‹ Commentaire sur l'ouvrage de FilangieriChapitre 22 sur 57 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Continuation du même sujet.

« HeuiTUs siècle , heurease république, cA la pateroitr est le « premier devoir du citoyen ! »

Liv. U , chap. I , p. ^09.

dette exclamation philanthropique de Filangieri nous conduit à examiner là vëritable question sur cette matière; question dont nos économistes du siècle* dernier n'avoient aucune idée.

Est- il favorable au bonheur, au perfectionnenient physique et moral de l'espèce humaine que la population s^augmente indéfiniment?

Pour résoudre cette question , il faut partir de quelques données devenues incontestables.

II est certain que la population tend à s'augmenter; son accroissement peut être retardé ou favorisé par les circonstances ; mais lorsque des calamités extraordinaires, ou une administration tout-à«fait insensée, ne dépeuplent pas un pay$, Taccroissement de lapopi^lation a toujours lieu dans un temps quelconque. Ce temps est assez court. En Amérique, où les hommes ne sont pas refoulés les uns contre les autres par les limites étroites du sol qu'ils occupent, mais peuvent encore s'étendre en liberté dans des déserts immenses, ce temps est de dix à quinze ans; ce temps est ailleurs de vingt ; en France de vingtdttq ; et si nous prenons ce dernier taux pour régie

commune, nous serons assurés de ne pas établir un terme trop resserré.

Maintenant est-îl possible d'espérer que les moyens de subsistance augmentent toujours en raison de cet accroissement de population?

Ici nous devons écarter une réponse qui paroît plausible , et qui cependant n'est que spécieuse , parcequ'elle ne fait qu'ajourner la véritable difficulté.

Il y a sur notre globe beaucoup de terres incultes ; les^ pays les plus cultivés ne le sont pas au point où ils pourroient l'être. La population peut donc s'accroître sans inconvénient jusqu'à ce que tout le sol possédé par l'espèce humaine , et tout celui dont elle peut encore s'emparer, soit rendu fertile.

Mais, en premier lieu, l'homme défriche des terres moins rapidement qu'il ne multiplie. Ce n'est pas dans le voisinage des terres incultes que la plus grande multiplication de l'espèce a lieu. Il est impossible de vaincre les obstacles et de franchir les distances de manière à maintenir une proportion exacte entre l'accroissement de la population et la quantité des terres cultivées.

Secondement, la ressource que semble nous promettre la mise en valeur des terrains Incultes, n'est qu'un remède momentané. Le temps doit venir, et si la multiplication de notre espèce a lieu dans une progression toujours accélérée, le temps viendra bientôt où le prodoiit du sol qui fournit à la subsia-^ tance de la race humaine sera porté au plus haut degré que notre imagination puisse concevoir. L'homme ne cessant pas de multiplier, cette époque,

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le beau idéal de la civilisation et de Tagriculture , sera suivie immëdiatement d'une disproportion toujours croissante entre la population et les moyens de subsistance.

Mes lecteurs s'apercevront facilement que, dans cet exposé d'une difficulté très réelle et très grave, jetée inopinément à travers tous les systèmes de population en faveur desquels nos philosophes ont déclamé à perte de vue, je n'ai fait que réunir les idées fondamentales d'un Anglais célèbre ; idées dont l'évidence est irrésistible dans. son livre, parcequ'elles y sont accompagnées de tous les développements et de tous les faits que les bornes de ce Commentaire m'ont forcé de supprimer.^

En rendant compte ainsi fort à la hâte des observations de M. Malthus,et des conséquences qu'il en tire, je n'ai pu être mu par aucun sentiment de partialité; on verra plus loin que d'accord avec lui sur le principe, parcequ'il est impossible de le contester, j^ai peu de confiance dans les remèdes qu'il propose. Ceux de ces remèdes qui sont doux me semblent peu efficaces ; ceux qui promettent plus d'efficacité sont d'une exécution difficile et sur-tout vexatoire, et jeli'aime pas que les hommes arrivent au bien à travers le mal. C'est une opération compliquée dont la Providence doit se charger seule.

Mais s'il est démontré que l'accroissement indéfini de la population doit amener une disproportion fâcheuse entre les moyens de subsistance et cette population, que deviennent les vœux et;les exhortations de nos philosophes? Qu'arriveroitril si ces vœux

^'accomplissoient? si Tespéce humaine se montroic sensible à ces exhortations? Que nous atteindrions un peu plus tôt une ëpoque où Tëijuililïre entre: les besoins et les demandes ne se rëtabliroit que par la lente agonie et la mort douloureuse du superflu des demandeurs ; une ëpoque où toutes les terres étant cultivées et produisant tout ce qu'elles peuvent pro*duire, Texcédant de la population solliciteroit en vain leur fécondité ;: une époque où tous les pays étant également surchargés de population , Pémigra-^ tion et la colonisation seroient des palliatifs illu-soires; une époque enfin, où le déii;uement et. la famine armant les non propriétaires devenus innombrables contre les propriétaires enminoritéimperceptible, les lois en faveur de la propriété se verroient frappées d'impuissance, et où la société périroit sous le poids même de la population dévorante dont elle auroit encouragé rimprudentemiiltiplication.

.Lorsque Filangieri ^ par une suite de cette habitude où Ton étoit, il y a soixante ans, d'aidmirer les, pays les plus misérables -et les- gouverneinents les plus tyranniques, pourvu qu'on en fût séparé par le temps ou la distance, loue les Chinois de ce que chez eux la terre est employée toute entière à poui^ voir à leur subsistance; de ce que le riz couvre toute la suiface de l'empire; de ce. que les fleuves portent les habitations flottantes des hommes, pour que la portion dusolqu'occuperoient les maisons soit vouée à la culture; il ne réfléchit pas que dans .un état où la>t6rreyseroit' employée teutC' entière' à pourvoira

SUR l'ouvrage de filangieri. 3i la sub3istaiice de rhomme, et où par conséquent on ne pourroit augmenter en rien son produit^ une &eule naissance au-delà du nombre pour lequel la mort laisse une place vacante dérançeroit toute Téconomie de la société. L enfant qui naîtroit alors seroit condamné à mourir de faim; et le célibataire qui auroit en se mariant rempli Tun des premiers devoirs du citoyen verroit, pour prix de Faccomplisçe* ment de ce devoir, expirer sa famille de misère. Etrange aveuglement de Pesprit^le système! étrange effet des axiomes adoptés sur parole ! C'est la Chine que Filangieri nous cite pour modèle dans ce qui regarde la population ; la Chine qui , par les résultats journaliers^ de sa population surabondante^ se^ roit bien plutôt propre à nous éclairer sur les dangers d'une population excessive! C'est là. que des famines affreuses enlèvent des milliers de malheureux; c'est là que les pauvres sont réduits à précipiter dans les fleuves les enfants qu'ils ne peuvent nourrir; et s'ils ont établi sur ces fleuves leurs habitations flottantes, on diroit que c'est pour être plus près de l'abyme qui doit engloutir des êtres misérables, auxquels ils n'ùnt donné la vie que pour leur donner aussitôt la mort.

Mais Filangieri écrivoit dans un moment où nos philosophes, pressés du besoin de fronder les institutions européennes, que certes/je suis loin de jus^ tifier, trouvoient plus commode et plus sûr de* les attaquer par des comparaisans indirectes ; et pour rendre ces comparaison» plus frappantes et plus concluantes, ils cb^rchoîent au loin > des sujets d'é-

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loges. Peu Importoit à Filangieri que la Chine , gouvernée par le bambou , offrît plus qu'aucun autre pays le honteux spectacle de la dégradation de Tespéce humaine; cbmme il importoit peu à Mably que Sparte fût précisément Topposé d'un état libre, tel que les modernes le conçoivent ;^ comme il importoit peu à Voltaire que les brames exerçassent sur rindostan une influence théocratique, qui frappoit d'immobilité toutes les facultés de Thomme. L'un vantoit la Chine, l'autre Lacédémone, le troisième l'Inde, comme Tacite, indigné contre ses compatriotes avilis, écrivoit son roman sur la Germanie.

L'équité réclame une exception en faveur de Montesquieu. Le génie ne sauroit jamais se plier long^ temps ou complètement aux préjugés et aux vues d'un parti ; et dans une de ses phrases concises et énergiques, l'auteur de V Esprit des Lois a flétri la Chine d'une sévère et juste réprobation.

Je reconnoîtrai toutefois que la conclusion du cha-^ pitre de Filangieri est plus raisonnable que son point de départ ne permettoit de Tespérer. Otez les obstacles, dit^l, sans vous embarrasser désamorces et des encouragements; que l'autorité ne donne rien, mais qu'elle ne retranche rien ; et, comme disoit Pline, qu'elle ne nourrisse point, mais qu'elle ne tue pas, et par-tout naîtront des enfants. C'est en effet cette vérité qui doit servir de régie aux gouvernements dans tout ce qui concerne la population ; elle atteindra bientôt le plus haut point qu'elle doive atteindre, sMls veulent respecter les moyens que la nature a donnés à l'homme pour faire vivre sa famille. Les

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injures contre les célibataires seront inutiles, quand la liberté d'industrie étant assurée, et chacun pouvant employer sans ^ène ses facultés à son plus g[rand avantage, le mariage n^offrira plus à la classe laborieuse avec la chance de voir croître ses charges la perspective de voir ses moyens diminuer et sa position devenir sans remède.

COMMENTAIRE. — 2* partie.

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