‹ Commentaire sur l'ouvrage de FilangieriChapitre 18 sur 57 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

t)e là traite des nègres (i).

M Les bords affreux du Séoëgal ne seroieot pas detenas le « marché où les Européens vont trafiquer à vil prix des « droits inviolables de Hmmanité... La seule Pensylvanie - M n'a plus d'esclaves. Le progrès des lumières nous fait

« espérer que cet exemple sera bientôt suivi par le reste « des nations. »

Liv. I , chap. ly, p. 70-71.

Quand on considère les mesures prises par les divers gouvernements de PEurope contre Pabominable trafic que Filangieri signaloit il y a quarante ans à rindignation publique; quand on lit les discours des ministres dans toutes les assemblées, les ordonnances des rois dans tous les pays, on est tenté de croire que les vœux du publiciste italien sont accomplis, au moins en partie. Mais en comparant les faits aux théories, et ce qui se passe à Ce qui est promis, on voit que le résultat des lois obtenues et promulguées a été d^aggraver le sort de la race infortunée qu'on a voulu protéger*

Une conséquence triste et naturelle, des prohibi-

(i) La traite des nègres ayant, à la honte de Tespèce humaine, été considérée long-temps sous un rapport commercial aussi bien que politique , j'ai cru pouvoir, malgré la réserve que je me suis imposée dans ce Commentaire, aborder un sujet sur lequel tout le monde est d'accord, au moins en parole, et qui intéresse si essentiellement l'humanité.

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tioDS mal exécutées , c^est que les précautions nécessaires pour les éluder introduisent dans les opérations auxquelles la cupidité se livre au mépris des lois^ un mystère, une précipitation qui les rendent doublement irrégulières, et quand elles portent sur des êtres sensibles, doublement cruelles.

lia traite des noirs est devenue beaucoup plus atroce depuis qu'elle est entravée par des prohibitions inefficaces. Lorsqu'elle étoit permise , Tautorité qui la toléroit exerçoit au moins quelque surveillance, et sur les bâtiments négriers, et sur le nombre des nègres entassés dans ces funestes demeures, et sur la salubrité des aliments destinés à prolonger leur triste existence, et sur les punitions qui leur étoient infligées par leurs bourreaux. Depuis que la traite est défendue, les vaisseaux qui servent à ce commerce, construits de manière à échapper plus facilement k tonte poursuite , resserrent dans un plus étroit espace des captifs qui néanmoins sont en plus grand nombre. La crainte de visites imprévues porte les capitaines de ces bâtiments à renfermer leur proie dans des caisses fermées, où Pœil des employés ne puisse les découvrir ; et quand la découverte est inévitable, ces caisses et les victimes qu'elles déro^ bent aux regards sont jetées à la mer.

Ces horreurs sont constatées par des documents authentiques. On peut consulter les débats du parlement d'Angleterre, les discussions des chambres francoises, et les Mémoires de la Société africainede Londres. J'écarte ici tous les détails; ils seroiei^t dér^ placés dans cet ouvrage,

Il résulte de là que rabolidon de la traite , telle qu^elle a été' exécutée jusqu'à présent, a fait plus de mal que de bien. I/avidité des commerçanits qui spéculent sur le sang humain ne sW point ralentie; et leur barbarie s'est accrue par les obstacles qu'ils ont rencontrés.

Cette persistance dans l'attentat le plus exécrable qu'aient jamais commis, je ne dirai pas les peuples, civilisés, mais les hordes les plus féroces, tient à deux causes qui réagissent l'une sur lautre.

La première est l'immensité des bénéfices, combinée avec l'indulgence des lois.

La seconde est l'état de lopinion sur cette quesr tion dans plusieurs contrées de l'Europe.

De toutes les contrebandes , la plus lucrative est, certainement la traite des noirs ; elle rapporte de treize à cinq capitaux pour un(i).

Le seul moyen de contre-balancer l'appât qu'offrent à l'avidité de«L gains si énormes,. setoit une lé« gislation rigoureuse. Mais les peines prononcées contre la traite sont presque par-tout beaucoup plus douces que celles qui sont dirigées contre des crimes infiniment moins odieux. Tandis que la mort est prodiguée dans nos codes à des délits causés par la misère, le désespoir, reûtraînement des passions /la traite, qui est la combinaison du r^^pt, de l'incendie,

(i) Voyez les Mémoires de laSociétë africaine, l'Exposé du dac de Broglie à la Chambre. des Pairs dans la séance du 28. mars 1822 , et sur-tout un Prospectus pour un armement destiné à ce commerce, prospectus publié par des nég;ociants d'une ville maritime avec une incroyable impudeur.

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du vol et du meurtre, accompagnés de la préméditation la plus froide et la plus réfléchie , n'est punie en France, par exemple, que de la confiscation, à laquelle le coupable se soustrait par les assurances, et ide la privation d'état, qu'il élude en naviguant ostensiblement sous les ordres d'un autre.

On objecte que des peines plus sévères seroient appliquées avec répugnance par les tribunaux, et que leur indulgence laisseroit impunis des accusés qu'ils ne voudroient pas livrer à des rigueurs qu'ils croiroient excessives; et les mêmes hommes qui ne craignent point que, dans les délits politiques, l'impunité ne résulte de la sensibilité des juges, déclarent qu'il est impossible d'obtenir de ces jugés la même obéissance, la même exécution de la loi, quand il s'agit de l'attentat le plus révoltant contre tous les principes conservateurs de la justice et de la dignité de l'espèce humaine.

Je dirai tout-à-l'heure ce qu'il peut y avoir de vrai dans cette objection: mais je ne la crois pas suffisante pour excuser la douceur des lois actuelles. Il y a, j'ose l'espérer, beaucoup d'hommes parmi ceux qui seroient jurés, auxquels un instant de réflexion rendroit évidents l'abus et le crime d'une pareille indulgence.

Quant à moi\ je le déclare, frapper d'un arrêt de mort le citoyen qui , égaré par ses opinions ou même par des vues ambitieuses, a conspiré contre la liberté, ou troublé le repos de sa patrie, peut quelquefois être nécessaire; mais je déplorerai toujours cette nécessité, parceque les délits politiques n'inipli-

quent point la perversité des intentions ou la corruption du cœur; tandis que, si jVtois juré, et que les lois m^offrissent un moyen de délivrer la société du tigre qui auroit enlevé ou acheté ses semblables, les auroit entassés dans un cachot infect au fond d'un navire, en auroit laissé périr une partie dans les tourments de la contagion, de la faim, de la soif, ou d^une lente agonie , et auroit peut-être jeté à la mer les infirmes et les malades, ne voyant en 'eux que des marchandises avariées, certes, je n^hésiterois pas un moment à faire tomber sur lui le glaive de la justice, et je ne pense pas que le moindre sentiment de pitié s'élevât dans mon ame contre Tarrét que j'aurois prononcé.

Il y a toutefois , au fond du sophisme que je viens de rapporter, une*portion de vérité qui sert à donner du poids à ce quHl contient de faux ; et ceci me ramène à la seconde cause qui. perpétue parmi nous la traite des nègres.

On ne peut nier que dans plusieurs états de l'Europe ^ et particulièrement en France, l'abolition de la traite n'ait devancé Pépoque où Topinion éclairée se seroit montrée unanime sur ce point. Cette abolition s'est présentée sur le continent sous la forme d'un décret importé d'Angleterre, et dont en conséquence on a toujours cherché les motifs dans la politique et l'intérêt plus que dans la justice. De la sorte elle a précédé la conviction morale qui rend les réformes efficaces; elle a été imposée d'autorité, et l'opinion seconde moins activement les mesures légales, quand ces mesures 'prennent

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une inkiatiye qu'elle- croit lui appartenir. Les négociants 9 dont la cupidité enfreint les lois , ne sont pas frappés par la réprobation générale. On les considère plutôt comme les victimes d'un traité prescrit par la jalousie d'un peuple rival , que comme des coupables punis pour un crime odieux et infâme.

Ainsi il arrive, pour ce qui concerne la traite des noirs, ce qui arrive dans toutes les choses humaines. Les réformes qui précédent Fopinion, quelque évidente que soit leur justice, ne sont jamais ni efficaces ni complètes dans leurs effets. Les ennemis de ces réformes trouvent des auxiliaires dans les habitudes et les préjugés non encore détruits; et ce n'est que lorsque les lumières sont suffisamment répandues que le but peut s'atteindre et que les lois sont exécutées.

Gela est si vrai, que les deux pays où cet abominable commerce est réprouvé le plus hautement et réprimé avec le plus d^activité et de bonne foi , sont TAmérique et l'Angleterre.

Quant à l'Amérique, les intentions de son gouvernement ne me sont point suspectes. II est placé dans des circonstances tellement heureuses , que les vices de la vieille politique européenne ne sauroient s'y introduire. Un territoire immense , une population qui peu t s'étendre à son gré , et une entière sécurité sous le rapport de toute invasion, préservent l'Amérique de la plupart des embarras qui entravent et corrompent nos gouvernements. Mais il n'en est pas de même du gouvernement ou du ministère anglois :

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