‹ Commentaire sur l'évangile selon saint JeanChapitre 57 sur 63 · a ut audivit, surgit cito, et veuil ad euni · texte numérisé non relu

a ut audivit, surgit cito, et veuil ad euni

30. Nondum cniiii vcnerat Jésus in caslellum, sed crat adhuc in illo loco, ubi occurrerdl ei Martlia.

29. Ce que celle-ci ayant entendu, elle se leva promptement et vint à lui.

30. Car Jésus n'était point encore entré dans le bourg, mais il était dans le lieu où .Marthe l'avait rencontré.

Le j)eu de mots que Marthe dit k Marie rendit à celle-ci toute l'énergie d'une âme aimante comme la sienne ; elle était triste et dans la langueur. Les Juifs étaient là pour la consoler, mais une àme, qui brûle de l'amour de Jésus, ne peut être consolée par les hommes; le seul nom de son Maître lui rend plus de vie et d'énergie, que tous les discours humains les plus éloquents ne peuvent lui en donner. Elle se lève avec vivacité, et suit sa sœur sans dire mot à personne, comme cela paraît bien, d'après ce qu'en pensaient les Juifs. Le nom de son Maître la remplit tellement, qu'elle oublie tout pour se rendre auprès de Celui qui est le seul objet de son amour et seul capable de la consoler.

La bonté divine de Jésus l'attendait au même endroit où Marthe lui avait parlé. Ceci est assez l'habitude de Notre très-aimable Maître. Il attend les âmes. Il ne vient pas lui-momt'. du n'agit pas de telle sorte (pi'il ne leur

icslt; lïon il lairo; mais il les allend, e( on les allondant il If's attire à lui avec mie bonté inlinie et par une douceur intérieure qu'il donne, et quelquefois par les événements de sa divine Providence. C'est ainsi qu'il attira les bergers, les Mages, Nathanaël, Nicodème, la Samaritaine, saint André et cet autre disciple de saint Jean- Baptisle et une foule d'autres; et quand ces âmes sont fidèles à suivre l'attrait de son divin amour et viennent à lui, il les comble de grâces et de faveurs. C'est ce qu'il dit aux Juifs dans un endroit déjà vu : Cwn exahafus fuero, omnia traimm ad me ipstim. Le Verbe éternel du Père attire la très-sainte-Humanilé et l'unit à Lui, et par cette admirable union il demeure en elle corporellement, comme dit saint Paul, en la rendant parfaitement participante de la substance de sa divinité. Cette admirable Humanité-sainte, par la vertu divine qui réside en elle substantiellement, nous attire à elle, et par la sainte union dans laquelle elle nous unit à elle, elle nous communique la vie divine dont elle a la plénitude.

La divinité du Verbe ne vint pas à l'Humanité du Fils de Marie; car, quelque parfaite et admirable que fût cette sainte et aimable Humanité, la divinité ne pouvait pas sortir de son propre sein pour s'unir à cette sainte Humanité, qui lui était si infiniment inférieure. Dieu ne pouvait pas sortir de son immense et infinie perfection, pour s'unir à l'imperfection ; car l'Humanité adorable de Jésus, Fils de Marie, quelque grande, quelque pure, quelque sainte, quelqu'aimable et quelque parfaite qu'elle .soit devant la divinité du Verbe, est une imperfection, et tellement qu'elle perd sa personnalité à cause de son union avec le Verbe. 11 est donc évident que le Verbe ne pouvait pas venir à la sainte Humanité pour s'unir à elle; mais il prit dans le sein de la très-pure et très-imma-

culée Vierge .Marie la suljsluiice de celle lluinaiiilé, i( ciéa une âme digne de lui être intimement unie, la doia de grandeurs, de beautés et de richesses si immenses, qu'il est impossible à aucune créature (excepté peutêtre Marie ) de la considérer sans en être éblouie et accablée; et cela par l'opération du Sainl-Esp'it, qui forma celle substance du corps pur et saint de celle céleste Humanité, pour unir celte àme admirable à ce corps si saint el si pur, et pour attirer et unir à sa divinité ce corps et cette âme.

Ainsi donc le Verbe ne s'unit pas au corps el à l'âme de Jésus, fils de Marie, mais il se les unit à lui-même, et les rendit ainsi à jamais l'objet de l'amour el de l'adoration de tous les enfants de Dieu. Si saint Paul dit que le Fils de Dieu s'est anéanti, cela ne s'oppo.se pas à ce qui vient d'être dit. Cet anéantissement existe tout de même. î.e Verbe, de toute éternité, était égal au Père, et lui rendait les devoirs substantiels, essentiels et inûnis, pi'écisément par cette égalité. Mais, en s'unissant la sainte Humanité, il s'est uni un être créé, qui, en sa qualité de créature et de serviteur de son Dieu, devait lui rendre les devoirs de néant et de serviteur ; et certes, cette admirable Humanité n'a pas cessé el ne cessera jamais un instant, de rendre au Père ces devoirs de néant et de serviteur. Or tous ces devoirs seront en même temps les devoirs du Verbe ; il est donc vrai que le Verbe a pris la forme de serviteur et qu'il s'est anéanti.

Voici comment on peut expliquer entièrement ce dont il s'agit ici : Le Fils de Dieu établit la même union avec nous que celle (pi'il a avec l'Hun^anité sainte, tirée du sein de Marie; seulement, celle iniion est moins parfaite el se fait précisément par celle sainte Humanité; et, par

ivAh\ sainlc union (|ui osl opérc^ en nous par le moyen rie celle sainte Humanité unie au Veihe, la vie divine nous est communiquée. De là, le Fils de Dieu ne vient pas à nous, mais il nous attire à lui, comme il a attiré divinement et avec une perfection inconcevable sa sainte Humanité. Xotre attiaclion n'est pas aussi parfaite, bien entendu. Cette sainte Humanitéesl attirée en réalité et par une loi uuicpic et spéciale établie pour elle seule : pour nous, c'est une loi commune surnaturelle, par la(|uelle nous sommes attirés et unis à cette sainte Humanité, et par elle et avec file au Verbe divin. La loi qui a attiré la sainte Humanité est une loi, de sa nature, fondée sur l'unique et absolue volonté divine, sans aucune participation de la volonté humaine; en nous, c'est une loi commune fondée sur la volonté divine, mais non sur la volonté absolue, il y faut la participation de notre propre volonté ; et cela seul suffit pour faire voir l'imperfection de notre union ; car, tout ce qui sort de la créature est imparfait, notre volonté n'est capable de rien que d'imparfait. Aussi, plus il se trouve de la participation divine dans notre union, plus cette union est parfaite, et si notre volonté y abonde davantage, elle est plus imparfaite.

Cette attraction de la volonté divine se fait en nous par la grâce (pii nous est communiquée par le moyen de la sainte Humanité, et cette grâce doit opérer cette union qui se fait par la tendance de notre âme vers celui qui nous attire. Cette tendance se fait par la foi, l'espérance et la charité. Par tout cela on comprend facilement que Jésus ne vient pas à nous et en nous, mais il nous unit à lui, et, une fois unis à lui, il devient notre vie. en nous communiquant la sienne, qui est celle du Père qui est substantiellement en lui pai le Verbe.

C'est ce qu'il pratique inèiiie par sa conduite extérieure, car sa conduite extérieure a la même efficacité que sa conduite intérieure, s'il trouve les dispositions nécessaires dans les âmes. Il attend les âmes. Il se sert de sa grâce qu'il met en elles pour les attirer, et quelquefois, comme dans la circonstance dont il s'agit ici, il emploie d'autres moyens où il met sa grâce pour opérer cette attraction. Cela se voit aussi ailleurs; ainsi il se sert des anges pour attirer les pasteurs, de l'étoile pour les mages , d'une circonstance providentielle pour la Samaritaine, de Philippe pour Nathanaël et de Marthe pour Marie. Il est le maître de ses dons, il les emploie comme il lui plaît. Quand ensuite les âmes obéissent à sa voix et répondent à celte attraction, alors il opère plus parfaitement en elles et leur communique abondamment la vie divine qu'il possède.

31. Judœi ergo qui erant ciim ea in domo, et conso-labantiir eam, eum vidissent Mariain quia cito siirrexil et exiit, secuti sunt eam dicentes: Quia vadit ad monumentum, ut ploret ibi.

31. Cependant les Juifs qui étaient dan? la maison avec Marie, et la consolaient, lorsqu'ils la virent se lever si promptement et sortir, la suivirent, disant ; Elle va au sépulcre pour y pleurer.

Le mouvement subit et vif que le divin amour fit faire à Marie étonna les Juifs. Elle était tranquillement assise, probablement sans dire mot, triste et accablée sous le poids de sa douleur; tristesse augmentée probablement par cette pensée : si le Maître avait été ici, mon pauvre frère vivrait encore. Etant ainsi comme sans mouvement et sans vivacité, lout-k-coup elle repi^end toute l'énergie de sa sensibilité, elle se lève et s'en va, sans faire attention à ceux qui étaient là pour la consoler, sans leur adresser une seule parole. Cela les étonne. Ils ne peuvent attribuer qu'à la violence de sa douleur ce changement subit qu'ils aperçoivent en elle, ne sachant pas ce qui

pouvait y avoir donné lieu. Ils conjocluient (jn'uno pensée al'fligeanle s'était subitement eni|)arée d'elle, et qu'elle va pleurer sur la tombe de son frère. Comme sa démarche était vive et rapide, ils n'eurent pas le temps de lui demander où elle allait, ils ne pouvaient que la suivie.

Ces pauvres Juifs, peu éclairés .de ce qui se passait dans cette âme, prenaient pour douleur accablante ce que l'amour opérait en elle, (^e mouvement était mêlé de douleur à la pensée de son frère, mais en même temps la grâce animait ce cœur et l'attirait avec violence. Cette pauvre âme retrouve la vie dans la pensée de se voir en la présence de son Sauveur. Elle était accablée sous le poids de la plus forte tristesse, à cause de l'absence de celui-là seul qui lui était cher sur la terre, et qui seul pouvait la soulager et la consoler. Voilà quatre jours qu'elle est dans cet accablement, elle est presque sans vie; elle apprend son arrivée, elle court bien vite s'épancher devant lui, avec son amour violent, et recevoir sa consolation.

32. Maria ergo, cum venisset ubi eral Jésus, vidons emn, cecidit ad pedes ejus, et dicit ci : Domine, si fuisses hic, non esselniorluus frater

32. El quand Marie fut venue où était Jésus, le voyant, elle tomba à ses pieds, et lui dit : Seigneur, si vous eussiez été ici, mon frère ne

meus. j serait pas mort.

Marie est habituée à trouver de grandes faveurs aux pieds du Sauveur, aussi aimait-elle à y être. Déjà une autre fois, et dès le premier moment que la grâce l'attira vers ce bien-aimé, elle sut trouver ce grand secret de se mettre à ses pieds avec un amour humble et ardent, et elle obtint le pardon de tous ses péchés, elle obtint sa propre résurrection : maintenant elle va avoir la résurrection de son frère. Une autre fois, elle est aux pieds de Jésus pour écouter sa sainte doctrine, et elle reçoit des

grâces Sîuis nombre, qui la font avancer de plus en plus flans la |)erreclion du divin amour.

Marie étant éloignée de Jésus, sa douleur était triste, morne et pénible; son cœur n'étant pas auprès de Jésus ne trouvait personne pour s'épancher, et ce cœur était sous l'oppression. A peine voit-elle son Bien-aimé, que ce cœur s'épanche avec une grande effusion de larmes, qui ont dû être bien suaves et toutes détrempées delà grâce divine.

C'est le propre des âmes fortement animées de l'amour divin; dans leurs ardents épanchements, elles sont aux pieds de leur Maître. Ce n'eât pas tant l'humilité que l'amour qui les met dans cette posture, par l'action vive et pénétrante de la grâce divine en elles. Cette impression de la grâce est si violente, et l'amour qu'elle inspire si vif, que l'âme, malgré toute l'ardeur de son mouvement, y est plus passive qu'active. Ce mouvement passif, dont l'âme se ressent si vivement, se retrace dans l'imagination sous la posture de la prostration aux pieds du divin Maître ; et c'est ce qui fait qu'on se voit comme prosterné aux f)ieds de Notre Seigneur, quoiqu'on soit debout ou assis, par une fiction presque passive de l'imagination. Cette liclion ou représentation est presque passive, parce que l'imagination ne travaille pas i)Our faire cette représentation, mais c'est un effet de cette même impression de la grâce qui, en même temps qu'elle agit sur les puissances de l'âme, exerce la même action sur l'imagination. C'est de là que venait l'action extérieure de Marie qui se jetait si souvent aux pieds de Notre Seigneur. Cela se faisait sans réflexion, par l'effusion de l'amour divin qui agissait si puissamment sur elle, y produisait de si fortes inq)ressions, et par suite agissait de même sur l'imagination. De l'imagination cet amour

S(3 fonimiiiiiquail à raction, sans fiu'tîlkî lîl (lop atleiilioii cl ce cjii'olie taisait; tellement grande était la force de l'impression intéiieuie qui l'absorbait.

Toute cette nction était pour ainsi dire un effet passif de cette forte impression d'amour qui la remplissait. Le terme du saint Evangile l'indique assez : Cecidil ad pedes ejus. Elle est accablée d'aflliclion ; quand elle apj)rend (]ue son grai]d Consolateur est arrivé, la grâce la louche et l'attire fortement. Ce mouvement vif de la grâce divine qui excite son amour, produit un cliangcmenl dans sa tristesse et son allliction. Cette douleui-qui était morne et abattue avant la venue de cette divine attraction, devient énergique et expressive par le divin amour dont elle prend la forme et l'action énergique. Marie vient, animée de ce violent sentiment et, dès qu'elle voit son lîien-aimé, cet amour prend tout son développement, et elle se laisse tomber à ses pieds.

Il est évident que ce fut cette impression intérieure (pii l'animait et la dominait, qui produisit ce laisser-aller. (>etle iuîpression était Qlors une impression de douleur (|ui s'épanche, parce que la circonstance où cette âme se trouvait était une circonstance de douleui'; mais l'action de l'épanchement était une action d'amour, opérée par la forte impression de la grâce divine. Marie se laisse entraîner dans sa douleur, et, par l'impulsion ardente de la grâce et de l'amour divin, elle se laisse tomber aux ])ieds de Jésus, son amour unique et son Consolateur.

Des torrents de larmes coulent de ses yeux. La source de ces larmes était la circonstance douloureuse qui les excitait ; mais le principe qui les attira, qui leur ouvrit la porte, et les fit couler avec cette abondance, était le divin amour.

Ce (pii j)eut-èlre lut l'occasion de celle nouvelle sen-

sibililé et de celte abondance de larmes, ce fut l'idée (]i\ grand amour de Noire Seigneur pour Lazare qui se présentait vivement à l'esprit, et le regret que la sainte avait de l'absence de Notre Seigneur pendant le temps de la maladie de son frère; ce que semblent signifier les paroles qu'elle adresse à son divin consolateur. «Seigneur, « si vous aviez été là, mon frère ne serait pas mort. »

Mais ces paroles auraient pu être prononcées par suite de ce grand mouvement d'amour, qui l'animait en ce moment. Ce qui se comprend d'autant plus facilement, par la raison que cette idée avait préoccupé les deux sœurs tout le temps qui précédait l'arrivée du Seigneur; etalors, dans cet épanchement amoureux de sa douleur, elle aurait reproduit cette pensée qui était habituelle dans son esprit avant cette violente impression.

Cette dernière explication paraît plus vraisemblable; car l'impression, que devaitfaireet que faisait évidemment sur Marie la nouvelle de l'arrivée du Sauveur, avait dû détourner son esprit de cette pensée habituelle, et frapper vivement son cœur d'un autre sentiment que celui, qui servait sans cesse à l'abattre par la douleur; par conséquent ces larmes et ce rafraîchissement de sensibilité ne venaient pas de la saillie nouvelle de cette idée triste ; cette idée n'était plus assez saillante pour produire cette douleur et ces larmes, elle ne pouvait plus faire subitement un aussi violent eflTel sur son imagination.

33. Jésus ergo, ut vidit eam plorantem et Judaeos, qui vénérant cuin ea, ploranles, infremuit spiritu, et liirbavit seipsum.

33. Mais lorsque Jésus la vit pleurant, et les Juifs qui étaient venus avec elle pleurant aussi, il frémit en son esprit, et se troubla lui-même.

L'objet des larmes de Notre Seigneur ne put être la mort de f^azare, p\iisqu'il savait qu'il allait le ressusciter. D'ailleurs, la pîivation de la jouissance d'un ami ne

j)<)uvail laire verser des larmes à Noire Sci^Mieur. I*ersonne ue pouvait croire cela; c'est parce qu'il ne voulait jamais jouir des créatures, sinon dans la gloire de son Père opérée par elles et en elles. Aussi rÉvangélisle a soin de niarquer la raison : ul vidil eam phranlem etc. Ces paroles nous indiquent trois causes des larmes du divin Maître.

La première cause était sa bonté pour .Marie. Il se proportionne à sa faiblesse, à l'état oii elle se trouve, et entre dans ses sentiments pour la remplir de ses grâces divines. Celte sainte âme était dans un grand accablement de douleur, elle était sous le poids de la faiblesse humaine, qui, dans les circonstances où elle était, se trouvait accablée, et, comme son cœur était extrêmement seTisible, elle en était plus aflligée que d'autres ne l'auraient été. La bonté divine a compassion d'elle, et daigne répandre des larmes sur sa douleur, et par là elle répandit une grande effusion de grâces dans cette âme, (pii durent produire en elle une consolation extièmemenl grande. Car si, en voyant un homme charitable touché et pleurant de notre affliction, nous en ressentons un grand soulagement et acquérons beaucoup de forces pour soutenir notre malheur, à combien plus forte raison les larmes du Fils de Dieu ont-elles dû produire un grand effet de grâces dans Marie pour la consoler, et la sanctifier par cette affection qu'elle éprouvait.

De plus, Marie était dans un état de tristesse extrême et accablée de douleur. C'était là la disposition de son intérieur. Le Fils de Dieu, par une bonté inouie, se conforme et se proportionne ordinairement à l'état de nos âmes, se fait petit et pauvre avec nous, pour nous sanctifier dans l'étal ou il nous voit. C'est pour cela

qu'il s'est lait hoinnic, alin cic pouvoir cnlici- dans nos petitesses et nos pauvretés. C'est dans ce sens que parle saint Paul quand il dit « que nous avons un Pontile qui « peut compatir, c'est-à-dire souffrir avec nous. » C'est ce qu'il fait dans celle circonstance. II voit cotte pauvre âme dans une disposition d'affliction, il ne tend pas à lui inspirer de la joie, mais il veut que cette aCtliction et cette tristesse soient saintes et sanctitianlcs. Aussi son opération intérieure est-elle une opération conforme aux sentiments de douleur qui se trouvaient en Marie. Il prend la forme de cette âme, pour la rendre sainte dans la forme où il la trouve.

Mais on se demandera : Pourquoi il a plu à ce divin Seigneur de pleurer extérieurement? N'aurait-il pas pu tout de même sans cela opérer à l'in^rieur comme il a fait? Il faut savoir que, pendant sa vie sur la terre, l'extérieur de son Humanité sainte se conformait aux opérations intérieures; car toutes les opérations de grâce ne se faisaient alors que par l'expression sensible de l'adorable Humanité du Fils de Dieu, et l'on verra toujours dans toute sa conduite les grâces intérieures répondre aux actions extérieures. L'Humanité sainte était et sera toujours le canal unique des grâces qui viennent de la divinité, et, comme alors son existence sur la terre était une existence sensible et toutes ses communications avec les hommes des communications sensibles, il résulte de là que, lorsqu'une grâce devait être communiquée aux hommes, elle l'était par une communication sensible. Ainsi donc, quand il plut à sa Majesté divine de verser des larmes sur Marie, cette bienheureuse créature en retira de grands dons de sainteté dans sa douleur.

Les serviteurs du Fils de Dieu peuvent tirer un grand piolil de rexcmple de leur Maître poui- la sanctilication

des âmes allligécs. ^olls ne devons pas eherclier à les égayer par nos manières gaies, mais pitilôf pleurer avec ceux (pii pleurenl, comme dit saint Paul. Mais il laut pleurer saintement, pour (jue nos larmes sanctilienl les leurs, et pour (jue nous versions In grâce dans leurs âmes en môme temps (pie nous prenons pari à leuiallliction.

Par là aussi le très-doux Sauveur manifeste à cette bonne àme l'intérêt qu'il lui portait, l'amour (pi'il avait pour elle; et cette manifestation devait porter dans celte âme un degré d'amour Irès-violent pour ce bien-aimé Seigneur.

I.a deuxième cause des larnjes du Fils de Dieu, ce turent les Juifs. Il voulait leur montrer combien il aimait ceux qui croyaient en lui, et le suivraient avec amour, et cond)ien il les consolait et les secourait dans leurs peines. Kt comme ensuite il devait faire ce miracle et manifester sa puissance, ces Juifs devaient être bien plus disposés à croire en lui et à s'attirer sa tendresse. De plus, comme ces Juifs étaient touchés et pleuraient à la vue des larmes de Marie, en voyant ainsi Jésus niêler ses larmes aux leurs et partager leurs peines, ils devaient être bien plus disposés à croire en lui, loisqu'ils vei'ront le miracle s'opérer. On voit en cela une bonté admirable dans la conduite de Jésus. Il voulait sauver les pauvres Juifs; pour cela il fallait leur communiquer sa foi, en faisant ce grand miracle; mais, pour que le miracle opérât véritablement la foi, il fallait d'abord que la volonté de ces hommes fût mieux disposée qu'elle ne l'était. Ils étaient pleins de toutes sortes de défauts et de préjugés, qui étaient cause que les mirticles ne les ra[)j)rociiaicnl [)as parfîùtemenl du Fils de Dieu et ne leur donnaicnl pas celle loi paifailc ipii clail dans

le cœur de Mai ie et de Mai llie. Car, pour qu'un liomiue j)uisse parfaileiuent protilcr de ces miracles et entrer dans un sentiment de foi, il lui faut la disposition de la volonté qui précède et qui fait qu'on se rend plus facilement aux sollicitations de la grâce. C'est pourquoi le divin Sauveur commence par faire cette action pour toucher la volonté des Juifs, et immédiatement après il les mène au tombeau pour frapper leur esprit, pour les forcer pour ainsi dire de se rendre. C'est encore là une grande leçon pour ses serviteurs. Qu'ils apprennent que s'ils veulent ramener à la foi une âme égarée, il faut commencer par toucher sa volonté et l'attirer. Quoique la foi soit la vertu propre de l'intelligence, elle est cependant fondée sur la disposition de la volonté, "sans laquelle il n'y a pas de vertu et surtout pas de foi.

La troisième cause des larmes du Fils de Dieu, c'est qu'il a voulu nous apprendre ce qu'il faut penser de ces sortes de douleurs, et comment il faut nous y comporter. Ces douleurs par elles-mêmes ne sont pas mauvaises, et les larmes qu'on verse dans ces circonstances ne sont pas blâmables. C'est ce que le Sauveur nous montre, en s'y excitant lui-même à la vue de Marie et des Juifs en larmes. Par là il nous apprend qu'il approuve même ces larmes, si elles ont lieu avec certaines dispositions ; quand elles sont animées et dominées par la grâce, comme étaient celles de Marie, sœur de Marthe, selon l'explication qui en a été donnée au verset précédent; quand on se laisse tomber ainsi aux pieds du divin Maître avec amour et abandon, comme cette sainte personne vient défaire. La mort des proches, selon la nature des choses, doit produire une certaine douleur. C'est une punition du péché, non seulement

pour ceux qui sont morts mais aussi pour ceux qui vivent encore, et cela en deux manières : la première consiste dans l'appréhension et l'horreur naturelle de la mort, et la deuxième dans la douleur qu'elle cause, lorsqu'elle frappe ceux que Dieu nous a unis. Cette douleur est ou naturelle ou surnaturelle, et, dans l'un et l'autre cas, la mort qui sépare peut causer de la douleur. Comme douleur surnaturelle, nous avons l'exemple de saint Paul qui, en parlant d'un de ses coopérateurs qu'il aimait beaucoup dans la charité de son xAIaître, et qui venait de relever d'une dangereuse maladie, annonce aux fidèles sa guérison et dit que Dieu a voulu avoir compassion de lui et ne pas lui laisser avoir liistesse sur tristesse.

Comme douleur naturelle, nous avons plusieurs exemples dims l'ancien Testament, et celui dont il s'agit ici, que le Sauveur approuve et sanctionne par son exemple et par sa divine grâce qu'il v mêle. Pour concevoir la raison qui nous montre pourquoi cette douleur n'est pas mauvaise, ni ses larmes, il faut considérer ce qu'elle €st en elle-même et dans son principe. Que son principe soit une affection naturelle ou surnaturelle, elle est bonne tout de nieme. Car voici comment cette douleur a lieu : nous sommes attachés à une personne par des liens naturels ou surnaturels. Si ces liens sont sin-naturels, l'afiection est mériloiieet très-agréable à Dieu ; si l'aflèction est naturelle, comme on entend par là celle qui est formée par l'auteur de la nature, le Créateur, et qui est imprimée par lui-même dans notre àme, elle est bonne par conséquent, quoique, par soi sans mérite pour le ciel (à moins qu'on ne la fende surnaturelle). Et non seulement elle est bonne, mais elle est nécessaire et obligatoire de droit naturel. L'une et l'autre affection

.sont donc bonnes, supposé qu'elles leslenl dans les bornes voulues par l'auteur de la nature et de la grâce. Ces atTeclions, existant dans l'âme, produisent un certairr etîel dans les sens, qui les goûtent et en jonissent; cette impression qu'elles produisent dans les sens n'est pas mauvaise non plus, puisqu'elle est dans la nature de l'homme, non de l'homme cori-ompu et gâté parle péché, mais de l'homme tel qu'il sort de la main de Dieu, l.orsque loutrà-coup il arrive que Dieu nous enlève la personne qu'il nous avait ainsi unie, les sens reçoivent un contre-coup, qui est proportionné à la force de l'aflection que notre âme avait contractée; l'âme elle-même reçoit un certain coup. Ce coup porté à l'âme et aux sens produit la tristesse, ladouleui- et les larmes. Or, il faut bien savoir que ce coup qu'on reçoit, on le reçoit de main étrangère; la douleur que l'on souffre est par conséquent une passion qu'on n'excite pas en soi, mais qui nous vient d'ailleurs. Il n'y a donc pas de mal en cela, pas plus qu'il n'y en a , lorsqu'on souffre des douleurs dans le corps, après avoir été frappé à coups de bâton.

(les douleurs et ces larmes sont en soi des choses indifférentes; on peut en user bien ou mal, ïwfon que l'on se laisse aller au sentiment de la nature corrompue ou de la grâce. Ici Marie, sœur de Marthe, sanctifia sa douleur en se laissant entraîner aux impressions de la grâce, qui l'amena devant Notre Seigneur et la Ht entrer dans les sentiments qu'on a vus plus haut. Dans ces sortes de cas, les larmes et les douleurs produisent un bien considérable dans les âmes pour leur sanctification. La douleur fortifie dans une âme le renoncement à toute créature, ranime les sentiments de foi, l'ait entier de plus en plus , et quelqjjefois parfaitement , dans un saint abandon à Notre Seigneur cl à sa sainte volonté

<Jivine, et peilevlioiuic l'oiisiilcrablL'iiKMit riiiiiou ace divin Maîtie. Cependanl, il arrive soiivetU que \a ^râce opère dans certaines âmes de telle sorte, que celle douleur el ces larmes n'ont pas lieu, et cela en appliquant fortement ces âmes et en les absorbant quelquefois à d'autres considérations, qui les empêchent d'être frapj)ees de l'objet pénible qui devrait faire la douleur.

De là on [)eut conclure pour la pratique que, lorsqu'on >ent vivement la douleur, il tant avoir recours à Notre Seigneur, comme Magdeleine: se servir de cette douleui et de ces larmes selon les vues de Dieu et le mouvement de la grâce intérieure. Si l'on n'en éprouve pas, il ne faut pas s'en faire, mais obéir à la grâce divine qui est en nous. On peut conclure qu'il y a du mal, lorsque cette douleur est vide de la grâce et nous détourne de Dieu , noui> trouble et nous agite.

Quoiqu'il n'y ait [)as de péché ni même d'imperfection <ians ces douleurs et ces commotions produites dans nos sens, il faut cependant savoir que ces choses viennent du péché, comme toute espèce de soufl'rance. ('e sont des faiblesses communes a tous les hommes , et devenues comme innées à leur nature depuis les ravages du pèche. Cela étant ainsi, le Fils de Dieu fait homme ne voulut et ne put s'y soumettre que selon qu'il lui plaisait. Car, il eût été inconvenant pour sa vénérable et adorable personne d'être soumise maloré elle aux iiinominies du péché. La passion ne pouvait jamais agir sur lui qu'autant qu'il le voulait bien. Il lui suffit de prendre la similitude du péché, en se conformant volontairement à ses frères bien-aimés, pour lesquels il est venu se sacrifier. Voilà pourquoi il est dit : Turbavit senietipsum ; c'esÉ jwr un acte formel de .sa volonté qu'il [)roduit ce mou-

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veulent. Aucune puissance, aucun effet étranger ne pouvait agir sur son intérieur ni même sur ses sens. Il ne suffit pas d'une permission de la divinité, mais il faut une action formelle pour opérer ces effets.

Il faut remarquer ces paroles : Infremuit spiiitu. 11 ne faut pas croire que ces paroles signifient que son esprit fut saisi d'un frémissement, comme cela se fait dans les hommes, qui sont tous faibles et misérables par le péché qui les domine en cela. Les paroles qui suivent montrent bien que non, puisqu'il est dit : Turbavil semetipsum. C'est volontairement qu'il excita ce frémissement et la commotion des sens qui s'en suivit.

L'explication la plus naturelle serait infremuit Spiritu, il frémit par l'Esprit Saint. Tous les mouvements de l'Humanité sainte se faisaient par le divin Esprit, par son inspiration et par sa conduite immédiate. Ainsi Jésus, notre adorable Maître , daigna en cette circonstance prendre une de nos faiblesses, par une inspiration du divin Esprit pour la sanctification des âmes. La raison pour laquelle on met ici que ce fut par l'inspiration du Saint-Esprit, (quoique toutes les actions de l'Humanité sainte fussent faites de la sorte) c'est qu'il s'agit ici d'une action qui, dans les autres hommes, se ressent du péché; c'est pourquoi le saint Évangéliste ne peut souflVir que cette idée vienne à qui que ce soit, et il montre que cette action était volontaire au lieu d'être une passion comme en nous, qu'elle était l'effet de l'inspiration immédiate de l'Esprit Saint , au lieu qu'eu nous elle est l'effet du péché.

Turbavit ne veut pas dire que ce trouble l'ut dans l'àme sainte de Notre Seigneur. <'elte âme admirable n'était janiais troublée et ne pouvait l'être. Ce trouble était cette perturbation des sens qui produit ordinaire-

rij(Mil les lui.aies, el qui ninlluc p;i.s iiécessairemenl sur l'àme pour y opérer la mémo perlurbation.

'M. El dixil : Ubi posiiislis (mhii ?

Dioiint ei : Domine, voni cl vide.

34. El il dil : Où l'avez-voii.s mis? Ils lui répondirent : Seigneur, \enez cl Aoycz.

Noire Seigneur, après avoir produit cet eiïet de sensibilité sur lui-même, el manifesté sa tendresse pour cette pieuse famille, el après avoir par là fixé l'altention des deux sœurs-et des Juifs, leur dil : « Où l'avez-vous enseveli?» Il le savait bien, mais ce fut pour provoquer en eux le désir et l'espérance de la résurrection qu'il allait opérer. Demander où on l'avait rais, et cela après s'être attendri sur la peine de ses amis, c'était presque s'offrir à le ressusciter. On connaissait sa puissance extraordinaire. Si leurs âmes n'avaient pas été si extrêmement abattues, les deux sœurs auraient dû concevoir les plus grandes espérances. Car pour quelle raison voudrait-il aller à la tombe du défunt? Il devait d'autant phis l'éviter que, selon la loi, on contractait une impureté légale en y allant. Il est probable que Marie conçut en effet de bonnes espérances, quoiqu'elle ne dît rien ; elle était dans l'attente sans doute et entre la crainte et l'espérance.

Les Juifs ne pensaient sans doute pas à un miracle. Ils lui dirent cependant devenir et de voir. Voyant l'intérêt extraordinaire qu'il prenait au malheur des deu;x sœurs, ils pensaient qu'il allait à la tombe par amitié pour Lazare et ils étaient bien aise de l'accompagner; puisque d'ailleurs ils pouvaient présumer que Marie el iMarthe ne le laisseraient pas aller seul.

3S. Et lacrymatus est Jésus. | 35. Et Jésus pleura.

Jésus, se mettant en route pour les suivre, versa des

larmes, poiii' iiionlrer de plus en plus la ginnde ulFecl-iou qu'il avait pour cette pieuse famille. (Test ainsi que- Jésus, avec une bonté admirable, prépare ces âmes au grand miracle qu'il va opérer. A mesure qu'il s'approche de la tombe, il donne de nouvelles marques de sa tendresse, comuie on voit par le second frémissement qu'il excita en lui-même ( v. 38), afin d'exciter la foi et l'espérance dans lésâmes qui s'intéressaient au défunt.

36. DixerunL ergo .Fiid;çi •.' l-xce i 36. Et ies Juifs dirent : Voyez quomodo aniabal eum. | comme il l'aimait !

Les Juifs no virent dans la conduite du Sauveur qu'une amitié stérile. Cela les édifiait, il est vrai , mais ils n'eurent pas l'idée qu'il pouiraitbien ressusciter le mort, puisqu'il l'aimait tant. Leurs réflexions n'allaient pas si loin. Cependant, c'était une bonne disposition, pour que le miracle opérât en eux selon les desseins de Notre Seigneur. Cette pensée disposa favorablement leur volonté, ce qui était toujours nécessaire pour que les miracles pussent produire leur bien ; car tous les préjugés des Juifs à l'égard de Notre Seigneur les indisposaient contre lui, et les empêchaient de bien prendre les miracles qu'il opérait. Bien souvent ceux qui étaient le moins mal disposés nQw retiraient que la satisfaction d'une vaine curiosité et d'une vanité nationale ; mais lorsque la conduite ou la divine parole de Jésus leur imprimait cette disposiifon de douceur, alors ils liraient de ces miracles une foi réelle. C'est ce que la divine bonté de Jésus opéra dans cette circonstance : une plus grande abondance de foi dans ceux qui en avaient déjà, et cela même avant le miracle, et un commencement de foi dans ceux qui n'en avaient pas. par l<' miracle.

n. (JuicJiiin aiJlein ox ipsis ilixc- i Ô7. .Mais c|ii('lqiios-uns d'eux

dirent : No pouvail-il pas, lui qui a oMverl les yeux d'un aveugle- né, faire que celui-ci ne mourût point?

runt : Non poteral iiic, qui aperuil oculos ca-ci nali, facerc ut hic non moreretui?

Quelques-uns de ces Juifs mal disposés envers le divin Sauveur ne se laissèrent pas loucher par sa sainte conduite. 11 fallait (jue ces cœurs fussent bien endurcis et bien préveiuis pour rester si insensibles. Les actions du Fils de Dieu produisaient toutes des effets de grâce, pour peu ([u'elles trouvassent de dispositions, et ses actions extraordinaires, on leur résistait difficilement : or celleci est du nombre. Le divin Sauveur manifeste son amour pour les ànu^s, et il le manifeste de la manière la plus forte dont les hommes puissent le manifester. Il fait cette inaiiifeslalion pour remplir d'amour ceux qui le voyaient agir; quelle n'a pas dû être la puissance de cette opération divine sur les âmes? Quand on voit pleurer un homme, la communication des sentiments d'attendrissement que la nature opère est telle, que peu de personnes y résistent. Mais quand le Fils de Dieu versait des larmes, quels effets d'attendrissement ont dû en résulter?

Cependant ces hommes, au lieu d'en être touchés, se mécontentent de lui, et disent dans leur endurcissement : « Est-ce que celui-ci, qui a ouvert les yeux a un aveugle- « né, n'aurait pas pu faire que Lazare ne mourût point?» Ces hommes croyaient parce que l'aveugle-né les y forçait, mais ils n'avaient pas la foi. Ils croyaient avec dépit, et leur malice qui les empêchait d'avoir la foi, ne pouvait leur enlever de la pensée que Jésus avait guéri cet aveugle qu'ils connaissaient. C'est pourquoi , pleins de cette malice, ils abusent de toutes les grâces que la divine bonté leur offre. Us se souviennent de ce miracle non pour dire: «Oh! bien sûr, son amour pour Lazare « va le lui faire ressusciter». Ils aiment mieux se livrer

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