CHAPITRE XH
De la décadence annoncée par Filangieri à TAngleterre.
« L'Angleterre est aojourci'hai sur le bord de sa ruine , «t 99 «dëciidence subite a sa source dans les erreurs de ses lois.»
' Liv. I, chap. Ilf, p. 57.
Toutes les observations de Filangieri sur les vices des lois angloises , sur Fabsurdité et la cruauté des prohibitions commerciales en vigueur dans la pa* trie d'Adam Smith, sur Tinégalitë et Fmjustice des relations que l'Angleterre avoit établies , et qu'elle a voulu perpétuer entre elle et ses colonies, sont d'une vérité évidente. La législation de cette île célèbre, dans tout ce qui a rapport à l'industrie, aux manufac-* tures , à la fixation du prix des journées , en un mot à l'existence de l'homme réduit à vivre de son travail , ressemble à une conspiration permanente de la classe puissante et riche contre la classe pauvre et laborieuse. Des preuves sans nombre seroient faciles à rassembler. On ne sauroit ouvrir les statuts d'Angleterre , même en laissant de côté les temps barbares , et en ne consultant ces statuts que depuis le régne d'Elisabeth jusqu'à nos jours , sans voir les rigueurs , les supplices et la mort , prodiguées à des actions qu'il est impossible de considérer comme des crimes. L'exportation d'un bélier ou d'un agneau (emporte la confiscation des biens, la perte de^U
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main gauche , et pour la récidive celle de la vie. Quiconque approche de la côte avec de la laine brute est atteint d'une peine non moins sévère, comme soupçonné d avoir voulu faire passer à Tétranger une matière non encore ouvrée. Si des ouvriers qui expirent de misère avec leurs familles , se concertent pour obtenir des salaires proportionnés au prix des denrées , ils sont châtiés comme des rebelles. Dans ce pays que chacun de ses habitants se vante de pouvoir parcourir en liberté, l'indigent pour passer dune paroisse à Fautre, a besoin du consentement de celle où il veut sVtablir, de peur que, dépourvu de moyens de subsistance, il ne tombe à la charge de ses nouveaux concitoyens. La femme enceinte, le vieillard, l'orphelin, rencontrent ainsi à chaque pas , dans leur propre patrie , des barrières factices qui la transforment pour eux en une contrée inhospitalière , où la pauvreté se voit proscrite , parceque la propriété a conservé la férocité primitive de l'usurpation.
Il n'est pas étonnant qu'indigné de ce spectacle , Filangieri ait cru reconnoître des causes de ruines , là où se déployoient tant d'iniquités. B y a néanmoins plus de quarante ans qu'il prédisoit à PAngleterre une décadence prochaine et inévitable. Ses prédictions ont été répétées chaque année par des écrivains d'opinion diverse , les uns de bonne foi , les autres attaquant l'Angleterre dans ce qu'elle a de mauvais pour décréditer ce qu'elle a de bon.
Ces prophéties lugubres ne s'étant point réalisées, nous tombons aujourd'hui , je le pense , dans un
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autre extrême, et nous imaginons que, parceque TAngletèrre a été long-temps menacée sans être atteinte, elle est pour jamais à Fabri des conséquences de ses vicieuses institutions.
Ce sujet est d'une extrême importance , non seulement sous le point de vue de la doctrine^ mais sous If rapport des destinées futures de la république européenne. Deux puissances se disputent TEurope C6mme une proie. Ces deux puissances sont TAngleterre et la Russie.
Je n'ai point à m occuper ici de ce que deviendroit TEurope sous Tinfluence russe. Dépendre de la Russie , c'est dépendre d'un individu. Tout ce qui repose sur une tête n'est que viager. Gouvernée par des princes absolus , la Russie ne sauroit avoir sous deux générations- impériales un système identique. de qu'un prince absolu a commencé , son successeur labandonne : ce que le pr^emier a menacé , le second l'épargne ou le protège. Les faits nous prouvent cette vérité. Vers la. fin de la guerre de sept ans, la mort d'une impératrice sauva la Pru^e; et au commencement de ce siècle , la versatilité d'un empereur auroit sauvé la France , si une ambition déréglée n'avoit.été provoquer la Russie jusqu'au milieu .de ses frimas. Ainsi l'influence russe auroit pour l'Europe cet inconvénient particulier , que les rois , vassaux de ce géant , à peine civilisé ^ sèroient les jouets d'incalculables caprices. S'ils achetotent par leur soumission son assistance contre leurs peuples , ils se verroient bientôt les victimes et les dupes de cç. honteux traité. Mais , encore une fois, cette
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question est ëtran^dre à celle qui m'occupe. Cest de Pinfluence angloise que je dois uaiter maintenant.
L'Ang;leterre est dans une position tout-à-fait di£* férente de celle de la Russie. Ses institutions consti^ tutionnelles lui donnent tous les avantages d'uA gouvernement aristocratique. Le roi est dans la constitution britannique ce que doit être le pouvoir su-* préme , un modémteur élevé au-dessus de la sphèr# des agitations, et apaisant, désarmant, ou départa* géant les autres pouvoirs. La véritable action journalière est dans le ministère, réunion d^homme$ toujours plus ou moins distingués par le talent ou par Texpérience , à Tabri , comme corps collectif des vicissitudes de Fhérédité qui amène tour-à-tour lenfance et la vieillesse , la foiblesse et la violence , la pusillanimité et la présomption; formant, en un mot, une espèce de sénat, constant dans ses vue$, uniforme dans sa marche, et préservé par sa com* position de la versatilité et des caprices, inséparables d une s:uc€ession d'individus qui se remplacent pat droit de naissance.
Quelles qu'aient toujours été les divisions des par* tis, le gouvernenvent anglois, en passant des mains d'un de ces partis dans celles de Tautre, n'a jamais en résKté dévié de son principe aristocratique. Le ministère whig de Ghatham n'étoit pas. il y a cin^ quame ans pla3 cosmopolite, ou moins jaloux de la prospérité et des droits du continent, que ne Test aujourd'hui te ministère tory de lord Gastehreagh. U y avoit certainement dans le premier quelque chose de noble , de large , de généreux , qu'on ne re*^
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inarque point dans le second. Les doctrines de la Jibertë, restreintes même à l'initërieur, donnent tou jours cette couleur à qui les professe. Mais quand , rentré dans les rangs des opposants, le père de M. Pitt réclamoit pour l'Amérique opprimée , il s'écrioit encore : Paix avec l'Amérique et guerre avec l'Europe ! c'est qu€ le continent de l'Europe est pour les Anglois de toutes les opinions , non point une réunion de pays alliés , peuplés d'êtres de la même nature , mais un objet continuel de spéculations plus ou moins machiavéliques ; et s'ils ne le traitent pas comme celui de Flnde, c'est que nous sommes des Indiens trop habiles et trop aguerris pour eux.
La question de savoir si la décadence de l'Angleterre n'est qu'une chimère , ou si le moment approche où cette décadence se réalisera, est donc, je le répète , d'une importance extrême. C'est la question de l'indépendance commerciale , industrielle , et même politique de l'Europe. JMais je dois remarquer que je n'entends pas seulement par décadence un affoiblissement momentané, contre lequel les institutions constitutionnelles de l'Angleterre réagiroient toujours ; j'entends une destruction de ces institutions et de l'ordre social qui repose sur elles, et par là même un coup mortel porté à sa prospérité au-dedans et à son influence au-dehors.
Les causes que les écrivains , qui prédisent la chute de l'Angleterre, allèguent d'ordinaire comme devant produire ce résultat sont au nombre de deux: i^la misère de la classe laborieuse ; 2** l'énormité de la dette publique.
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La misère de la classe laborieuse ne peut être niée, et les lois de FAngleterre sont à cet égard aussi absurdes quWoces : elles pèsent sur Tindigence ; elles lui disputent Tusage légitime de ses facultés et de ses forces; elles éternisent sa souffrance , car elles lui enlèvent tout moyen de parvenir à une position plus heureuse. En conséquence, dans un moment où d autres causes améneroient une grande crise , Teffet de ces lois désastreuses seroit incontestablement d^ajouter aux désordres et aux calamités de cette crise. Mais les vices de ces lois, quelque grands qu'ils soient, ne produiront point à eux seuls la convulsion quHls aggraveront, si elle vient d'ailleurs.
La classe pauvre est toujours divisée. Poursuivie par des besoins qui renaissent à toutes les heures , elle cède au premier espoir qu'on lui donne de satisfaire , ne fut-ce qu'à moitié , ses pressants besoins. La faim , qui est le motif de ses soulèvements , la force en même temps à se rendre à toutes les tentations qu'on lui présente. Livrée à elle-même , cette classe infortunée, contre laquelle toutes les autres conspirent , peut agiter ses fers , mais non les briser ; elle les reprend , après en avoir frappé ses maîtres , et n'est redoutable que lorsque des rangs plus élevés lui fournissent des chefs.
Or, en Angleterre , ces rangs plus élevés sont tous . ligués contre cette classe malheureuse. Dans un pays où la liberté politique existe , et où les personnes et les propriétés n'ont rien à craindre de l'arbitraire, tous ceux qui possèdent quelque chose se coalisent en faveur de l'ordre établi , dès que l'anarchie se pré-
sente. De la sorte, les institutions constitutionnelles des Anglois les préservent des suites de leurs erreurs industrielles et commerciales , ce qui rend diamant plus étrange la folie de ces publicistes qui nous proposent à-la-fois d emprunter les lois prohibitives de ce peuple , et nous invitent à nous préserver de son système constitutionnel.
D^ailleurs, parmi les mesures et les précautions prises pour contenir la classe inférieure , s^il y en a plusieurs qui sont liostiles et rigoureuses , il y en a aussi qui consistent en adoucissements et en pallia*^ tifs , d^une efficacité au moins passagère.
Ainsi la taxe des pauvres ; taxe si fâcheuse à beau<^ coup dVgards, et dont TAngletore s^affranchiroit soudain par un retour aux principes de la liberté in-» dustrielle, est une espèce de restitution consentie par te monopole en faveur de ceux qu^il dépouille de leurs droits : cW une amende au prix de laquelle les prohibitions achètent la prolongation de leur existence. Cette taxe, bien 'qu^insuffisante,. entre h fient Tespérsace du pauvre, et par là calme son*ir-^ ritation.
J^ajouterai que, malgré son attachement à ses ré^ glements vexatoires^ TÀngleterre s'est un peu relâchée depuis un siècle de ses anciennes entraves, eontre Tindustrie. Ses lois les plus barbares sont raifement exécutées , et les tribunaux accueillent avec. Êiveur les distinctions subtiles tendant à soustraire aux statuts prohibiti£i le plus de métiers qu'il leur est possible. Les apprentissages, par exemple, ëtabKs par ÉKsabeth , ont été restreints aux piiofessions
SUR l'ouvrage de FILANGIERI. <)5 qui existoient sous son régne (i). Ainsi la liberté, sous ce rapport, gagne du terrain, et les lois industrielles, adoucies ou éludées, ne doivent pas être regardées comme une cause directe et immédiate de révolution.
Il en est de même de Fénormité de la dette publique , énormité dans laquelle Filangieri et tous les écrivains qui ont parcojaru après lui la carrière de l'économie politique ont vu le germe d'un bouleversement.
Cette dette est sans doute un grand fléau ; son a€* croissement progressif doit finir par le rendre insupportable. Mais jusqu'à ce jour, la dette publique de l'Angleterre , rendant les fortunes privées solidaires en quelque sorte de celle de l'état, donne à Tordre existant des soutiens plutôt que des ennemis. Il eu sera ainsi , aussi long-temps que le gouvernement anglois aura le bon esprit de sentir que, lorsqu'une dette est considérable , il faut s'occuper dei la payer bien plus encore que de la réduire, et que la ^éduc-^ tion la plus forte n'est jamais d'un proQi équivalent au moindre échec donné au crédit par les moyens employés pour espérer cette réduction. Avec ce prin* cipe, un pays peut long-temps défier tous les calcuU et braver toutes les probabilités humaines. L'Angleterre , moins endettée , verroit peut-être accourir autour du pouvoir responsable et garant de sa ^ette bien moins de défenseurs, ou des défenseurs bien moins zélés. Mais la crainte de perdre des capitaux
(i) II fsiut avoir été en appi'entissage pour faire des chariots et BOB pour faire des carrosses. Btackstone.
lutte dans l'esprit de tous les créanciers de l'état con-* tre le désir de reconquérir des droits , et la réforme invoquée en théorie, est repoussée en pratique , parcequ'une réforme réelle et complète auroit peutêtre pour préliminaire ou pour conséquence une banqueroute.
Ce n'est donc ni dans la misère de la classe labo^ rieuse ni dans l'énormité de la dette que réside le danger de l'Angleterre ; c'est dans l'anéantissement^ que je crois désormais inévitable, de son principe aristocratique. Ceci a besoin de développements.
L'Angleterre n'est au fond, comme je l'ai dit, qu'une vaste , opulente et vigoureuse aristocratie ; d'immenses propriétés réunies] dans les mêmes mains, des richesses colossales accumulées sur les mêmes têtes , une clientèle nombreuse et fidèle , groupée autour de chaque grand propriétaire , et lui consacrant Tusage des droits politiques qu'elle sem-» ble n'avoir reçus constitutionnellement que pour en faire le sacrifice ; enfin , pour résultat de cett^ combinaison , une représentation nationale composée , d'une part, d€s salariés du gouvernement, et de l'autre , des élus de l'aristocratie : telle a été l'organisation de l'Angleterre jusqu'à ce jour.
Cette organisation qui paroît fort imparfaite , et même fort oppressive en théorie, étoit adoucie en pratique , tant par les bons effets de la liberté conquise en 1 688 , que par plusieurs circonstances particulières à l'Angleterre, et qu'on n'a pas, je pense, assez remarquées, quand on a voulu transporter ailleurs certaines institutions tenant aux privilèges , et
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empruntées V dans leurs modifications, dé la cdnsti^ tution britannique. Je conviendrai même de bonne foi que je ne me suis pas toujours suffisamment pré-*^ serve de cette erreur ( 1 ).
• L'aristocratie angloise n'avoit jamais été, comme celle 'de plusieurs autres pays , Feniiemie du peuple» Appelée dans les siècles les plus reculés à revendiquer contre la couronne- ce quelle nomitioit ses droits, elle n'avoit pu faire valoir ses prétentions qu^en établissant certains principes utiles à la niasse des citoyens. I^a grande charte j bien que rédigée au sein de la féodalité , et empreinte de beaucoup de vestiges du système féodal , consacre la liberté individuelle et le jugement' par jurés, sans distinction de rangs ni de personnes.
£a 1688 ) une grande partie de la pairie angloise avoit concouru à la révolution qui a fondé eh An-^ gleterre un gouvernement constitutionnel ; et depuis cette époque , au lieu de se vouer à la domesticité et aux antichambres, cette portion de nobles étoit restée à la tête d'un parti d'opposition , qu'elle servoit de sa considération et de sa fortune, en même temps qu'elle en recevoit de la force.
Faisant ainsi collectivement de son aristocratie une de^ bases de la liberté^ elle se concilioit en détail Tâffection de la classe dépendante, par un patronage que sa durée et la fidélité avec laquelle elle en accomplissoit les devoirs avoient rendu presque
(i) Ceci s'applique sur-tout à ce (Jue j'ai dit de la pairjie dans mon ouvrafre 9nr les constitutions et les garanties.