CHAPITRE II
D*aiie épigramme de Fiîangieri contre les perfectionnements dans
l'art de la guerre.
« Tous les calculs qui ont si long-temps agite les conseils det «princes, n'ont eu pour but que la solution dé ce pro- «blèmc: Quelle est la manière de tuer b plus grande « quantité d'hommes dans le moins de temps possible?»
Introduction, "p. i.
Poar peu qu^on lise Fiîangieri avec quelque attention, l'on remarque en lui plusieurs défauts dont nos écrivains du dix-huitième siècle lui avoient don^r né Texemple. L'un des plus frappants étoit un besoin de faire effet qui les engageoit à rechercher des tournures inattendues^ pour se donner Tait* de la hardiesse et de la nouveauté. La définition du problème que les souverains de l'Europe ont cherché à résoudre , dans leurs perfectionnements de Fart de la guerre , est entaché de ce vice à un haut degré. Certes, il y avoit beaucoup de choses à dire, sur la manie guerrière des princes , et sur les garanties à opposer à cette manie. Mais une épigramme qui porte à faux ^toit assurément le plus mauvais début qu'on pût inventer. C'étoit décréditel* d'avance l'examen d'une question importante, en laissant présumer qu'on ne l'aborderoit qu avec de l'exagération ,, des lieux communs et des plaisanteries.
Voici, ce me semble, la série dldées que l'auteujr italien auroit dû suivre à cet égard..
SUR l'ouvrage DÊ FILANCIERf. 9
n y a des époques de la société où la guerre est dans la nature de Thomme , .et au nombre des nécessités des peuples. Alors, tout ce qui peut rendre les guerres terribles et par-là même moins prolongées est bon et utile. En conséquence , lorsqu'à une pareille époque, le gouvernement s'occupe à décou- ' vrir quelle est la manière de tuer la plus grande quantité d'ennemis dans le moins de temps possible, ce gouvernement se livre à une recherche salutaire, rétat de choses étant donné. Car, dès qu'il est indispensable de tuer des ennemis , il vaut mieux en tuer tout de suite plus que moins, pour n'avoir pas à y revenir, et il seroit désirable de trouver un moyen sûr de tuer aujourd'hui ceux que tout de même on sera forcé de tuer demain.
Mais il y a aussi des époques de la société où, la civilisation ayant créé pour l'homme de nouveaux rapports avec ses semblables, et par-là une nouvelle nature , la guerre n'est plus une nécessité des nations. Alors ce n'est point à rendre la guerre moins meurtrière, c'est à mettre obstacle à toute guerre inutile qu'il faut s'appliquer.
Maintenant la question est de savoir à laquelle de ces époques nous sommes. Or^ il est évident que nous nous trouvons arrivés à la seconde (i).
Pourquoi les peuples de l'antiquité étoient-ils guerriers ? d'est que , divisés en petites peuplades , ils se disputoient à main armée un territoire resserré : c est que , poussés par la nécessité les uns contre
(i) J'ai développe ces idées dans moa ouvrage sur V Esprit de conquête; je ne fais ici que les rappeler.
tO COMMENTAIRE
les autres, ils se combattoient ou se menaçoient sans cesse : cW que ceux mêmes qui ne vouloient pas être conquétants ne pouvoient néanmoins déposer le glaive , sous peine d'être conquis. C'est que tous achetoient leur sûreté, leur indépendance, leur existence entière au prix de la guerre.
Le inonde de nos jours est précisément sous ce rapport, l'opposé du monde ancien.
Tandis que chaque peuple autrefois formoit une famille isolée, ennemie née iles autres familles, une masse dliommes existe maintenant sous différents noms et sous divers modes d'organisation sociale , mais homogène par sa nature. Elle est assez forte pour n'avoir rien à craindre des hordes encore barbares ; elle est assez civilisée pour que la guerre lui soit à charge. Sa tendance uniforme est vers la paix. '
Nous sommes arrivés à l'époque du commerce^ époque qui doit nécessairement remplacer celle de la guerre , comme celle de la guerre a dû nécessairement la précéder.
Ce n'est pas ici le moment de développer toutes les conséquences de ce changement qui, ainsi que je l'ai dit tout-à-l'heure , a donné à l'homme une nature nouvelle. Je reviendrai plus tard sur ces conséquences. Il me suffit d'avoir posé le principe.
L'époque de la guerre étant passée pour les peuples modernes, il est évident que le devoir des gouvernements est de s'en abstenir.
Mais pour que les gouvernements ne s'écartent pas de ce devoir, ce n^est pas à eux qu'il faut s'en fier.
SUR L OUVRAGE DE FILANGIERI. il
Dans tous les temps la guerre sera, pour les jf][Ou-' vemements , un moyen d^accroitre leur autorité. Elle sera pour les despotes une distraction qu^ils jetteront à leurs esclaves , afin que ceux-ci s'aperçoivent moins de leur esclavag^e. Elle sera, pour les favoris des despotes , une diversion à laquelle ils auront recours pour empêcher leurs maîtres de pénétrer dans les détails de leur administration vexatoire. Elle sera, pour les démagogues, un mode d'enflammer les passions de la multitude , et de la précipi*^ %er dans des extrémités qui favoriseront leurs conseils violents ou leurs vues intéressées.
11 résulte de là que si on laisse les gouvernements, et sous la désignation de gouvernements je comjprends tous ceux qui s^emparent du pouvoir^ les démagogues comme les ministres, si, dis-je, on laisse les gouvernements libres de commencer ou de prolonger les guerres , le bénéfice que les peuples devroient recueillir des progrès de la civilisation sera perdu pour eux, et les guerres continueront , longtemps après que Fépoque de leur nécessité n'existera plus.
C'est donc en sortant la question de la guerre de l'arbitraire des gouvernants que nous parviendrons à en préserver les gouvernés. Or, comment sortir cette question 4e larbitraire des gouvernants ? par une constitution représentative d'après laquelle les mandataires de la nation aient le droit de refuser à l'autorité les moyens d'entreprendre ou de continuer les guerres inutiles, et celui de soumettre à une grave et inévitable responsabilité les dépositai-
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res de la puissance qui se permettroient de telles entreprises.
Ceci ne préjuge rien sur la question proprement dite d\L droit de paix et de guerre, telle qu'elle a été discutée dans nos assemblées et telle que notre charte actuelle la décide. Que le monarque constitutionnel ait la prérogative, dans des circonstances urgentes, de déclarer la guerre^ à la bonne heure; c'est une pure forme, pourvu que les foiids indispensables pour la soutenir puissent être refusés à ses ministres, et que ces ministres soient responsables de la déclaration qu'ils ont suggérée au roi.
Lon voit que dans cette question déjà (et il en sera de même de beaucoup d'autres ) la soluilion de la difficulté dépend de l'établissement des garanties constitutionnelles. Filangieri ne fait que l'obscurcir par une épigramme déplacée. Si la guerre étoit né^ cessaire , le gouvernement auroit raison de vouloir tuer la plus grande quantité d ennemis dans le moins de temps possible. Dès qu'elle est inutile, il est criminel de lentreprendre. Le nombre des morts et les instruments de destruction n'y font rien.
son l'ouvbage de filangierl t5