V. — La pécheresse reconnaissante : VII
Le récit suivant semble être placé ici comme un échantillon de la justification de la sagesse par ses enfants (v. 35), et en particulier de ce dernier mot : tous.
V. 36-39 *. Le scandale. — Nous sommes encore à l'époque de transition, où la rupture entre le Seigneur et les pharisiens, quoique déjà bien avancée, n'était pas consommée. Aussi l'un des membres de ce parti pouvait-il encore l'inviter sans difficulté. On a attribué à cette invitation du pharisien une intention hostile. Mais sa propre réflexion, v. 39, trahit son état moral. Il hésitait entre l'impression sainte que lui faisait Jésus et l'antipathie que sa caste éprouvait pour lui. Jésus lui parle, v. 40, sur un ton si
1 V. 36. KBDLZIta,i(i- quelques Mira.: tov o-./.ov au lieu de tïjv otxtocv. — NBDLXZ quelques Mnn. : xaTfxXUh) au lieu de KvnXtdi). — V. 37. N B L Z Ita,i4- placent qrtç irjv après yuvr\ et non après sv vt\ roXsi. — V. 38. N*ADLX: sÇsçjLaaaev au lieu d'eÇsfxaÇsv.
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amical et si familier qu'il est difficile de le supposer animé de dispositions malveillantes: Bien plus, le v. 42 prouve sans réplique qu'il avait reçu de Jésus quelque bienfait spirituel, et qu'il éprouvait pour lui une certaine reconnaissance; et le v. 47 dit expressément qu'il aimait Jésus, quoique faiblement. — L'entrée de la pécheresse dans une telle société était un grand acte de courage, car elle pouvait s'attendre à être ignominieusement renvoyée. L'élan d'une reconnaissance sans bornes, pour un bienfait inappréciable qu'elle avait reçu du Sauveur, peut seul expliquer sa démarche. Le v. 42 montre quel était ce bienfait. C'était le pardon de ses nombreux et affreux péchés. Etaitce à l'ouïe d'une prédication, ou dans un entretien particulier, ou par l'un de ces regards de Jésus qui étaient pour les cœurs brisés comme un rayon du ciel. . . ? Elle avait reçu de lui la joie du salut; et le parfum qu'elle apportait avec elle était le symbole de son ardente reconnaissance pour ce don ineffable. Si l'on adopte la leçon alex. , le sens est : « une femme qui était pécheresse dans cette ville, » c'est-à-dire, qui exerçait dans la ville même cette honteuse profession. La leçon reçue : « il y avait dans la ville une femme pécheresse, » est moins dure. — k^apTwloç : pécheresse, dans le même sens superlatif, dans lequel les Juifs croyaient pouvoir faire de cette épithète le nom des païens (Gai. II, 15). — Mupov désigne tout suc végétal odoriférant, en particulier celui du myrte. — Comme on était à table à demi couché sur un divan, les pieds dirigés en arrière et sans chaussure, cette femme pouvait parvenir sans obstacle jusqu'à Jésus et oindre ses pieds. Mais au moment où elle se préparait à lui rendre cet hommage, elle éclate en pleurs, au souvenir de ses fautes. Ses larmes coulent sur les pieds du Sauveur, et, n'ayant pas de linge pour les essuyer, elle s'en fait un de sa chevelure promptement déliée.
Il faut, pour apprécier cet acte, se souvenir que, chez les Juifs, c'était l'une des plus grandes humiliations pour une femme que de paraître en public avec les cheveux défaits K — Le tiç, qui (v. 39), se rapporte au nom et à la famille, et le iTOTamî, quelle, au caractère et à la conduite.
V. 40-43 2. La parabole. — Si cet homme avait besoin d'une preuve du don prophétique de Jésus, il la reçoit à l'instant même dans la parabole suivante, qui répond si exactement à ses pensées et à ses questions secrètes. Tout, dans l'entretien suivant, est pris sur le fait. La forme en est aimable, détendue, même légèrement plaisante. C'est le ton de l'ironie socratique. — Le denier équivalait à 75-80 centimes; la plus forte des deux sommes s'élève donc à 400 francs environ; la plus faible, à 40. La première représente la somme énorme de péchés dont s'accusait la pécheresse et dont Jésus lui avait accordé le pardon ; la seconde, les quelques infractions à la loi que se reprochait le pharisien, et du fardeau desquelles Jésus l'avait aussi affranchi. — 'OpOtoç âV-ptvaç: « tu as bien jugé; et en jugeant si bien, tu t'es condamné toi-même. » C'est le Tràvu ôpôwç de Socrate, quand il avait pris son interlocuteur dans ses filets. Mais ce qui établit entre Jésus et le sage grec une distance incommensurable, c'est la manière dont Jésus s'identifie, ici et dans ce qui suit, avec le Dieu offensé qui pardonne et qui devient l'objet de l'amour du pécheur reconnaissant.
V. 44-47 3. L'application. — Jésus suit la marche inverse de celle qu'il avait suivie dans la parabole. Dans celle-ci il
1 Voir mon Commentaire sur l'éva?igile de saint Jean, à XII, 3.
» V. 42. xBLZ quelques Mnn. Syr. omettent sirçs.
3 V. 44. Tr,; xsoaATjç, que lit T. R. avec 11 Mjj. après ÔpiÇtv, est omis par 11 Mjj. 25 Mnn. Syrsch It. etc. — V. 45. L* quelques Mnn. It;,lifi. lisent aarjXOcv au lieu d'tttqXtovi — V. 47. n*: entov au lieu de
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descend de la cause à l'effet, de la dette remise à la reconnaissance éprouvée. Dans l'application, au contraire, il remonte de l'effet à la cause. Car l'effet est évident, et tombe sous les sens (éTiirsiç) — Jésus le décrit v. 44-46 — tandis que la cause est cachée (v. 47); et on ne peut l'atteindre qu'au moyen du principe qui fait le fond de la parabole. — Durant la première partie de l'entretien, Jésus était tourné vers Simon. Il se retourne maintenant vers la femme qui va devenir le sujet de sa démonstration. Jésus ne s'était pas plaint des manques d'égards et des impolitesses de son hôte. Mais il les avait fort bien remarqués et sentis. Et maintenant quel contraste que celui qu'il fait ressortir entre l'accueil froid et mesuré du pharisien, qui paraissait croire que c'était l'honorer assez que de l'admettre à sa table, et les manifestations d'amour de la pécheresse; le bain de pieds d'usage omis par l'un, les larmes abondantes versées sur ses pieds par l'autre; le baiser ordinaire de l'hôte à ses convives négligé par l'un, les baisers dont l'autre couvrait ses pieds ; le parfum précieux dont on oignait un convive honoré en un jour de fête (Ps. XXIII, 5), supprimé par l'un, mais plus que remplacé par l'autre. En vérité ce n'est pas Simon, c'est elle qui a fait à Jésus les honneurs de la maison! L'omission de t?,ç xecpaVfjÇ (v. 44) chez les alex., « [les cheveux] de sa tête, » est probablement une faute de négligence. Ce mot convient parfaitement au contexte; la tête, comme la partie la plus noble du corps, est opposée aux pieds de Jésus. — La leçon ewvi'XOsv, « [depuis qu'] elle est entrée, » d'un seul Mn. a au premier coup d'œil quelque chose de séduisant. Mais elle est trop faiblement appuyée, et le T. R. : « depuis que je suis entré, » est en réalité préférable. Jésus rappelle par là cà Simon le moment où il était entré sous son toit, et où il aurait eu le droit d'attendre de lui les signes de respect et d'affection qu'il avait négligés.
La femme avait suivi Jésus de si près qu'elle était entrée presque avec lui ; elle s'était trouvée là pour lui rendre hommage au moment même où il s'était mis à table. — De cet effet visible, la différence complète entre l'amour de l'un et celui de l'autre, Jésus remonte, v. 47, à la cause cachée : la différence dans la mesure du pardon accordé à l'un et à l'autre. Ou '/aptv, c'est pourquoi; proprement : en raison de quoi, c'est-à-dire, de ce contraste entre les manifestations de votre reconnaissance à tous deux (v. 44-46). Cette conjonction est l'inverse du donc v. 42, qui conduisait de la cause à l'effet prévu. — On pourrait faire porter ce c'est pourquoi sur l'idée principale : « Ses péchés lui sont pardonnes. » Il faudrait alors faire des mots "Xsyw am, je te le déclare, une phrase incise, et de la dernière proposion une explication épexégétique de c'est pourquoi: « C'est pourquoi, je te le déclare, ses péchés nombreux lui sont pardonnes, et cela parce qu'elle a beaucoup aimé. » Mais on peut aussi faire porter le c'est pourquoi directement sur « je te déclare, » et faire de tout le reste du verset le complément de ce verbe : « C'est pourquoi je te déclare que ses péchés nombreux lui sont pardonnes, parce que. . . » Cette seconde construction est évidemment plus simple. La leçon : je t'ai dit, de N, indiquerait que cette vérité était déjà renfermée dans la parabole. Elle n'a pour elle ni l'autorité, ni la vraisemblance. — Comment comprendre les mots : parce qu'elle a beaucoup aimé? L'amour est-il, selon Jésus, la cause du pardon? C'est ainsi que les interprètes catholiques et même plusieurs protestants entendent cette parole : Dieu nous pardonne beaucoup, quand nous aimons beaucoup ; peu, si nous aimons peu. Mais J . 11 y a dans ce cas incohérence complète entre la parabole et son application. Jésus, d'après ce principe, n'aurait pas dû demander, v. 42: «Lequel donc des deux l'aimera le mieux?» V Vol. 29
mais : « Lequel donc ['aimait mieux?» La remise des deux dettes de valeur différente proviendrait de la mesure d'amour différente Av* deux débiteurs, tandis que c'est au contraire la différence des dettes remises qui produit la différence de reconnaissance. 2. Il y aurait une incohérence plus choquante encore, s'il est possible, entre la première partie de l'application, v. 47a, et la seconde, v. 47b : « Celui à qui il est peu pardonné, aime peu. » Jésus, pour être conséquent, aurait dû dire précisément le contraire : « Celui qui aime peu, il lui est peu pardonné. » 3. Les mots : ta foi t'a sauvée (v. 50), montrent bien quel a été, dans la pensée de Jésus, le principe du pardon accordé à cette femme ; c'est la foi, non l'amour. Il ne faut pas oublier que ô'ti, parce que, exprime fréquemment, comme notre car, non la relation de l'effet à sa cause, mais la relation (purement logique) de la preuve à la chose prouvée. On peut dire : il fait jour, car le soleil est levé; mais on peut dire aussi : le soleil est levé, car [ce que j'affirme parce que] il fait jour. Ainsi dans notre passage, le otl, parce que, peut et, d'après ce qui précède et ce qui suit, doit signifier : « Je te déclare que ses péchés nombreux lui sont pardonnes, comme tu dois le conclure de ce qu'elle a beaucoup aimé. » Tout est ainsi d'accord, l'application avec la parabole, cette parole avec les suivantes, Jésus avec lui-même et avec saint Paul. — V. 47b contient l'autre côté de l'application de ce même principe : d'autant moins de pardon, d'autant moins d'amour. Cela s'adresse à Simon. Mais Jésus, par délicatesse, donne à cette vérité sévère la forme d'une proposition générale : « Celui à qui. . . ; » exactement comme il agit aussi avec Nicodème : « Si quelqu'un ne naît. . . » (Jean III, 3).
La pensée exprimée dans ce v. 47 soulève deux difficultés : 1. Le pardon peut-il n'être que partiel? Il y aurait donc
TROISIÈME CYCLE. — CHAP. Vil, 47-49. 451
des hommes à demi-sauvés et à demi-perdus! 2. Serait-il nécessaire d'avoir gravement péché pour arriver à aimer beaucoup? — Le pardon réel du moindre péché renferme certainement en germe le salut complet, mais en germe seulement. Si la foi se maintient et s'accroît, ce pardon initial s'étendra successivement à tous les péchés de la vie, à mesure qu'ils seront toujours plus complètement reconnus et confessés. Le premier pardon est le gage de tous les autres. Dans le cas contraire, le pardon déjà accordé sera retiré, comme cela est représenté clans la parabole du méchant débiteur, Matth. XVIII ; et l'œuvre de la grâce, au lieu de se consommer, avortera. Tout est transition ici-bas, transition libre, soit au salut parfait, soit à la condamnation complète. Quant à l'abondance de péché indispensable pour aimer beaucoup, il n'y a rien à ajouter volontairement à ce que chacun de nous possède déjà ; il suffit de calculer exactement notre avoir. Ce qui manque au meilleur pour aimer beaucoup, ce n'est pas le péché; c'est la connaissance du péché.
V. 48-50. Conclusion. — Bleek a conclu du v. 48 : tes péchés le sont pardonnes, que cette femme ne possédait point encore le pardon jusqu'à ce moment. Cette supposition est exclue par tout ce qui précède. Bleek oublie que aoscovrat est un parfait qui indique un état réel résultant d'un acte accompli depuis un temps indéterminé. En face des dénégations pharisaïques des membres de l'assemblée et des doutes qui pouvaient surgir dans le cœur de la pécheresse elle-même, Jésus lui renouvelle l'assurance du fait divin dont il est auprès d'elle le témoin et le garant. Cette déclaration directe et personnelle correspond à ce qu'est dans notre vie le témoignage intime de l'Esprit divin, après que nous avons saisi les promesses de la Parole (Eph. I, 13). — Sur l'objection v. 49, comp. Y, 21. Kai, même; en
outre de tout ce qu'il fait d'extraordinaire. — Jésus continue, comme s'il n'avait pas entendu, mais tout en tenant compte pourtant de ce qui se dit autour de lui (élire &£9 « mais il dit» ). Il révèle à l'assemblée, tout en s'adressant à la femme, le fondement inébranlable sur lequel repose son pardon. Elle est au bénéfice de ce décret : Quiconque croit est sauvé. Qu'elle s'en retourne donc avec son trésor, la paix, malgré tous les murmures pharisaïques ! El; iipf~ pyjv : dans la paix et pour en jouir.
Ce récit admirable, conservé par Luc seul, renferme les deux traits essentiels de ce qu'on appelle le paulinisme, la gratuité et l'universalité du salut. Résulterait-il de là qu'il a été inventé postérieurement à Paul pour mettre en scène ces grands principes? il résulte uniquement de là que l'intention de Luc était réellement, comme il l'a dit en commençant (T, 4), de montrer par son évangile que la doctrine si nettement formulée et si énergiquement prêchée par Paul était déjà renfermée en germe dans tous les actes et dans tous les enseignements de Jésus, que l'évangile de Paul n'est ainsi que l'application des principes déjà posés par le Seigneur lui-même.
Un récit assez semblable à celui-ci se trouve dans les trois autres évangiles, mais placé à une époque plus tardive, dans le cours de la semaine de la Passion. Marie, sœur de Lazare, oint Jésus dans un repas qui lui est offert par les gens de Béthanie (Matth. XXVI, 6 et suiv. ; Marc XIV, 3 et suiv. ; Jean XII, 1 et suiv.). Un grand nombre d'interprètes admettent que ce fait est le même que celui que nous venons d'étudier dans Luc. Ils s'appuient sur la ressemblance de l'acte, sur la circonstance que Luc ne raconte pas l'onction de Béthanie, et qu'en échange les trois autres évangélistes ne mentionnent pas celle de Galilée, enfin sur ce que, dans les deux cas, le propriétaire de la maison où se donne le repas porte le nom de Simon (Luc v. 40; Matth. XXVI, 6; Marc XIV, 3). Ces raisons ont de la force sans doute; mais elles ne sont pas décisives. L'acte de l'onction se rattachait à un usage tellement ordinaire dans les
festins (Luc v. 46: P». XXHL 5), qu'on peut sans peine en supposer la répétition. Les causes de l'omission d'un récit chez un ou deux d'entre les évangélistes sont trop accidentelles pour que nous puissions fonder là-dessus quelque conclusion solide. Qu'on se rappelle l'omission de la guérison du possédé de Capernaitm, chez Matthieu, celle de la guérison du serviteur du centenier, chez Marc, dont il est impossible de se rendre compte. Quant au nom de Simon, il était tellement répandu, que, sur le petit nombre de personnages nommément désignés dans le N. T., il ne se trouve pas moins de quinze Simons ! Les raisons qui parlent pour la différence des deux faits sont les suivantes : 1° La diversité du lieu : chez Luc la Galilée; chez les trois autres la Judée. Cette raison n'a qu'une valeur secondaire, il est vrai; car au ch. X, Luc paraît placer la visite de Jésus chez Marthe et Marie au milieu du ministère galiléen. 2° La différence du temps. 3° Celle des personnes : la pécheresse , chez Luc, est une personne étrangère à la maison de l'hôte (v. 37: «une femme de la ville »), et Simon lui-même l'envisage comme telle et comme complètement inconnue à Jésus (v. 39); Marie, au contraire, appartient à une famille amie qui recevait habituellement Jésus sous son toit. D'ailleurs, il répugnera toujours d'identifier Marie, la sœur de Lazare, telle que nous la connaissons par Jean XI et Luc X, 38-42, avec une femme de mauvaise vie. 4° La différence la plus importante est celle qui porte sur l'entretien lui-même. A Béthanie , une réclamation de Judas en faveur des pauvres, et une réponse de Jésus renfermant l'annonce de sa mort prochaine. En Galilée , la grande thèse évangélique que l'amour est le fruit du pardon , lequel n'a pas d'autre condition que la foi. Quel accord peut-on découvrir entre ces deux entretiens? On peut concevoir des altérations assez graves apportées au cadre historique d'un récit par la tradition. Mais par quel prodige l'une de ces deux conversations aurait-elle pu se transformer en l'autre?