JO COMMENTAIRE
c^est son intérêt, nous dit -on, c^est Tintérét de son commerce ; et cette prétendue humanité pour les noirs n'est qu'une habile conspiration contre la prospérité des autres peuples.
J emprunterai pour réfuter cette objection qu'une .défiance nationale, très naturelle, est disposée à croire très forte, les paroles d'un homme qui a fait de longues et opiniâtres recherches sur les faits relatifs à l'abolition de la traite, et qui, pair de France, ne peut être soupçonné de pencher vers les intérêts commerciaux de l'Angleterre.
i( Le commerce anglois, dit-il, n a jamais sollicité u l'abolition de la traite; il ne s'en est jamais mon- « tré le fauteur ni lappui. Tout au contraire, c'est a contre lui qu'elle a été prononcée. Il a livré, pen- «dant vingt ans, les plus rudes combats pour la « maintenir; il ne s'en est laissé dépouiller qu'après "avoir lutté sans relâche, après s'être épuisé en ef- « forts et en imprécations. Aujourd'hui même en- K core, si quelques négociants anglois osoient élever w la voix, peut-être ne demanderoient-ils pas qu'on u rendit la traite impossible sous pavillon étranger; « peut-être regretteroient-ils qu'on enlevât à leurs u détest£ibles spéculations leur dernier déguisement « et leur dernier refuge... Les ministres actuels de " rAnglete.rre n'ont point regardé l'abolition de la u traite comme un. avantage. Ils ont figuré pendant u vingt ans parmi les adversaires de cette sainte u causi^* Us ont voté les derniers dans les dernières u minorités, qui ont persisté jusqu'au bout dans leur vH opposition. Us ont prédit, comme une conséquence
SUR l'ouvrage de FILINGIERI. Il
tt inévitable de cette mesure, et la désolation des cou lonies et la banqueroute universelle... Ce n'est pas M leur poli tique qui triomphe, ice n'est pas leur ou- « vrage dont Us assurent le succès. En travaillant à tfla destruction définitive du commerce des hoirs, «ils font, pour ainsi dire, amende honorable de « leurs erreurs passées. Ils ont été vaincus par l'asttcendant de l'opinion publique, par la force de la t( raison et de la vérité. C'est encore aujourd'hui la u force de la raison et de la vérité qui les pousse et « qui les domine (i). »
La force de ces raisonnements me paroit évidente. Si le gouvernement anglois est aujourd'hui de bonne foi pour mettre obstacle à la traite, c'est que l'opinion à cet égard a été préparée en Angleterre par de longues discussions et par la persévérance infatigable des hommes le( plus respectés.
On méconnoît trop en générxl la puissance des vérités démontrées. Quelque jugement défavorable que puisse mériter l'espèce humaine, il y a un degré d'évidence auquel les intérêts ne résistent pas.
Les anciens, bien nioins avaaeés que nous sous le rapport des lumières, possédoient toutes les notions naturelles qui servent de l^iase à la morale. Ils toléroient pourtant l'esclavage dans ses excès les. plus odieux. C'est que la pratique les ayant réconciliés avec une chose exécrable en elle-même, leur conscience ne s'éveiiloit; pas au nom d'esclave. De nos jours , l'idée de disposer en Euiope , sans rétribution
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(i) Développemeuts du duc de BrQgli«.
du travail, et sans jugement de la vie d'un homme innocent, révolteroit le moins éclairé et le moins scrupuleux d^entie nous.
Mais on n'en est pas encore arrivé à ce point quand il s'agit des nègres. Il y a malheureusement une portion du public européen qui ne les considère pas comme appartenant à la race humaine. Cette portion du public, qui* rougiroit d'assassiner et de voler sur la grande route , prend part sans scrupule à un commerce qui la séduit par ses bénéfices; et elle s'étourdit par des sophismes pour se déguiser qu'entre elle et le meurtrier ou l'incendiaire il y a au moins parité. <^uand cette vérité sera bien reconnue ; quand 1^ lois ne mettront point de différence entre des crimes au moins égaux; quand , indépendamment des bis, l'opinion indignée poursuivra dans les rues et sir les places publiques le négociant qui aura pris part à la traite, la presque totalité de la populaton commerçante refusera d'y tremper. Il n'y auia que des misérables, sans ressources comme samaveu, qui, pour un profit incertain, se place roi t * au rang des bandits et des pirates, en dehors ds la société qui les punira.
C'est donc à produre cette conviaion morale qu'il faut travailler sans le.lâche. Il ne faut plus simplement, comme Filangieri,se borner à poser des principes , à prouver qu'en théorie la traite est une violation de tous les droits : il faut démontrer par des faits qu'elle est en pratique l'accumulation de tous les crimes. Il faut reproduire tous les traits de cruauté dont elle souille encore aujourd'hui le's an-
SUR l'ouvbage de FILANGIERI. i3 nales maritimes de toutes les nations. Il faut consigner par-tout et répéter sans cesse que trente-neuf nègres devenus aveugles, parcequlls ëtoient entassés à fond de cale, ont été jetés à la mer(i); que
(i) Ce fait est d'autant pla's remarquable, qu*il n*a été connu que par un ouvrage scientifique, dont l'auteur avoit si peu l'intention de soulever les esprits contre la traite , qu'il a fort regretté d'avoir inséré dans son récit cet horrible détail, el qu'il s'est hâté de le supprimer dans une édition faite exprès pour remplacer la pre» mière. C'eât une raison de plus pour lui donner toute la publicité possible , et pour le dénoncer à tous ceux qui conservent quelques
sentiments d'humanité. « Le navire , du port de deux
« cents tonneaux, partit.. . — le a4 janvier 1819, pour la c6te àA- «frique, et arriva à sa destination le i4 mars suivant. Le navire « alla mouiller devant Bouny, dans la rivière de Malabar, pour y « faire la traite des nègres.... Les nègres, qui étoieni au nombre de « cent soixante , entassés dans la cale et dans l'entre-pont, avoient « contracté une raugeur assez considérfid>le des yeux, qui se corn- « muniquoit avec une rapidité singulière des uns aux autres.... On « fit monter successivement sur le bord, afin de leur faire respirer « un air plus pur, les nègres qui étoient demeurés- jusqu'alors dans Il la cale : mais on fut obligé de renoncer à cette mesure , toute sa- «lutaire quelle étoit, parceque beaucoup de ces nègres, affectés « de nqstalgie (le désir de revoir leur paya natal), se jetoient dans « la mer en se tenant embrassés. La maladie se développoit parmi « les Africains d'une manière effrayante et rapide , et ne tarda pas « à devenir contagieuse pour tous , et à donner des craintes pour « l'équipage... Les douleurs angmentoient de jour en jour^ ainsi que «le nombre des aveugles; en sorte que l'équipage, déjà saisi de la « crainte d'uife révolte parmi les nègres , étoit frappé de la terreur * de ne pouvoir diriger le bâtiment pour se rendre aux Antilles , si « le dernier des matelots, qui seul n'a^oit pas été atteint par la con- « tagion, et sur lequel se fondoient toutes les espérances, venoit à « cesser de voir comme les autres. Un pareil événement étoit arrivé
« à bord du Léon, bâtiment espagnol qui croisoit devant le ,
« et dont tout l'équipage, devenu aveugle, avoit été obligé de re- « noncer à diriger le navire , et se recommandoit à la charité du « . « , presque aussi malheureux que lui... Arrivé à la Guade-
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douze esclaves, renfermés dans des caisses afin de les dérober aux perquisitions d'un navire anglois^ ont de même probablement été précî'pités dans les flots, lorsque ces perquisitions sont devenues telles, que le capitaine négrier n'a plus espéré de s'y soustraire (i).
Il loupe le 31 juin 1819, Téquipage étoit dans un état déplorable... M Parmi les nègres trente-neuf sont devenus av.eugles et ont été jetés « à la mer. » Bibliothèque ophtalmologique du D, Guillié.
(i) « Le 4 mars i8ao, les chaloupes du navire anglois leTartare « arrêtèrent la Jeune Estelle... L'agitation et l'alarme qu'on remaru quoit dans la contenance de tous les gens du navire excitèrent u des soupçons , et on procéda à la visite du bâtiment, ^ndant M cet examen un des hommes de l'équipage du Tartare, ayant frappé « sur un baril très soigneusement fermé , on entendit sortir une « voix, comme le» gémissements d'une personne expirante, et Ton «y trouva entassées deux jeunes négresses d'environ douze à qua- « torze ans, qui éteient dans le dernier état de suffocation, et qui, <r grâces à cet heureux hasard , furent arrachées à la plus affreuse «mort... Il fut reconnu que le capitaine avoit embarqué quatorze » esclaves à bord de la Jeune Estelle... Une nouvelle visite eut pour « résultat d'arracher encore à la mort un noir, qui cependant ne faî- « soit pas partie des douze que l'on cherchoit. On avoit ménagé sur « les tonneaux qui contenoient l'eau du navire une espèce de plate- M forme, composée d'ais détachés, ayant la forme d'un entre-pont, « d'environ vingt-trois pouces de hauteur... Sous cette plate-forme w le corps couvert de l'un de ces ais , pressé entre deux tonneaux y « fut trouvé rinfortuné noir dont on vient de parler. Ce fut pour H tons les témoins de cet^ affreux spectacle un grand sujet d'éton- M nement que de le trouver vivant encore dans une situation sem- M blable... Cependant on se demande ce que sont devenus les douze « autres esclaves... Les officiers du Tartare se rappelèrent avec un « sentiolient d'horreur, que lorsqu'ils avoient commencé à donner « la chasse à la Jeune Estelle y ils avoient aperçu plusieurs barils M flottant derrière eux, et ils soupçonnèrent que chacun de ces ba- M rils contenoit un ou plusieurs de ces malheureux. » Pièces officielles déposées sur le bureau de la Chambre des Communes.
SUR l'ouvrage de filangieri. i5 Il faut ajouter que les crimes de la traite ne se bornent pas à ces atrocités incroyables. Au nombre de ces crimes, et parmi les actes qui pèsent sur la tête des marchands d'esclayes, doit être rangé l'état dans lequel ils précipitent les peuplades qu'ils séduisent par leurs propositions et leurs transactions infâmes; ils exaltent tous les vices et toutes les passions de ces nations barbares ; ils pervertissent leurs institutions grossières; ils empoisonnent leurs relations domestiques. Les petits tyrans de ces contrées condamnent pêle-mêle des familles entières pour des délits légers ou imaginaires, postent en embuscade leurs soldats qui se jettent sur le voyageur désarmé, fondent la nuit sur des villages plongés dans le sommeil, traînent en esclavage les hommes, les femmes, les jeunes gens en âge de servir, massacrent les vieillards et les enfants. La famine, les dévastations, les guerres entreprises pour se procurer des prisonniers, sont l'effet immédiat de la présence des Européens, qui, spéculateurs, ou plutôt complices de ce spectacle de désolation , fournissent des armes, alimentent les haines, entretiennent les di visions.
Et si l'on essaie, comme on le fait sans cesse, d'affbiblir l'impression que ces horreurs doivent produire, en nous rappelant les barbaries exercées par les nègres révoltés à Saint-Domingue, il faut répondre : Oui, les nègres qui ont brisé leurs fers ont été féroces ; ils ont puni des cruautés épouvantables par d'épouvantables cruautés. Mais à qui la faute? étoient-ils venus sur les côtes habitées par les Euro-
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pëens pour y porter la flamme et le massacre ? qui les avolt traînés sur ces côtes? comment les y avoiton transportes? de quel droit lesygardoit-on? quels ëtoient leurs devoirs envers des étrangers coupables contre eux de rapt et de meurtre? quel ëtoit le traité entre ces deux races d^ommes , sinon d^un côté le traité des fers et du fouet, et de lautre celui de la torche ?
Pour juger la question avec justice, voici comment il faut la poser.
Il y a aussi sur les côtes de la Barbarie des peuplades de forbans qui enlèvent les Européens qu'iU peuvent surprendre.^ Si Tun de ces Européens, renfermé dans le bagne de Tunis ou d^Alger, chargé de chaînes, couvert de haillons, nourri d^aliments fétides , épuisé de travail , accablé de coups , s^étoit affranchi de ce joug affreux, et avoit retrouvé le chemin de sa famille et de sa patrie , et qu^en vous racontant sa délivrance il vous dît : J'ai mis le feu au cachot qui me renfermoit; j'ai tué le brigand qui ixt'avoit enlevé, je Fai tué lui et sa famille, condamneriez-vous cet Européen ? Si c'étoit votre ami , votre fils, votre frère, le repousseriez-vous comme criminel?
Les gouvernements qui considèrent comme un mal la publicité des crimes auxquels la traite donne naissance, et qui par orgueil national veulent en épargner la honte à ceux de leurs sujets qui s'y livrent, ou à ceux de leurs agents qui la souffrent, font dans leur intérêt même un mauvais calcul.
La traite ne seroit pas le plus atroce des crimes.
^ SUR l'outrage de filangieri. 17
que par cela seul qu'elle est prohibée , il est de Fintërêt des gouvernements que la prohibition soit exé^ cutée. Il est toujours de Tintërét des gouvernements que les lois soienLobëies. La désobéissance est con*tagieuse, et le spectacle d'une loi existante et méprisée est corrupteur pour les peuples et dangereux pour Tautorité.
La traite est contraire encore aux intérêts des gouvernements , en ce que ceux qui se livrent à cet affreux commerce se trouvent ^ par Teffet des prohi* bitions qu'ils bravent et des poursuites qui les me-^ nacent, dans un état d'hostilité et de lutte contre la société. Rebelles envers la loi, criminels envers la nature, trafiquant de chair et de sang humain , contrebandiers à main armée, ils sont lancés dans une route où ils ne peuvent que devenir chaque jour des ennemis publics plus déterminés et plus féroces.
M Par une bienveillante dispensation de la Provi** ttdence,» disoit, il y a vingt-cinq ans^ M. Wilberforce dans le parlement d'Angleterre, » d'ordinaire, u dans Tordre moral comme dans l'ordre physique , « quelque bien surgit à côté du mal. Les ouragans « purifient l'air ; la persécution échauffe l'enthouu siasme pour la vérité ; l'orgueil , la vanité , la pro- « fusion contribuent souvçnt indirectement au bon- « heur de l'espèce humaine. Rien de si odieux qui f^n^ait un palliatif. Le sauvage est hospitalier, le « brigand est intrépide : la violence est en général « exempte de perfidie ; l'arrogance, de bassesse. Mais « ici rien de semblable. C'est le privilège de ce dé- M testable trafic de dépraVer également le bien et le
cuMMENTAiRi. — Impartie. B
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u mal , et de souiller même le crime ; c^est ua état « de guerre que le courage n'ennoblit pojnt; cW un i( état de paix qui ne préserve ni de la dévastation « ni du massacre; ce sont les vices des sociétés poli- « cées sans la délicatesse des mœurs qui les tempe-* urent; c'est la barbarie primitive de Thomme dé- « pourvue de toute innocence ; c'est une perversité «pure et complète, parfaitement dégagée de tout «sentiment honorable, et de tout avantage qu'on « puisse contempler sans indignation ou confesser « sans opprobre. »
Enfin la traite est contraire aux intérêts des gouvernements , en ce qu'elle ne corrompt pas seulement ceux qui la font, mais ceux qui en profitent» L'espoir de remplacer par la traite les misérables esclaves dont un travail excessif et des traitements atroces abrègent les jours, empêche. les colons de soigner au moins cette race malheureuse. Cet espoir les accoutume à voir d'un œil indifférent les êtres soumis à leur joug expirer de misère ou par la souffrance, ou dans d'épouvantables supplices. Et tel est le déplorable effet de l'habitude, que plus d'un co*^ Ion qui, dans ses relations sociales avec ses égaux ^ est un homme probe , intégre, et digne d'estime , a peut-être, sans y réfléchir, ordonné ou toléré sur son habitation plus de crimes que le coupable que la loi condamne à périr sur l'échafaud.
Cette dernière réflexion , à la vérité, n'est pas seulement applicable à la traite, elle flétrit avec une force presque égale l'esclavage même. L'esclavage corrompt le maître comme l'esiclave, et le bourreau
SUR l'ouvrage de PILANGIERI. I9
comme la victime. Cependant les amis de l'huma* nité se résignent à ce que Tesclavage continue, pourvu que la traite soit efficacement prohibée* Mais élevons au moin^ une barrière qui, pour Tavenir, soit efficace et puissante; et par une conséquence heureuse d'un premier acte de justice (car' le bien s'enchaîne comme le mal), l'abolition de la traite adoucira l'esclavage que nous n'osons pas abolir. Les colons seront forcés par leur intérêt à mieux traiter leurs esclaves, à leur donner des habitations et une nourriture plus saine , à les préserver de la débauche, à favoriser entré eux les mariages, à soigner et à ménager leurs femmes dans leurs grossesses, à les assister dans l'éducation de leurs eniFants , à préparer enfin, par une gradation insensible et volontaire, les nouveaux rapports qui doivent exister quelque jour, dans les colonies comme ailleurs, en** tre la classe qui se borne à consommer et celle qui est destinée à produire.
Au reste, quelque imparfait, quelque afQigeant même que soit encore l'état actuel des choses, ne désespérons pas d'une amélioration infaillible. La prédiction de Filangieri s'accomplira; l'abolition de la traite, bien qu'elle n'existe encore qu'en théorie, est une démonstration éclatante de la toute puissance de la vérité, u Moins de q^uarante ans se sont écoulés, dit «le duc de Broglie, depuis qu'un jeune ecclésiasn tique, inconnu, sans amis, sans fortune, a le preumier dénoncé le commerce des noirs, dans une « dissertation latine adressée à l'université de Cam- M bridge. Sept ans plus tard, tous les hommes de
M génie de TEurope ëtoient ligués dans cette cause ; M il y a déjà quinze ans qu elle a triomphé dans les
u deux mondes, (i) »
(l) Depuis que ce chapitre est écrit, on a pu voir avec plaisir plusieurs condamnations prononcées contre des navires négriers , et beaucoup de circonstances se réunissent pour fortifier les espérances que M. de Broglie exprimoit.
SUR l'ouvrage de F1LAM6IERI. 21
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