VII. — La parabole du semeur: VIII
Le morceau précédent avait signalé un changement dans le genre de vie extérieur du Seigneur. Le morceau suivant en indique un dans son mode d'enseignement. Une crise
est donc arrivée. La suite nous en fera connaître ia nature. Jusqu'ici Jésus avait prononcé quelques paraboles (V, 36- 39; VI, 39, 47 et suiv.). Dès maintenant et pour un temps assez long, il emploie habituellement cette forme. La parabole a la double propriété de graver ineffaeablement la vérité dans l'esprit de celui qui sait la saisir sous l'image dont elle est revêtue, et de la voiler aux regards de l'auditeur inattentif ou paresseux dont l'esprit ne cherche pas à percer cette enveloppe. Elle est ainsi très-propre à opérer un triage parmi les auditeurs. — Le terme de parabole (de TracaoaXletv, placer à côté) indique un enseignement dans lequel, à côté de la vérité, est placée l'image qui la représente. C'est également le sens de xapo^ia, un sentier à côté du grand chemin. La parabole ressemble beaucoup à la fable, mais elle en diffère sous deux rapports, l'un de fond, l'autre de forme. Tandis que la fable se rapporte aux relations des hommes entre eux et aux lois morales qui règlent ces relations, la parabole a pour objet les relations de l'homme avec Dieu et les principes suprêmes qui les régissent. La supériorité du domaine dans lequel se meut la parabole détermine la différence de forme qui la sépare de la fable. La fable tient du jeu; il est donc permis d'y faire parler les plantes, les animaux. La parabole a un objet trop sérieux pour comporter de pareilles fictions. Rien dans le tableau ne doit ici heurter la vraisemblance. Les animaux, les objets matériels, peuvent jouer un rôle dans la parabole (brebis, levain); mais ce rôle ne peut être contraire à la nature réelle de ces êtres. — La parabole était le mode d'enseignement le plus naturel pour un être tel que Jésus. Vivant incessamment dans la contemplation du monde divin, qui était découvert à son sens interne, se trouvant en même temps en rapport continuel avec le monde extérieur, qu'il observait d'un regard intelligent et calme, il devait
être conduit à rapprocher incessamment ces deux sphères et à saisir les Innombrables analogies qui existent entre
elles.
La première parabole développée qu'il a racontée parait avoir été celle du semeur. Matthieu en fait l'ouverture de la grande collection des paraboles, ch. XIII. Marc lui assigne une place analogue en tète d'une collection plus restreinte, ch. IV. C'est, avec celle des vignerons, qui appartient aux derniers temps, la seule qui ait été conservée également par les trois syn. C'est au récit de cette parabole que se rattache chez tous trois l'explication générale que Jésus donna, une fois pour toutes, à ses disciples, sur l'emploi de cette forme d'enseignement. Il paraît donc bien que ce fut la première similitude complète qu'il leur proposa. Aussi est-ce celle qui paraît avoir le plus frappé les disciples et que dans la tradition orale on racontait le plus fréquemment ; ce qui explique sa reproduction par nos trois évangélistes.
Le morceau suivant contient : 1° la parabole (v. 4-8); 2° les éclaircissements donnés par Jésus sur ce mode d'enseignement (v. 9 et 40); 3° l'explication de la parabole (v. 11-15); 4° un avertissement aux apôtres sur la conduite qu'ils ont à tenir à l'égard des vérités que Jésus leur enseigne de cette manière (v. 16-18).
1° Y. 4-8 H La parabole. — Matthieu et Marc placent cette parabole après la visite de la mère et des frères de Jésus (Matth. XIII, 1; Marc, IV, 1). Chez Luc, elle précède immédiatement le même récit (v. 19 et suiv.). Cette connexion peut être le résultat d'une relation chronologique réelle, ou bien aussi celui d'une relation morale , comp. v. 15 :
1 V. 4. n quelques Mnn.: quvqv-oz. — V. 6. BLRZ: xatsnrotv au lieu d'erasev. — V. 8. Presque tous les Mjj. lisent si; au lieu da^t, que lit T. R. avec D et quelques Mnn.
« ceux qui retiennent la parole et portent du fruit, » avec v. M : « ceux qui écoutent la parole et qui la mettent en pratique. » — On pourrait faire de tûv e?rwuopeuo(/iv<j>v, ceux qui accowraient à Uii, le complément de o/JXou, une multitude, en donnant à xœi le sens de : et même. Mais cette construction est forcée. Les deux génitifs sont parallèles. Luc veut dire : « Comme une grande multitude était réunie autour de lui et qu'elle s'accroissait à toute heure des contingents qui arrivaient en quelque sorte de chaque ville. » Ce préambule a une portée considérable. Jésus parcourt le pays, s'arrêtant dans chaque lieu ; les Douze lui font cortège ; les villes se vident, pour ainsi dire ; des populations entières l'accompagnent. Nous sommes évidemment arrivés à un point culminant. Mais plus le nombre des auditeurs s'accroît, plus Jésus comprend que le moment est venu d'opérer entr'eux un triage ; si d'un côté il faut s'attacher plus étroitement les cœurs spirituels, de l'autre il importe d'éloigner les charnels. C'est à cela que tendent les paraboles en général ; celle du semeur est par son sens même en rapport direct avec cette situation. — Il paraît par Matthieu et Marc que Jésus était assis sur une barque au bord de la mer et que, de cette espèce de chaire, il enseignait le peuple qui se tenait debout sur le rivage. Il discernait donc aisément les expressions variées des figures dont se composait cette foule. — L'art. 6 devant axetpwv, désigne cet individu comme celui d'entre les serviteurs qui a été chargé de cette tâche. Gess fait observer le contraste entre ce semeur qui commence le travail de l'établissement du règne de Dieu au moyen de la seule Parole et le Messie tel que le dépeignait Jean -Baptiste, ayant le van en sa main. — Jésus reconnaît parmi ses auditeurs quatre classes de personnes, et il les compare à quatre espèces de terrains, dont les campagnes environnantes lui offrent les
échantillons en ce moment même. Depuis le bord de la mer le sol s'élève assez rapidement; or, sur de telles pentes, il arrive facilement que la portion supérieure d'un champ ne possède qu'une faible couche de terre végétale, tandis que, à mesure que l'on descend vers la plaine, la couche de terre devient plus profonde. De là les différences indiquées. Le premier terrain (au bord eu chemin) est la partie la plus rapprochée de la route dont usent volontiers les passants. Le second (sur le rocher, selon Luc; le où les endroits pierreux, chez Matthieu et Marc) ne désigne point, comme on le croit souvent, une terre mêlée de gravier; mais, comme le dit bien l'expression de Luc et comme le confirme l'explication : parce que la terre n'était pas profonde (Matthieu et Marc), cette portion du champ où le roc n'est recouvert que d'une mince couche de terre. Le troisième terrain est un sol plantureux, mais saturé déjà de semences de buissons épineux. Reste la bonne terre (Marc et Matth. : xaA/]). Ce dernier terrain n'est ni dur comme le premier, ni léger comme le second, ni impur comme le troisième; il est tendre, profond, exempt de semences étrangères. Les quatre prépositions employées par Luc caractérisent bien ces relations diverses de la semence avec le sol : irapa, à côté, êwij sur, sv p'cw, au milieu, etç, dans (irÀ dans le T. R., v. 8, n'a pour lui que des autorités insuffisantes).
De la nature du sol résulte le sort de la semence. Dans le premier terrain, elle ne germe pas même. Le çwév, ayant germé (v. 6. 7. 8), est passé sous silence au v. 5. La germination n'ayant pas eu lieu, les causes de destruction extérieures agissent ; ce sont les passants et les oiseaux. Matthieu et Marc ne mentionnent que cette dernière. Dans le second terrain, la semence germe; mais la racine, rencontrant immédiatement le roc, ne peut se développer proportionnellement à la tige, et dès que le soleil a desséché
la mince couche de terre, la plante dépérit. La semence, dans le troisième terrain, se développe jusqu'à l'épi. Mais les ronces l'étouflent avant la formation du grain. Ainsi, dans le premier cas, deux causes de destruction externes ; dans le second, une cause externe et une cause interne; enfin, dans le troisième, une seule cause purement interne. Dans le quatrième terrain, la plante accomplit heureusement tout le cycle de la végétation. Luc n'indique que le plus haut degré de fertilité, le centuple. Matthieu et Marc mentionnent les degrés inférieurs ; Marc, dans l'ordre ascendant, Matthieu, dans l'ordre descendant. Quelle puérilité indigne d'hommes sérieux que ces variations mesquines, si les évangélistes travaillaient sur un document commun î
Le Seigneur appelle l'attention sérieuse de la foule sur ce résultat; fy&et: il élève la voix; ce sont des paroles qu'il accentue. ïl cherche à réveiller ce sens intime pour les choses divines sans lequel l'enseignement religieux n'est qu'un vain son. — Le but de Jésus est d'abord de montrer qu'il ne se fait aucune illusion à la vue de cette foule en apparence si attentive; puis de mettre ses disciples en garde contre les espérances que pourrait leur faire concevoir une telle affluence; enfin, et surtout, de prémunir ses auditeurs contre les périls qui menacent les impressions saintes qu'ils éprouvent à cette heure.
°2° V. 9 et 10 *. Les paraboles en général. — « Ses disn'ph's l'interrogeaient, lui demandant ce que signifiait cette parabole. 10 7/ leur dit: Il vous est donné, à vous, de connaître les mystères du royaume de Dieu; mais aux autres, cela leur est annoncé en paraboles, afin que voyant ils ne voient point et qu'entendant ils ne comprennent point. »
1 V. 9. kBDLRZ quelques Mnn. Syr. Iti,lcrifiue omettent Aeyovxeç devant ttç. — V. 10. n R quelques Mnn. : axouawaiv au lieu de auvtuctv.
— La question des disciples se rapportait uniquement au sens de la parabole précédente. Mais Jésus en profite pour leur donner une explication générale sur ce mode d'enseignement. 11 en est de même dans Marc, qui ajoute seulement ce détail: quand ils furent seuls avec lui. Dans Matthieu, la question des disciples est tout à fait générale : « Pourquoi leur parles- tu en paraboles ? » Cette forme de la question nous paraît moins naturelle. — La réponse de Jésus est plus développée dans Matthieu. Il cite in extenso la prophétie d'Esaïe (ch. VI) à laquelle fait allusion le texte de Luc et que Marc incorpore au discours même de Jésus. Bleek prétend trouver dans le parce que de Matthieu (XIII, 43) une idée moins dure que dans le afin que de Marc et de Luc. C'est à tort; l'idée est absolument la même. Dans les deux cas, Jésus déclare nettement que le but de ses paraboles est non de faire comprendre les vérités divines à tous, mais de les voiler à ceux qui ne s'en soucient pas. Et c'est par cette raison qu'il ne se sert de ce mode d'enseignement que depuis ce moment. Par des prédications dans le genre du sermon sur la montagne, il avait accompli le premier acte de la pêche spirituelle, jeté le filet. Maintenant commence le second, le triage ; et il l'accomplit au moyen de l'enseignement en paraboles. Nous l'avons vu : la parabole a la double propriété de faire avancer les uns, d'éloigner les autres. Le voile, jeté par elle sur la vérité, devient transparent pour l'esprit attentif, mais reste impénétrable à l'esprit distrait. L'opposition entre ces deux résultats est exprimée dans Luc par ces mots , placés à dessein en tête de la phrase : à vous et aux autres. De même chez Matthieu: à vous et à ceux-là. Chez Marc, plus énergiquement encore : à vous et à ceux-là qui sont dehors. Le parf. Se^oTai ne se rapporte pas à un décret antérieur (il eût fallu l'aor.), mais à l'état actuel des disci-
pies, qui les rend aptes à recevoir la révélation des choses divines. C'est l'attrait intérieur dû à l'enseignement divin, dont parle Jésus Jean VI. — Le terme de mystère désigne dans l'Ecriture le plan du salut, en tant que ne pouvant être connu de l'homme que par une révélation supérieure (u.i»£w, initier). Employé au pluriel (les mystères), il désigne les différentes parties de ce vaste ensemble. Ce sont les choses célestes dont Jésus parlait à Nicodème (Jean III, 12), et qu'il opposait aux choses terrestres qu'il avait prèchées au commencement. Le verbe sous-entendu devant sv -rcapaëoAai{ est lalsîTai. — Mais comment, quand Dieu se révèle, sa volonté peut-elle être de n'être pas compris, comme Esaïe (ch. VI) le disait, et comme Jésus le répète ici? Ce n'est là, comme le dit Riggenbach, ni sa volonté première, ni sa volonté dernière. C'est un décret intermédiaire; c'est un châtiment. Quand le cœur ne s'est pas ouvert aux premières clartés de la vérité, les suivantes, plus vives, au lieu de l'éclairer, l'éblouissent et l'aveuglent; et ce résultat est voulu. C'est un jugement. Pharaon, refusant de se soumettre, après les premières leçons reçues, doit être endurci par les suivantes ; car s'il ne veut pas se convertir, il doit servir du moins à la conversion des autres par l'éclat de son châtiment. C'était là l'état du peuple juif lui-même au temps d'Esaïe. C'est ce que Dieu fait sentir en l'appelant non : mon peuple, mais : ce peuple. Déjà Dieu le voit inhabile à remplir le rôle d'apôtre du monde qu'il lui avait départi. Ce rôle, il l'accomplira néanmoins; seulement ce ne sera pas par son action missionnaire, mais par sa ruine. Cette ruine devient donc nécessaire; et parce qu'il faut cette ruine (Matthieu), ou afin qu'elle ait lieu (Marc et Luc), Israël doit être endurci. Cette même situation se répétait à l'époque du ministère de Jésus à laquelle nous sommes parvenus. Israël repoussait, comme nation, la lumière qui
brillait en Jésus: cette lumière se couvrait d'un voile, la parabole. Mais à travers ce voile elle jetait des rayons d'autant plus brillants dans le cœur de ceux qui, comme les disciples, en avaient accueilli avec empressement les premières clartés. — Les termes de voir, d'entendre, se rapportent au tableau de la parabole; ceux de ne pas voir, ne pas comprendre, à son sens réel.
3° V. 11- 15 K L 'explication de la parabole. — L'expression: c'est ici la jxirabole (v. 11), signifie que l'essence du tableau n'est pas le tableau, mais l'idée. — Le point de comparaison entre la Parole et la semence est la puissance de vie renfermée sous une enveloppe sans apparence. — En disant : la Parole, Jésus parle sans doute avant tout de son enseignement, mais en y comprenant toute prédication qui le reproduira fidèlement. — Jésus discernait dans la foule ces quatre espèces de figures: des visages inintelligents et distraits, des physionomies enthousiastes et ravies, des figures à l'expression grave, mais préoccupée, enfin des regards d'une joyeuse sérénité, qui annonçaient un plein abandon à la vérité enseignée. — Dans l'explication qui suit, la Parole est quelquefois identifiée avec la vie nouvelle qui en doit sortir, et celle-ci avec les individus euxmêmes en qui s'accomplit ce phénomène: ainsi s'expliquent les expressions étranges: ceux qui sont semés le long du chemin (v. 12; comp. v. 13. 14. 15); ils n'ont pas de racines (v. 13); ils sont étouffés (v. 14). — La première classe renferme ceux qui sont atteints d'une insensibilité religieuse complète : nuls besoins de conscience ; nul effroi de la condamnation; nul désir de salut; par conséquent nulle affinité avec l'Evangile de Christ. La parole succombe donc, en eux, aux agents de destruction extérieurs. Un
1 V. 12. NliLUZ quelques Mnn.: ccm^xv-zc au lieu d'ay.ojovxsç. — V. 13. K* DFWX: tt)v -rrpav au lieu de Ttjç t.c-ool;.
seul est relevé dans l'application: le diable (Luc), Satan (Marc), le malin (Matthieu), qui se sert de divers moyens de distraction pour faire oublier à chacun d'eux ce qu'il a entendu. Si Jésus ne croyait pas ta l'existence de Satan, il ne le poserait pas comme une réalité correspondante à l'image de la parabole. — Ol jbtouovreç: qui entendent, doit être expliqué ainsi : « qui entendent, et rien de plus. » Cela renferme le : ne pas comprendre, de Matthieu.
Les seconds sont des cœurs légers, mais inflammables, chez qui l'imagination et la sensibilité suppléent un instant à l'absence de sens moral. Les nouveautés de l'Evangile, l'opposition qu'il affiche aux idées reçues, les charment. De tels hommes forment, presque clans chaque réveil, une portion considérable des nouveaux convertis. Mais la Parole se heurte bientôt chez eux à un obstacle intérieur : le cœur de pierre, que l'humiliation de la repentance et l'amour de la sainteté n'a jamais brisé. Elle se trouve ainsi livrée aux agents de destruction extérieurs : la tentation (Luc), la tribulation et la persécution (Matth. et Marc); l'inimitié des chefs, la fureur des pharisiens, le danger de l'excommunication, la nécessité de souffrir, en un mot, pour rester fidèle. Ceux qui n'ont cherché dans l'Evangile qu'un moyen de jouissance spirituelle, succombent alors. — Il faut sous-entendre, v. 13, le verbe ewiv et faire de oî otacv l'attribut: sont ceux qui, lorsque... Le d? à la fin du verset est un développement de outoi, et signifie : lesquels, comme tels.
Les troisièmes sont des cœurs sérieux, mais partagés ; ils cherchent le salut et reconnaissent le prix de l'Evangile; mais ils veulent aussi le bien-être terrestre et ne sont point décidés à tout sacrifier à la vérité. Ces personnes se trouvent souvent aujourd'hui parmi ceux qu'on envisage comme les vrais chrétiens du troupeau. Le cœur terrestre persiste 1er Vol. 30
à côté de l'intérêt sérieux pour l'Evangile et empêche jus- <jif A la lin la conversion complète. — L'avortement de la semence ne provient ici que d'une cause interne, qui est à l;i lois triple et une: les soucis (chez ceux qui sont dans l'indigence), la richesse (pour ceux qui sont en train de faire fortune), et les jouissances de la vie (pour ceux qui sont déjà riches). Ces gens ont comme Ananias et Saphira, surmonté la crainte de la persécution, mais ils succomhent, comme eux, à l'ohstacle intérieur d'un cœur partagé. — Tlopeuo^evoi, s'en allant, dépeint le train de la vie active : on va, on vient, faisant ses affaires (2 Sam. III, 1). C'est surtout dans ce verset que la semence est identifiée avec la vie nouvelle dans le croyant. La forme diffère complètement dans les trois syn.
Chez les quatrièmes, les besoins spirituels dominent la vie. La conscience morale ne dort pas comme chez les premiers; c'est elle, et non, comme chez les seconds, l'imagination ou la sensibilité, qui règle la volonté; elle règne sur les préoccupations terrestres qui l'emportent chez les troisièmes. Ce sont les âmes que décrit Paul Rom. VIL 'Ev xapàia et tov "Xo'yov dépendent des deux verbes réunis anoucroÈvreç Kati^owiiv, qui ne désignent qu'un seul et même acte: entendre et retenir ne sont, pour de telles personnes, qu'une même chose. Le terme de persévérance rappelle les nombreux obstacles qu'a eu à surmonter la semence pour arrivera son développement complet; comp. le /.aô'Û7TO{i.ov/îv epyou àyaôou (Rom. II, 7). Jésus pensait certainement ici à ses disciples et aux femmes dévouées qui l'accompagnaient (v. 1-3). Luc ne mentionne pas plus dans l'explication que dans la parabole les différents degrés de fécondité indiqués par Matthieu et Marc, et ces derniers les indiquent encore ici dans l'ordre opposé.
Nous ne croyons pas qu'un seul verset, dans cette explication de
TROISIÈME CYCLE. — CHAP. VIII, 14-16. Mu
la parabole, soit compatible avec l'hypothèse que les evangélistes ont usé d'un texte commun, ou se sont mutuellement copiés; à moins que l'on admette qu'ils se sont permis de jouer, d'une manière puérile et profane, avec les paroles du Seigneur. La diversité continuelle des trois textes s'explique au contraire tout naturellement, s'ils ont pour source première l'enseignement traditionnel.
-4° V. 16-18 1. Conclusion pratique. — a Personne, après avoir allumé une lampe, ne la couvre d'un vase, ou ne la place sous un lit ; mais il la met sur un chandelier, afin que ceux qui entrent voient la lumière. 17 Car il n'y a rien de caché qui ne doive devenir manifeste et rien de secret qui ne doive être connu et venir à la lumière. 18 Prenez donc garde comment vous écoutez ; car quiconque a, on lui donnera ; et quiconque n'a pas, même ce qu'il croit avoir lui sera ôté. » — Bleek ne trouve aucune relation entre ces réflexions et la parabole précédente. Mais elles se rattachent aux réflexions analogues, v. 9 et 10. Il y a même antithèse intentionnée entre l'accroissement de lumière (v. 16 et 17), et l'augmentation d'obscurité (v. 10). — Jésus s'adresse aux disciples (comp. v. 18). Le mot que l'on traduit ordinairement \)2ly- flambeau, désigne tout simplement la lampe, une soucoupe remplie d'huile, avec une mèche; c'est le mode d'éclairage le plus usité en Orient. On peut donc la placer sans danger sous un ustensile, comme le boisseau qui sert à la fois de mesure, de table et de plat, chez les pauvres, ou sous le divan (yCkvm), banc garni de coussins, élevé de 1-3 pieds, sur lequel on s'établit pour la conversation ou le repas. Les lits proprement dits ne sont pas en usage en Orient ; on couche généralement par terre, sur des couvertures et des tapis 2. La lampe
1 V. 16. Les Mss. varient entre rôt Xu^vta? et s^t T7jvXuyv.av (leçon tirée de Matthieu et Marc et de XI. 33). — V. 17. nBLZ: o ou f«) PM1O7] au lieu de 0 ou p<i>9Ôy)agç«t.
1 Félix Bovet, Voyage en Terre-Sainte, p. 348 et 349.
allumée pourrait désigner les «poires que Jésus éclaire pour taire d'eux les docteurs du monde. Couvrir la lumière serait ne pas les placer dans une position suffisamment influente vis-à-vis des autres hommes ; et la mettre sur le chandelier signifierait: leur conférer la charge apostolique en vertu de laquelle ils deviendront la lumière du monde. Ceux qui, en entrant dans la maison, voient la lumière, seraient les convertis d'entre les Juifs et les païens. Le v. 17 ferait allusion, comme XII, 3, à cette loi en vertu de laquelle la vérité doit être pleinement révélée au monde par la prédication apostolique. Enfin, le v. 18 se rapporterait à l'accroissement de lumière intérieure qui récompense le prédicateur de sa fidélité dans le travail. Mais c'est précisément à ce dernier verset qu'échoue toute cette interprétation. Car 1. Jésus, dans ce sens, aurait dû direr non pas: Prenez garde comment vous écoutez, mais: comment vous prêcherez. 2. Avoir, dans le sens du v. 18, n'est certainement pas produire des fruits chez les autres, mais posséder soi-même la vérité. Il faut donc admettre que le terme Ivyyoç, la lampe, désigne la vérité concernant le royaume de Dieu, que Jésus dévoile aux apôtres dans ses paraboles. S'il revêt la vérité d'images sensibles, ce n'est pas pour la leur rendre inintelligible (pour la mettre sous le boisseau); bien au contraire, en leur en donnant l'explication, comme il vient de faire en ce moment même, il la place sur le chandelier ; et c'est eux qui sont illuminés en entrant dans la maison. Pour eux tout s'expliquera graduellement. Tandis que la nuit s'épaissit pour Israël en raison de son incrédulité, les disciples marcheront de lumière en lumière jusqu'à ce qu'il ne reste pour eux, dans le plan de Dieu (ses mystères, v. 11), rien d'obscur ni de caché (v. 17). Le cœur de Jésus s'exalte à cette perspective. De là au v. 17 le rhythme poétique qui apparaît toujours en de
tels moments. Voilà donc pourquoi il s'agit pour les disciples d'écouter avec le plus grand soin, afin de posséder réellement ce qu'il leur donne, comme le bon terrain qui reçoit et féconde la semence (v. 48). Celui-là seul qui s'assimile l'enseignement par un acte de compréhension vivante, qui a réellement (le contraire de voir sans voir, v. 40), peut recevoir toujours plus. On n'acquiert qu'au moyen et en proportion de ce qu'on a. On n'interprète qu'avec la connaissance déjà obtenue. L'Esprit lui-même ne met en lumière que ce qu'on a gardé (Jean XIV, 26). Si donc quelqu'un d'entr'eux se contente d'écouter sans s'approprier, plus tard il n'obtiendra rien, et même ne tardera pas à perdre le tout. Marc (IV, 24-25) dit: ce qu'il a; Luc: ce qu'il croit avoir. Gela revient au même; car, de ce qu'on entend, mais sans le comprendre, il est également vrai de dire qu'on Va (dans un sens purement extérieur) ou qu'on croit l'avoir (dans le sens réel du mot avoir). Comp. Luc XIX, 26. Ce même apophthegme se retrouve plusieurs fois dans Matthieu. C'est la formule d"une des lois les plus profondes du monde moral. — Baur et Hilgenfeld ont cru trouver dans le mot Soxe?, croit avoir, un reproche de Luc à l'adresse des prétentions orgueilleuses des Douze! Nos évangélistes ne se seraient pas attendu à avoir un jour des interprètes aussi malins. — Rien de plus efficace pour calmer chez les disciples l'exaltation que la vue de ces foules pouvait produire chez eux, que de les rappeler ainsi au sentiment de leur responsabilité. Les réflexions analogues dans Marc (IV, 25) ont une forme trop différente pour avoir été puisées à la même source.
Marc continue en rapportant la parabole de l'épi, qu'il raconte seul. Dans Matthieu, six paraboles sur le règne de Dieu se rattachent à celle du semeur. Elles forment un admirable ensemble. Après la fondation du royaume, décrite
dans la parabole du semeur, suit le mode de son dévelojipemerUj dans celle de l'ivraie; puis sa puissance, sous deux aspects (extension et transformation), dans celles du grain de sénevé et du levain ; après cela, son prix incomparable, dans celles du trésor et de la perle; enfin sa consommcUion, dans celle du filet. Ce plan systématique appartient-il à Jésus? Je ne le pense pas. Il était trop bon pédagogue pour raconter ainsi sept paraboles tout d'une baleine l. D'un autre côté, n'aurait-il raconté, en cette occasion, que la parabole du semeur? Certainement pas, car Matthieu dit de ce moment-là (XIII, 3): a Et il leur dit beaucoup de choses en paraboles, » et Marc (IV, 2) ; « 77 leur enseignait beaucoup de choses en paraboles. » Jésus aura donc raconté en ce jour, outre la parabole du semeur, celle de l'ivraie (Matthieu) et celle de l'épi (Marc), dont les images sont empruntées au même domaine, et qui suivent immédiatement la première, l'une dans un évangile, l'autre dans l'autre. Quant aux autres paraboles, Matthieu les a réunies ici aux précédentes, selon son procédé constant de grouper les paroles du Seigneur autour d'un sujet donné. Des arrangements aussi différents ne paraissent pas compatibles avec l'emploi d'un même document écrit.
VIII. — Visite de la mère et des frères de Jésus : VIII, 49-21 .
Nous ignorerions le vrai but de cette visite, si, dans ce cas comme dans plusieurs autres, le récit de Marc ne venait compléter utilement celui des deux autres. D'après Marc, le bruit était parvenu aux frères de Jésus qu'il était dans un état d'exaltation voisine de la folie ; c'était l'écho de cette accusation des pharisiens : « il chasse les démons par Béelzébub. » Comp. Marc III, 21-22. 30. Ses frères ve-
1 Je maintiens cette assertion en face de la contradiction de Gess.
naient donc clans l'intention de se saisir de lui (xpaTvicai ûcùtov, v. 21) et de le ramener à la maison. Matthieu rattache également cette visite (XII, 46) à la même accusation. Chez Jean, les frères de Jésus ont, vis-à-vis de lui, une attitude analogue (VII; 5): « Ses' frères même ne croyaient pas en lui. » Quant à Marie, il n'est pas dit qu'elle partageât les sentiments de ses fils. Mais en les voyant partir dans des dispositions semblables, elle pouvait désirer d'assister à la scène pénible qu'elle prévoyait. Peut-être aussi, comme Jean-Baptiste, ne savait-elle plus s'expliquer la marche de l'œuvre de son fils, et était-elle combattue entre des impressions contraires.
V. 49-24 *i — Le mot dehors (v. 20) pourrait s'entendre : « hors du cercle qui entourait Jésus. » Mais Marc parle expressément de la maison où il recevait l'hospitalité (v. 20), et où une grande foule était assise autour de lui (v. 32 et 34). — Les frères de Jésus sont-ils des fils, plus jeunes que lui, de Joseph et de Marie, ou des fils de Joseph d'un précédent mariage, ou des cousins de Jésus, fils de Cléopas (le frère de Joseph), qui seraient appelés ses frères, comme ayant été élevés dans la maison de Joseph, leur oncle? Nous ne saurions discuter ici cette question. (Voir notre Commentaire sur l'Evang. de Jean, à II, 42.) Ce qui est certain, c'est que l'interprétation littérale du mot frère, placé, comme il l'est ici, à côté du mot mère, est la plus naturelle. — La réponse de Jésus signifie, non que les liens de la famille sont, à ses yeux, sans valeur (comp. Jean XIX, 26), mais qu'ils le cèdent à un lien d'une nature supérieure et plus durable. Dans ces femmes qui l'accompagnaient, prenant de lui un soin maternel (v. 2 et 3), dans ces disciples qui s'associaient avec dévouement à son
1 V..20. nBDLAZ quelques Mnn. Syr. It. omettent Xeyovttov. — V. 21. Les alex. omettent auxov.
Mi TROISIÈME PARTIE.
oeuvre, n'avail-il pas retrouvé une famille qui lui remplaçai I celle qui 6'étail voiontairemenl séparée de lui? Et cette relation nouvelle, spirituelle, éternelle comme Dieu même en qui elle était fondée, n'était-elle pas supérieure en dignité à celle du sang, que le moindre accident peut rompre? Dans cette parole s'expriment une tendresse et une reconnaissance profondes pour ces êtres dévoués, dont l'amour lui tenait lieu chaque jour des affections domestiques les plus chères. 11 ne parle pas de père; cette place n'appartenant à ses yeux qu'à Dieu seul. On voit comhien le tableau de la situation historique, donné par Marc, fait mieux comprendre l'à-propos de cette parole. Ce fait prouve que Luc n'a connu ni le récit de cet évangéliste, ni celui d'un prétendu Proto-Marc. Comment eût-il, de gaîté de cœur, négligé le trait de lumière qu'un tel récit faisait tomber sur toute la scène ?