CHAPITRE V
Du système de M. Malthus relativement à la popalatio».
• Quelles soBt les entraves qui arrêtent les progrès de b po- « puUtion , et quels sont les moyens qn ou doit employer • pour les écarter on les détruire. »
Lit. II, chap. II , p. aa4.
J^ai dit dans le chapitre précédent qu^en exposant le système de M. Malthus sur la population ^ je n^étois mu par aucun sentiment de partialité. Ce système me répugne plutôt qu'il ne me plaît; et lorsque je me suis déterminée à Pexaminer avec soin, pour le juger, avec connoissance de cause, je m'^en suis approché avec un effort pénible, tel qu'il en faut un pour subir une opération douloureuse, ou pour fixer long-temps son regard sur un objet désagréable.
Mais il n'est pas donné de résister à Pévidence , et je suis resté convaincu de la vérité du principe proclamé par Tauteur angloîs.
La subsistance suit la population d'une manière inégale, et la famine arriveroit avant la subsistance,, si la population étoit ce qu'elle peut être.
Cédant ainsi à une vérité démontrée, je me suis demandé si j^adopterois les conséquejuces que M. Malthus en tire.
Je commencerai par. déclarer que ces consé-
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quences ne sont point telles qu'on nous les a présentées dans plusieurs ouvragées destinés à Gom* battre ce système. Il y a dans la plupart des réfutations françaises un mélange de mauvaise foi et de plaisanterie qui ne sert qu*à fausser toutes les questions en défigurant les opinions qu^ori attaque. La manie de faire de Tesprit n'abandonne pas nos écrivains dans leur manière de traiter les objets les plus graves. Us se sont dit une fois pour toutes que le ridicule est Tarme la plus puissante, et les plus gauches comme les plus adroits veulent manier cette arme. Il en résulte dans presque toutes les critiques qu'on publie en France sur les découvertes importantes ou les idées neuves, une exagération, une infidélité, une prétention à la légèreté et à la gaieté qui mettent obstacle à toute investigation candide et impartiale. De là les absurdes jugements prononcés sur les observations profondes et ingé-. nieuses du docteur Gall, sur les théories littéraires de plusieurs critiques allemands, sur le système de la perfectibilité de madame de Staël; enfin sur l'ouvrage dans lequel M. Malthus a le premier approfondi la grande question de la population de l'espèce humaine.
Cet écrivain n'a point prétendu qu il falloit employer contre l'accroissement excessif des naissances des règlements coercitifs et barbares. Il n^a point fait l'apologie de l'infanticide; il n'a point indiqué le vice et la corruption comme des reiïiédcs praticables contre la multiplication de notre race.
Mais il a pensé qu'on poutoit impeâer à la classe
pauvre par des mesures indirectes une privation de plus que celles auxquelles sa position déshéritée la condamne, et qui sont déjà suffisamment nombreuses. Il a attribué à un principe qu'il a nommé contrainte morale une influence plus étendue que, selon moi, ce principe n'en peut avoir. 11 a cru qu'on pouvoit ajouter à l'action de ce principe par le retranchement des secours public»; et plusieurs de ses idées sur ces divers sujets me paroissent manquer, sinon d'une justesse logique qu'un esprit distingué parvient facilement à établir sur le papier, mais d'une possibilité pratique assez incontestable, et sur-tout, je l'avoue à regret, elles me semblent s'éloigner un peu , contre l'intention de l'auteur sans doute, des sentiments de sympathie et de pitié, portion essentielle d'une vertu que pourtant il professe, je veux dire l'humanité.
Il y a certainement quelque chose de dur et de sévère dans les raisonnements que M. Malthus entasse pour prouver que les pauvres n'ont aucun droit à être secourus par la société. Je ne suis pas en général plus partisan que lui des secours ptiblics qui sont communément mal administrés, mal répartis, et qui ôtent à l'homme, en le leurrant par une fausse espérance, le sentiment le plus salutaire^ celui qui lui apprend que chacun ne doit compter que sur sa propre industrie , et n'attendre sa subsistance que de ses propres efforts. Mais faire prononcer du haut de la chaire évangélique, que désormais l'assistance des paroisses sera refusée aux enfants dont les parents ne pourroient les nourrir, est une déclaration par
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trop franche d'un état d'hostilité permanente entre ceux qui ont tout et ceux qui n'ont rien. La chose peut être, mais elle ne me paroît ni bonne ni prudente à proclamer ; et lorsqu^en parlant du malheureux qui aura cédé à l'attrait le plus impérieux , au penchant le plus irrésistible , l'auteur anglois s'écrie : u Livrons cet homme coupable à la peine prononcée u par la nature; il a agi contre la raison qui lui a été tt clairement manifestée ; il ne peut accuser per- «sonne, et doit s'en prendre à lui-même si l'action « qull a commise a pour lui de fâcheuses suites : l'ac- «ces à l'assistance des paroisses doit lui être fermé; tt et si la bienfaisance privée lui tend quelques se^ «cours, l'intérêt de l'humanité requiert impérieusece ment que ces secours ne soient pas trop abondants^ « Il faut qu'il sache .que les lois de la nature, c'est-à- « dire les lois de Dieu , l'ont condamné à vivre péni- « blement pour le pimir de les avoir violées ; qu'il « né peut exercer contre, la société aucune espèce dé «droit pour obtenir d'elle la-moindre portion de « nourriture au-delà de ce que peut en acheter son « travail ^ que , si lui-même et sa famille sont mis à « l'abri des tourments de la faim, ils en sont redettvables à la pitié de quelques âmes bienfaisantes « qui ont droit par-là même à toute sa reconnois-< « sance. » Lors, dis-je, qu'on lit de pareilles phrases on est tenté de s'écrier :
Je rends grâces aux dieux de n être pas Romain , Pour conserver encor quelque chose d*huuiain.
Et si l'on pèse toutes les expressions de ce terrible
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anathème , on trouvera peut-être qae plusieurs mot hasardées, et supposent à de certains dogfmes fondamentaux un assentiment que le cœur leur refuse et que Tesprit même peut leur contesteï.
Est-il bien vrai que les lois de la nature, c'est-àdire les lois de Dieu, aient attaehë un châtiment si sévère à la multiplication imprudente, si Ton veut, de notre espèce? Est^il bien juste pour délivrer la société, non d^une attaque directe qui en troubleroir Tordre , mais d'une surcharge incommode pour ceux qui sont les possesseurs exclusifs de ce qui, après tout, pouvoit ne pas être un monopole i est-il bien juste ^ nous le demandons , d'appeler au secours de cette société, en qui est la force, et pour qui sont les lois et les armes, la malédiction de ce Dieu que la religion nous montre au contraire ouvrant ses bras au pauvre et au foible, et les recevant dans son sein? Nos institutions sont là; il les faut défendre, il leur faut obéir : mais laissons au moins, pour consolation à la classe que ces institutions ont déshéritée. Tespoir du ciel et la bonté divine.
Je ne sais si je me trompe; mais toutes les fois qu^une réprobation involontaire s'élève dans tous les cœurs ^ je crois quHl y a dans le principe qui appelle cette réprobation quelque chose de défectueux et de révoltant. Or, jai remarqué toujours que lorsqu'on reprochoit à une mère qui demandoit l'aumône pour ses enfants affamés le nombre de ces malheureuses créatures, un ae^time^t d'indignation se manifestoit dans ceux qui étoient témoins d'un pareil reproche.
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Ici ^ je ne puis me refuser à une observation qui doit donner lieu, ce me semble, à des réflexions sérieuses. Je ne sais à quel période de Fétat social nous sommes arrivés; mais quand la population est un dapgrer parceqa'il n'y a pas subsistance suffisante^ et qu en même temps l'abon<iance des denrées de pre* mière nécessité est proclapjiée un fléau, ne doit-il pas y avoir quelque chose de vicieux dans cet état social?
Cependant, je le répète, c'est plutôt dans les ex-* pressions que dans les actes qu'il recommande, que M. Malthus s'est laissé entraîner par son système; et ces aberrations partielles ne changent rien à la vérité du principe sur lequel ce système est appuyé. Seulement Fauteur, tout éclairé qu'il est, ne s'est pas aperçu qu'en considérant ce qu'il appelle la contrainte morale comme un remède aux maux qu'il indique , il a donné dans un excès pareil à celui qu'il reproche aux Condorcet et aux Godwin.
Prévoir une époque où la perfectibilité indéfini© aura fait disparoître la propriété, rendu le travail inutile, et doué les hommes d'une vie sans terme , est sans doute chimérique ; mais espérer que le genre humain, et dans le genre humain la classe peu éclairée parviendroit à dompter l'attrait des sexes par la considération des maux qu'entraîne u>ne population excessive, et que cet attrait des sexes sera subjugué sans que àes vices honteux le remplacent, c'est se bercer volontairemeM d'illusions çt de rêves.
On peut se délecter dans le tableau d'une société dont chaque membre s'efforce roit de parvenir au
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bonheur en remplissant exactement ses devoirs , où toute action sollicitée par le désir d un plaisir im^médiàt, mais qui entraîne après elle une plus g^rande mesure de peine, seroit considérée comme la violation d^une loi morale ; où un homme qui gagne de quoi nourrir deux enfants ne se mettroit jamais dans Une situation qui le forceroit à en nourrir quatre ou cinq^ quelles que fussent à cet égard les suggestions^ d'une passion aveugle ; où le temps passé en priva-* tions seroit employé à des épargnes, et où en même temps l'intervalle entre Tâge de puberté et le mariage seroit un exercice perpétuel de continence et de chasteté (i). Mais, de bonne foi, croit-on vaincre ainsi la nature? Et le penchant qui donné du cou-? rage aux plus timides, qui jette dans la frénésie les plus paresseux; le penchant qui a été créé le plus invincible , parceque sur lui repose la perpétuité des espèces; ce penchant qui brave la mort, la douleur, toutes les considérations, toutes les craintes, cédera^ t^il à quelques raisonnements métaphysiques, à des calcul^ d une probabilité éloignée, qui peuvent ne point se réaliser, et qui auront d'autant moins de force qu'aucune loi pénale ne les appuiera de son autorité?
Et ici le vice des arguments que nous réfutons apparoît en entier. « Le plus irrésistible et le plus u universel de nos besoins, dit M. Malthus, est celui « d'être nourri et d avoir des vêtements et un domi^ «cile... Il n'est personne qui ne sente combien le
(i) Dé la Population, t, III, p. 20-a3.
SUR l'ouvrage de filangiëri. 4i «désir de satisfaire de tels besoins a d'avantages tt lorsqu'il est bien dirigé; mais, dans le cas con-u traire, on sait aussi qu'il devient une source de tt maux. La société s'est vue contrainte de punir elle- « même directement , et avec sévérité , ceux qui , pour u contenter ce désir pressant, emploient des moyens tf illégitimes. »
L'auteur conclut de là que, puisqu'on a pu empêcher l'homme de pourvoir illégitimement à sa subsistance, on pourra de même l'empêcher de itnultiplier imprudemment.
Mais, de l'aveu de M. Malthus, on n'a pu attein* dre ce premier but que par des lois pénales et des lois très sévères. Or il est loin , je lui rends cette justice, de proposer de telles mesures. Il s'ensuit qu'il n'y a nulle parité entre les deux cas. Seulement son système a ce danger qu'il peut conduire des écrivains moins sages que lui à invoquer Faction de la loi contre l'attrait des sexes revêtu de la sanction du mariage comme contre la faim ; et nous tombons alors dans une succession de vexations absurdes et toujours croissantes.* On en verra la preuve dans un instant.
Avant toutefois de fournir cette ^preuve, considérons encore la question sous son dernier point de vue. Mesurons l'étendue de la privation que, du fond de nos cabinets d'étude, bien chauffés, bien nour« ris, ayant auprès de nous nos femmes, ou quelquefois des femmes qui ne sont pas les nôtres, nous prescrivons à des êtres semblables à nous au phy-* sique et au moral.