‹ Commentaire sur l'Évangile de Saint LucChapitre 8 sur 58 · IV. Ecrits rirliques — Jean; Marc; Actes · texte numérisé non relu

IV. Ecrits rirliques — Jean; Marc; Actes

L'évangile de Jean tout entier suppose, comme nous croyons l'avoir démontré dans notre Commentaire sur cet écrit, l'existence de nos synoptiques et leur propagation dans l'Eglise. Quant à Luc spécialement, il faut comparer X, 38-42 avec Jean XI et XII, 1-8, puis XXIV, 1-12 et 36-49 avec Jean XX, 1-18 et 19-23, où le récit de Jean

1 Hilgenfeld reconnaît loyalement cotte citation dans l'ép. de Barnabas et les conséquences à en tirer : « Nous rencontrons la première trace de cette application [de la notion d'inspiration des écrits de l'A. T. à ceux des apôtres] à la fin du premier siècle , dans la lettre dite de Barnabas . où une sentence évangélique est citée comme une parole scripturaire » fder Kanon, p. 10).

paraît faire allusion, quelquefois jusques dans l'expression, à celui de Luc.

La première trace distincte et irrécusable de l'influence de l'évangile de Luc sur un livre du N. T. se trouve dans la conclusion de Marc (XVI, 9-20). D'un côté, nous espérons prouver que jusqu'tà ce morceau la composition de Marc reste indépendante de la narration de Luc. De l'autre, il est évident que, dès ce moment, le récit de Marc, malgré quelques particularités, n'est plus guères qu'une reproduction abrégée de celui de Luc. C'est, comme on l'a dit, le style d'extrait le mieux caractérisé. Gomp. v. 9b et Luc VIII, 2; v. 10. 11 et Luc XXIV, 10-12; v. 12 et Luc v. 13-32; v. 13 et Luc v. 33-35; v. UA et Luc v. 36-43. Il serait possible aussi que Jean XX, 1-17 eût influé sur v. 9 a. Quant au discours v. 15-18 et au morceau v. 19. 20, l'auteur de cette conclusion doit les avoir tirés de matériaux qui lui étaient propres. Or, on sait que cette conclusion de Marc, depuis XVI, 9, manquait, d'après le rapport des Pères, dans un grand nombre d'anciens manuscrits, qu'elle ne se trouve aujourd'hui ni dans le Sinaiticus, ni dans le Vaticanus, les deux plus anciens documents, que nous n'en trouvons la première trace que chez Irénée , et qu'une conclusion toute différente , mais qui porte beaucoup plus évidemment l'empreinte du style ecclésiastiqne postérieur, se lit dans quelques autres documents. Si donc la conclusion qui se trouve dans le texte reçu, n'est pas de la main de l'auteur, elle est cependant antérieure au milieu du second siècle. Nous devons même admettre qu'il ne peut s'être écoulé un intervalle très-considérable entre la composition de l'évangile et la rédaction de cette conclusion ; car le discours v. 15 et suiv. est trop original pour n'être qu'une composition artificielle; il a dû être rédigé encore sur des matériaux datant de l'époque

de la composition ; et l'accord remarquable qui existe entre la clôture v. 49 et 20 et la pensée générale de l'écrit, démontre que celui qui a composé cette conclusion était étroitement associé à l'esprit de l'auteur. Celui-ci doit nécessairement avoir été brusquement interrompu dans son travail; car XVI, 8 n'a pu être la fin intentionnée de son récit. Une apparition de Jésus en Galilée avait été annoncée (v. 4-8); le récit ne devait pas finir avant qu'elle eût été racontée. D'ailleurs le v. 9 est un commencement tout nouveau, et la solution de continuité entre ce verset et le v. 8 est évidente.

De tout cela il ressort que dès le v. 8 le travail a été momentanément suspendu, et qu'un peu plus tard un écrivain qui était encore dans le courant de la pensée de Fauteur, et qui a pu profiter de quelques matériaux préparés par lui, a rédigé cette conclusion. Or, si jusqu'à XVI , 8 l'évangile de Luc n'a pas exercé d'influence sur le travail de Marc, et si au contraire dès XVI, 9 l'influence du premier écrit sur le second est sensible, il n'y a qu'une conséquence à tirer de là : c'est que l'évangile de Luc a paru dans l'intervalle entre la composition de Marc et la rédaction de la conclusion. Il serait donc important, pour fixer la date de la publication de notre évangile, de connaître la circonstance par laquelle l'auteur du second évangile a été interrompu dans son travail. La seule explication vraisemblable de ce fait nous paraît être l'explosion inattendue de la persécution de Néron en août 64, époque où Marc se trouvait précisément à Rome avec Pierre. A la demande des fidèles de cette église, il avait entrepris la rédaction des récits de cet apôtre, en d'autres termes la composition de notre second évangile. La persécution qui éclata et la mort violente de son maître le forcèrent probablement à s'enfuir précipitamment de la capitale. Il suffit d'admettre qu'un exemplaire de

ICt INTRODUCTION.

L'ouvrage encore inachevé resta entre les mains de quelque chrétien de Rome et fut déposé dans les archives de cette église', pour expliquer comment l'évangile de Marc se répandit d'abord sous sa forme incomplète. Lorsque, un peu plus tard , on travailla à le compléter , l'évangile de Luc avait paru et fut consulté. L'ouvrage, terminé avec son secours, fut copié et se répandit sous cette nouvelle forme. Ainsi s'explique l'existence des deux espèces d'exemplaires. L'année 64 serait donc le terminus a quo de la publication de Luc. D'autre part la rédaction de la conclusion de Marc doit avoir précédé la publication ou du moins la diffusion de l'évangile de Matthieu. Autrement le continuateur de Marc se serait certainement rattaché de préférence à cet écrit, dont le récit était infiniment plus rapproché que celui de Luc , de la narration qu'il complétait. La composition de la conclusion canonique de Marc serait donc antérieure à la propagation de notre Matthieu et par conséquent à la fin du Ier siècle, où cet écrit était déjà revêtu d'une autorité divine, égale à celle de l'A. T. (p. 43). Or, la conclusion de Marc supposant l'existence de l'évangile de Luc, on voit à quelle haute antiquité cet ensemble de faits nous oblige à faire remonter la composition de ce dernier.

L'autre écrit biblique, qui offre un point de rapprochement avec notre évangile, est le livre des Actes. Dès les premiers versets, cet écrit suppose l'évangile de Luc déjà composé et connu des lecteurs. Quand le livre des Actes at-il été composé? On a souvent conclu de ce qu'il se termine assez brusquement par la mention de la captivité de Paul à Rome (printemps 62 à 64), que c'était là le point auquel les choses étaient arrivées au moment de la composition de l'ouvrage. Cette conclusion est, il est vrai, précipitée; car l'intention de l'auteur peut fort bien avoir été de ne

conduire son récit que jusqu'à l'arrivée de l'apôtre à Rome. Son livre n'était point destiné à faire la biographie des apôtres en général, ni celle de Pierre et de Paul en particulier; c'était l'œuvre qui lui importait, non les ouvriers. Néanmoins quand on observe l'ampleur de la narration, dans les dernières parties de l'ouvrage surtout, quand on voit l'auteur raconter dans les plus petits détails la tempête et le naufrage de Paul (XXVII), et mentionner jusqu'à l'enseigne du vaisseau qui portait cet apôtre en Italie (XXV III, 11 : «Un vaiseau alexandrin ayant pour enseigne Castor et Pollux»), on ne peut soutenir raisonnablement que ce soit une rigoureuse fidélité à son plan qui l'ait empêché de donner quelques détails à ses lecteurs sur la fin du ministère et sur le martyre de son maître. Ou bien se proposait-il peut-être d'écrire sur ce sujet un troisième ouvrage? Voulait-il composer une œuvre tri logique à la façon des tragiques grecs? L'idée d'un troisième ouvrage a pu sans doute lui être suggérée plus tard par les événements survenus dès lors ; et c'est ce qui paraît ressortir de quelques mots obscurs dans le fameux fragment de Muratori. Mais il est peu probable qu'une telle intention ait pu déterminer son plan primitif et influer sur la composition de ses deux premiers écrits. Quelle matière pouvait paraître à l'auteur assez importante pour être mise, comme sujet d'un TpiToç Xoyoç, en parallèle avec le contenu de l'évangile et celui des Actes ? Ou bien enfin serait-ce la mort prématurée de l'auteur qui aurait mis fin à son travail ? Cette supposition ne repose absolument sur rien. La clôture Actes XXVIII, 30 et 31, conforme aux clôtures analogues que nous trouvons à la fin de chaque récit dans l'évangile et dans les Actes, fait bien plutôt l'efïet d'un point final apposé avec intention au livre entier. Nous sommes donc réellement ramenés à l'idée que la carrière de Paul n'était pas encore achevée lorsque 1er Vol. 2

L'auteur des Actes a terminé son récit et écrit les deux derniers versets du ch. XXVIII, puisque, dans le cas contraire, la fidélité à son plan ne l'eût nullement empêché de donner quelques détails sur ce sujet si intéressant pour ses lecteurs. Le livre des Actes ne paraît donc pas avoir été rédigé bien longtemps après le moment qui forme le terme de la narration. Cette conclusion, si elle est fondée, s'applique a fortiori a l'évangile de Luc.

Résumons-nous : L'usage que faisaient à Rome, au milieu du IIe siècle, Justin, Marcion et son maître Gerdon, du troisième évangile, l'autorité apostolique que supposent la diffusion de cet écrit et la considération dont il jouissait à cette époque, nous forcent à admettre son existence dès le commencement de ce siècle. Un livre tout récent n'eût pu être reconnu et employé de la sorte simultanément dans l'Eglise et par les sectes. La place qu'occupaient les Actes dans les recueils d'écrits sacrés à l'époque des Testaments des douze fatriarches (vers la fin du 1er ou le commencement du IIe siècle), nous fait remonter un peu plus haut, jusques vers 80-100. Enfin, la relation du troisième évangile avec Marc et avec les Actes nous conduit jusqu'à une époque plus reculée encore, jusques à la période de 64- à 80.

On a objecté à ce résulat le silence de Papias, silence dans lequel Ililgenfeld a même cru trouver l'indice d'un rejet positif de la part de ce Père. Mais de ce qu'Eusèbe ne nous a conservé des renseignements fournis par Papias que ce qui avait rapport à la composition de Marc et de Matthieu — ce sont quelques lignes seulement — il ne s'ensuit point que Papias ne connût pas Luc, ou que, le connaissant, il le rejetât. Tout ce qu'on peut raisonnablement inférer de ce fait, c'est qu'Eusèbe n'avait rien trouvé chez Papias d'intéressant à transmettre sur les origines du livre de Luc.

Et quoi d'étonnant à cela? Matthieu et Marc avaient commencé leur récit sans donner le moindre détail sur la composition de leur livre ; Luc, au contraire, avait, dans son préambule, dit aux lecteurs tout ce qu'ils avaient besoin de savoir. Aucune tradition ne s'était donc formée sur ce point, et Papias n'avait ainsi trouvé rien de nouveau à ajouter aux renseignements donnés par l'auteur.

Nous devons dire, en terminant cette revue, que nous n'attachons point une valeur décisive aux faits que nous venons de signaler, et que parmi les résultats obtenus il en est plusieurs que nous savons bien n'être pas incontestables *. Cependant il nous a paru qu'il y avait là des points de repère intéressants qu'il n'était pas permis à une étude sérieuse de négliger. Le seul fait qui nous paraisse absolument décisif, c'est l'emploi ecclésiastique et liturgique de notre évangile, dans les églises, au milieu du IIe siècle, tel qu'il est constaté par Justin. Si cet écrit faisait réellement partie de ces mémoires des apôtres dont il déclare à l'empereur qu'ils étaient lus publiquement chaque dimanche dans les assemblées chrétiennes, l'antiquité apostolique de cet écrit devait être un fait de notoriété publique, et cela d'autant plus qu'il ne portait pas en tête le nom d'un apôtre.

L'auteur.

Sous ce titre sont renfermées deux questions distinctes : I. Que savons-nous du personnage désigné dans le titre comme l'auteur de notre évangile? IL Quels sont les té-

1 Nous devons accentuer cette réserve en face des comptes-rendus dans lesquels on nous a reproché de donner ici trop de place à l'hypothèse.

moignages ecclésiastiques qui font remonter jusqu'à lui la composition de cet écrit, et quelle en est la valeur ?

Le personnage nommé Luc n'est mentionné que dans quelques passages du N. T. et dans quelques traditions ecclésiasiques peu nombreuses et peu détaillées.

Les passages bibliques sont: Col. IV, 14: «Luc, le médecin bien-aimé, vous salue, ainsi que Démas ; » Philém. v. 24 : « Epapbras, prisonnier avec moi, ... te salue, ainsi que Marc, Aristarque, Démas, Luc, mes compagnons d'œuvre ; » 2 Tim. IV, 11 : « Luc est seul avec moi. »

De ces passages, considérés dans leur contexte, il ressort :

1° Que Luc était un chrétien d'origine païenne. C'est ce que prouve certainement, dans le premier passage, la distinction entre le groupe des chrétiens de la circoncision (v. 10. 11), et le groupe suivant, auquel appartient Luc (v. 12- 14). L'objection que l'on a tirée, contre cette conclusion exégétique, de la teinte araméenne du style de Luc dans beaucoup de passages, n'a, comme nous le verrons, aucune force. — Saint Luc serait, d'après cela, le seul d'entre les auteurs appelés à la rédaction des Ecritures, qui n'ait pas eu une origine juive.

2° La circonstance que sa profession était celle de médecin, n'est pas indifférente ; car il résulte de là qu'il devait posséder une certaine somme de connaissances scientifiques et appartenir à la classe des hommes lettrés. Il existait à Rome, au temps des empereurs, une police médicale ; un collège supérieur (Collegium archiatrorum) était chargé de faire examiner dans chaque ville ceux qui voulaient pratiquer l'art de guérir. Les nouveaux admis étaient placés sous la direction de médecins plus âgés ; leurs traitements étaient rigoureusement examinés ; leurs fautes, sévèrement

punies, quelquefois même par la privation du diplôme K Par ces raisons, Luc a du posséder un degré de culture scientifique et littéraire supérieur à celui de la plupart des autres évangélistes et même des apôtres.

3° Luc a été le collaborateur de Paul dans sa mission auprès du monde païen, et son collaborateur très-particulièrement aimé (Col. IV, 14) et fidèle (2 Tim. IV, 9-42).

Mais ici s'élève une question importante. La relation qui vient d'être constatée entre Paul et Luc, ne date-t-elle, comme le pense Bleek , que du séjour de l'apôtre à Rome, ville dans laquelle Luc aurait été dès longtemps établi comme médecin et où il aurait été converti par Paul? Ou bien Luc accompagnait-il l'apôtre déjà avant son arrivée à Rome, et avait-il pris part à ses travaux missionnaires en Grèce ou en Asie? La solution de cette question dépend de la manière dont on envisage un certain nombre de passages du livre des Actes, où l'auteur passe tout à coup dans la narration du pronom de la troisième personne : ils, à la forme de la première personne : nous. Si l'on admet : 1 . que Luc est l'auteur des Actes (question que nous ne pouvons encore traiter) ; 2. que l'auteur en s'exprimant ainsi veut se désigner lui-même comme ayant en certains moments pris part à l'œuvre de l'apôtre, il est évident que la connaissance que nous avons de sa vie sera considérablement enrichie par ces passages. C'est ce second point seulement que nous allons examiner.

Les passages dont nous parlons sont au nombre de trois : XVI, 10-17; XX, 5- XXI, 17; XXVII, 1 -XXVIII, 16. Ici plusieurs suppositions sont possibles : Ou bien Luc, l'auteur du livre entier, raconte à la lre personne les scènes auxquelles il a assisté lui-même ; ou bien l'auteur, Luc ou quel-

1 Tholuck, Die Glaubwiirdigk. der ev. Gesch., p. 149 (d'après Galien).

que chrétien des premiers temps, insère tels quels dans son écrit des fragments du journal de voyage de l'un des compagnons de Paul, Timothée ou Silas, par exemple ; ou bien enfin un faussaire des temps postérieurs, dans le but d'accréditer son écrit et de le faire passer pour l'œuvre de Luc, à qui il se permet de l'attribuer, y introduit des fragments de Luc, en les retravaillant pour le fond et pour la forme, mais en laissant subsister à dessein la 4re personne dans ces morceaux. La première supposition est la plus généralement admise dès les temps anciens ; la seconde a été soutenue par Schleiermacher et Bleek, qui attribuent le journal de voyage, d'où ces morceaux sont tirés, à Timothée, puis par Schwanbeck, qui en fait l'œuvre de Silas ; la troisième est l'hypothèse défendue par Zeller.

Si la première explication est la plus ancienne, c'est que c'est celle qui se présente le plus naturellement à l'esprit. Après que l'auteur avait employé, en commençant son livre, la 4rc personne : « J'ai composé mon premier livre, ô Théophile, » n'était-il pas évident pour les lecteurs que quand, dans le cours de la narration, il venait à dire nous, c'était avec la pensée de se désigner lui-même comme témoin des faits racontés ? Comment , s'il eût emprunté ces fragments au journal d'un autre, ne les eût-il pas assimilés, pour la forme, à tout le reste du récit? Etait-il donc si difficile , pour un écrivain tel que lui , de changer la première personne en la troisième? On prétend que l'auteur est un écrivain malhabile qui ne sait point élaborer ses matériaux ; mais Zeller répond avec raison que l'unité de style, de tendance et de plan, qui règne dans tout le livre des Actes, prouve qu'au contraire l'auteur a remanié, et très-habilement, les documents dont il s'est servi. C'est ce que de Wette lui-même, quoique partisan de l'idée de Schleiermacher, est forcé de reconnaître. S'il en est ainsi,

il est impossible d'expliquer comment l'auteur aurait laissé subsister ce nous. D'ailleurs cette explication se heurte encore ta d'autres difficultés. Si ce pronom nous émane de la plume de Timothée, comment ne commence-t-il pas au moment où Timothée entre en scène et se joint à Paul et Silas (XVI, 4)? Comment cesse-t-il tout à coup, lors même que Timothée continue le voyage avec Paul (dès le départ de Philippes et pendant tout le séjour en Achaïe, Act. XVIII; comp. avec 1 et 2 Thess. I, 1)? Comment surtout ce nous reprend-il, XX, 5, dans un passage où l'écrivain qui se désigne de la sorte, est expressément opposé à une série de personnages, parmi lesquels figure Timothée? Bleek essaie de se tirer de cette difficulté, en appliquant le pronom outoi, ceux-là, v. 5, uniquement aux deux derniers d'entre les personnages énumérés, Tychique et Trophime. Qui ne sent combien cette explication est forcée ? Comme le dit Zeller , il eût fallu, dans ce cas, outoi oi &uo, ces deux-là.

Les mêmes difficultés, et de plus grandes encore, empêchent de penser à Silas, puisque depuis le séjour à Corinthe ce missionnaire ne paraît plus , d'après les épîtres, avoir été dans la société de Paul, tandis que le nous se reproduit jusqu'à la fin des Actes. Quant à l'opinion de Zeller, elle fait de l'auteur un imposteur qui a voulu prendre le masque de Luc pour procurer plus sûrement créance à sa narration. Mais, Luc n'étant nommé nulle part comme auteur ni dans l'évangile ni dans les Actes, d'où vient la tradition unanime qui lui attribue ces ouvrages? Pour expliquer ce fait, Zeller est obligé de recourir à une nouvelle hypothèse c'est que le faussaire avait primitivement inscrit le nom de Luc en tête de son ouvrage, et que plus tard ce nom aura été supprimé, on ne sait par quel accident, et bien que l'Eglise eût donné tout entière dans le piège.

Est-il possible d'imaginer une plus improbable supposition? L'ancienne explication, qui est celle du bon sens, est et reste donc, après tous ces essais infructueux, la seule scientifiquement soutenable : l'auteur des Actes a employé le pronom nous dans tous les cas où il a pris part lui-même aux scènes racontées.

On n'a fait à ce résultat exégétique que deux objections de quelque valeur: 1. C'est, d'abord, le caractère si brusque de l'apparition et de la disparition du pronom nous dans la narration. Un compagnon de Paul eût indiqué, dit-on, comment il se trouvait là avec l'apôtre, et pour quoi il se séparait de lui. 2. Schleiermacher demande comment un nouveau venu, converti depuis hier, se serait exprimé d'une façon si peu modeste : « Nous nous disposâmes ... ; le Seigneur nous appelait ...» (Actes XVI, 10). Mais savons-nous donc si l'auteur n'était pas dès longtemps en relation avec l'apôtre, lorsqu'il se rencontra avec lui àTroas (voir § 3)? D'ailleurs Timothée n'était-il pas aussi lui-même un tout nouveau converti? Que si l'auteur ne s'explique point sur les circonstances qui ont amené ses réunions avec Paul et ses séparations d'avec lui, cette manière de raconter est conforme à la réticence modeste dont usent les écrivains sacrés chaque fois qui il s'agit d'eux-mêmes. Ils évitent avec une sorte de pudeur tout ce qui pourrait détourner les regards du lecteur sur leur personne. Obligé, pour être fidèle à fa vérité, d'indiquer sa présence, là où il faisait partie de la société missionnaire, l'auteur ne pouvait employer pour cela une forme plus naturelle et plus modeste que celle qui le dispense de se nommer ».

1 Bleek objecte encore la non-mention de Luc dans les épîtres aux Thessaloniciens, aux Corinthiens, aux Philippiens. Mais si Luc est resté à Philippes , pourquoi devrait-il être mentionné dans les lettres aux Thessaloniciens, écrites d'Achaïe un peu plus tard? S'il

Dans la supposition que Luc soit l'auteur des Actes, nous pouvons donc compléter ce que nous savons sur sa personne, par ce qui ressort des passages où le nous est employé. A Troas, où il se trouvait au moment de l'arrivée de l'apôtre qu'il connaissait peut-«Hre dès longtemps (p. 26-27) , il se joignit aux trois missionnaires et passa avec eux d'Asie en Europe. Il demeura à Philippes, la première église fondée sur ce continent, quand la persécution força ses trois compagnons de quitter cette ville. Car le nous cesse dès ce moment. Ce pronom ne reparaissant que quand Paul repasse à Philippes, à la fin de son troisième voyage (XX, 5), il résulte de là que Luc resta attaché à cette église pendant le second et le troisième voyage missionnaire de l'apôtre, et qu'il se joignit de nouveau à lui dès ce moment pour l'accompagner à Jérusalem. Et comme le nous continue jusqu'à la fin du livre (l'interruption XXI, 47-XXVI, 32 n'en est pas réellement une), Luc doit être demeuré en Palestine avec l'apôtre pendant le temps de la captivité de Césarée. C'est ce qui explique l'expression XXVII, 4: « Dès qu'il eut été décidé que nous nous embarquerions pour l'Italie. » Luc aurait donc été, avec Aristarque (XXVI, 2), le compagnon de Paul dans son voyage à Rome. D'après les épitres, il a partagé dès lors fidèlement et jusqu'à la fin ses

n'est pas nommé dans les épîtres aux Corinthiens, il paraît du moins y être désigné comme l'un des évangélistes de Grèce les plus éminents, 2 Cor. VIII, 18 et 22 (quoiqu'il ne soit pas certain que ce passage se rapporte à lui). Et quelle nécessité y avait-il qu'il filt nommé dans ces lettres? Quant à l'épître aux Philippiens, au moment où Paul l'écrivait, Luc pouvait fort bien n'être ni à Romo ni à Philippes. — A l'autre objection de Bleek, que l'auteur des Actes compte d'après le calendrier juif , ce qui ne conviendrait pas à un écrivain d'origine païenne, Zeller répond" avec raison que « pour un compagnon de Paul, c'était précisément la seule manière naturelle de compter. »

souffrances et son travail, sauf les absences momentanées qu'il fut appelé à faire pour le service de l'Evangile.

Avant de quitter le domaine biblique, nous devons mentionner un rapprochement ingénieux, dû à Thiersch, et qui ne nous paraît sujet à aucune objection fondée. De cette parole : « Luc est seul avec moi » (2 Tim. IV, 11), rapprochée de celle qui suit presque immédiatement (v. 13): «Apporte avec toi les livres, et principalement les parchemins,» cet écrivain a conlu que Paul était occupé au moment où il écrivait ainsi, à quelque travail littéraire pour lequel ces manuscrits lui étaient nécessaires. Dans ce cas, on doit admettre aussi que Luc , qui était seul auprès de lui à cette époque, n'était pas étranger à ce travail, si même ce travail n'était pas le sien.

A ces résultats des passages bibliques s'adapte sans peine une donnée qui nous est fournie par les Pères. Eusèbe et Jérôme 1 nous rapportent que Luc était originaire d'Antioche. Meyer et de Wette ne voient là qu'une conclusion exégétique, tirée d'Act. XIII, 1 où il est parlé d'un Lucius exerçant un ministère dans l'église d'Antioche. Mais cette supposition ferait peu d'honneur au discernement de ces Pères, puisque dans ce passage même Lucius est désigné comme originaire de Cyrène, en Afrique. D'ailleurs le nom Lucius (de la racine lux, lucere) a une toute autre étymologie que Lucas, qui est une abréviation de Lucanus (comme Silas de Silvanus, etc.). Si Luc était réellement domicilié à Antioche, on comprend la prédilection marquée avec laquelle est racontée dans les Actes la fondation de l'Eglise dans cette ville. Il y a dans les lignes consacrées à ce fait (XI, 20-24) un entrain, une verve, une fraîcheur qui trahissent le charme des plus doux souvenirs. Et l'on com-

1 Hist. eccl. III, 4. — De vir. illustr., c. 7.

prend ainsi aisément la manière dont est racontée la scène de Troas (XVI, 10). Paul et l'Evangile étaient pour Luc d'anciennes connaissances , lorsqu'à Troas il se joignit à l'apôtre.

On ne peut accorder, en échange, aucune valeur au rapport d'Origène et d'Epiphane qui rangent Luc au nombre des 70 disciples ; cette opinion est contraire à la déclaration de Luc lui-même, I, 2. Luc serait-il, d'après l'opinion rapportée par Théophylacte, celui des deux disciples d'Emmaùs, dont le nom n'est pas désigné ? Cette opinion parait être plutôt une conjecture qu'une tradition. — L'historien Nicéphore Kalliste (XIVe siècle) fait de Luc le peintre qui a transmis à l'Eglise les portraits de Jésus et de sa mère. Cette donnée repose peut-être, comme le présume Bleek, sur une confusion entre notre évangéliste et quelque ancien peintre de même nom *. Nous ne savons absolument rien de certain sur les derniers temps de sa vie. Le passage de Jérôme, dans quelques éditions anciennes du De vins', d'après lequel Luc aurait vécu célibataire jusqu'à l'âge de 84 ans, ne se trouve dans aucun ancien manuscrit; c'est une interpolation. — Grégoire de Naziance (Orat. III advers. Julian.) est le premier qui lui confère les honneurs du martyre ; Nicéphore prétend qu'il fut pendu à un olivier, à l'âge de 80 ans, en Grèce : autant de légendes dont nous ne pouvons contrôler l'origine. Il paraît cependant qu'il existait une tradition assez répandue d'après laquelle il aurait terminé ses jours en Achaïe. Car c'est là que, d'après Jérôme (De vit. ill. c. 7), l'empereur Constance fit chercher ses cen-

1 On ne peut citer que comme fantaisies critiques l'opinion de Kohlreif , qui identifie Luc et Silas (lucus = silva), et celle de Lange, qui fait de Luc un même personnage avec l'Aristion de Papias flucere = àpurceueiv).

(1res pour les transporter à Constantinople. Isidore prétend que ce fut de Bithynie qu'on les apporta.

Ce personnage est-il réellement l'auteur de notre troisième évangile et des Actes ? Nous avons à étudier les témoignages sur lesquels repose, historiquement parlant,cette opinion.

1 . A la base de tous les témoignages particuliers, il faut placer le sentiment général de l'Eglise tel qu'il s'exprime dans ce titre : Selon Luc. II existait une conviction sur ce point au IIe siècle d'une extrémité de l'Eglise à l'autre; nous pouvons encore le constater par les anciennes versions en langue syriaque et latine, la Peschito et Yltala. Sur le sens de la prépos. xa-ra, selon, dans ce titre, voir l'exégèse. Nous ferons seulement observer ici que, si cette prépos. pouvait être paraphrasée dans le sens : à la manière, selon le type de, quand il s'agit de Matthieu et de Jean, apôtres et par conséquent auteurs originaux d'une tradition évangélique, cette explication devient impossible, quand on veut l'appliquer à Marc et à Luc, qui, n'ayant pas accompagné Jésus, ne pouvaient avoir le rôle de créateurs d'une tradition spéciale, et ne peuvent être désignés par le titre que comme rédacteurs.

2. Le premier témoignage spécial est implicitement renfermé dans un passage de Justin Martyr, qui, à l'occasion de la sueur de Jésus à Gethsémané, dit l: « Gomme cela est rapporté dans les mémoires (flnropvipve'J^aTa), que je dis avoir été composés par ses apôtres et par ceux qui les ont accompagnés. » Il nous paraît incontestable (quoique la critique ait cherché d'autres interprétations) que, parmi ces

1 Dial. c. Tryph., c. 22.

livres que possédait Justin et dont il dit ailleurs : « les mémoires que l'on appelle évangiles, » il devait se trouver, d'après ce passage, au moins deux évangiles émanant d'apôtres, et deux provenant d'aides apostoliques. Et comme le trait auquel ce Père fait ici allusion n'est précisément rapporté que dans Luc, Justin envisageait donc l'auteur de cet écrit comme l'un des hommes qui avaient accompagné les apôtres.

3. Dans le fragment dit de Muratori, écrit vers 180, et qui contient la tradition des églises d'Italie sur les livres du N. T., nous lisons ce qui suit: «Troisièmement le livre de l'évangile selon saint Luc. Ce Luc, médecin, lorsque Paul, après l'ascension de Christ, l'eut pris à sa suite comme zélateur de la justice (juris studiosum) , écrivit en son propre nom, selon son sentiment {ex opinione). Cependant lui non plus n'avait pas vu lui-même le Seigneur en la chair. Remontant aussi haut qu'il put y parvenir (prout assequi pokdt), il commença son récit par la naissance de Jean. » Après avoir parlé de l'évangile de Jean, l'auteur passe aux Actes : « Les actes de tous les apôtres, dit-il, sont écrits en un seul livre. Luc y a renfermé pour l'excellent Théophile toutes les choses qui s'étaient faites en sa présence, comme aussi il indique clairement à part (semotè) non seulement la passion de Pierre, mais encore le départ de Paul partant de Rome pour l'Espagne. »

Sauf le nom de Luc, qui est dû à la tradition reçue dans toute l'Eglise, ce témoignage sur l'évangile nous paraît n'être qu'une reproduction assez hardie du contenu du préambule de Luc (combiné avec la donnée, tirée de Col. IV, 14, sur la profession de Luc). En son nom : c'est-à-dire, en obéissant à une impulsion intérieure, sous sa responsabilité personnelle ; non au nom d'un apôtre ou d'une église ; allusion au: «Il m'a paru bon, à moi aussi» (I, 3).

D'après son sentiment : allusion à ce qu'il n'a point raconté comme témoin oculaire, mais d'après l'idée qu'il s'était formée des faits par la tradition et par ses propres recherches (1 , 2). Il n'avait pas non fins vu lui-même: pas plus que Marc, dont l'auteur du fragment venait de parler. L'expression: Selon qu'il a pu y parvenir, rappelle ce que dit Luc du soin qu'il avait mis à remonter aussi haut que possihle et à raconter dans le meilleur ordre. Le terme juris stndiosum (qu'Hilgenfeld suppose être la traduction de toO Sucaioi» Çnfarnfo, dans l'original grec qu'il admet) pourrait se traduire aussi par : homme expert dans les questions de droit; pouvant par conséquent se rendre utile à Paul dans les moments où il avait à faire avec les tribunaux romains. Mais le terme Çyi^cott); est plus favorable au sens que nous avons admis dans la traduction. Si le passage relatif aux Actes a été bien rendu en latin, ou si le texte n'en est pas altéré, on pourrait en inférer que Luc avait raconté, dans un troisième ouvrage (semotè, à part), l'histoire subséquente de Pierre et de Paul. En tout cas, tout ce témoignage est frappant par sa sobriété même. On n'y remarque, pas plus que dans le préambule de l'évangile luimême, la moindre tendance à diviniser cet écrit. Le côté humain du travail ressort au contraire très-fortement dans ces expressions : en son propre nom, selon son sentiment, autant qu'il a pu y parvenir. Peut-être l'auteur voulait-il faire contraster ce mode de composition tout naturel avec l'origine très-différente de l'évangile de Jean, qu'il retrace immédiatement après.

4. A la même époque, Irénée s'exprime ainsi sur le troisième évangile (A dv. Hœr. 111,1): «Luc, compagnon de Paul, rédigea en un livre l'évangile prêché par celui-ci.» Irénée cite plus de 80 fois notre évangile. Ce témoignage

et le précédent sont les deux premiers dans lesquels Luc soit nommément désigné comme l'auteur de cet écrit.

5. Tertullien, dans son écrit contre Marcion (IV, 2), s'exprime ainsi: «D'entre les apôtres, Jean et Matthieu nous inspirent la foi ; d'entre les aides apostoliques, Luc et Marc l'affermissent. » Il rappelle à Marcion « que, non seulement dans les églises fondées par les apôtres, mais dans toutes celles qui leur sont unies par le lien du mystère chrétien, cet évangile de Luc a été admis sans contradiction (staré) dès le moment de sa publication, tandis que la plupart ne connaissent pas même celui de Marcion. » Il dit enfin (ibid. IV, 5) « que de son temps plusieurs ont coutume d'attribuer à Paul lui même l'écrit de Luc, aussi bien qu'cà Pierre celui de Marc. » Il ne se prononce ni pour ni contre cette opinion.

6. Origène, clans un passage cité par Eusèbe (H. E. VI, 25), s'exprimait ainsi : « Troisièmement l'évangile selon Luc, cité approbativement (s7uaivou(/.evov) par Paul, i II ressort de tout le passage qu'il fait allusion, d'un côté, à l'expression : mon évangile, employée trois fois par Paul (Rom. II, 16 ; XVI, 25 ; 2 Tim. I, 8), de l'autre, au passage 2 Cor. VIII, 18. 19, qu'il appliquait à Luc.

7. Eusèbe dit (i/. E. III, 4-) : « L'on prétend que c'est de l'évangile selon Luc que Paul a coutume de parler, chaque fois que dans ses écrits il mentionne son évangile. »

8. Jérôme (De vir. M. c. 7) rappelle également cette opinion, mais en l'attribuant à quelques-uns seulement (quidam suspicantur).

Nous avons trois observations à faire sur ces témoignages.

1° S'ils sont tardifs, — c'est vers 180 seulement que le nom de Luc apparaît, — il faut remarquer, d'autre part, qu'ils ne sont point l'expression du sentiment individuel des

écrivains chez qui ils se rencontrent, mais qu'ils apparaissent accidentellement, comme l'expression de la conviction antique, non interrompue et non contestée, de l'Eglise entière. Ces écrivains expriment le fait comme une chose que personne n'ignore. Ils n'auraient pas songé à l'énoncer, si une circonstance spéciale ne les y avait appelés. Par ce caractère ecclésiastique, tout à la fois universel et héréditaire, ces témoignages, lors même qu'ils ne datent que du IIe siècle, nous permettent donc de constater la conviction du premier. Ce qui régnait alors, en effet, ce n'était pas la critique individuelle, mais la tradition. Clément d'Alexandrie, après avoir cité une parole de Y évangile des Egyptiens (Strom. III, p. 465), ajoute aussitôt: «Mais nous n'avons pas cette parole dans les quatre évangiles qui nous ont été transmis (èv toîç 7rapa&£^o{jtivot.ç 'flp.tv TSGGapatv eùayyE^ioiç) . )) L'évêqueSérapion ayant trouvé, dans la paroisse deRhossus, en Cilicie, un prétendu évangile de Pierre, renfermant des opinions gnostiques, écrit à ceux qui s'en servaient une lettre dont Eusèbe (H. E. VI, 42, éd. Laemmer) nous a conservé un fragment, et qui se termine par ces mots : « Sachant bien que de tels écrits ne ?ious ont point été transmis (oti Ta TOtaÛTa [iJ/Euoemypacpa] où TCape^aêojAev) . » L'origine traditionnelle des convictions ecclésiastiques relatives à l'origine des écrits sacrés en explique seule la stabilité et l'universalité. Ces caractères n'eussent jamais été ceux d'une opinion obtenue par le moyen de la critique individuelle. Il est bien remarquable que la tradition relative à notre évangile n'est pas même désavouée par les partis ecclésiastiques les plus opposés à Paul. Irénée (III, 45) déclare que les ébionites se servaient de notre évangile, et nous pouvons encore le constater nous-mêmes par les citations des écrits de Luc, que nous trouvons dans les Homélies clémentines (IX, 22; XIX, 2). La trame même de ce roman reli-

gieux est empruntée au livre des Actes. Pour que des partis aussi opposés que Marcion d'un côté, les ébionitesde l'autre, s'accordassent à se servir ainsi de notre évangile, il fallait que la conviction de son antiquité et de son autorité fût bien anciennement et bien solidement établie (stare, Tert.). Il y a même un fait plus frappant encore. La seule secte du IIe siècle qui paraît avoir rejeté expressément le livre des Actes, celle des Sévériens, n'avait rien ta objecter contre l'évangile de Luc. Ces résultats concordent parfaitement avec ceux auxquels nous ont conduits les faits énumérés § 4 . Ainsi se trouve comblée par le fait la lacune qui existe entre les premiers témoignages positifs que nous rencontrons au IIe siècle et le temps apostolique.

2° Il importe d'observer l'altération graduelle qui se manifeste dans la tradition, durant le cours du IIe et du IIIe siècle. Plus nous nous rapprochons des origines, plus la tradition est sobre. Aux yen* de Justin, l'auteur de notre évangile est simplement un compagnon des apôtres. Dans le fragment de Muratori cette même donnée reparaît sans amplification. Irénée ne la dépasse pas proprement non plus ; seulement il vise déjà à établir une relation entre l'écrit de Luc et la prédication de saint Paul. Tertullien signale une opinion répandue de son temps, qui va plus loin; c'est que Paul lui-même était l'auteur de cet évangile. Enfin Origène déclare nettement que, quand Paul dit: mon évangile, il veut désigner l'écrit de Luc. Cette progression est très-propre à nous faire toucher au doigt le caractère réellement et simplement historique de la tradition sous sa forme primitive. Si la donnée originaire eût été inventée sous l'empire de la préoccupation apologétique qui a dominé plus tard la tradition, celle-ci n'eût-elle pas commencé par où elle a fini ?

3° A supposer que le nom de Luc, qui a été attaché à 1" Vol. 3

notre évangile, ne fût que le résultat d'une hypothèse des Pries, on ne s'expliquerait point qu'au lieu de porter leur choix sur l'un des collaborateurs plus connus de l'apôtre, tels que Timothée, Silas ou Tite, auxquels a pensé la critique moderne, ils eussent préféré un homme aussi rarement nommé que Luc. L'obscurité dans laquelle ce personnage serait plongé pour nous, si son nom ne figurait en tête des écrits qui lui sont attribués, est une des meilleures garanties de la tradition qui l'en déclare l'auteur. Nous ne voyons donc pas ce qui, au point de vue historique, pourrait compromettre la valeur du témoignage ecclésiastique sur ce point; etnous sommes d'accord avecHoltzmann (die synopt. Evang., p. 377), quand il dit que « cette tradition n'est à rejeter que du moment où elle en vient à placer la composition de notre évangile sous la garantie de Paul luimême. »

Trois opinions ont été émis» par la critique moderne sur la question qui nous occupe :

1 ° Un « anonyme saxon J » , tout en déclarant que notre évangile n'est qu'un tissu de mensonges, un pamphlet composé en haine de Pierre et des Douze, l'attribue résolument à Paul lui-même.

2° Hilgenfeld, Zeller, etc., pensent que cet écrit est l'œuvre d'un chrétien inconnu du commencement du IIe siècle.

3° La plupart admettent, conformément à l'opinion traditionnelle, que l'auteur est le Luc désigné dans les épîtres de Paul. — Nous ne parlons que pour mémoire de l'opinion de Mayerhoff, qui, après lui, n'a point été relevée et qui n'était que la conséquence très-logique de celle de Schleiermacher sur les morceaux « en nous » dans le livre des Actes : c'est

1 Die Evangelien, ihr Geist, ihre Verfasser und ihr Verhàltniss zu einander, Ire éd., 1845; 2e, 1852.

que notre évangile (de même que ces morceaux) doit être attribué à Timothée.

Composition du troisième évangile.

Nous ne possédons, par le moyen de la tradition, que des données rares et peu certaines sur l'origine de notre évangile.

I. Quant au temps, c'est à tort que la plupart des critiques font dire à Irénée que Luc a écrit après la mort (ou le départ de Rome) de Pierre et de Paul (post horum excessum, III, 4). C'est là une fausse conclusion, que l'on tire de ce qu' Irénée parle de l'évangile de Luc après celui de Marc, auquel s'applique cette détermination chronologique. L'ordre dans lequel ce Père parle des évangiles et de leur origine peut être ici simplement celui de ces livres dans le canon, et nullement celui de la date de leur composition. Nous trouvons chez le même Irénée (III, 9. 40) l'ordre suivant: Matthieu, Luc, Marc.

La seule donnée traditionnelle réelle que nous possédions sur ce point est celle de Clément d'Alexandrie, qui rapporte comme un fait transmis par les presbytres qui se sont succédé dès le commencement (orco tmv àvsxa9sv 7upe<7êWptov), « que les évangiles contenant des généalogies ont été écrits les premiers (irpoyeypacpôai twv eùayyeXitov Ta xsptfyovTa Ta; yevealoyia;), » Eus. Hist. eccl. VI, 44. D'après cela, Matthieu et Luc auraient été composés avant Marc. De plus, comme, d'après le même Clément et les mêmes autorités, Marc doit avoir été composé à Rome pendant la vie de Pierre, il faut conclure de là que, dans la pensée qui a présidé à toute cette tradition, Luc avait été composé antérieurement à la mort de cet apôtre. La forme à la fois sobre et ori-

ginale de la première de ces deux traditions, l'autorité respectable sur laquelle elle s'appuie, l'impossibilité de la déduire d'une combinaison exégétique, vu l'absence de toute relation logique entre le critère indiqué (la présence d'une généalogie) et la date qui y est rattachée, me semblent donner à ce témoignage antique une valeur plus considérable que celle que lui accorde en général la critique moderne.

Les motifs pour lesquels on refuse d'admettre une date de composition aussi reculée, sont de nature purement interne. On croit trouver dans l'évangile même les preuves d'un temps postérieur à celui qui résulterait de cette tradition de Clément. Baur, qui est descendu le plus bas, place la composition après 430; Hilgenfeld, de 100 à 140; Zeller, au commencement du IIe siècle au plus tôt ; Volkmar, vers 100; Keim, vers 90. Les autres critiques, Meyer, de Wette, Bleek, Reuss, qui se rapprochent en général davantage de l'opinion traditionnelle, se bornent à dire : après la ruine de Jérusalem; Holtzmann, entre 70 et 80. Tholuck, Guericke, Ebrard: avant la ruine de Jérusalem. Nous pèserons, dans la dissertation finale, les raisons exégétiques pour et contre ces diverses opinions. Mais il nous paraît que des faits mentionnés § 1 , il résulte déjà que toute opinion qui place la composition dans le 11e siècle, est historiquement insoutenable. L'usage que font de notre évangile le continuateur de Marc et Clément de Rome, celui que font des Actes le même Clément et l'auteur des Testaments des douze patriarches, rendent impossible une date de composition aussi tardive.

II. Sur le lieu t nous n'avons que deux indications, dont rien ne nous permet de contrôler l'origine. Jérôme (De vir, ill. c. 7) dit : « Luc, médecin, qui composa son écrit dans les contrées del'Achaïe et de la Béotie.» D'autre part, dans la Peschitûy le titre de notre évangile est ainsi conçu:

<( Evangile de Luc, l'évangéliste, qu'il publia et prêcha en grec (quod protulit et evangclisavit grœcè) dans Alexandrie-la-Grande. » Les deux données ne se contredisent pas nécessairement. Luc peut avoir rédigé son ouvrage en Grèce et l'avoir publié à Alexandrie, le plus grand centre de librairie alors connu.

Assurément la critique ne peut s'envisager comme liée par des indications aussi incertaines et aussi tardives. Hilgenfelcl, qui, en ce point, s'éloigne le moins de la tradition, place la composition en Achaïe ou en Macédoine; Kôstlin, à Ephèse ; la plupart, à Rome ou en Ralie. Nous discuterons la question en terminant.

III. L'auteur déclare lui-même son but dans le prologue. Il écrit dans l'intention de compléterl'instructionchrétienne d'un homme haut placé, nommé Théophile. Ce nom ne saurait désigner un personnage purement fictif, comme le supposait Origène, qui serait disposé à l'appliquer à tout chrétien doué des forces spirituelles. Il ne peut désigner non plus le grand-prêtre juif Théophile, dont parle Josèphe (Antiq. XVIII, 6, 3; XIX, 6, 2), ou l'Athénien de ce nom dont parle Tacite (Ami. II, 55). Le seul renseignement traditionnel que nous possédions sur ce personnage, est celui que renferment les Reconnaissances clémentines (X, 74), vers le milieu du IIe siècle: «De sorte que Théophile, qui était à la tête de tous les hommes puissants de la ville (d'Antioche), consacra, sous le nom d'église, la grande basilique [le palais] dans laquelle il habitait1. » D'après cela, Théophile aurait été un grand seigneur habitant dans la capitale de la Syrie. Nous avons déjà rappelé (§ 2) les raisons qui peuvent faire présumer que Luc était lui-même originaire de cette ville. Appartenait-il à la maison de Théophile? Avait-

1 «Haut Theophilus, qui erat cunctis potentibus in civitate sublimior, domûs suœ ingcntem basilicam ecclesiœ nomine consecraret. »

il été son esclave, puis son affranchi? Lobeck a fait remarquer que la terminaison aç (as) était une contraction particulièrement usitée dans les noms d'esclaves K Les médecins paraissent avoir appartenu fréquemment à la classe des esclaves ou affranchis 2. Si Luc, affranchi de Théophile, exerçait à Antioche la profession de médecin et s'il avait été amené à la foi lors de la fondation de l'Eglise dans cette ville, il put fort bien se décider à accompagner l'apôtre dans sa mission. Dans ce cas, il l'aurait rejoint à Troas, au moment où il allait passer en Europe ; et que resterait-il encore d'étonnant dans ce pronom nom, par lequel il s'attribue une place dans la société missionnaire ? On comprendrait également, dans cette supposition, qu'il eût dédié son ouvrage à son ancien ami et patron. Cette dédicace ne signifie point cependant que cet écrit fût destiné à Théophile seul. Jusqu'à la découverte de l'imprimerie, la publication d'un ouvrage étant une entreprise fort coûteuse , les auteurs avaient coutume de dédier leurs écrits à quelque haut personnage de leur connaissance, qui procurait à l'écrivain l'occasion de lire son travail dans un cercle de personnes choisies, et qui en faisait confectionner à ses frais les premières copies. Il frayait ainsi à l'auteur le chemin de la publicité. On appelait celui qui voulait bien consentir à jouer ce rôle, le patronus libri. Tel était sans doute le service que Théophile était appelé à rendre à l'ouvrage de Luc. En réalité Luc s'adressait donc, par l'intermédiaire de ce personnage, à toute la portion de l'Eglise dont Théophile faisait partie, aux églises du monde grec, et, en un certain sens, à l'Eglise entière.

1 Wolf's Analecten, III, 49; comp. Tholuck, Glaubwiïrd., p. 148.

* Quintilien , Instit. 7. 2 : Medicinam factitasse manumissum. Suétone, Calig., c. 8: Mitto cum eo ex servis mets medicum. Comp. Cic. pro Cluentio, c. 63; Sénoque , de Benef., 3, 24. Voir Hug, Einl. II, p. 134.

Le but qu'il poursuivait était simplement, selon les Pères, de faire connaître l'histoire de Jésus, spécialement aux convertis d'entre les païens. La critique moderne a trouvé dans le préambule et dans la narration elle-même les traces d'une intention plus particulière, rentrant dans le grand mouvement de polémique ecclésiastique qui , d'après elle, aurait rempli le Ier et le 11e siècle. SelonBaur (Marciisevang . p. 223 etsuiv.), le Luc primitif, dont la véritable empreinte aurait été fidèlement conservée parMarcion, aurait été destiné à combattre le judéo-christianisme des Douze, représenté par l'évangile de Matthieu dans sa forme originaire. L'auteur chercherait à rabaisser les apôtres pour relever Paul ; tandis que notre Luc canonique, remaniement postérieur de ce Luc primitif, serait dirigé plutôt contre le judaïsme incrédule et persécuteur. La première partie de cette thèse a été reproduite et développée avec plus d'énergie encore par « l'anonyme saxon, » qui ne voit dans le troisième évangile qu'un hargneux pamphlet de l'apôtre Paul contre les Douze et plus spécialement contre Pierre. M. Burnouf s'est fait, dans la Revue des Deux-Mondes, l'organe de cette manière de voir *. Mais dans l'école même de Tubingue s'est élevée une protestation contre ce qu'on a appelé les ((exagérations» de Baur. Zeller ne trouve dans l'évangile et dans les Actes aucune trace de cet esprit de dénigrement systématique contre Pierre et les Douze. L'auteur voudrait uniquement, selon lui, prévenir un excès d'admiration pour Pierre et sauvegarder la place de Paul à côté de cet apôtre. Dans ce but, il se garde de combattre de front le christianisme des Douze ; il place simplement à côté de la conception des apôtres judéo-chrétiens celle de Paul, qu'il cherche, autant que possible, à présenter comme identique avec la première. Que l'histoire réelle soit sacrifiée à

1 Décembre 1865.

ce but de conciliation, cela paraît évident au critique. Ainsi s'explique le fait que Jésus prononce alternativement dans cet évangile des enseignements particularistes (dans le sens des Douze) et des paroles universalistes, conformes à la pensée de Paul.

Volkmar déclare la guerre à ce point de vue. Il ne découvre nulle part dans notre évangile, pas même dans les faits et les discours des deux premiers chapitres, ces éléments particularistes ou ébionites par lesquels l'auteur aurait cherché, selon Zeller, à capter la confiance du parti judéo-chrétien. D'après lui, l'évangile de Luc serait purement paulinien. En opposition au fougueux manifeste du judéo-christianisme apostolique, l'Apocalypse, composé en 68, Marc aurait publié, cinq ans après, son évangile, le premier de tous en date , écrit dans le sens d'un paulinisme mitigé ; et Luc aurait plus tard retravaillé cet écrit, en accentuant plus énergiquement encore les principes de l'apôtre des Gentils. — On le voit : dans toutes ces suppositions Jésus parlerait dans l'évangile , non comme il a réellement parlé , mais comme il convient à l'évangéliste de le faire parler.

Toutes ces opinions sur le but de l'œuvre de Luc se lient à la grande question, soulevée par Baur, d'une opposition de vues fondamentale entre Paul et les Douze , opposition qui aurait été le vrai point de départ du développement de l'Eglise et de toute la littérature chrétienne. Cette question, à laquelle celle de l'origine des évangiles est maintenant inséparablement liée, sera traitée dans nos conclusions.

Sources du troisième évangile.

La question de savoir quelles sont les sources auxquelles l'auteur d'un évangile a puisé la connaissance des faits qu'il nous transmet, ne peut se poser qu'à deux conditions :

1. que l'évangéliste ne soit pas envisagé comme témoin oculaire des faits racontés; or c'est là une qualité que se refuse expressément à lui-même l'auteur du troisième évangile (I, 2); 2. que l'on ne soit plus sous l'empire de cette fausse notion de l'inspiration en vertu de laquelle l'histoire sainte aurait été révélée et dictée par le Saint-Esprit aux évangélistes. Pour notre troisième évangile, cette idée est en tout cas exclue par ce que dit l'auteur lui-même des informations qu'il a dû prendre pour se mettre en état de composer son livre (I, 3).

La critique a donc le droit et le devoir de se poser la question de savoir à quelles sources l'auteur a puisé les récits qu'ils nous transmet. Mais cette question se complique aussitôt d'une autre plus générale, celle de la relation entre nos trois synoptiques. Car plusieurs envisagent comme probable et même comme certain , que tel de nos évangiles a servi de source à l'écrivain qui a composé tel autre de ces écrits. Notre intention ne saurait être de raconter ici l'histoire de la discussion de ce grand problème théologique et littéraire ' . Nous ne voulons pas même exposer en ce moment les données multiples et contradictoires en apparence qui le font naître, puis renaître après chaque tentative de solution. En vue du travail exégétique que nous entreprenons , nous ferons ressortir ici seulement deux choses :

4 . Les éléments dont s'est servie la critique pour résoudre le problème ;

2. Les principaux systèmes qu'elle construit à cette heure au moyen de ces éléments.

Les facteurs que la critique a jusqu'ici mis en œuvre pour résoudre le problème, sont au nombre de quatre :

1 Nous renvoyons à l'exposé généralement exact de M. Nicolas, Etudes critiques sur le N. T., p. 45-85.

-i-2 INTRODUCTION.

1. La tradition orale (7uapà<Wiç) ou la reproduction du témoignage apostolique qui avait servi à fonder les églises. Ce facteur a dû jouer en effet un rôle essentiel dans la forme qu'a prise dès le commencement l'historiographie évangélique. Luc en signale l'importance I, 2. D'après cette expression : selon que nous ont transmis, cette tradition aurait été la source première des narrations orales ou écrites, qui circulaient dans les églises. Elle s'y ramifiait en mille canaux par le ministère des évangélistes (Eph. IV, 11 ; 2 Tim. IV, 5). Gieseler, avec son tact historique exquis, a, le premier , fait ressortir toute la valeur de ce fait pour l'explication de l'origine des évangiles 4.

2. Des écrits détachés ou mémoires (airo[/.vy)p,oveu(AaTa), sur tel trait ou telle partie spéciale de la vie du Sauveur, sur un discours , un miracle que rapportait un évangéliste , et que lui-même ou quelqu'un de ses auditeurs mettait par écrit pour le mieux retenir; ou bien encore quelque récit intime conservé dans des papiers de famille par les personnes les plus immédiatement intéressées au drame évangélique. On pourrait envisager notre évangile comme une collection d'un certain nombre de pareils écrits détachés, que la main d'un rédacteur aurait soudés ensemble. Schleiermacher a fait , à ce point de vue , une analyse très-ingénieuse de l'évangile de Luc dans un petit écrit 2 qui devait être complété par une étude semblable appliquée au livre des Actes, mais dont la seconde partie n'a jamais paru. Ainsi ce savant croit pouvoir discerner dans le morceau IX, 51 -XIX, 48 les traces de deux écrits distincts, dont le premier serait le journal d'un compagnon de Jésus, dans le

1 Historisch-critischer Versuch ilber die Entstehung und die frûhesten Schicksale der schriftlichen Evangelien. Leipzig, 1818.

8 Ueber die Schriften des Lucas, ein Tcritischer Versuch von Schleiermacher, Berlin, 1817.

voyage à la fête de la Dédicace , le second le journal d'un autre compagnon de Jésus, lorsqu'il se rendit à la fête de Pâques. On pourrait, pour démontrer la réalité de ce second moyen d'explication, s'appuyer sur le sens propre du mot âvaTaÇaaGai, arranger par ordre, I, 1, si seulement il était prouvé que l'arrangement supposé par ce mot se rapporte aux documents, et non aux faits eux-memies.

C'est dans cette catégorie des écrits détachés, qu'il faudrait ranger aussi les documents divers dont plusieurs critiques ont cru découvrir l'existence, en raison de la bigarrure littéraire ou dogmatique qui les frappait dans l'écrit de Luc. Ainsi Kuinôl , à l'exemple de Marsh, envisageait la partie IX, 51 -XVIII, 14, comme un écrit plus ancien, renfermant une collection de préceptes de Jésus à laquelle il donnait le nom de gnomonologie. Ainsi Hilgenfeld l distingue de l'ensemble du récit, qui a le caractère universaliste du christianisme de saint Paul, certains passages de tendance judéo-chrétienne, qu'il envisage comme des matériaux très-primitifs, provenant de l'Eglise apostolique ellemême. Tout le morceau IX, 51 -XIX, 28 repose, selon lui, sur un écrit plus ancien, que l'auteur aurait introduit dans son ouvrage, tout en le retravaillant pour le fond et pour la forme. Kôstlin 2 croit pouvoir constater des sources d'origine judéenne, et d'autres d'origine samaritaine, qui ont fourni à Luc la connaissance des faits dont les deux contrées de la Judée et de la Samarie sont le théâtre dans notre évangile. Keim, tout en se rangeant à cette opinion, admet en outre des sources d'origine paulinienne, par exemple, le document de l'institution de la sainte Cène 3. — On ne saurait douter que le document généalogique III, 23 et suiv.

1 Die Evangelien, 1854.

* Der Ursprung und die Compos. der syn. Evang., 1853.

3 Geschichte Jesu, t. I. Zurich. 1867.

n'ait préexisté à notre évangile et n'y ait été inséré tel quel par l'auteur (voir à Ht, 23).

3. On a admis encore l'existence de documents plus considérables et plus complets , qu'aurait employés Luc. Ne nous parle-t-il pas lui-même, dans son préambule, d'écrits déjà nombreux au moment où il écrivait (iuo^Xoi), qui, pour le contenu, devaient être à peu près de la même nature que le sien, c'est-à-dire de vrais évangiles? 11 les désigne du nom de &wfy*|frtç, mot que l'on a faussement appliqué à des écrits détachés, du genre de ceux qu'admettait Schleiermacher, et qui ne peut s'appliquer qu'à une narration suivie et plus ou moins complète. Si de tels ouvrages existaient, et en grand nombre, et s'ils étaient connus de Luc, il est difficile de penser qu'il n'ait pas cherché à en tirer parti. La seule question serait donc de savoir si, à supposer qu'ils n'existent plus aujourd'hui, nous pouvons cependant nous en faire quelque idée au moyen de notre évangile , dans la construction duquel ils sont entrés comme matériaux. Keim croit reconnaître, comme base générale de l'écrit de Luc, un évangile judéo-chrétien, qui devait être proche parent de notre Matthieu , qui en était même probablement le descendant direct, mais qui s'en distinguait par une tendance maladive à l'ébionitisme et au dualisme. L'esprit de ce document fondamental percerait à chaque instant au travers de l'œuvre de Luc. Ewald devine toute une série d'écrits dont doit s'être servi Luc, un évangile hébreu du diacre Philippe, la collection des discours de Jésus de l'apôtre Matthieu (dont parle Papias), etc. (Voir plus bas.) Bleek1, faisant revivre sous une nouvelle forme l'hypothèse de l'évangile primitif (ce manuel composé, selon Eichhorn, à l'usage desévangélistes,

1 Einleitung in das N. T., 1862; Synoptische Erklœrung der drei ersten Erangelien, 1869.

sous la garantie apostolique), admet comme base de nos évangiles de Matthieu et de Luc un évangile grec, rédigé en Galilée par un croyant qui avait, dans certains moments, accompagné lui-même Jésus. Cet écrit, première narration de la vie du Sauveur, aurait imprimé son type à toutes les rédactions évangéliques subséquentes. Les écrits des izoWoi, plusieurs (I, 1), n'en auraient été que des variétés; nos trois synoptiques n'en seraient également que des remaniements. Enfin l'on sait qu'un grand nombre de critiques trouvent aujourd'hui la source principale de Luc et des deux autres synoptiques (au moins pour la partie narrative) dans un prétendu évangile de Marc, plus ancien que notre Marc canonique et auquel on donne le nom de Proto-Marc (Reuss, Réville, Holtzmann \ etc.). Tous ces écrits, antérieurs à celui de Luc, et que nous ne connaissons que par les traces que nous en découvrons dans le sien, seraient aujourd'hui perdus.

4. Serait-il impossible que parmi les sources de Luc il se trouvât quelque écrit que nous possédons encore, l'un des deux autres synoptiques , par exemple , ou même tous les deux? Ce quatrième moyen d'explication a été de tout temps employé par la critique. Il est encore aujourd'hui mis en œuvre avec beaucoup de confiance par plusieurs. Selon Baur 2, Matthieu serait la source directe et unique de Luc ; de tous deux proviendrait Marc. Hilgenfeld met également Matthieu en tête ; mais il interpose Marc entre Matthieu et Luc. D'après Volkmar 3, Marc serait la source première ; de lui procéderait Luc; de tous deux, Matthieu.

1 Reuss, Geschichte der heiligen Schriften N. T., 3e éd., 1860. — Réville , Etudes critiques sur l'évang. selon saint Matthieu, 1862. — Holtzmann, Die synopt. Ev., 1863.

2 Baur, Das Marcus-Evangelium, 1851.

3 Volkmar, Die Evangelien, 1870.

Résumons-nous : La tradition orale, des écrits détachés, des évangiles plus ou moins complets, aujourd'hui perdus, enfin l'un ou l'autre de nos évangiles encore existants : tels sont les facteurs au moyen desquels la critique a cherché à diverses reprises à résoudre le problème de l'origine , soit de Luc en particulier, soit des synoptiques en général. Cherchons maintenant à caractériser les systèmes que travaille à édifier la critique actuelle avec ces diverses espèces de matériaux.

I. Nous commencerons par l'école qui s'appelle critique, celle de Baur. La tendance commune aux écrivains de cette école est de faire dériver les synoptiques l'un de l'autre. A leurs yeux le contenu de nos évangiles ne saurait être historique ; car il renferme un élément inadmissible, celui des miracles1. En conséquence, il faut voir dans nos évangiles , non des récits vraiment historiques , mais des compositions poétiques ou didactiques. Les différences qui existent entre eux ne sont donc nullement des divergences naturelles, provenant de modifications involontaires subies par la tradition dans sa transmission orale, ou de la diversité des sources écrites ; elles résultent d'une opposition de tendances dogmatiques entre les écrivains évangéliques et ont un caractère parfaitement réfléchi. Chaque évangéliste a reproduit librement sa matière en la modifiant selon sa manière de voir personnelle. En réalité, nos évangiles sont donc le reflet, non de l'objet qu'ils retracent, mais des tendances polémiques ou iréniques de leurs auteurs. Ces livres

1 Hilgenfeld (Die Ev.angelien . p. 530) : « Le principal argument pour l'origine postérieure de nos évangiles reste toujours ce fait : qu'ils racontent sur la vie de Jésus trop de choses qui ne peuvent décidément pas s'être passées comme ils les rapportent. »

nous fournissent la connaissance, non de l'histoire de Jésus, mais de celle de l'Eglise et des théories diverses sur le fondateur de l'Evangile, qui s'y sont succédé. Cette donnée commune de l'école se présente sous une forme plus accentuée chez Baur et Yolkmar, plus mitigée chez Kôstlin et Hilgenfeld.

Baur lui-même, comme nous l'avons vu, fait, ainsi que précédemment Griesbach et de Wette, procéder Luc de Matthieu, Marc de Luc et de Matthieu réunis. Voici comment cette filiation s'est produite. Il y eut d'abord un Matthieu strictement légal et parti culariste, reflétant le christianisme primitif des Douze et de l'église de Jérusalem. De ce Matthieu originaire procéda plus tard notre Matthieu canonique, au moyen d'un remaniement entrepris dans un esprit universaliste (entre 130 et 434). En opposition au Matthieu primitif parut d'abord un Luc entièrement paulinien ou antinomiste; ce fut l'écrit qu'adopta Marcion et duquel procéda plus tard notre Luc canonique , résultat d'un remaniement destiné à le rapprocher de la conception judéochrétienne (vers 140) . Le rapprochement étant ainsi accompli des deux parts, survint Marc, qui fut la neutralisation absolue du contraste primitif. Pour le contenu de la narration, ce dernier est naturellement dépendant des deux autres.

L 'anonyme saxon l part de la même donnée générale ; mais il l'assaisonne d'une manière piquante. Selon lui, nos synoptiques, sauf Luc, sont bien composés par les auteurs auxquels l'Eglise les attribue ; mais ils falsifient intentionnellement les faits. Quant au troisième, en particulier, Paul, qui en est l'auteur, l'a composé dans le but de décrier i es Douze et leur parti.

Hilgenfeld nie l'antithèse, admise par Baur, entre le

1 Sendschreiben an Baur iiber die A bfassungszeit des Lukas und der Synoptiker, 1848, p. 26 et suiv.

Matthieu primitif et un Luc antérieur au nôtre. Il croit que, dans le sein même du christianisme apostolique et judéo-chrétien, s'est opéré dès le Ier siècle, par la force des choses, mais surtout sous l'influence de la ruine de Jérusalem et par l'effet de la conversion des Gentils, un développement interne dans le sens de Paul. Il trouve la preuve de cette transformation graduelle dans les nombreux passages universalistes de notre Matthieu canonique, qui attestent les changements qu'a subis le Matthieu primitif. Ce dernier écrit, le plus ancien évangile, datait de 70-80. L'évangile de Marc , qui l'a suivi , a fait un pas de plus dans le sens paulinien. Il a été rédigé d'après l'évangile de Matthieu, mais en même temps d'après la tradition orale qui existait dans l'église de Rome, et qui remontait à Pierre; il date de l'époque 80-100. Hilgenfeld ne reconnaît donc nulle part dans Marc l'influence de Luc, que croit partout y discerner Baur. Luc procède, selon lui, des deux précédents; il fait un nouveau pas dans la direction universaliste et paulinienne. Il est antérieur à Marcion et composé de 100 à MO. Ainsi, comme ce théologien le remarque luimême , « la formation de nos évangiles canoniques aurait été complètement achevée avant le moment où Baur la faisait commencer» (Kanon, p. 172). — À cette différence, quant aux dates, entre le maître et le disciple, s'en lie une autre plus profonde. Au lieu d'un contraste dogmatique tranché qui se neutraliserait graduellement, Hilgenfeld admet un développement progressif dans le sein même du judéo-christianisme primitif.

Chez Baur, Marc venait le troisième; chez Hilgenfeld, le second ; il ne manquait plus que de ce qu'un théologien de la même école lui assignât le premier rang ; c'est ce qu'à l'exemple de Storr, dans le siècle passé, fait aujourd'hui Volkmar. L'Apocalypse, ce programme fougueux du judéo-

christianisme primitif, avait, selon lui, vers 68, déclaré une guerre à outrance à saint Paul, en le représentant (ch. XIII) comme le faux prophète des derniers temps et en faisant des églises fondées par lui, en comparaison des églises judéo-chrétiennes, une simple plebs (ch. VII). Un paulinien modéré releva le gant et composa (vers 73), comme réplique, notre second évangile, le plus ancien de tous les écrits de ce genre. C'était un poème didactique sur un fond historique \ destiné à défendre Paul et le droit des églises païennes. Outre l'A. T. et lesépîtres de Paul, l'auteur n'avait pour sources que la tradition orale, ses expériences chrétiennes, l'Apocalypse qu'il combattait, et son génie créateur. Plus tard (vers l'an 100), un croyant paulinien de l'église de Rome , qui avait voyagé en Palestine , retravailla cet écrit au moyen de quelques traditions qu'il avait recueillies, et en y insérant d'abord un document généalogique (Genealogus Hebrœorum), puis un écrit de tendance essénienne (Evan- (jeliam pauperum) . Son but était de gagner au paulinisme la majorité encore judéo-chrétienne de l'Eglise. Ce fut notre Luc. Matthieu résulte d'une fusion des deux écrits précédents. C'est le manifeste d'un judéo-christianisme adouci y qui, d'un côté, veut accueillir dans l'Eglise tous les païensr mais qui , de l'autre , n'entend pas que ce soit au prix de l'abolition de la loi, telle que l'enseigne Paul; sa composition date de 110. Tous les écrits supposés en outre par la critique actuelle , tel que le Proto-Matthieu , les Logia , le Proto-Marc, ne sont, au jugement de Volkmar, que de vainesfantaisies critiques.

Marc ayant ainsi reçu successivement la troisième, la seconde et la première place, aucune nouvelle supposition ne semblait possible, au moins au sein de la même école. Et

1 Die Evangelien , p. 461: « Eine selbstbewusste Lehrpoesie auf historischem Grunde. »

1er Vol. 4

cependant Kôstlin a rendu l'impossible possible, et cela en assignant à Marc les trois positions à la fois. 11 est assez difficile de poursuivre cette construction compliquée : Le plus ancien écrit évangélique aurait été ce Proto-Marc dont doit avoir parlé Papias; il représentait l'universalisme mitigé de Pierre. De cet écrit, combiné avec la tradition orale et avec les Logia de l'apôtre Matthieu, serait provenu notre Matthieu canonique. Ces divers ouvrages auraient donné naissance à un évangile de. Pierre qui ressemblait beaucoup au Marc primitif, mais qui se rapprochait déjà davantage de notre Marc actuel. Après cela aurait paru Luc, dans lequel confluaient toutes les sources précédentes; et enfin notre Marc actuel, qui résulterait d'un remaniement du Marc primitif au moyen du Matthieu et du Luc canoniques. Ainsi Marc serait à la fois le point de départ, le milieu et le terme de l'historiographie évangélique. Les jalons principaux de la route ainsi parcourue sont les suivants : Marc (I); Matthieu; Marc (Il ou évangile de Pierre); Luc; Marc (III). Ne peut-on pas dire que cette construction est pour la concepde l'école de Tubingue ce que fut autrefois le système de Marsh pour l'hypothèse de l'évangile primitif, son coup de mort, et cela par le caractère compliqué et artificiel de la forme que l'hypothèse est contrainte de revêtir par les difficultés qui pèsent sur ses formes plus simples? Et c'est ainsi que, comme le remarque douloureusement Hilgenfeld, « après de si nombreux et immenses travaux, on est encore très-éloigné d'avoir obtenu le moindre accord, même sur les points les plus essentiels. » Remarquons que ce désaccord, c'est entre les disciples d'une seule et même école qu'on le constate, d'une école qui s'avançait dans l'arène critique enseignes déployées, en entonnant le chant de triomphe. Un tel état de choses n'est-il pas un fait grave, surtout au point de vue d'une école dont l'idée fondamen-

taie est celle d'une relation étroite entre l'apparition successive de nos évangiles et l'histoire môme de l'église primitive, dont cette école prétend donner au monde une conception nouvelle? Une diversité si complète dans la manière de fixer l'ordre de l'apparition des évangiles ne manifeste-telle pas un désaccord non moins profond quant à la conception du développement de l'Eglise? Ce sont là les symptômes évidents , non seulement de la dissolution de l'école , mais surtout de la fausseté radicale de la notion première sur laquelle elle était fondée. L'opposition de principes entre le paulinisme et le judéo-christianisme, qui est son axiome, est aussi son -rcpwTov <|/sO$oç.

II. Nous énumèrerons maintenant les systèmes critiques qui sont restés indépendants de l'école de Tubingue.

Si Bleek, le critique à la fois le plus perspicace et le plus judicieux de nos jours, forme à plusieurs égards l'antipode de Baur, il se rapproche de lui sur un point : la dépendance complète qu'il attribue à Marc par rapport aux deux autres synoptiques. Comme nous l'avons déjà dit, il fait procéder Matthieu et Luc d'un écrit évangélique rédigé en grec par un croyant galiléen qui avait assisté à plusieurs des scènes du ministère de Jésus dans cette province. Voilà pourquoi cet écrit a donné une si grande prépondérance à l'œuvre galiléenne. Les nombreux ouvrages dont parle Luc 1 , 4 , en étaient des remaniements , aussi bien que notre Luc et notre Matthieu canoniques. Cet écrit si important s'est perdu, avec tous ses rejetons antérieurs à nos synoptiques; ces derniers, plus complets et mieux accrédités, ont seuls survécu. — Cette conception est simple, lucide. Reste à savoir si elle rend un compte suffisant des faits.

Dans un article remarquable , Ritschl s'est prononcé en

faveur de la priorité absolue de notre Marc canonique (à l'exclusion de tout Proto-Marc). Matthieu proviendrait, selon lui, de Marc, et Luc de tous les deux ». — Ritschl cherche à prouver ces thèses par une analyse très-sagace des rapports entre les récits de Matthieu et de Marc sur certains points de détail. Mais l'impression que nous avons reçue de ce travail est que la méthode suivie et les résultats obtenus sont plus ingénieux que solides.

Reuss , Réville , Holtzmann , s'accordent à faire de deux écrits aujourd'hui perdus les sources premières de nos trois évangiles synoptiques. Ces deux écrits seraient: 1 . Le Proto- Marc, qui a fourni à nos trois évangélistes leur cadre général et leurs narrations communes; 2. Les Logia ou la collection de discours rédigée par Matthieu, qui a été la source des enseignements de Jésus rapportés en commun par Matthieu et par Luc. Notre Marc canonique serait une reproduction (augmentée, selon Reuss, abrégée, selon Holtzmann) du premier de ces deux écrits. Son auteur n'aurait pas employé les Logia. Matthieu et Luc proviendraient tous deux d'une fusion de ces deux écrits fondamentaux. Leurs auteurs auraient inséré ou réparti dans le cadre du Proto- Marc les enseignements réunis dans les Logia. Mais ici se présente une difficulté. Comment arrive-t-il que, si les enseignements de Jésus, tels que nous les rapportent Matthieu et Luc , sont puisés à la môme source , Matthieu nous les transmette sous forme de grands corps de discours (le sermon sur la montagne, par exemple, ch. V-VII ; la collection des paraboles, ch. XIII, etc.), tandis que chez Luc ces mêmes enseignements se présentent le plus souvent sous la forme d'instructions détachées , occasionnées par quelque circonstance accidentelle? Entre ces deux formes si diffé-

1 Ueber den (jegenwàrtigen Stand der Kritik der syn. Ev., dans les Theol. Jahrb., 1851.

rentes, laquelle doit être envisagée comme la plus fidèle à celle du document primitif? Est-ce Matthieu qui groupe par grandes masses les matériaux juxtaposés dans les Logia, ou bien est-ce Luc qui disloque les grands discours des Logia et les répartit en une foule d'enseignements particuliers ? Holtzmann se décide pour la première alternative ; selon cet écrivain , nous devrions admettre que la forme des Logia était à peu près celle que présentent les enseignements de Jésus dans le récit de voyage Luc IX, 51 -XIX, 28. Weizsàcker au contraire défend la seconde manière de voir et pense que les grands discours de Matthieu sont la reproduction plus ou moins fidèle de la forme des Logia. C'est aussi là l'opinion de M. Çéville. — Nous aurons avoir si cette hypothèse, soit sous l'une, soit sous l'autre des deux formes, supporte l'épreuve des faits.

Ewakl part également des deux hypothèses du Proto- Marc et des Logia ; mais il construit sur cette base un système excessivement compliqué, d'après lequel notre Luc ne serait rien moins que le confluent de huit écrits antérieurs : 1 . un évangile rédigé par l'évangéliste Philippe et qui retraçait en langue araméenne les faits saillants de la vie de Jésus, avec de courtes explications historiques; 2. les Logia, ou discours de Jésus, de Matthieu, munis de courtes introductions historiques; 3. le Proto-Marc, composé au moyen des deux écrits précédents, remarquable par la fraîcheur et la vivacité de son coloris et différant fort peu de notre Marc canonique; 4. un évangile traitant certains points culminants de la vie du Seigneur (la tentation, par ex.); Ewald appelle cet écrit le Livre de l'histoire supérieure; 5. notre Matthieu canonique , combinant les Logia de cet apôtre avec tous les autres écrits déjà nommés; 6. 7. et 8. trois écrits aujourd'hui perdus, qifEwald caractérise comme s'il les avait entre les mains, l'un d'un caractère intime et tendre,

l'autre ayant quelque chose de brusque et d'abrupt, le troisième comprenant les récits de l'enfance (Luc I et II); enfin 9. notre Luc canonique, composé au moyen de tous les précédents (moins notre Matthieu) et qui ne fait que réunir les matériaux fournis par les autres. On peut ajouter : 40. notre Marc canonique, qui est la reproduction fort peu modifiée du N° 3. — Cette construction ne se recommande assurément pas par son évidence intrinsèque et par sa simplicité. Elle pourrait être aussi fatale à l'hypothèse du Proto-Marc que jadis celle de Marsh à l'hypothèse de l'évangile primitif, ou qu'aujourd'hui celle de Kôstlin à la conception tubingienne.

Enfin l'on voit apparaître un nouveau mode d'explication qui paraît destiné à remplacer pour un temps la théorie, si vaillamment soutenue par et depuis Wilke, de la priorité de Marc ou du Proto-Marc, lors même qu'il a avec cette dernière d'assez grands rapports. C'est l'opinion qu'a développée Weiss dans trois articles très-solidement travaillés1, où il cherche à démontrer : 1 . Que l'ouvrage le plus antique a été le Matthieu apostolique, comprenant des discours, les uns plus longs, les autres plus courts, avec une assez grande quantité de faits, mais sans que l'auteur eût l'intention de retracer l'histoire de Jésus dans son ensemble. 2. Là-dessus aurait paru Marc, rédigé au moyen des souvenirs que l'auteur avait gardés des récits de Pierre. Ce fut le premier essai de retracer tout le cours du ministère de Jésus. Il fit entrer dans ce cadre tous les enseignements de Jésus renfermés dans le précédent ouvrage, qui purent s'adapter à sa narration. 3. L'auteur de notre Matthieu canonique a employé cet ouvrage de Marc et a retravaillé et complété par

1 Dans les Studien u. Critiken, 1861; Jahrbiïclter fur deutsche Théologie, 1864; ibid., 1865. Dps lors Weiss a essayé de démontrer son système par l'exégèse détaillée de Marc.

son moyen le Matthieu apostolique. 4. Luc a retravaillé aussi les deux écrits plus anciens, le Matthieu apostolique et Marc , mais très-lihrement , et en enrichissant son récit de nouveaux matériaux dûs à la tradition orale ou écrite.

Cette comhinaison me paraît se rapprocher de l'explication qui est à la base d'un écrit récent de Klostermann K. Par une analyse suivie, détaillée, délicate, de l'évangile de Marc, ce savant démontre que l'auteur de cet écrit l'a composé sur celui de Matthieu , tout en émaillant la narration de notes explicatives dont le contenu émane évidemment d'un témoin oculaire du ministère de Jésus , lequel ne peut être que Pierre lui-même; les additions se rapportent en général à la relation de Jésus avec ses apôtres. Matthieu serait donc, chez Klostermann comme chez Weiss, la première et principale source écrite, mais avec cette différence (si nous comprenons bien) que chez le premier ce Matthieu est notre Matthieu canonique , tandis que , dans l'opinion de Weiss, ce dernier écrit différerait sensiblement du Matthieu primitif, qui ne reparaît, dans notre Matthieu canonique, que transformé au moyen de Marc. La dépendance de Marc par rapport à Matthieu est donc beaucoup plus accentuée chez Klostermann que chez Weiss. Klostermann annonce un second ouvrage où il démontrera une relation de dépendance toute semblable de Luc par rapport à Marc. On voit ainsi qu'à mesure que s'évanouit dans la critique l'hypothèse d'un Proto-Marc, on est forcé d'attribuer au Matthieu primitif, qui ne devait être au début qu'un recueil de discours, une richesse toujours plus grande d'éléments historiques, tellement qu'il redevient un évangile plus ou moins complet chez Weiss, et enfin . . . notre Matthieu canonique lui-même à peu près tel quel chez Klostermann. Cette question de l'origine des synoptiques et de la rela-

1 Dus Marcus-Evangelium, Gottingen, 1867.

lion qui existe entre eux, ne doit pas être envisagée comme indifférente pour le fond des croyances évangéliques. Autant l'opinion défendue par l'école de Tubingue, qui fait dériver purement et simplement l'un de l'autre nos évangiles synoptiques, jette un jour défavorable sur le contenu de ces écrits et le degré de confiance qu'ils inspirèrent au moment de leur apparition, puisque les différences qui existent entre eux ne peuvent provenir, dans ce cas, que du caprice des copistes et du peu de foi qu'ils accordaient au récit de leurs devanciers , autant l'opinion qui recherche les sources diverses , orales ou écrites , d'où chaque écrit procède et qui peuvent rendre compte soit des ressemblances, soit des différences qui existent entre eux, tend à leur restituer leur caractère général de crédibilité et à y reconnaître de véritables travaux historiques.

Voici un tableau des opinions que nous venons d'exposer :

Matthieu

Luc

Page 1