‹ Commentaire sur l'ouvrage de FilangieriChapitre 2 sur 57 · H COMMENTAIRE · texte numérisé non relu

H COMMENTAIRE

Llntention de Filangieri n^a jamais été de contrarier ces principes ; mais Tépoque de la publication de son livre et son caractère personnel^ tout noble et désintéressé qu^il étoit , Font empêché par' fois de marcher d'un pas assez ferme dans la route directe de la vérité.

L'on ne peut pas dire de lui comme de Montesquieu , qu'observateur ingénieux et profond de ce qui existoity il a été souvent Fapologiste subtil de ce qu'il avoit observé. L'immortel auteur de ÏEsprit des lois s'est montré fréquemment le partisan zélé des inégalités et des privilèges. Il regardoit ces cho^ ses 4 qu'un temps immémorial avoit consacrées , comme des parties constitutives de Tordre social; et en sa qualité d'historiographe plus que de réformateur des institutions, il ne demandoit pas mieux que de les conserver en les décrivant» Cependant ^ son génie et Tamertume inhérente au génie lui dietoient quelquefois des mots qui foudrayoient les abus mêmes pour lesquels ses habitudes et sa position so^ ciale lui inspiroient de la partialité et de l'indul-*' gence. Filangieri, au contraire, plus dégagé que Âfontesquieu des préjugés nobiliaires, ne répugnoit point à se déclarer réformateur. De ce qu'une chose existoit, il n'en concluoit point qu'elle dût être res«^ pectée, et tous les abus seroient tombés, si sa volonté eût suffi pour les détruire. Mais Filangieri n'avoit pas le génie de Montesquieu. Une sorte de douceur ou de réserve dans le caractère l'entraînoit à des concessions contraires à ses principes, tandis que la véhémence inséparable de facultés puissantes

SUR l'ouvrage de filangierl 3

forçoit Montesquieu, malgré sa modération, à pro* uoncer des arrêts incompatibles avec ses concessionf en faveur des systèmes établis. Il en résulte que Fi* langieri, après avoir pris la plume dans un but plus hostile contre les abus que Montesquieu , les a com* battus e;i réalité beaucoup plus foiblement. Ses al« taques son^ devenues des transactions ; il s^est efforcé plutôt de mitiger ce qui est mal que de lextirper. U y a dans son ouvrage une résignation humble et douloureuse, qui tend à fléchir le pouvoir qull n'es« père pas désarmer. Peut-être avant la formidabld révolution qui a ébranlé et menace encore le monde, cette résignation n'étoit-elle pas sans quelque mérite de prudence. Si les hommes avoient pu pbtenir le redressement de leurs griefs par des raisonnements mêlés de prières, au lieu die les conquérir par des secousses qui ont froissé les vainqueurs comme les vaincus , les choses en auroient peut-être été beaucoup mieux. Mais aujourd'hui les frais sont faits^ les sacrifices consommés de part et d^autre , et le lan-^ gage de peuples libres, s^adressant à leurs fondés de pouvoir, ne sauroit être celui de sujets., ayant recours à la pitié de leurs maîtres.

L'on me trouvera donc fréquemment opposé k Filangieri, non quant au but, mais quant aux moyens. Pour rendre mon idée plus claire, je prends un exemple : Filangieri se montre convaincu à cha-* que page que les privilèges héréditaires sont oppres^ sifs et funestes : mais c'est aux nobles qu'il propose le sacrifice de leurs prérogatives. C'est en les éclai-* rant piar des arguments , en les touchant par des sup-

pUcatioas , en mettant sous leurs yeux le tableau â^ mal qu'ils causent et qui rejaillit sur eux , qu'il espère émouvoir leur ame. Il fonde le succès dont il ce flatte sur leur générosité. iPersuadé comme lui que rinégalité nobiliaire est un fiéau, ce n'est pas de ceux qui en profitent que j'attends la délivrance. Je l'attends des progrès de la raison , non dans une caste, mais dans la masse populaire où réside la force , ei; du sein de laquelle , par l'organe de ses mandataires , partent les réformes et les institutions conservatrices des réformes.

Cette différence entre la doctrine de Filangieri èf }a mienne s'applique à tout ce qui concerne le gouvernement en général. Le philosophe napolitain semble toujours vouloir confier à Tautorité le soin de s'imposer des limites. Ce soin appartient, selon moi , aux représentants des nations. Le temps esl passé où l'on disoit qu'il falioit tout faire pour le peuple et non par le peuple. Le gouvernement représentatif n est autre chose que l'admission du peu* pie à la participation des affaires publiques. C'est donc par Lui que s'opère maintenant tout ce qui se fait pour lui. Les fonctions de l'autorité sont connues et définies. Ce n'est point d elle que les améliorations doivent partir, c'est de 1 opinion, qur, transmise à la masse populaire par la liberté dont sa manifestation doit être entourée , repasse de cette liasse populaire à ceux qu'elle choisit pour organes^ et monte ainsi dans les assemblées représentative» qui prononcent et dans les conseils des ministres qu« exécutent.

SUR l'ouvrage de filangieri. s

Je croîs avoir indiqué suffisamment en quoi le Commentaire s'écartera du texte. Ce que Filangieri veut obtenir du pouvoir en faveur de la liberté , je veux qu une constitution Timpose au pouvoir. Les avantages qu'il sollicite de lui en faveur de Findustrle, l'industrie, à mon avis, doit le conquérir par sa seule indépendance. Il en est de même de la morale, de même des lumières. Là où Filangieri voit une grâce, j'aperçois un droit ; et par-tout où il implore la protection , c'est la liberté que je réclame.

Quant aux autres défauts qu^on peut reprocher à Filangieri, l'indulgeûce à cet égard est une justice.

L'on rencontre, il est vrai , dans cet écrivain beau* coup de maximes qui paroissent aujourd'hui triviales. Mais elles avoient en 1780, sinon le mérite d'être neuves, du moins celui d'être très bonnes à répéter; car l'autorité, qui les dédaignoit déjà comme des lieux communs, les traitoit encore comme de$ paradoxes.

. Filangieri se livre souvent à Temphase et à la déclamation; mais il écrivoit en présence des abus, et Ton doit pardonner un peu de prolixité à une indignation consciencieuse. C'étoit d^ailleurs beaucoup plutôt un citoyen bien intentionné qu'un homme d'un esprit vaste. Bévolté des maux de l'espèce humaine, et frappé de Tabsurdlté de quelques unes des institutions qui causoient ces maux ,.11 paroît avoir pris la plume bien plus en philanthrope qu'en écrivain entraîné par son taJenX. U li a ni la profondeur de Montesquieu , ni la perspicacité de Smith , ni f originalité de Bentham. 11 ne découvre rien par

lui-même, il consulte ses devanciers, recueille leurs pensées , choisit les plus favorables au bien-être du grand nombre dont il nVtablit les droits que d^une manière très mitigée, et range les matériaux réunis de la sorte dans Tordre qui lui semble le plus convenable. Cet ordre même nest pas toujours le plus naturel ou le meilleur. Filangieri consume un temps inutile à démontrer ce dont personne ne doute ; il consacre des pages entières à exciter dans lame dit lecteur des sentiments d^enthousiasme ou d^indignatiôn que Tauteur de YEsprit des lois produit en deux lignes. Mais on retrouve même dans les écarts du publiciste de Naples la conscience et Famourdu bien ; et comme , au moment de la publication de son livre , Topinion se dirigeoit du côté des améliorations et reconnoissoit la nécessité de limiiter le despotisme , c'est toujours en faveur des anaéliorations et en l'honneur de la liberté que Filangieri divague ou déclame.

Il résulte de ce caractère de Filangieri (et j'em* prunte cette observation de la préface de son traducteur), que sa raison ne s'élève guère au-dessus de la raison publique , telle qu elle étoit il y a quarante ans : et certes la raison publique d'alors étoît fort au-dessous de celle que trente ans de, luttes , de révolutions, et d'expérience ont formée: mais cette médiocrité de raison , si l'expression m'est permise , est selon moi le principal avantage que l'ouvrage de Filangieri puisse avoir pour nous. Nous y trouvons le moyen de nous assurer des progrès de l'espèce hamaine en législation et en politique depuis près d'un

SUR l'ouvrage de filangieri. 7

demi-siécle, et de comparer les principes admis au-« trefois sur ces matières par des hommes fort éclairés, avec ceux qui sont maintenant Tobjet de notre examen et de nos contestations quotidiennes. Si cette comparaison nous conduit d^une part à rejeter des exagérations, fruit de Tinexpérience, et qui rendent les meilleures théories inappliquables, et si defautre elle nous préserve de retomber, par une impulsion rétrograde, sous le joug de préjugés dont nos prédécesseurs s^étoient affranchis, le travail auquel Filangieri aura servi d^occasion plutôt que de guide, ne sera point, je le pense, sans utilité.

Diaprés le compte que je viens de rendre du plan de ce commentaire , Ton voit que j'avois le choix ou de suivre le fil de mes propres idées, en rappelant celles de Filangieri, ou de subordonner mon travail au sien , en adoptant Tordre des matières , tel qu'il se trouve dans son ouvrage.

Ce dernier parti m'a paru préférable, bien qu^il m'ait forcé de morceler souvent ce que j'aurois voulu réunir. Mais le lecteur sera plus à portée de rapprocher le commentaire du texte, et de prononcer^ quand il y aura dissentiment entre Filangieri et son commentateur.

Page 1