COMME7«TAIRE
héréditaire. Les grandes propriétés des seigneurs anglois étoient en partie tenues k bail par de riches fermiers , qui les cultivoient de père en fils à des conditions restée^ depuis très long-temps les mêmes. Leurs maisons étoient remplies de nombreux domestiques que le maître payoit chèrement, et qui lui paroissoient une charge inséparable de son état. Chacun de ces grands seigneurs étoit en quelque sorte le chef d un petit peuple , dont la fortune dépendoit de lui y et qui le >ervoit de son zélé et des moyens divers que chaque individu de ce peuple'se trouvoit posséder (i).
Il étoit résulté de cette organisation qu^en Angle* terre Faristocratie n'étoit nullement odieuse à la masse de la nation. Les lois même qui sont émanées du parti populaire aux époques où il a tenu le pouvoir en main n ont jamais été dirigées contre
(i) La vérité de ce tableau de TÂDgleterre jusque vers la fin du siècle dernier a été contestée par quelques écrivains anglois , qui m*ont reproché d'avoir prêté au temps actuel des coutumes et des institutions féodales qui n'existent plus depuis Henri VU. Assurément je ne méconnois point la distance qui sépare l'Angleterre constitutionnelle de l'Angleterre soumise à la féodalité. Mais lorsque les institutions se détruisent graduellement, lés relations et les usages survivent. Les fermiers des grands propriétaires anglois n'étoicnt certainement pas attachés à la glèbe, il y a trente ans : mais les baux et les familles qui en jouissoient demeuroient les mêmes ; et cette stabilité formoit entre ces familles et celles des propriétaires un lien de clientèle et de patronage* Dès que les propriétaires ont vu dans la hausse des baux une spéculation, ce lien s'est trouvé rompu. Il n'y a plus eu de patrons et de clients, mais des hommes agissant également suivant leur intérêt , et dépourvus d'affections aussi bien qu'exempts de devoirs les uns envers les autres.
SUR l'ouvrage de FILANGIERI. 99 la noblesse. Il ne faut pas m'opposer Tabolitton de la chambre des pairs durant les guerres civiles; cette mesure de révolution n^ëtoit point en harmonie avec le sens vraiment national. Les privilèges de la noblesse , modifiés par Tusage plus que par la loi, s^étoient conservés dans la Grande-Bretagne, sans exciter Piititation qu^ils causent ailleurs,
La guerre de la révolution Françoise a dérangé subitement cette combinaison de liberté et d'aristo* cratie , de clientèle et de patronage. Cette guerre , en ajoutant beaucoup au fardeau des taxes, a introduit, entre la fortune des grands et les besoins de la population qui dépendoit d^eux, une disproportion qui a rompu tout équilibre. Impatients d'une gène à laquelle ils nVtoient point habitués, les grands et les riches ont voulu s'en affranchir. Les propriétaires ont haussé leurs baux ou changé leurs fermiers; les maîtres ont renvoyé leurs nombreux domestiques. Us n ont vu, dans cette manière d'agir, qu'une mesure d'économie : elle a été le germe d'un changement dans les bases de l'ordre social ; et les symptômes de ce changement sont déjà visibles, bien que la cause en soit ignorée.
Par-tout où la masse des nations n'est pas comprimée par une force majeure, elle ne consent à ce qu'il y ait des classes qui la dominent, que parcequ'elle croit voir dans la suprématie de ces classes de 1 utilité pour elle. L'habitude, le préjugé, une espèce de superstition, et le penchant de l'homme à considérer ce qui existe comme devant exister , prolongent l'ascendant de ces classes même après que
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leur utilité a cesse. Mais leur existence est alors prë- ' Caire , et la durëe de leurs prérogatives devient in^ certaine. Ainsi le clergé a vu diminuer sa puissance dès qu'il n a plus été le seul dépositaire des connois-^ sances nécessaires à la vie sociale : les peuples n^ont plus voulu obéir implicitement à une classe dont ils pouvoient se passer. LVmpire des seigneurs a commencé à déchoir lorsqu'ils n'ont plus offert à leurs vassaux, en compensation des privilèges que ceux-ci consentoient à respecter, une protection suffisante pour les dédommager de leur soumission à ces privilèges. Les grands seigneurs anglois n'avoient ni le monopole des sciences, comme les ecclésiastiques , ni celui de la protection , comme les barons du moyen âge ; mais ils avoient celui du patronage, et ils rendoient ce monopole tolérable pour les classes inférieures, en s'attachant et se conciliant une vaste clientèle. Ils l'ont licenciée ; ils .ont cru, et c'est une erreur dans laquelle l'aristocratie tombe toujours, ils ont cru qu'ils pouvoient s'affranchir des charges et garder le bénéfice. Mais les clients ,' repoussés par leurs patrons, se sont par là même sentis replacés sur un terrain d'égalité. Ils en ont été avertis par un instinct sourd et rapide ; et toute la disposition morale de l'Angleterre a été changée. Les anciens^ fermiers qui paient plus cher, ou les nouveaux fermiers qui ont remplacé les anciens, ne sont plus les dépendants des propriétaires : ce sont des hommes qui , ayant traité avec eux d'après les lois , ne reconnoissent pour intermédiaires que ces lois au nom desquelles on leur a imposé récem-
SUR l'ouvrage de FILANGIBRI, lOI
ment des conditions plus oBëieuses. Les serviteurs * renvoyés ont renforcé la classe qui n^a rien k pçr«dre, classe déjà très nombreuse en Angleterre, à cause de ses détestables lois prohibitives , et de ses parish /atu5.(lois de paroisse) si horribles contre les pauvres. De la sorte, une grande portion du peuple, qui létoit autrefois le soutif n de Faristocratie , eu est devenue l'adversaire.
Ce premier résultat du licenciement de la classe dépendante en a produit un second , et ces deux ef-» fets se sont accrus l'un par l'autre.
Jusqu'à ce jour une portion de l'aristocratie dé-> fendoit franchement la liberté. Se, sentant à l'abri des orages populaires , il lui étoît agféable 4e limi-« ter à son profit la puissance du trône. Les nobles de l'opposition étoient flattés de se montrer les tribans d'un p.euple qu'ils dirigeoient.- Aujourd'hui cette portion même de l'aristocratie britannique s'aperçoit que le gouvernail lui ^ échappé, et s effraie des principes démocratiques qui font des progrès. En conséquence sa marche est incertaine. Elle ne deTmande plus tout ce qu'elle demandoit, et elle ne désire pas tout ce qu'elle demande. Par exemple, de tous les anciens whigs qui avoient débuté par réclamer la réforme parlementaire , il y en a bien peu qui en parlent encore, et il n'y en a. pas un, j ose le dire, qui l'effectuât, s'il le pou voit par un acte de sa volonté. Aus^i l'opposition, proprement dite, a* t-elle perduia confiance de la masse. C'est un incon^ vénient : ceux qui veulent conduire le peuple au-delà des bornes, profitent de ce qu'il n'a qu'eux pour chefs.
Pour faire concevoir toute Fëtendue et toute Fimportance d'un tel changement^ une seule observa^ tion suffira.
Le moment de la plus grande détresse de PAngleterre a été celui de la cessation de la guerre à laquelle la paix de i8i4 a mis un terme. La guerre avoit été la cause de cette détresse ; mais la paix en a été le signal.
Durant la guerre, Tactivité angloise s'étoit dirigée vers des genres dlndustrie et vers des spéculations qui avoient pour base une lutte gigantesque contre Bonaparte et les rois ses vassaux. Une population d'entrepreneurs, de manufacturiers, d'armateurs, de contrebandiers même, population militaire en quelque sorte, s'étoit formée : elle avoit remplacé la population manufacturière et industrieuse des épo« ques paisibles, et étoit aussi venue au secours de la partie de cette population qui restoit sans emploi direct, en l'associant, par des voies détournées, à ses entreprises et à ses profits. Sa prodigieuse acti* vite, nécessitée et favorisée par les circonstances, non seulement faisoit illusion , mais en réalité réparoit au jour le jour les inconvénients d'une posi-* tion pareille. De là cette espèce de prodige qui a fait que plus l'Angleterre a eu d'ennemis, plus elle a semblé croître en force et en puissance.
La paix est venue. L'activité a dû cesser momen* tanément avec la guerre qui Pavoit créée et qui seule l'alimentoit ; elle a dû cesser avant d'être remplacée par d'autres spéculations et une autre industrie, parceque les canaux depuis long-temps négligés
SUR l'ouvrage de filangieri. ioÎ
ne pouvoient se rouvrir immédiatement , ni la di*rection des capitaux changer aussi vite qu^on signoit un traite. Par là même les taxes sont devenues intolérables. Ce qui avoit aidé à les supporter, c'étoit la circulation rapide des capitaux employés dans les entreprises de la guerre, et les profits non moins ra-^ pides de ces capitaux. Ces ressorts n'agissant plus, non seulement les taxes dévoient écraser ceux qui les payoient; mais ces derniers n^ayant plus de quoi occuper la classe laborieuse, il devoit en résulter aussi pour cette classe une misère affreuse : c'est ce qui est arrivé.
A cette époque, des attroupements, réduits aux extrémités les plus désastreuses, ont eu lieu dans diverses provinces et jusque dans le voisinage de Londres. Ces attroupements, vu la vigueur qu'une longue liberté donne toujours à une constitution , n'ont point mis l'état en péril ; mais 'dans tout autre pays ils auroient fait craindre une anarchie complète. Les paysans entroient par bandes dans la ca* pitale pour demander du pain; les charbonniers, s'attelant eux-mêmes à leurs chariots , pârtoient de divers comtés pour implorer le prince régent. Toutefois, dans une pareille crise, lorsque les ouvriers étoient sans ouvrage , les manufacturiers sans consommateurs, les propriétaires sans revenu , les pauvres sans aliments; lorsque des rassemblements, poussés par la faim h des pillages partiels et mal concertés, bravoient des peines égales à celles qu auroient attirées sur eux des délits politiques, aucune parole de rébellion n'a été prononcée, aucun signe
loi . COMMENTAIRE
de sédition arboré: le peuple, au désespoir, entraîa^ par la misère à beaucoup d^actes irréguliers, a paru néanmoins «omplétement étranger à toute" inten-* tion de se soulever contre Fautorité et de porter la moindre atteinte à la constitution dq Tétat..
Kannée suivante, £tu contraire^ bien que la dé-^ tresse eût diminué , que le peuple eût retrouvé des, ressources, le pauvre du travail, des conspii^ationsi ont éclaté, des associations dangereuses ont été si-i gnalées , et Ton a découvert qu'un assez grand nom^ bre d^hommes d^e la classe inférieure nourrissoit des désirs et des projets de bouleversement, et vouloir courir les hasards d un,e révolution $ans direction , sans but fixe et sans terme.
J'admets qu'on ait exagéré la gravité des symp^ tomes. L'affreux expédient denvoyer des espions agiter des esprits ignorants et proposer la révolte pour la dénoncer, a concouru à ces mouyenients désordonnés. Des misérables ont séduit ceux qui ont eu le malheur de les écouter, et probablement aussi ils ont accusé ceux qu'ils n'^voient pu séduire. Comme on avait pris des mesures extraordinaires , il a fallu donner le plus de vraisemblance qu'on a pu à des hypothèses alarmantes ; maïs il y a eu pour? tant un fond de réalité dans ces hypothèses.
C'est que Tétat moral de l'Angleterre a changé. Le licenciement de la clientèle, l'abdication du pa^ tronage ( car c'çst abdiquer le patronage que n en plus vouloir remplir les obligations ) , ont amené une modification dans l'ordre social. L'aristocratiç anglolse afait contre eUe-même ce que la puissance
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ToyaSse avoit fait dans d'autres pays contre Taristo^ cratie.
Voilà la cause d'une révolution possible et peutêtre prochaine. Cette cause n'existoit pas lorsque Fi* langieri écrivoit. Malgré \e$ vices de 9on système prohibitif, malgré Ténormité de sa' dette, FAngleterre étoitefncofe inexpugnable dans ses institutions, parceque &es institutions étoient d'accord avec les intérêts et les opinions qui se forment toujours diaprés les intérêts de la masse.
Aujourd'hui ces institutions sont en opposition directe avec ces intérêts ; il est difficile qu'elles leur résistent.
Ce qui les sauve encore , c'est le droit que , malgré des lois souvent oppressives, l'opposition a conservé de se manifester dans toute sa violence. Elle s'évapore ps^r cette manifestation. Comprimée, elle produirait une explosion terrible, et le gouvernement, qui s^afflige de n'avoir pas contre elle des moyens suffisamment répressifs , doit son salut à l'impuissance même qu'il déplore.
En comparant ces observations à celles de Filangieri, on trouvera^ je pense, que ces dernières, déyi inexactes et superficielles au moment où l'auteur italien les rédigeoit, sont totalement inapplicables à l'état présent des choses.
Le danger qui menace l'Angleterre ne prend sa principale soutte ni dans la misère d'une portion nombreuse de sa population, ni dans l'accroissement de sa dette. Ce danger provient de ce que, la base de ses institutions étant l'aristocratie , du mo^