IX. — L'apaisement de la tempête: VIII
Nous arrivons ici à une série de récits qui se trouvent réunis dans les trois syn. (Matth. VIII, 18 et suiv.; Marc IV, 35 et suiv.): la tempête, le démoniaque, la fille de Jaïrus avec la femme malade d'une perte de sang. De la liaison de ces morceaux dans nos trois écrits évangéliques on a fréquemment conclu à l'emploi d'une source écrite commune. Mais 1. Comment, dans ce cas, ce cycle occuperaitil dans Matthieu une tout autre place (immédiatement après le sermon sur la montagne) que dans ces deux autres? Et 2. Comment arriverait-il que Matthieu intercale, entre le retour de Jésus et l'histoire de la fille de Jaïrus, deux morceaux de la plus haute importance : la guérison du paralytique (IX, 1 et suiv.), et la vocation de Matthieu avec le repas et l'entretien qui la suivent (v. 9 et suiv.), morceaux qui occupent dans Marc et Luc une place toute différente?
L'emploi d'une source écrite ne comporte pas des procédés aussi libres. Il est tout simple d'admettre que, dans l'enseignement traditionnel, on s'était habitué à raconter de suite ces trois faits, probablement parce qu'ils étaient réellement liés chronologiquement, et qu'à ce cycle naturel on ajoutait parfois, comme le fait Matthieu, d'autres traits qui n'appartenaient pas historiquement à ce momentlà. — Ce qui rend ce morceau particulièrement remarquable, c'est que nous y contemplons la puissance miraculeuse de Jésus à son point culminant: puissance sur les forces de la nature (tempête), sur celles des ténèbres (démoniaques), sur la mort enfin (fille de Jaïrus).
Y. 22-25 K Les miracles du genre de celui-ci, tout en manifestant le pouvoir originaire de l'homme sur la nature, sont en même temps le prélude de la palingénésie du monde visible à laquelle doit aboutir le relèvement moral de l'humanité (Rom. YIII). — Du récit de Matthieu (VIII, 18), on pourrait conclure que ce voyage eut lieu le soir même du jour où fut prononcé le sermon sur la montagne. Mais, d'autre part, il s'était passé trop de choses, d'après Matthieu lui-même, pour une seule journée. Marc place ce départ le soir du jour où Jésus raconta la parabole du semeur; cette date est bien plus vraisemblable. Celle de Luc, plus vague : en un de ces jours-là, n'infirme point celle de Marc. — Le but de cette excursion était d'évangéliser aussi la contrée située de l'autre côté de la mer, conformément au plan tracé YIII, 1 . — D'après Marc, la barque des disciples était accompagnée d'autres bateaux. Au départ, le temps était calme, et Jésus, cédant à la fatigue,
1 V. 24. N"Xr plusieurs Mnn. Syrc,ir Rp«^»qw« omettent zxia~y.-x z-'.i-x-v.. D lit xopu v.uy.z. — n E FG II quelques Mnn. Itu,i(i. : srauaaxo au lieu d'eTûauaavTo. — KAIT plusieurs Mnn. ajoutent [o-sya^ à ya^vr] (tiré des parallèles).
s'était endormi. Le pinceau de Marc a conservé ce tableau ineffaçable: le Seigneur couché à la poupe, la tête sur un oreiller placé là par une main amie. Il arrive souvent, sur les lacs entourés de montagnes, que des coups de vent subits et violents descendent des hauteurs voisines, surtout vers le soir dans les jours chauds. C'est ce phénomène connu que désigne le mot xonréj-iY), descendit l. — Dans l'expression: T'jvsrrAr.poOvTo, ils étaient remplis, il y a confusion du bateau avec ceux qu'il porte. — Le terme ImStrcar* est propre à Luc; Marc dit SiSokjxo&ê, Matthieu xupie. Quels ridicules changements si tous trois travaillaient sur un même document! — Le v. 24 retrace un des plus sublimes tableaux que la terre ait contemplés: l'homme, calme en Dieu, dominant, par l'union entière de sa volonté avec celle du Tout-Puissant, le déchaînement des forces aveugles de la nature. Le terme êtt#UfiVi<xe, tança, fait allusion au caractère hostile de cette puissance dans sa manifestation présente. Jésus s'adresse non seulement au vent, mais à 'eau ; car l'agitation des flots (yJ'JoV/, Luc) subsiste après que l'ouragan est calmé.
Dans Marc et Luc, Jésus délivre d'abord les siens du danger, puis il parle à leur cœur. Dans Matthieu, il commence par les réprimander, puis il apaise la tempête. Cette dernière méthode paraît moins conforme à la sagesse du Seigneur. — Mais en quoi les apôtres avaient-ils mérité le reproche de manquer de foi? Auraient-ils dû laisser la tempête suivre son cours, dans l'assurance qu'avec Jésus
1 Sur ces ouragans auxquels est exposé, en particulier, le lac de Génézareth , comp. W. Thompson, the land and the book , London 1868, p. 375 (cité par M. Furrer) : « Les coups de vent se déchaînent par les gorges profondes qui descendent du nord et du nord-est, et sont non seulement violents, mais subits; ils surviennent souvent quand le temps est parfaitement clair. »
ils ne couraient aucun péril, ou qu'en tout cas il se réveillerait à temps? Ou bien Jésus aurait-il attendu que l'un d'eux, par un acte de prière et de foi souveraine, apaisât lui-même la tempête? Il est plus simple d'admettre que ce qu'il blâme chez eux, c'est l'état de trouble et d'agitation dans lequel il les trouve, à son réveil. Quand il y a de la foi dans le cœur, la prière peut être émue, pressante ; elle n'est pas accompagnée de trouble. L'exclamation attribuée aux témoins (v. 25) n'a rien d'étonnant, quoi qu'on en ait dit: d'abord, parce qu'il y avait là d'autres personnes que les apôtres (Marc IV, 36); ensuite, parce que de tels faits, même lorsqu'on en a déjà vu d'analogues, paraissent toujours nouveaux; enfin, parce que c'était la première fois que les apôtres voyaient leur Maître aux prises avec les puissances aveugles de la nature.
Strauss admet ici un mythe pur. Keim lui oppose l'antiquité évidente du récit (majesté sublime du tableau de Jésus, absence de toute ostentation dans ses paroles et ses actes, expression simple de l'admiration des témoins). Le récit doit donc reposer sur un fait quelconque, une aventure toute naturelle de navigation que l'on aura idéalisée d'après des paroles telles que Ps. CVII, 23 et suiv., et l'allocution à Jonas (1 , 4-6) : « Réveille-toi , dormeur. ». Et voilà l'histoire faite, dit la critique. Disons plutôt: le tour joué.