‹ Commentaire sur l'Évangile de Saint LucChapitre 7 sur 58 · II. Les Pères — Justin; Pohjvarpe; Clément Romain · texte numérisé non relu

II. Les Pères — Justin; Pohjvarpe; Clément Romain

S'il est prouvé que vers 140, à Rome, Cerdon et Marcion ont employé l'évangile de Luc comme un écrit généralement reçu dans l'Eglise , il est complètement impossible de supposer que cet évangile n'ait pas été entre les mains de Justin, qui écrivait dans cette même ville quelques années plus tard. D'ailleurs les écrits de Justin ne laissent aucun doute sur ce fait, qui est accordé aujourd'hui par tous les écrivains de l'école qui s'attribue exclusivement le titre de critique, Zeller, Volkmar, Hilgenfeld \. On peut apprécier, d'après cela, la valeur des affirmations de M. Nicolas, qui ne craint pas de jeter au public français, peu initié à ces sortes de questions , une assertion telle que celle-ci : « On ne peut lire les rapprochements que les critiques de cette école [l'école orthodoxe] ont coutume de faire entre certains passages de Poly carpe, de Clément de Rome, d'Ignace, et même de Justin Martyr, et des passages analogues de nos évangiles, sans être tenté de penser qu'il faut que cette cause soit bien mauvaise pour avoir besoin ou pour se contenter de pareils arguments 2. » Il

1 « La connaissance qu'a Justin de l'évangile de Luc est démontrée par une série de passages dont les uns sont certainement , les autres vraisemblablement des emprunts faits à cet écrit » (Zeller, Apostelr/esch., p. 26). — Au sujet d'un passage du Dialogue avec Tryphon, c. 49, Volkmar dit : « Luc (III, 16. 17) est cité ici, d'abord en commun avec Matthieu, puis, de préférence à celui-ci, littéralement» fUrsprung unserer Ev., p. 157). — «Justin connaît nos trois évangiles synoptiques et les extrait presque complètement » (Ibid., p. 91). — « Outre Matthieu et Marc — , Justin emploie encore l'évangile de Luc » (Hilgenfeld, der Kanon, p. 25).

* Etudes critiques sur le N. T., p. 5.

paraît que MM. Zeller, Hilgenfeld, Volkmar trempent tout à coup dans ces procédés de mauvais aloi en faveur de l'orthodoxie ! Voici quelques passages qui établissent sans réplique l'emploi que faisait Justin Martyr de notre troisième évangile : Dial. c. 400, il cite presque littéralement Luc I, 26-30. — Ibid. c. 78 et Apol. I, 34, il fait mention du cens de Quirinius dans les termes mêmes de Luc. — Dial. c. 44 et 70 et Apol. I, 66, il rappelle l'institution de la sainte Cène d'après le texte de Luc. — Dial. c. 403, il dit : i Dans les mémoires que je dis avoir été composés par ses apôtres et par ceux qui les ont accompagnés [il est rapporté] que la sueur ruisselait de lui comme des gouttes, pendant qu'il priait, » etc. (Luc XXII, 44). — Ibid., Justin rappelle l'envoi de Jésus à Hérode, raconté par Luc seul. — Ibid. c. 405, il cite la dernière parole de Jésus: « Père, je remets mon esprit entre tes mains,» comme l'empruntant aux mémoires des apôtres. Cette prière n'est rapportée que par Luc (XXIII, 46).. — Nous n'avons indiqué que les citations expressément reconnues comme telles par Zeller lui-même ( Apostelgesch . , p. 26-37).

Il n'est donc pas permis de douter que l'évangile de Luc ne fit partie de ces mémoires apostoliques cités dix-huit fois par Justin et d'où il a tiré la majeure partie des faits évangéliques qu'il mentionne.

Les Actes des apôtres ayant été écrits après l'évangile et par le même auteur (ces deux faits sont reconnus par toute la critique actuelle), tout passage des Pères qui prouve l'existence de ce livre à un moment donné, démontre a fortiori celle de l'évangile à la même époque. Nous pouvons donc alléguer le passage suivant de Polycarpe, qui nous paraît ne pouvoir s'expliquer que comme un emprunt fait au livre des Actes :

Polyc. ad. Phil. c. 1.

"()v fjyscpcV ô 6eoç Xuaaç xà; !ov.vaç tou aoou.

«Que Dieu a réveillé ayant délié les douleurs (d'enfantement) de l'IIadès. »

Art. II, 24.

"Ov h H:ô; wiizrpiv Xuaaç xiç (ooîva; toO' Oavaxou.

« Que Dieu a ressuscité ayant délié 1rs douleurs (d'enfantement) de la mort. »

La construction identique de la proposition dans les deux écrits , le choix du terme luaaç et l'expression étrange : les douleurs d'enfantement de la mort (Actes) ou de l'Hadès (Polyc), ne permettent guères de douter que le passage de Poly carpe ne soit emprunté à celui des Actes K

Dans l'épître de Clément de Rome se trouve (c. 13) une exhortation commençant par ces mots : « Rappelez-vous les paroles du Seigneur Jésus dans lesquelles il a enseigné l'équité et la générosité ; » puis vient un passage dans lequel paraissent être combinés les textes de Matthieu et de Luc, dans le sermon sur la montagne, mais où domine, de l'aveu de Volkmar 2, le texte de Luc (VI, 31, 36-38). — Dans cette même lettre , les Actes sont deux fois cités , d'abord au c. 18, où se trouve mentionné un témoignage divin sur le roi David , clans lequel sont amalgamés les deux passages suivants de l'A. T.: 1 Sam. XIII, 14 et Ps. LXXXIX, 21 ; or, une fusion toute semblable, ou à peu de chose près, se retrouve dans le livre des Actes (XIII, 22). Comment cette combinaison , presque identique , de deux passages si distants dans l'A. T. se serait -elle produite spontanément chez les deux écrivains?

1 II ne serait pas impossible sans doute que l'expression toôîveç eût été empruntée par ces deux auteurs à Ps. XVIII, 5, ou CXVI, 3, où les LXX traduisent par ce terme le mot 12H, qui signifie à la fois lien et douleurs d'enfantement; mais il reste toujours dans l'ensemble des deux propositions une analogie inexplicable.

8 « Le texte de Matthieu diffère davantage, tandis que celui de Luc fournit le fond du développement » (Urspr. , p. 138).

1 Sam. XIII. 14.

« L'Eternel s'est cherché un homme selon mon cœur. »

Ps. LXXX1X,21.

« J'ai trouvé David mon serviteur; je l'ai oint de ma sainte huile. »

Act. III, 22.

«J'ai trouvé David, fils de Jessé, homme selon mon cœur , qui accomplira toutes mes volontés. »

Clém. Ep. ad Cor., c. 18.

« J'ai trouvé un homme selon mon cœur, David, fils de Jessé, et je l'ai oint d'une huile éternelle. »

L'autre citation est cette parole d'éloge que Clément adresse aux Corinthiens (c. 2) : « Donnant plus volontiers que de recevoir ([/.a'X'Xov o^ovTeç yi "Xa^àvovTsç) , » et qui rappelle littéralement la parole de Jésus citée par Paul, Actes XX, 35 : « 11 y a plus de bonheur à donner qu'à recevoir (Movai [/.àXXov 7i ^a^êavsiv). » Sans doute ce sont là des allusions plutôt que des citations proprement dites. Mais on sait que cette manière de citer est la plus ordinaire chez les Pères.

Il est vrai que l'école de Tubingue nie l'authenticité des épîtres de Clément et de Polycarpe, et les place, l'une dans le premier quart, l'autre dans la seconde partie du IIe siècle ; mais celle de la première surtout est garantie par les plus irrécusables témoignages. Quoique fort peu flatteuse à plusieurs égards pour l'église de Corinthe, elle était déposée dans les archives de cette église, et, au témoignage de Denys, évêque de Corinthe vers 170, lue et relue en assemblée publique. Elle est de plus citée par Polycarpe, Hégésippe et Irénée. Or, si elle est authentique, elle date, non de 125, comme le veut Yolkmar, mais de la fin du premier siècle au plus tard. Selon Hase, elle serait de 80 à 90 ; selon Tischendorf, de 69 ou moins probablement de 96. Quant à nous, nous envisageons cette dernière date comme

la plus probable, On voit en tout cas jusqu'à quelle haute antiquité remploi des écrits de Luc dans cette lettre fait remonter leur diffusion et leur autorité.

III. Les Pseudépigrapiies — Testaments des Douze patriarches.

Parmi les écrits d'origine juive ou judéo-chrétienne, que nous a légués l'antiquité, il en est un qui paraît avoir été composé par un chrétien juif, désireux d'amener ses compatriotes à la foi chrétienne. Dans ce but il fait parler sur leurs lits de mort les douze fils de Jacob et leur prête à chacun un discours prophétique, dans lequel ils dépeignent le sort futur du peuple et annoncent les bénédictions qu'apportera l'Evangile. Contrairement à l'opinion de M. Reuss, qui place la composition de cet écrit après le milieu du IIe siècle *, de Groot et Langen pensent qu'il appartient à la fin du premier ou au commencement du second 2. Ce livre, en effet, faisant allusion à la première destruction de Jérusalem par les Romains en 70 , mais nullement à la seconde par Adrien en 435, paraît devoir dater de l'intervalle entre ces deux événements. Il s'y trouve de nombreuses citations de Luc ainsi que des autres évangiles; mais le passage suivant a une importance particulière : « Dans les derniers jours , dit Benjamin à ses fils , il sortira de ma race un dominateur selon le Seigneur , qui, après avoir entendu sa voix, répandra chez les païens une lumière nouvelle. Il demeurera dans les synagogues des païens jusqu'à la fin des siècles et sera dans la bouche de leurs chefs comme un chant agréable. Son œuvre et sa parole seront écrites dans les livres saints. Il sera

1 Die Gesch. der Heil Schr. N. T., $ 257.

* De Groot, Basilides, p. 37; Langen, das Judenthum in Palest., p. 148.

élu de Dieu pour l'éternité. Mon père Jacob m'a dit de lui que ce serait lui qui compenserait les défectuosités de ma race. » L'apôtre Paul était de la tribu de Benjamin; ce passage fait donc allusion à son œuvre, telle qu'elle est décrite dans le livre des Actes ; et probablement aussi à ses épîtres comme renfermant sa parole. Il n'est donc pas douteux que le livre des Actes ne soit mentionné ici , et mentionné comme faisant partie du recueil des livres saints (sv (âtfftotç touç àyiaiç). Ce passage est ainsi le parallèle du fameux : Comme il est écrit, qui se trouve dans l'ép. de Barnabas , et qui sert de préambule , vers la même époque, à une citation de l'évangile de saint Matthieu 1. Il y avait donc avant la fin du premier siècle, dans les églises, des recueils d'écrits apostoliques , recueils dont nous ne pouvons indiquer exactement le contenu, qui variaient sans doute d'église à église , mais qui étaient déjà considérés comme saints à l'égal de l'A. T., et dans lesquels le livre des Actes et par conséquent l'évangile de Luc occupaient une place.

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