'est ainsi que, malgré l'empressement du peuple à rechercher le baptême de Jean, son ministère a pourtant délïnitivement échoué à l'égard de la nation comme telle, par la résistance de ses conducteurs. L'objet sous-entendu de : ayant entendu, est Jean-Baptiste et sa prédication. Justifier Dieu, c'est reconnaître et proclamer de parole et de fait l'excellence de ses voies pour le salut des hommes. L'expression : ils ont annulé pour eux-mêmes le décret divin, signifie que, lors même que l'homme ne peut faire échouer le plan de Dieu pour le monde, il peut le rendre vain pour lui-même. — Sur cette conduite des chefs, voir à III, 7. Le reproche indirect adressé par Jésus au pharisien Nicodème (Jean III, 5) d'avoir négligé le baptême d'eau, coïncide d'une manière remarquable avec cette parole dans Luc.

Au lieu de ces deux versets, nous trouvons dans Matthieu (XI, 12-15) un passage renfermant les pensées suivantes : « L'apparition

de Jean a été la clôture de L'économie légale et prophétique ; et immédiatement après (àpti) a en lie,> l'ouverture du royaume messianique. Seulement, il faut savoir user d'une sainte violence pour y pénétrer (v. 12. 13). Jean était donc bien l'Elie attendu : heureux celui qui le comprendra (v. 14. 15)! » Ces deux derniers versets se trouvant répétés par Matthieu lui-même XVII, 12, où ils sont plus naturellement amenés, il est probable que le rédacteur les a placés ici par association d'idées. Quant aux v. 12 et 13, ils sont placés par Luc dans un contexte tout différent et assez obscur, XVI, 16. D'après Jloltzmann, ce serait Matthieu qui reproduirait ici fidèlement la source commune, les Logia, tandis que Luc, ne trouvant pas la liaison satisfaisante, aurait substitué à ce passage des Logia une autre parole tirée du Proto-Marc et reproduite par Matthieu, XXI. 31. 32. Cependant, comme il ne voulait pas perdre la parole omise ici, il lui aurait donné une autre place dans un contexte, il est vrai, assez incompréhensible , mais en renversant l'ordre des deux versets, afin de tâcher de rendre la liaison plus intelligible. Et làdessus Holt-zmann de triompher et de s'écrier: « Toutes les difficultés sont résolues... Cet exemple est très-instructif pour montrer de quelle manière de telles difficultés doivent être traitées» (p. 143- 145). Ce que tout cela prouve à nos yeux, c'est le labyrinthe d'invraisemblances où l'on se perd en essayant d'expliquer l'origine des syn. par de semblables manipulations. Luc enlèverait le passage v. 12-15 (Matthieu) de son contexte, parce que la liaison ne lui paraît pas satisfaisante, et il replacerait ce même passage dans son propre évangile, XVI, 16, dans un contexte où il devient plus inintelligible encore ! N'est-il pas plus naturel d'admettre que le discours de Matthieu avait été composé primitivement pour un recueil de Logia, dans lequel il était intitulé : Sur Jean-Baptiste, et que le rédacteur a réuni sous ce titre les paroles à lui connues que Jésus avait prononcées en différents temps sur ce sujet. Quant à Luc, il suit ses sources propres, qui, comme il l'avait annoncé, reproduisent fidèlement la tradition orale, et dont l'exactitude se vérifie à chaque nouvelle épreuve.

Gess essaie, il est vrai, de prouver la supériorité du texte de Matthieu. Les violents (Matth. XI, 12) seraient les envoyés de Jean-Baptiste, désignés ainsi à cause de la brusquerie avec laquelle ils avaient posé à Jésus leur question devant tout le peuple. Et Jésus déclarerait ce zèle louable, en comparaison de l'indifférence dont le peu-

pie fait preuve (v. 31-35). Mais 1. Comment Jésus pourrait-il dire des disciples de Jean qu'ils forcent l'entrée du royaume, tandis qu'ils étaient le plus souvent en relation hostile avec lui (Matth. IX, 14; Jean III, 26)? 2. Il n'y aurait aucune proportion entre la gravité de cette parole ainsi comprise et celle des déclarations qui précèdent et suivent sur la fin de l'ère prophétique et l'ouverture de l'ère messianique.

Y. 31-35 *. L'application. — a A qui comparerai-je les hommes de cette génération, et à qui sont-ils semblables? 32 Ils sont semblables à des enfants assis dans la place publique, et qui s'adressent la parole les uns aux autres, disant : Nous vous avons joué de la flûte, et vous n'avez pas dansé. — Nous avons chanté des airs lugubres, et vous n'avez pas pleuré. 33 Car Jean-Baptiste est venu ne mangeant pas de pain et ne buvant pas de vin, et vous dites : Il est possédé d'un démon. 34 Le Fils de l'homme est venu, mangeant et buvant, et vous dites : C'est un mangeur et un buveur, un ami des pèagers et des gens de mauvaise vie. 35 Mais la sagesse a été justifiée par tous ses enfants. » — Il ne s'agit plus ici du ministère de Jean seulement. Jésus apprécie la conduite de la génération contemporaine à l'égard des deux grands messages divins dont elle vient d'être l'objet. La double question du v. 31 a quelque cbose de poignant. Jésus cherche à quoi il peut comparer une conduite aussi insensée que celle dont il est le témoin ; il cherche, et il a peine à trouver. Enfin, son esprit s'arrête sur une image qui répond bien à sa pensée. Il se rappelle un jeu auquel se livraient les enfants de son temps et auquel

1 V. 31. Le T. R. au commencement du verset avec quelques Mnn. seulement: v.-z <5s o y.opio;. — V. 32. Au lieu de xai ^syou^v, N*B lisent a Asys'., DL quelques Mnn. asyovte;. — nBDLZ omettent ujiiv. — V. 35. Quelques Mjj. plusieurs Mnn. omettent ravTiov. NB quelques Mnn. It. le placent avant xcov. — N lit spywv au lieu de tExw»v.

I \-l TROISIÈME PARTIE.

il avait peut-être lai-même pris pari le soir, sur la place publique de Nazareth, dans son jeune âge. Ce jeu avait quelque analogie avec celui que nous désignons du nom de charade. Les joueurs se divisent en deux groupes, dont chacun alternativement doit commencer la représentation d'une scène de la vie ordinaire, et l'autre, entrant activement dans la scène commencée, en achever l'exécution. Il ne s'agit donc pas seulement, comme chez nous, de deviner le mot; niais, conformément au caractère plus dramatique du génie oriental, de passer de l'état de spectateur à celui d'acteur et de consommer l'acte inauguré par les joueurs qui ont imaginé la scène. Dans ce cas, deux tentatives ont lieu alternativement, chacune de la part d'une des deux troupes (j7po<7ocovo0'7'..v aAAYjVj!,:, se criant mutuellement > v. 32) ; mais avec un égal insuccès. A chaque fois les acteurs chargés de donner l'impulsion échouent contre l'humeur maussade de leurs camarades qui auraient pour tâche d'entrer dans la scène. La première troupe arrive jouant un air de danse : les autres, au lieu de se lever et de figurer un hal, demeurent nonchalamment assis. Ces derniers, à leur tour, donnent le signal d'une scène de deuil : les autres, au lieu de se former en cortège funèbre, se renferment dans une attitude ennuyée et boudeuse. Et ainsi, \e\ jeu terminé, chaque troupe a le droit de se plaindre de l'autre, en disant : « Nous ayons. . . , vous n'avez pas. . . >> — Le sens général saute aux yeux : les acteurs, dans les deux cas, représentent les deux envoyés divins, en y joignant la troupe de fidèles qui dès l'abord les ont entourés : Jean, avec ses appels à la repentance et son entourage de pénitents; Jésus, avec ses promesses de grâce et son cortège d'heureux croyants. Mais si différents, opposés même que soient ces moyens, tellement qu'il semble que tout homme qui résiste à l'un doit subir l'action de l'autre, fin-

TROISIÈME CYCLE. — CIIAP. Vil, 32-34. 843

sensibilité morale et l'esprit de critique sont tels en Israël qu'ils en paralysent l'effet. De Wette, Meyer, Bleek appliquent tout autrement l'image. Selon eux, la troupe qui commence le jeu représente le peuple, qui prétend faire marcher les envoyés divins à sa fantaisie; l'autre troupe, qui refuse d'y entrer, représente Jean et Jésus, qui persistent, inflexibles, dans la voie que Dieu leur a tracée. Mais, dans ce cas, le blâme, dans la parabole, devrait tomber, non sur la seconde troupe, qui aurait raison de ne point entrer dans le rôle qu'on cherche à lui imposer, mais sur la première, qui cherche à exercer sur l'autre une tyrannique pression. Or, il n'en est rien. Il est évident que ceux sur qui tombe le blâme, ce sont ces spectateurs mécontents et hargneux qui à chaque fois refusent d'entrer dans le jeu proposé (et vous dites. . . et vous dites. . . , v. 33.34). D'ailleurs, quand le peuple a-t-il cherché à exercer une action sur Jean et Jésus analogue à celle qui serait ici signalée? Enfin il y a correspondance évidente entre ces deux reproches : « Nous (irons joué. . . Nous nous sommes lamentés, » et ces deux faits : « Jean est venu. . . Le Fils de l'homme est venu. . . » Ce qui a induit ces interprètes en erreur, c'est la forme légèrement incorrecte en laquelle la parabole est introduite au v. 32 : « Cette génération est semblable à des enfants qui se crient les uns aux autres. » Mais il arrive souvent que, dans ces préambules, la relation entre l'image et l'idée est indiquée d'une manière abrégée et peu rigoureuse. Ainsi, Matth. XIII, 24 : « Le royaume des deux est semblable à un homme qui sème. . . , » et ailleurs. Le sens du v. 32 est donc simplement : « Ce que fait la génération présente envers les messagers que Dieu lui envoie, est semblable à ce qui se passe entre des enfants qui. . . » Par les deux : Et vous dites (v. 33 et 34), Jésus traduit, pour ainsi dire, en paroles le refus du peuple d'entrer dans le mou-

i I A TROISIÈME PARTI i:.

veinent de sainte douleur ou de sainte joie que Dieu cherche à lui imprimer.

Mais, malgré cette résistance générale, la sagesse divine trouve des cœurs qui s'ouvrent à ses sollicitations diverses, et qui par leur docilité justifient les méthodes contraires adoptées par elle. Ce sont ceux que Jésus appelle les enfants de la sagesse, d'après une expression usitée dans le livre des Proverhes. Kat (v. 35) : « Et pourtant. » La prépos. àiro, de, indique que la justification de Dieu est tirée de ces hommes mêmes, c'est-à-dire de leur repentance à l'ouïe des reproches et des menaces de Jean, et de leur foi, semblahle à un joyeux amen, aux promesses de Jésus. ilavTojv, tous : il n'en reste pas un en arrière, de ces enfants de la sagesse. . . ; tous forcent l'entrée du royaume. — Le terme de sagesse rappelle celui de décret (v. 30) ; l'expression : a été justifiée, celle de ont justifié (v. 29). Cette relation ne permet pas de donner au v. 35 le sens qui a été proposé : « La sagesse divine a été justifiée des accusations (ûctuo) portées contre elle par ses propres enfants, les Juifs. » Ce sens est encore exclu par le mot tous, qui renfermerait une exagération inadmissible (v. 29) l. — Au lieu de Teavcov, enfants, N lit epywv, œuvres : « La sagesse a tiré sa justification des œuvres admirables qu'elle produit chez ceux qui

1 Holtzmann, d'après Hitzig, envisage le mot^àvtwv, tous, comme ajouté par Luc, qui appliquerait à tort (comme nous) ce terme d'enfants de la sagesse aux croyants. Quelle admirable sagacité que celle de nos critiques! Non seulement ils en savent plus que les évangélistes sur le sens des paroles du Maître; mais ils en connaissent mieux qu'eux-mêmes la teneur exacte ! — Dans le sens de Holtzmann, il eût fallu -jt.6, non h.r.6. — Il n'est pas nécessaire de réfuter l'opinion de Weizsacker et d'autres, qui voient dans la question de Jean-Baptiste non un pas en arrière, mais au contraire le premier signe d'une foi naissante. C'est donner un démenti à la scène du baptême, aux témoignages de Jean-Baptiste et à la réponse même de Jésus (v. 23 et 28b).

s'y soumettent. » Mais l'épithète -rravxcov, toutes, ne convient pas à ce sens. La leçon epywv est tirée du texte de Matthieu, dans certains documents (n B Syr. Cop.). Elle serait plutôt admissible dans cet évangile, où le mot tweraw est omis. Mais là-mème elle est improbable.

Ce discours est un de ceux qui montrent le mieux ce qu'était Jésus comme orateur populaire. L'intelligence est mise en jeu, la curiosité stimulée par la forme interrogative (v. 24-26 et 31), l'imagination frappée par des images vives et pleines de charme (v. 24. 25 et 32). L'application enfin est saisissante pour la conscience : Jean a échoué par son austérité; j'échouerai par ma douceur; vous ne voulez de Dieu ni sous une forme, ni sous une autre. Cependant il en est dont la conduite, en vous condamnant, justifie Dieu.

Page 1