Sed dixi vobis-, quia et vidistis me, et non credilis
36. Mais je vous l'ai dit, vous m'avez vu, et vous ne croyez point.
Notre Seigneur, qui sait tout ce qui se passe dans les cœurs, voyait tous les sentiments qui se passaient dans les Juifs, lorsqu'il dit qu'il était ce pain de vie dont il venait de parler, c'est pourquoi il leur dit : « Tous les « biens dont je viens de parler sont en moi et seront « communiqués à ceux qui viennent à moi et croient en «. moi. Mais, je vous ai déjà dit d'autres fois que vous me
« voyez bien des yeux de vos corps ; votis voyez même « quelque chose desyeuxdel'espril, par les miracles que « j'opère ; vous me voyez comme envoyé de Dieu , et « vous ne croyez pas. Ce n'esl pas assez de venir à moi « par la présence du corps et de me suivre de la sorte, ni « de me manifester un certain désir d'entendre ma parole « et de voir mes œuvres; c'est la foi intérieure qu'il « faut, et vous ne l'avez pas. Aussi, vous n'aurez pas les « biens que je donne à ceux qui sont à moi, parce que « vous ne venez pas à moi. Et si vous ne venez pas à « moi . ce n'est pas de ma faute, mais de la vôtre. »
37. Omne quod dat, mihi Paler, t 37. Tout ce que me donne mon ad me veniet, et eum qui venit ad Père vien(Jra à moi, et celui qui vient, n)o, non ejiciani Foras. | à moi, je ne le jeitorai p;is dehors.
« Maintenant vous êtes incrédules et éloignés des « biens que je donne ; il y en a cependant plusieurs « parmi vous qui viendront plus tard, coinme aussi « parmi tout le reste du peuple. Tout ce que mon Père « me doime viendra à moi. (>'est là, la grande loi de la « pi-étlestina!ion élernelle des élus. iMon Père a décidé «qu'un ceitain nombre viendront à moi pour rester « toujours en moi; il me les adonnés, et tous ceux-là « viendront tôt ou tard, selon la détermination éternelle « du l'ère. El tous ceux qui viendront, je ne les jetterai « pas dehors, mais je les recevrai en moi, et ils y res- < tcroni pendant toute l'éternité. »
On pourrait dire aussi : Omne quo'l dat mihi Pater, ad me veniet : «Tous ceux que mon Pèi'e a déterminé devoir « entrer dans son Eglise et élre air nombre' de ceux qui « ont la foi, viendront à moi ; et s'il y en a qui quittent, « ce ne sera pas moi qui les aurai rejetés, mais ce sera « par leur faute qu'ils en seront sortis. »
38. Quia descend! de cœlo, non ut faciam voluiilatem meam, sed volunlatem ejus qui niisil nn.e.
38 Parce que je suis descendu du ciel, non pour faire ma volonté, mais la volonté de celui qui m'a envoyé.
Node Seigneur expli(jue pourquoi il reçoit ceux, que son Père lui donne de cette donation parfaite de la prédeslinaiion éternelle. Il ne peut venir dans le royaume éternel que ceux que. le Père a donnés au Fils ; et le Fils ne rejette pas du corps des élus ceux qui lui sont donnés.
En elTel , dans cette manière d'expliquer le verset précédent par la donation du Père, Notre Seigneur veut signifier la prédestination des âmes qui doivent être à lui dans l'éternité. Pour accomplir cette prédestination, le Père a décrété de toute éternité l'Incarnation de son Fils et l'a exécutée dans le temps, car dans l'Incarnation du Fils de Dieu est entrée cette double vue :
1" C'était pour offrir ce Fils à tout le monde, véritablement et efficacement, de la part de Dieu, comme cela est marqué v. 32 Pater dut vobis paneni de cœlo etc., et il parle à ceux qui ne croyaient pas.
2" (rétait dans le dessein plus spécial et plus particulier de donner son Fils à ses élus, qu'il attire à son Fils par une attraction efficace et permanente; et ceux-ci viennent à lui et restent en lui. Ce qui est indiqué par ces paroles : Quod dut.
Ce don est à perpétuité et il est une propriété entière, et par conséquent une élection parfaite et non une attr;iction momentanée seulement, comme celle du v. 44. Or, le Fils ayant été envoyé par son Père, c'est-à-dire s'étant incarné uniquement pour accomplir ce double dessein, et plus particulièrement le second, il résulte de là qu'il ne rejette pas ceux que son Père lui a donnés; car n'étant envoyé que pour cela, toute sa vie et ses œuvres sur la terre doivent être selon la volonté ce Celui
qui l'a envoyé, et si'il Taisait aiilre chose, il feiail sa propre volonté, indépendante et séparée de la volonté de celui qui l'a envoyé.
Nolie Seigneur appelle toujours son Incarnation et sa venue en terre Mission ou Envoi de son Père. Il ne laudrait pas conclure de là, comme un insensé, que le Verbe s'est séparé du Père, qu'il a quitté le sein du Père pour venir dans le sein de Marie , et s'unir à l'humanité qui a été formée par le Saini-Esprit. Le Fils peut aussi peu quitter son Père qu'il se peut quitter lui-même. Car il est aussi consubsfanliel au Père qu'il l'est à lui-même, quant à la nature el à l'essence.
Il ne faudrait pas croire non plus, par une folie semblable, que le Fils est inférieur au Père, parce que celui qui envoie est toujours plus que celui qui. est envoyé; ni que cette soumission à, la volonté de son Père soit une soumission d'inférieur à la volonté de son supérieur. Par là même que le Père et le Fils sont consubstantiels en nature e' en essence , par là même aussi ils sont égaux en puissance et en toutes les autres perfections; et par conséquent il n'y a pas de supériorité dans la volonté du Père, ni d'inférioiité dans l'obéissance du Fils, mais le Verbe fait et exécute sa propre volonté en; en exécutant la vi lonté de son Père, qui est sienne par cette consubstantialité et unité de nature.
L'Incarnation et par suite toutes les autres œuvres^ opérées par le Vei'be incarné sont appelées Mission, Envoi ; parce que cette œuvre (l'Incarnation) est hors du sein éternel et essentiel du Père et dans une créature, et que ces œuvres sont opérée» par le Fils personnellement et substantiellement présent. Et c'est cette présence personnelle et substantielle du Fils opérant hors (Jii sein de son Pèi'c (pii s'a|)pelle Mission ou Envoi : cl
c'est le Père qui envoie, parce que c'est le Peie qui . de toute éternité, engendrant son Fils dans son sein, l'a engendré dans le temps dans le sein de Marie pour l'unir à l'Humanité sainte , qui fut formée dans le moment même dans ce sein virginal et glorieux.
Quoique ce soit la Mission du Fils, et que ce soit le Fils absolument, et non le Père ni le Saint Esprit qui s'est incarné, cela n'empêclie pas cependant que les (rois personnes divines ont une égale puissance et une égale part dans celte œuvre, et qu'elles y ont contribué également, quoique, selon les dlïérentes personnalités, les opérations soient différentes. Ainsi, l'Incarnation fut opérée par l'Esprit-Sainl : Et incainalus est de Spirùti Sanclo. Cette œuvre, étant une œuvre essentiellement d'amour, c'est une œuvre de l'Esprit-Saint. Le Fils est descendu du ciel, il s'est anéanti. On voit là une puissance propre au Fils; il descend, il s'anéantit. Ce n'est pas le Père qui le descend, qui l'anéantit ; mais le Fils le fait lui-même. Le Père l'envoie, parce que c'est lui qui l'engendre. Mais on voit une même puissance et égalité en tout dans cette œuvre, comme partout ailleurs.
39. Ha;c est aiitcm volnnlas ejiis qui misit me, Pniri», ni omnc quorl derlil mihi non (terdam ex eo, «ed ressuscitem illud in novissimo die.
39. Or c'est la volonté de mon Père qui m'a envové, que de tout ce qu'il m'a donné, rien ne se perde, mais que je le ressuscite au dernier jour.
Notre Seigneur achève d'expliquer dans ce discours le grand mystère de la prédestination des élus. Il faut observer qu'il ne parle que de la prédestination à la vie, et point du tout de la prédestination à la mort, parce que la volonté de son Père est que tous se sauvent; il ne veut pas qu'aucune de ses créatures périssent. Seulement, par une prédilection spéciale et extraordinaire.
un certain nombre sont choisis particulièrement et donnés à son Fils, et tons ceux que le Père donne au Fils, le Fils ne les rejette paâ; parce qu'il est venu faire la volonté de celui qui l'a envoyé, et celui qui la envoyé a 1.1 volonté que le Fils ne perde aucun de ceux qui lui ont été donnés par lui.
Il en prend un soin spécial et de prédilection , en conformité avec cette volonté spéciale et de prédilection ; et il leur applique et donne si'S mentes et ses grâces avec un soin si grand, avec une abondance si extraordinaire et si proportionnée aux circonstances, aux dangers et tentations oii ils se trouvent, qu'il les conserve dans son union par la f<>i dont il parle, et les fait quelquefois parvenir à un degré de sainteté éminente, les fortifiant ainsi dans leur faiblesse, et contrebalançant si puissamment par sa grâce la malice et tous les vices de la nature, que l'âme devient fidèle et persévérante, et même qu'elle se surmonte entièrement et devient parfaite par la surabondance de la grâce qui est en elle. Cette surabondance de la grâce est mesurée sur la surabondance de la prédilection éternelle du l^ère pour l'élévation de cette âme. Et c'est cette surabondance de la grâce qui fait la perfection et la sainteté d'une âme, par la fidélité qu'elle y apporte.
Il faut observer Notre Seigneur ne dit pas que ceux que son Père lui donne viennent seulement à lui, mais il dit que ceux là viendront sûrement. Il y ^-n a encore d'autres que son Père ne lui a pas donnés de celte donation parfaite, et qui viendront aussi à lui. Il ajoute : « Et de tous ceux qui viennent à moi, je n'en rejetterai « pas.» Il ne dit point : « Tous ceux que mon Père me « c?o««e, je ne les rejelterni pas; mais ceux qui viennent « H moi. »
Ainsi, on peut encore expliquer tous ces textes de cette manière : (^30) « ]'uus voyez bien qui je suis, et vous une croyez pas. (57) Je sais cependant que ceux que mon Père me donne, viendront à moi. » l^nsuile il ajoute, en parlant de tous les croyants : «Tous ceux qui viennent « à moi. je ne les rejetterai point, même quand ce fie a serait pas mon Père qui me. les aurnit donnés. Ainsi, « c'est de vnlre faute, si vous ne venez pas et si vous ne « persévéïez pas après être venus , parce que je ne « rejette personne.» Il faut remarquer le terme non ej'ciain forà'^ .
(38j « Je dis que je ne rejetterai personne de ceux qui « viennent à moi, p;uce que^^' ne suis pas venu j,our faire a ma volonté, el si je rejetais quelqu'un ce ne pourrait « êlrecjue par ma volonté séptirée de celle d^ mon Père « ce qui ne se peut, ear jesnis voiui pair fuire la voUmté « de celui (jai m'a envnyé. Or, sa Noionîc est que je « vienne pour donner la vie à tout le monde. » Comme il a dit plus haut : Sed Pater dal vobis panem de cœlo verum, panis enim Dei est qui descendit et dut vitam mundo ; il dit mundo sans exception.
Voilà donc la volonté du Père pour toutes ses créatures en général, applicable à chacune considérée en particulier. [Maintenant, Notre Seigneur manifeste une autre volonté de son Père qu'il doit exécuter et qui est pour les élus seulement. (39) « Voici quelle est la « volonté de celui qui m'a envoyé, qui est le Père de' tout « ce qui existe, et par conséquent maître de ses volontés « sur sa créature, la volonté de celui qui m'a envoyé sur « ceux qu'il m'a donnés par une prédilection spéciale: il « veut que je n'en perde aucun, mais que je les ressuscite à ((la fin des temps». Voilà quelque chose de plus que dans le verset précédent. Il ne dit j)as rpio la volonté
de son Père est qu'il n'en rejelle [)as, mais (ju'i! n'en perde pas. {*}
Une comparaison humaine pourrait faire concevoir la différence. Quand on confie à quelqu'un des objets très-communs, auxquels on n'est pas attaché, qu'on veut conserver, si cela se peut par un soin très-ordinaire et très-commun, on lui dit : Ne les jetez pas, toutefois il n'est pas nécessaire d'y mettre un soin excessif. Mais quand on lui remet des perles précieuses, on lui commande de prendre bien garde de n'en perdre aucune, de prendre toutes les précautions nécessaires pour cela.
Ainsi les élus ne se perdront pas; ils sont trop bien gardés pour pouvoir se perdre; et ceux qui ne le sont pas se perdront pour n'être pas gardés avec un soin excessif, et à cause de leur malice, par conséquent, c'est par leur unique faute; ils ne sont pas jetés.
Notre Seigneur dit omne au singulier, parce qu'il parle ici de l'assemblée des élus qui lui ont été donnés et qui ne sont qu'un seul et même corps. Cette donation dont Noire Seigneur parle ici (ceux que mon Père m'a donnés; ne signifie pas cette donation générale de toutes choses dont parle Jean-Baptiste à la fin du chapitre 3*^. Pater omnia dédit in manu ( Filii). Ici il s'agit de la donation des élus que le Père a donnés au Fils pour être son corps mystique et pour que son Fils on soit la tête.
40. Haec est vohintas Palris mci 40. C'est hi volonléde mon Père
qui misit me : ni, omnis qui Aidet Filiiim, et crédit in eum, liabeat vitam aeternam ; et ego ressuscilabo eum in novissimo die.
qui m'a envoyé, que quiconque voit le Mis et croit en lui ail la vie élernelle, et moi je le ressusciterai au dernier jour.
Il a rapporté dans le verset précédent et a expliqué la volonté de son Père qui lui est intimée pour les élus
(*) Rejeter dilplus que perdre : rejeier tlil une action qui repousse, el perdre dit une permission de laisser retirer conx (jui si- reiircni. !'i>mission il'uiie .iciinn conserv.ilrice. (Noie du V. Père).
t Dans celui-ci, il rapporte et explique la volonté de son
Père en général; car il ne parle pas du tout, dans ce ■chapitre, de ceux qui sont condamnés ou de ceux qui ne veulent pas venir à lui. Il dit donc de cette volonté ^générale de son Père pour tous ceux qui viennent à lui: <( Voici quelle est la volonté de mon Père qui m'a en- « vo\é. Il veut que tous ceux qui voient le Fiisjde Dieu <( et croient en lui, il veut qu'ils aient la vie éternelle». ^Faintenant, lous ceux qui le voient peuvent croire en lui, et cependant tons ceux qui le voient n'y croient pas, et c'est jîar leur faute. Aussi, pour tous ceux-ci, la volonté du Père n'est pas qu'ils aient la vie éternelle, car la vie est uniquement en son Fils. Et que leur arrivera-t-il? Ils seront condamnés, et cela par leur faute; ils ont vu et n'ont pas cru.
C'était précisément l'état des Juifs auxquels Notre ■Seigneur parlait; ils voyaient, puisqu'ils avaient dit: ■c'est vraiment le prophète qui doit venir, c'est-à-dire le Messie. El cependant ils ne croyaient pas, comme ou voit dans toutes leurs paroles, et surtout dans celles qu'ils vont dire au verset suivant. Et c'est ce que Notre Seigneur leur dit dans le verset 36.
Il faut observer que quand Notre Seigneur dit : Qui videt, il ne parle pas seulement de la vue du corps, niais de la vue de l'esprit. Car c'est ainsi que les choses se passent. Dieu commence par donner à l'esprit une vue de ce qui doit faire l'objet de sa foi ; cette vue est spirituelle, plus ou moins sensible, selon que la grâce affecte plus ou moins les sens. Cette vue n'est pas entièrement claire et pénétrante, comme elle est dans une .âme qui a déjà la foi. Cette vue n'est pas la foi; Ja foi est dans l'acquiescement de l'esprit à l'objet qu'il woit, et pour obtenir cet acquiescement. Dieu donne
une nouvelle giàce pour exciter et entraîner la volonté. Ainsi, quoique la foi soit la vertu spéciale de l'intelligence, il faut cependant un acte de la volonté pour l'avoir, et c'est par cet acte que l'intelligence adhère à Notre Seigneur ; c'est pour cela qu'il faut la grâce excitante [)0ur la volonté, et l'âme, qui est fidèle à cette grâce et qui la suit, a la foi. Il faut, à plus forte raison, cette grâce excitante pour la foi dont parle Notre Seigneur qui est l'aquiescement, non seulement de l'esprit, mais de toutes les puissances.
Voici ce que dit Notre Seigneur : « Celui qui voit le « Fils, et qui en outre croit, qui est lidèle à s'unir à lui « par l'acquiescement de toules les puissances de son « âme, Dieu le Père veut qu'il ait la vie éternelle ren- « fermée dans son Fils, et qui est communiquée par « lui à tous ceux qui sont ainsi unis à lui parce que « telle est la volonté du Père. » Notre Seigneur est le chef, et ceux qui sont ainsi unis à lui deviennent ses membres. C'est pourquoi il ajoute : « Et ego resuscitabo (( eum, ({uand le temps déterminé dans les décrets éter- « nels de mon Père arrivera, je les ressusciterai, parce « que le chef étant ressuscité, le corps le doit être aussi; « et celte résurrection du corps doit venir du chef qui <( a le principe vital en lui pour tout son corps, et « comme tous ceux-là sont devenus mon corps par leur « foi, c'est à moi, connue leur chef, à les ressusciter.»
Il faut toujours bien faire attention aux termes qui crédit in Filium; Ce qui veut dire adhésion de toutes les puissances de l'âme et non pas seulement foi dans ses paroles et sa doctrine, ('ette adhésion de toutes les puissances de l'âme joint l'espérance et la charité à la foi. C'est là ce ([ui fait la véritable union de l'âme à Notre Seigneur et par Lui à son Père.
Par cette dernière volonté <le sort Père sur ceux qui Miront sauvés, Notre Seigneur veut nous manifester •que la volonté de son Père est qu'on ne puisse être sauvé <|ue |)ar la loi en son Fils, et que par cette foi on ail véritablement la vie éternelle. Mais qu'on ne se laisse pas tromper par cette fausse idée que des âmes lâches pourraient tirer de ces paroles du divin Maître, savoir qu'une fois -qu'on a vu le Fils de Dieu et qu'oii a la foi, on peut ensuite faire ce que l'on veut, et (ju'on est tout de même dans la vie éternelle quoiqu'on se laisse aller à louti ses penchants et mauvais désirs de la terre.
(hi ne (l6it pas se laisser aller non plu^k cette autre idée illusoire à peu près semblable : que, puisque nous n'avons besoin que de la foi pour avoir la vie, nous n'avons pas besoin de t^nt veiller sur nous-n)èmes, ni 'de tant résister aux tentations, qu'il suffit que nous nous tenions en notre intérieur dans cette vue de la tbi en Noire Seigneur, sans nous mettre beaucoup en peine du mal qui se trouve dans nos sens ou dans la <'.hair, vu qu'il n'est pas nécessaire de tant veiller làdessus, mais sur la foi seulement qui est dans le fond <1e notre ànje.
Comme aussi il faut bien se garder de cette autre illusion plus grossière encore : qu'il suffit d'avoir eu ime fois la foi, pour avoir la vie éternelle, et qu'après œVd on n'a plus besoin de s'en occuper.
Si ces pensées venaient dans l'esprit de quelqu'un, il pourrait compter que ce sera-it une tentation illusoire du démon et une erreui- grossière.
Notre Seigneur dit que, selon la volonté de son Père, la foi en lui doit procurer la vie éternelle, parce «pie toMle vi(^ étant en lui, celui (pii lui est uni par la
foi reçoit celte communication par la voie de cette union. Donc, par là même il dit qu'il faut que cette foi persévère. Il en est de cela comme d'un canal, qui est joint à une grande et abondante source d'eau vive. Ce canal en sera plein, mais retirez-le il n'aura plus rien. Toute vie est en Notre Seigneur; tous ceux qui lui sont unis l'auront, qu'ils se retirent, il n'y aura plus de communication, donc plus de vie.
De plus. Notre Seigneur parle de cette adhésion non à ses paroles, mais à lui-même, et non-seulement à lui, mais de cette adhésion qui nous fait entrer en lui, qui nous y incorpore, étant in Filium. Et cela ne se fait que pnr toutes les puissances de l'âme; et c'est par là qu'il nous communique sa vie, comme le chef à ses membres. Or, il est impossible de supposer cette foi avec la vie du monde, c'est-à-dire les désirs et les jouissances terrestres, et les penchants naturels auxquels on s'abandonnerait, parce que ce serait supposer l'union de deux choses les plus opposées et les plus incompatibles. D'ailleurs, la vie qu'on reçoit de Notre Seigneur et la mort que donne l'esprit de la chair et du monde ne peuvent pas exister ensemble Qu'on prenne donc garde, si on veut conserver cette, vie divine du Fils de Dieu par la foi pure, de bannir de son âme le monde et de résister aux concupiscences.
En outre, si notre âme est dnus cette foi, elle a en soi la vie de Notre Seigneur, par conséquent elle a en elle tous les penchants et toutes les oppositions et répugnances de Notre Seigneur même, autrement elle ne pourrait pas avoir sa vie. De là elle doit avoir nécessairement une hoireur extrême du péché et de tout ce qui approche (\v, péché, car c'est la seule chose que Notre Seigneur liait; et si elle a véritablement cette
— 2(59 — horreur du péché, eHo doit avoir nécessairement la phis grande répugnance à son approche; elle doit donc le repousser sans cesse, et veiller continuellement, dès qu'elle sent sa présence, })our s'en garantir, et, lorsqu'elle ne le sent pas, pour qu'il n'approche pas. Or le m;il «t le péché ne sont jamais plus proches et })lus présents que lorsqu'ils sont dans nos sens, (^eux donc qui ne craignent pas de voir le péché et le mal dans leuis sens, ou qui le craignent peu, n'ont pas ou n'ont que peu la vie de Notre Seigneur en eux, et par là, pas ou peu de foi parfaite.
Il est vrai que le plus puissant moyen de vaincre \uie tentation quelconque et de résister aux penchants de la ch;iir, au monde et au démon est de se fortifier dans cette foi et dans celte union parfaite qui y est renfermée et de ranimer et augmenter en soi avec ferveur la vie de Notre Seigneur, que cette foi nous procuie. Mais avec cela il faut résister, veiller. Ce moyen à employer est un moyen de résistance, par conséquent il ne faut pas être négligent.
41. MurmiirabanL ergo .ludaei do illo, quia dixisset : Ego siini panis viviis qui de cœlo descendi.
if. Et diccbant : Nonne hic est Jésus filius Joseph, cujus nos novinuis patrem et matreni ;* Quomodo ergo dicil hic : Quia de cœlo descend!.
41. Cependant les Juifs murmuraient contre lui, parce qu'il avait dit ; Moi je suis !e pain vivant descendu du ciel.
42. Et ils disaient : N'est-ce pas la Jésus, le fils de Joseph, dont nous connaissons le père et la mère ? Comment donc dit-il : Je suis descendu du ciel.
Les Juifs murmuraient entre eux pendant tout le temps que Notre Seigneur parlait et le firent encore après probablement. Ce murmure avait pour sujet les paroles qu'il venait de dire : Ego siim panis vivus qui de cœlo descendi. Ils jugeaient dé tout selon les sens et voilà )>ourquoi ils muriiuiraient : « Ne connaissons-nous pas
« son père H sa mère, el rommeni dil-il qu'il esf (fcs- « cendu du ciel?» Ils savaient cependant qu'il venait de l'aire un miracle jx)ur prouver sa mission, et c'est à l'occasion de ce miracle qu'il leur dit cela. 11 semble qu'ils auraient au moin.s dû demander avec docilité une explication de cela, alin d'éclairer leur foi, s'ilsen avaient eu; mais, au lieu de cela, ils muiiiiurent, ils se mécontentent.
Ces murmures étaient ordinairenjenl un partage de sentiment: les uns disaient que cela n'était pas vrai, qu'ils connaissaient son père et sa mère: les autres disaient : (Cependant il a fait de grands miracles, et s'il • était un inq)osteur,. il ne pourrait pas faire de miracles; mais tous étaient dans l'incertitude. Ils n'étaient pas d'accord ensemble et personne parmi eux m; l'était cependant avec Notre Seigneur.
43. Respondil ergo .lesiis, etdi-[ i^. AJais Jésii?; rôporiflit et lenr xil. eis : Noiile murmurare in invi- i dit :Ne nwirmiirez point entre vous. ♦*eni . j
Notre Seigneur les voyant ainsi et» trouble et ei». désordre, se disputant et inurnjurant les uns et les autres, et tes uns contre les autres, leur dit : «Ne min- « murez pas les uns contre les autres; vous (jui en- « tendez les autres blasphémer contre moi, ne vous « en fâchez pas, vous n'êtes pas beaucoup mieux ins- « truits qu'eux». Les disputes dans tes choses du salut ne sont pas du goût de notre divin Maître: elle ne produisent jamais de bons etfets; on se fâche les uns contre les autres, ou au moins on se mécontetjte, on se trouble de ce que les uns ne veulent pas croire et de ce que les autres blasphèment ; tout cela ne produit rien et prouve l'ignorance. Ce ne sont pas ces vivacités, ces troubles et ces résistances qui peuvent
changer la disposition d'une ànie. La •^râco sciik' peut «Jonner la toi. «Ne njur/inmv. donr pas les uns conlie « les autres ».
44. Nemo potosl venire iid me, J U. Nul no peiil venir .1 moi si le nisi l\ilcr qui misit me, Iraxeril Père qni m'a envoyé ne l'altire : et eiim ; et ej^o resuscilabo eiim in, moi je le ressuscilcrai au dernier novissimo die. j .jour.
« Si ceu.\.-lk parlent contre moi, que cela n'étonne « personne, car personne ne peut venir à moi, à moins « cpie mon Père ne l'altire». Pour comprendre ces divines paroles, il faut savoii- (pie la miséricordieuse prédestination éternelle du Père, n'est pas seulement un décret général de l'élection d'une créature, mais en outre des grâces spéciales qui doivent lui être accordées, en temps, lieu et circonstances.
En outre cette miséricorde du Père ne s'étend pas seulement sur les Élus, mais même sur ceux qui ne le seront pas.
Et cette miséricorde a plusieurs degrés. Elle consiste à leur donner des grâces spéciales et momentanées, qu'ils perdent par leur faute et dont ils abusent plus ou moins. Ces grâces sont plus ou moins grandes selon le degré de celte adorable miséricorde du Père. Ainsi, aux uns ce sont de spéciales grâces extérieures d'avoir eu toutes les occasions de venii- à Notre Seigneur, comme en avaient presque tous les Juifs, et dont ils ont terriblement abusé; aux autres des grâces spéciales intérieures, quelquefois jointes aux extérieures, comme c'était pour le très-grand nombre de ces Juifs, quelquefois seulement intérieures.
Ces grâces intérieures sont des lumières données à l'esprit, accompagnées ordinairement d'une certaine touche pour la volonté, comme celles accordées aux
/uifs auxquels parlait Notre Seigneur en ce inoiuant qu'ils le voyaient. Ces grâces intérieures plus parfaites ont, outre ces lumières, une attracticn pour loucher et entraîner, afin qu'on se rende à cette lumière, (^etle attraction est accordée même à ceux qui ne la suivent pas. Et il parait clairement que ces Juifs éprouvaient cette grâce d'attraction ou grâce de la volonté; on voit bien qu'il y avait quelque cliose en eux qui les portait vers Notre Seigneur. Ces grâces intérieures sont d'un degré de force plus ou moins grand, selon le degré de la miséricorde du Père pour les âmes.
Un autre degré de la miséricorde divine du Père est dans la persévérance. Les âmes qui sont fidèles à ces grâces reçues, en ont toujours la continuité et l'augmentation même. Mais, parmi la piesque totalité des âmes qui sont plus ou moins infidèles ti ces grâces la miséricorde divine, dans ses différents degrés, consiste à accorder plus ou moins la continuité et même l'augmentation de ces grâces, selon la fidélité, et selon la grandeur de cette miséricorde divine. Souvent elles sont refusées à ceux qui en abusent plus ou moins, même par faiblesse et par la corruption ordinaire; souvent, au contraire, elles sont augmentées très-puissamment, plus ou moins, selon le plus ou le moins de degrés dans la miséricorde divine pour une âme infidèle.
Mais il semble cependant que l'abus de la grâce qui vient de la malice et qui semble être ce péché contre le Saint-Esprit, il semble qu'il est toujours puni par une soustraction de grâce et par là n'est jamais pardonné ni dans ce monde ni dans l'autre.
Mais cette soustraction est encore plus ou moins forte selon le degré de la miséricorde divine pour
ceKle àme qui abuse. De manière qu'il arriva parfois^ par suite de celle sousti-aclion, l'end urcissemcnl et la perte éternelle; p^irlbis l'âme sera sauvée; mais, selon cette parole de Notre Seigneur, ce péché ne lui sera pas pardonné ni dans ce inonde, où il sera puni par une diminution de grâce quelconque, dont suit toujours une diniinulion de perfection; ni dans Taulre, où il sera puni par une diminution de gloire, qui devait correspondre à cette grâce et à celte perfection plus grandes que cette âme n'a pas acquisesdans ce monde à cause de cet abus malicieux.
Outre tout œla , il est à savoir que nous sommeslombes dans un si grand excès de corruption et de mal par notre péché, que , par elle-même, fno-lre âme est incapable de tendre vers Dieu, notre espiit incapable de rien concevoir des choses divines et de ce qui pourrait nous sauver, et notre votonté incapable de l'aimer. Il faut que Dieu commence par nous relever de l'excessif néant et inctq)acité où nous sommes pour ce qui le touche et pour avoir la vie. Il faut qu'il nous donne la lumière pour que notre esprit puisse discerner, et qu'ensuite il naus attire pour que nous suivions cette lumière; sans cela impossible d'arriver jusqu'à lui.
Notre Seigneur nous a été donné par le Père, pour unique voie qui conduise à lui, et unique source de vie pour nos âmes; mais nous sommes si misérables et si abominables, que nous ne pouvons pas non plus arriver jusqu'à Notre Seigneur, et cela par le même effet de notre péché et de notre malice, qui obscurcit complètement notre esprit pour l'empêcher de le voir et de le connaître, et nous en détourne et entraine sans cesse noire volonté ailleurs, vers les créatures et le péché.
Il faut que Dieu , après nous avoir donné cette grâce de nous faire voir son Fils, y ajoute encore celle de nous attirer et de nous entrainer vers lui. De plus, même quand nous sommes en Notre Seigneur, il faut qu'il continue sans cesse ses grâces pour nous y faire persévérer, parce que notre péché nous en détourne sans cesse, et notre âme est toujours portée à se laisser entrainer par le péché qui réside dans sa chair.
Le degré de grâce qu'il faut pour nous donner cette impulsion et pour donner la force à notre volonté, afin qu'elle résiste à ses penchants naturels et à la malice qui est en elle, varie selon la grandeur de celte ?nalice, la force de ces mauvais penchants et l'habitude du mal qui est dans l'âme. Les grâces accordées à Judas auraient peut-être suffi pour sanctifier dix autres, dont la malice et les mauvais penchants naturels auraient été ordinaires et sur lesquels le démon aurait eu moins de pouvoir. Par là on peut voir combien notre salut dépend de la miséricorde divine, et notre perle de notre propre malice.
Pour revenir aux paroles de Notre Seigneur, il dit donc aux Juifs : « Ne vous troublez pas entre vous, et « que cette incrédulité ne vous étonne pas; l'homme le « plus convaincu de ma mission ne pourra venir à moi « de lui seul, nemo; il faut que mon Père lui donne cette « grâce de la volonté, par laquelle il l'attire, (^est mon « Père qui m'a envoyé pour sauver tout le monde, Pater « qui misit me : ï\ m'a envoyé pour communiquer la vie, u il a aussi par là même nécessairement destiné des « grâces en relation avec les différents desseins qu'il a « eus, en m'envoyant, sur chacune de ses créatures. « Tous ceux qui devaient venir à moi, il leur a destiné « une grâce d'attraction ; autrement ils n'auraient pas pu « venir. »
Ainsi, celle alliaclion du Père est en rapport avec l;r mission de son Fils et les desseins de miséricorde qu'il a sur chaque âme par cette mission divine. Selon le plus ou le moins de graïuieur de la miséricorde divine sur une àine, cette attraction sera plus ou moins forte j)Our contrebalancer le plus ou le moins de malice et les autres ell'els du péché, pour atlirer le consentement de celte âme.
Cela s'arrange toujours de manière que tous les malheurs viennent de la malice de l'homme, et tout le bien de la grâce et miséricorde divine par îe consentement de la volonté, lu voilà ce que Notre Seigneur veut dire : « Il ne sulTit pas de uw voir par cette grâce de Dieu, il « faut en outre une attraction pour la volonté, qui leur « soit donnée faux hommesy et qui contrebalance assez: « leur malice et leur péché qui est en eux, pour qu'ils la « reçoivent et qu'ils y consentent; car (il me semble au •( moins,) Notre Seigneur n'a pas voulu dire que le Père « avait refusé absolument aux Juifs cette grâce d'altrac- « tion ». Mais il veut parler ici d'une attraction telle qu'elle soit reçue des âmes, et suivie par la volonté, comme il l'explique dans le verset suivant : El s'il dit absolument et sans ajouter d'autre terme : nisi traxerit ewm c'est pour faire entendre que tout le bien de ceux qui viennent à lui , vient de cette attraction. « Ne vous « étonnez pas qu'ils ne viennent pas à moi : personne « ne peut venir sans cette grâce d'attraction , qui fait « tout pour atlirer la volonté et lui donner la force de « venir à moi.» Il ajoute « Et c'est moi qui les ressusci- « terai dans le même sens que dans le verset précédent, « parce qu'ils appartiennent à mon corps par là même « qu'ils sont dans cette attraction de mon Père et en moi, « pourvu qu'ils y soient on quiltant la voie pour entrer
« dans l'éternité.» Ce qui est touiours une con(litioii essentielle.