‹ Commentaire sur l'ouvrage de FilangieriChapitre 25 sur 57 · CHAPITRE VL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VL

D«s eorÏTaifts qui ont ess^érë le «yltèoie de M« MâUMift,

, m. Tout oe ^ tend à rendre la «a^tittaace 4iffî«ile lead à « dUaimier U population. •

Lit. II , châp. I) , p. iii4-

fai promis de prouver que le système de M. &f al^tliDs^ présenté comme il Test par son auteur, a ce grand danger, que des ëcrivains moins sages s'en autoriseront pour invoquer .Faction de la loi contre le mariage des classes indigentes^ et pour exercer ainsi sur elles la plus douloàrense et la plus injuste de toutes les vexations.

Ce n est pas sans regret que je vois au nombre des partisane d'une prohibition^ qui sevoit à mK»n avie aussi oppressive qu'immorale, l'un de nos meilleurs économistes , un homme qui , sous beaucoup ,àe rapports, possède et mérite l'estime de PEurope éclairée; un historien distingué par son érudition, ses recherches infatigables, et ses aperçus nouveaux ; un philosophe enfin , qui défend avec zélé et talent la cause de la véritable liberté : je veux parler de M. Sismonde Sismondi, auteur d'une excellente histoire des républiques italiennes, et qui a entrepris une histoire de France, fort au-^dessus, dans ce qui en a été publié jusqu'à ce jour, de toutes celles qui l'ont précédée. Mais non moins actif dans le champ de

SUR l'ouvrage de filangieri. 47 IVcotiomie politique, il a fait paroître en 18 19 de nouveaux principes de cette science; et c^^t dans cet ouvrage , rempli d'ailleurs d'idëes justes et ingénieuses et de vues philanthropiques, qu'il a écrit les phrases suivantes, que je cite textuellement, pour ne pas être accuse de défigurer ce que je réfute.

«C'est un devoir, dit-il, de ne point se marier «quand on ne peut point assurer à ses enfants le « moyen de vivre ; c'est un devoir non point enverè a soi , mais envers les autres, envers ces enfants qui »ne peuvent se défendre, qui n'ont point d'autre u protecteur. Le magistrat est appelé à faire respecte ter tous les devoirs réciproques : il n'y a point d'atf bus d'autorité à ce qu'il empêche le mariage de « ceux qui sont le plus exposés à oublier ce devoir. «Le mariage est un acte public, un acte légal ; il a «été pris sous la protection des lois , justement paru ceqtt'il est aussi sous leur inspection. Le mariage K des mendiants ne devroit jamais être permis ; c'est ««une odieuse connivence de Fautorité au sacrifice tt qu'ils comptent faire de leurs enfants. Le mariage M de tous ceux qui nont aucune propriété devroit être u soumis à une inspection sévère. On auroit droit tf de demander des garanties pour les enfants à naî- « tre ; on pourroit exiger celle du maître qui fait tra- « vâiller, requérir de lui un engagement de conserver u à ses gages, pendant un certain nombre d'années, . M l'homme qui se marie ^ combiner enfin , avec Fin- «fdustrie propre à chaque canton'*, les moyens de « faire monter le père de famille d'un degré dans ^l'échelle sociale, en même temps qu'on ne per-

« mettroit janais le niariage à ceux qui demeure^ « roient dans iç dernier degré (i). »

Je ne m^ë tendrai pas sur la conséquence immé diate de ce célibat imposé de force à toute la classe pauvre; cette conséquence seroit évidemment un libertinage porté beaucoup plus loin qu'il iie Test maintenant. L'auteur avoue cet inconvénient; mais comme il ne le considère que sous un point de vuepartiel et étroit, il n'y attache que peu d'importance. Il existe cependant d'autres rapports , sous lesquels il eût été bon de Tenvisager., et quelque réflexion auroit prouvé qu'il deviendroit très grave.

D'abord le blâme, la réprobation, le mépris qui s'attachent à la débauche , cesseroient aussitôt que la débauche seroit, pour ainsi dire, prescrite à ceux qu'on repbusseroit du lien conjugal. On aura beau faire des chiffres tant qu en voudra, les hommes resteront des hommes, et de vingt à quarante ans le besoin de la réproduction les dominera de manière à né pouvoir être réprimé. Or il y a dans tons les es-

(i) Nouveaux Principes dVcononrie politique, tom. II, p. 3o8.

Une chose assez curieuse , c*est que M. de Sismondi semble ailleurs oublier entièrement les principes sur lesquels il motive sa sévëritë contre les mariages de la classe pauvre , et qui seuls peuvent excuser cette sévérité. Il dit, page 97 de son premier volume , en parlant d'un fermier qui doubleroit sa récolte tontes les années: Qai consommera cette augmentation ? on répondra : sa famille , qui se multipliera sans doute ; mais les générations ne cnroissent pas si vite que les subsistances. Si notre fermier avoit des bras pour, répéter chaque année l'opération supposée , sa récolte en blé doubleroit toutes les années, et sa famille pourroit tout au plus doubler tous les vingt-cinq an».

SUR l'ouvrage^ de filangieri. 49

pries une justice innée, qui n^attache de culpabilité aux actions que lorsqu'elles sont vraiment criminelles, et lorsqu'il n'est pas au-dessus des forces humaines de s'en abstenir.

Dans les classes élevées, on n'a jamais pu faire du duel une chose déshonorante , parceque chacun sentoit au fond de son cœur que le préjugé ayant uni au refus de se battre, ou de tirer vengeance d'un affront, une honte sociale, nul ne pouvoit être tenu d'affronter cette honte et de s'y soumettre.

Chacun sentiroit de même que des ouvriers de vingt-cinq ans ne peuvent pas vivre dans la chasteté, et si, même aujourd'hui, on ne juge pas très sévèrement ceux qui s'en écartent, on regarderoit le commerce illégitime des sexes comme une nécessité créée par la loi, et comme parfaitement innocent de la part de ceux qui s'y livreroient.

Si je voulois entrer dans tous les détails repoussants et difficiles de cette matière, je rappellerois que cette nécessité a été si bien reconnue dans plusieurs pays (i), que les magistrats même se sont crus forcés de permettre aux détenus des maisons de force des plaisirs périodiques pour ne pas encourager des vices beaucoup plus honteux. On n'a pas la même indulgence en France ; aus$i les mœurs des prisons où l'on retient Içs hommes de la classe inférieure ^ sont-elles un sujet de réclamations et de regret pour tous les bons citoyens.

Mais comme cependant le libertinage ^ en n'étant

(i) Ed Hollande, par exemple.

coMUKifTAiRE. — a" partie. B

5o COMMENTAIRE

plus un sujet de blâme, en deviendroit plus qu aujourd'hui un de répression (car je suppose qu'on ne veut pas favoriser les naissances illégitimes en proscrivant le mariage), il en résulteroît que la lutte entre la loi et la nature, cette lutte toujours si fatale , auroit lieu dans les portions pauvres d^ la société à tous les instants de la nuit et du jour. Or il n'est pas bon que Thomme s^accontume à violer les lois. Il passe rapidement d'une violation à Tautre; le grand secret social, c'est de fournir aux individus le moyen de se satisfaire légitimement. Mettre des obstacles légaux à une chose qu'on ne peut empêcher, c'est discréditer sa législation aux yeux des peuples ; et discréditée dans ceux de ses commandements qui imposent des devoirs factices , elle l'est bientôt dans ceux qui prescrivent des devoirs réels.

Mais ce n'est pas tout. Passons à l'exécution de ce projet. Nous ne tarderons pas à nous apercevoir que la difficulté en devient beaucoup plus grande.

En effet, lorsque l'on compare le besoin de la reproduction à celui d'être nourri ou d'être vêtu , et lorsqu'on veut conclure de ce que la crainte des peines empêche l'homme affam'é ou nu de voler de la nourriture ou des vêtements, que cette même crainte des peines empêcheroit l'action par laquelle l'espèce se multiplie, on oublie plusieurs différences qui font des deux hypothèses des cas très dissemblables. Quand un malheureux dérobe un pain, ou s'empare d'un habit, il fait au propriétaire de l'habit qu'il revêt, ou du pain qu'il dévore, un mal immédiat, direct, positif. Il y a donc quelqu'un qui a

SUR l'ouvrage de FIliANGIERI. 5l

inti^rét à se plaindre. La justice est incontiiient aver-» tie. La moitié de son opération, )a surveillance, lui est épargnée ; et c^est la partie la plus difficile. Mak quand il s'agit de Funion des sexes, c'est tout autre chose: d'ordinaire le coupable, au lieu de faire à I quelqu'un le mal positif qui l'engageroit à le dénoncer, lui fait un plaisir qui a sans doute à la longue de triées conséquences, mais qui, certes, dans le moment même ne provoque pas l'accusation. Dans le cas du vol, il y a une partie lésée; dans celui de l'union des sexes, il n'y a qu'un complice. Ainsi la loi pénale qui peut atteindre le voleur n'atteindra pas celui qui, dans son imprudence, court la chance de devenir père. On punit le rapt, la séduction , Ta* dultère, parcequ'il y a des plaignants dans la per* sonne des parents ou de l'époux offensé I Mais dans l'union simple de deux individus qui franderoient la loi qu'on propose ^ il n'y a personne qui ait intérêt à se plaindre ; il y a au contraire deux êtres intéressés à se taire et à se cacher.

Aussi n'est-ce pas l'union des sexes, union for«* toite et secrète, qu'on prétend punir; c'est la sanc-r tion donnée à cette union qu'on veut refuser. Les mendi^ints ne doivent pas pouvoir se marier; les ou-" vriers dmvent y être autorisés par une licence spéciale.

Quant auie mendiants, je crois qu'il arrive ràre« ment que deux personnes n'ayant d'état que la mendicité, se présentent pour contracter mariage devant f autorité compétente. Cela me parpît d'autant plus difficile que presque par-tout aujourd'hui la mcn-

(licite est interdite ; et je ne vois pas comment des hommes quW poursuit pour les arrêter, et quW saisit quand on tes rencontre, s^offriroient aux magistrats; ils seroient conduits au d^pôt préparé pour eux avant d'arriver à Tautel.

C'est' donc bien plutôt les hommes exposés à devenir mendiants, c'est-à-dire les ouvriers qui n'ont de capital que. leurs bras, qu'on veut tenir dans un célibat forcé. On leur demandera des garanties pour les enfants à naître ; on exigera celle du maître qui les fait travailler^ c'est-à-dire qu'on crée une espèce de servage, qu'on fait des ouvriers une caste réduite à la plus déplorable dépendance, et qu'au nom.de l'économie politique on reconstitue de fait la plus oppressive féodalité.

Qui sera juge entre louvrier et le maître, si celuici refuse l'autorisation qui lui est demandée? Qui ne voit quelle porte on ouvre à l'arbitraire, au caprice, aux haines personnelles? Quel maître voudra s?engager, comme l'auteur le propose, à garder à ses gages pendant un nombre d'années un homme.qui, par cela même qu'il ne.craindra plus d'être renvoyé, deviendra ou plus négligent, ou plus paresseux,. ou plus insubordonné?Etsi, fatigué de travailler pour un maître qui se croira des droits dont il s'exagérera l'étendue, et qui voudra peut-être abuser de ces droits, l'ouvrier quitte, le maître auquel, pour prix de son mariage, la loi l'aura pour ainsi dire enchaîné, que ferez-vous? Voulez-vous qu'on, le poursuive comme .on poursuivoit un serf fugitif? Autant vaudroitfaire des ouvriers un corps de Parias^ autant vaudroit

ressusciter en Europe, dans cette Europe où l'in-^ diistrie promettoit d'établir le plus haut degré de liberté individuelle, les institutions tyrannlques et absurdes de llnde et de FÉgypte.

Encore un mot, et je finirai cette réfutation d'une idée qui ne soutient pas d'examen; si vous attachez à la propriété le droit exclusif de goûter le plaisir le plus vif et le plus doux que nous ait accordé la nature, ne craignéz-vous pas d'accroître au-delà dq toute borne et au-delà de toute prudence les prérogative^ de la propriété? Il ne vous suffit pas que le prolétaire se résigne à n'avoir part à aucun des biens dont vous possédez le monopole ; il ne vous suffit pas qu*il renonce au feu, à la terre, à l'eau, à l'air même; car sa condition Toblige , tantôt à descendre au fond des abymes, tantôt à s'enterrer dans des ateliers où il respire à peine, et toujours à se priver de ce qu'il produit pour vous et de ce dont il vous voit jouir au prix de ses fatigues et de ses sueurs : une consolation lui restoit, une consolation que la Providence touchée de pitié a répartie entre tous les êtres; vous la lui disputez ! vous voulez que cette faculté donnée à tous, dont les animaux même ne sont pas privés, soit interdite à votre semblable parcequ'il est pauvre. Je le répète , il y a là au moins autant d'imprudence que d'iniquité.

On pense bien qu'en m'exprimant de la sorte, je n attaque pas les intentions d'un auteur que j'estime, et auquel m'attachent à-la-fois et la conformité d'opinions sur beaucoup de points et le souvenir d'une amitié ancienne et durable ; mais je crois que l'en-

thousiasme avec lequel il a adopte le système de M. Malthus, et le désir de rendre ce système plus applicable en pratique que ne Tavoit essayé Tauteur anglois, Pont entraîné dans des erreurs ^graves. Il a voulu faire par la loi ce qu*il est impossible de faire par la loi ; et comme il arrive aux meilleurs esprits trop fortement préoccupés d^une idée, ne voyant point dWficacité dans les moyens que M. Malthus avoit proposés , il a cru résoudre le problème en invoquant rintervention à laquelle on recourt toujours en désespoir de cause, et qui, lorsqu'elle sort de sa sphère, fait habituell^nent plus de mal que de bien , je veux dire l'intervention directe et menaçante de Fautonté.

SUR l'ouvrage de FILAMGIERL 55

Page 1