‹ Commentaire sur l'ouvrage de FilangieriChapitre 13 sur 57 · CHAPITRE XL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XL

Des obseryations de Filaogieri sur la France.

« Si nous passons de l'Espagne ii la France , nous V^errons « encore une nation qui, après avoir dominé en Europe..: « a trouvé.. . dans l'ignorance de ses législateurs ^e prin- « cipe de sa décadence. »

Liv. I , chap. III , p. 56.

Filangieri commet à Pëgard de la France' une faute analogue à celle que j'ai déjà fait apercevoir dans ses réflexions sur TEspagne. De même qu'il attribue la décadence de ce dernier royaume à l'expulsion des Maures , et à de mauvaises lois commerciales, il assigne pour cause au dépérissement du premier la révocation de Fédit de Nantes, et les encouragements exclusifs donnés parColbertàrindustrie , sans égards et sans ménagements pour Tagri* culture.

Colbert est incontestablement tombé dans beau* coup d'erreurs , et Ton se doute bien , d'après mes principes sur la neutralité que les gouvernements doivent observer dans tout cq qui regarde l'indus-^ trie, le commerce et les spéculations individuelles^ que je ne me constituerai pas l'apologiste de ce ministre jadis si vanté. La révocation de Tédit de Nantes fut aussi un grand crime et un acte de délire. Mais ni Colbert n'auroit pu se livrer sans réserve, à ses théories trompeuses , sur la nécessité de donner

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aux manufactures une activité factice et forcée , ni Louis XIV n'auroit pu bannir les protestants d^une patrie qu'ils enrichissoient , si la France eût été ga-' rantie par une constitution libre et contre le despotisme des rois et contre les conceptions fantastiques des ministres.

Plusieurs différences néanmoins. existent entre la France et FEspagne et méritent d être remarquées.

L'oppression intellectuelle n'a jamais pesé .sur nous au même degré que sur nos voisins au-delà des Pyrénées. La totalité des François n'a été complètement privée des droits politiques que sous Richelieu : et j'ai déjà dit, dans le chapitre précédent, que des institutions défectueuses, mais investissant des classes puissantes de certains privilèges qu'elle» sont sans cesse occupées à défendre, ont, au milieu de beaucoup d'inconvénients , cet avantage qu'elles ne laissent pas la nation entière se~ dégrader et s'abâtardir. Le commencement du règne de Louis XIV fut agité par la guerre de la Fronde, guerre puérile à, la vérité, mais qui étoit le reste d'un esprit de résistance accoutumé à l'action y et' continuant à agir presque sans but. Le despotisme s'accrut beaucoup vers la fin de ce régne. Cependant l'opposition se maintint toujours, se réfugiant dans les querelles religieuses, tantôt des calvinistefs contre le catholicisme, tantôt des. catholiques entre eux. La mort de Louis XIV fut l'époque du relâchement de l'autorité. La liberté des opinions gfagnâ chaque jour du terrain.

Je ne veux point dire que cette liberté s'exerça de

la manière la plus décente et la plus utile : je veux dire seulement qu'elle s'exerça, et que de la sorte on ^ ne peut mettre les François à aucune époque , jusqu^à la révolution de 1789, parmi les peuples con* damnés à un asservissement complet et à une léthargie morale.

Cependant il est certain que , dans le temps où écrivoit Filangieri, la France étoit tombée de son rang; déchue de sa puissance, et que soq caractère tiational étoit altéré. \

Mais d'où provenoit ce dépérissement, cette altération, cette décadence?

Il est facile et commode d'attribuer des effets généraux à des causes partielles. Les ennemis de la liberté se plaisent beaucoup dans cette manière de résoudre les 4îffi<2ultés, parceque, toutes les fois qu'on remonte aux principes, la nécessité de la liberté apparoît soudain, tandis que si l'on prend, pour solution du problème, tel détail, tel individu, tel accident, cela ne tire point à conséquence.

Les uns vous diront donc que l'affoiblis^ment de la France dans le dernier siècle a tenu aux guerres malheureuses dans lesquelles, vers la fin du siècle précédent, Louis XIV s'étoit engagé.

Les autres accuseront 4e cet affoiblissement la corruption que la régence introduisit dans toutes les classes, et le peu de résistance opposée aux progrès de cette corruption par les successeurs de Louis XIV, qui, voluptueux, indolents ou foibles, se montrèrent incapables d'exercer dans sa plénitude l'autorité royalç.

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Mais il en est de ces explications comme de toutes celles (|ui ne s'ëlévent pas assez haut.

Les guerres de la vieillesse de Louis XIV furent la cause la plus prochaine des maux de la France. Mais si ce pays avoit possédé des institutions constitutionnelles, Louis XIV n'auroit pu ni entreprendre ces guerres inutiles, ni persister dans ces agressions téméraires qui dévoient attirer sur lui les forces réunies de toute TEurope. Il n'auroit pas dépendu d^un de ses ministres de l'entraîner dans de semblables expéditions, pour le distraire Ae ses mécont^oitements les plus passagers et les plus frivoles.

Quant à la corruption dont on accuse les successeurs de Louis XIV d'avoir donné l'exemple et favorisé ou toléré les progrès ; cette corruption fut la suitenécessairedel'oppressionmoralequeLouisXIV dans sa décrépitude avoit exercée sur une nation déjà trop éclairée pour la supporter: la réaction fut proportionnée à l'action. Même avant la mort de Louis XIV cette réaction s'annoncoit. Les mémoires du temps nous parlent de lettres interceptées, of" fensantes également â Dieu et au Ik)i{i) : ces lettres étoient écrites par des courtisans qui vivoient sous sa férule ; mais le vieux prince pesoit sur sa vieille cour qui , elle-même , imposoit la dissimulation et la fraude à la génération naissante. Le roi mourut : le torrent auquel son despotisme opposoit des digues les renversa toutes. Le raisonnement se dédommagea par la divagation et l'audace de la con-r

(f ) Lettres de madame de Maintenons

trainte qu'il avoit impatiemment subie. L'on peut affirmer, et ce devroit être une instructive leçoQ pour les ^gouvernants ^ <iue, toutes les fois que le mensonge a régné, la vérité se venge avec usure. A peine Louis XIV avoit-il disparu que Ton vit apparoître la régence; madame de Prie remplaça madame dç Maintenon, et la dépravation s'assit sur W tombeau de rbypocrisie.

Donner au contraire à la France une coBstitutioiiL libre. La superstition d'un monarque sera saiis in^ fluence sur un peuple en droit de ne pa» singer l'opinion du nuiître : et il n'y aura point de réaction vers la licence , parcequ'il n'y aura pas eu pression en faveui: du faux tèle et de la bigotterie.

On peut en dire autant de la foiblesse des princes qui remplacèrent Louis XIY. Les mœurs relâchées de Louis XV et l'indécision de Louis XVI auroient en Angleterre été des choses fort peu importantes, parceque le caractère personnel du toi n'est rien dans un régime constitutionnel.

Je dirai plus. 11 est heureux que les successeurs de Louis XIV aknt eu ce relâchement de mœurs et «ette foiblease ; car c'est à cette cause qu» tient la différence que j'ai remarquée entre la France et l'Es-r pagne , et qui est toute à l'avantage de la première. Si Louis XIV avoit comme Charles-Quint ixé remplacé par un prince sévère , ombrageux , asse^ ha* bile pour opprimer la nation sans^ la Scouleyer, iil est probable que la France seroit tombée dans la stu-^ peur et dans l'apathie. Sous ce rapport, nous devons nous féliciter peut-être des, orgies de 1% régencç et

SUR l'ouvrage de filangieri. 87 de rimmoralitë de la cour de Louis XV. La licence des grands vint au secours et tourna au profit de la liberté du peuplé.

L^Espagne, sous un gouvernement sérieux, oppressif, et secondé par une inquisition implacable, perdit toute activité et tout intérêt à la chose publique; la France, sous un régime arbitraire, mais inconséquent, frivole et contrarié par une opinion qui trouvoit mille issues pour s^échapper, conserva de Tintérêt à la chose publique , en conservant sinon le droit, du moins la faculté de sVn occuper; et si les deux monarchies dépérirent , ce fut d^une manière diverse , chacune confarmément à la cause de son dépérissement.

L'Espagne paralysée n a été durant les deux sié*cles de sa léthargie d aucune ressource, ni pour ellemême ni pour l'Europe , malgré les qualités sublimes qui étoient comme enfouies dans le caractère de ses habitants. La France , dans son abaissement le plus profond, a répandu autour d-elle les lumières, entreténu dans les écrits la vie intellectuelle, et donné enfin la première le noble signal de la liberté.

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