‹ Commentaire sur l'ouvrage de FilangieriChapitre 26 sur 57 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

D'une inconséquence de Filangieri.

« Au lieu d'engager ses sujets è abandonner leur patrie , elle « ( l'Angleterre ) devroit par des rêglemeats sa^i mettre » obstacle à leur fréquente émigration. »

Liv. I, chap. RI , p. 57.

Ce que nous venons de dire sur les inconvénients elles avantages de la population, nous*oblige à retourner en arrière pour indiquer une étrange inconséquence de notre auteur italien. Diaprés le principe qu^il a reconnu lui-même, et qui est en efFet d'une vérité incontestable , je veux dire le rapport nécessaire et constant qui existe entre la population et les moyens de subsistance, il est clair que Fémigration est ce qui favorise le plus la multiplication de l'espèce humaine. Par-tout où il y a une place vide, une naissance la remplit ; et cependant le mém,e écrivain qui voudroit voir la population s'accroître sans bornes, exhortoit l'Angleterre, quelques pages plus haut, à empêcher que ses sujets n'émigrassent. Mais il arrive sans cesse que les hommes oublient une moitié de leurs opinions, quand ils veulent faire prévaloir l'autre moitié. Ils les prennent chacune en particulier comme autant de dogmes; et quand ils ont rassemblé tout ce qu'ils croient avoir à dire sur un sujet, ils pensent s'être acquittés de leur tâche, et recommencent le m«me travail sur une question

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nouvelle, sans trop se mettre en peine ni s'apercevoir des contradictions dans lesquelles ils peuvent tomber. Il est vrai de dire que Finattention des lecteurs vient au secours de celle des écrivains, et qu'au milieu de$ distractions qui se croisent et des intérêts qui nous entraînent,, chaque idée nous sert comme un ar^useI^eQt ou comme une arme, sans que nous éprouvions le besoin d'en former un ensemble, sa* tisfaits que nous sommes d'avoir atteint le but ou pourvu à la conversation du moment.

On ne met point obstacle à l'émigration par des règlements*, et le conseil que Filangieri adresse ici au gouvernement anglois décèle encore l'erreur d'un philosophe qui considère l'homme comme un agent passif entre les mains de l'autorité. Filangieri sans doute, en parlant de règlements sages, les concevoit doux et modérés; mais par cela même que les peines trop sévères seroient écartées de ces règlements , ils se verroient plus facilement enfreints. Leur infraction forceroit le pouvoir à accroître la rigueur des peines, et de la sorte, avec quelque réserve que l'autorité fût entrée dans cette route , elle seroit ameqée au dernier terme de la violence et de la sévérité. Les seuls règlements à faire pour mettre obstacle à l'émigration, ce sont les constitutions libres, les lois équi^ tables, les garanties solides. Assurez ces biens à un peuple, et vous pouvez être certain que ses citoyens n'émigreront pas. Refusez ces biens à un peuple, tous vos règlements n empêcheront point qu'il ne quitte un pays où son existence sera précaire, ses droits menacés , son industrie entravée. Je le de-

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mande à totit homme de bon sens et de bonne foi ; par quelle mesure retiendra-t-on sur le sol anglois ces prolétaires affamés, auxquels les lois ne permettent pas dé gagner leur subsistance et celle de leur famille? Et si, par impossible, on^parvenoit à leur fermer toute issue, qu^en résulteroit-il pour la pros«^ périté de. la paix publique? En détail, des brigandages ; en masse , des séditions.

Je ne considère ici la question que sous le point de vue politique. Que n^aurois-je point à dire, si je me livrois à des considérations morales?

La société, telle quelle existe, a consacré le droit de propriété, c'est-à-dire elle a voulu que le sol appartînt sans contestation à celui qui Poccupe de temps immémorial, ou d'après une transmission dont elle a prescrit les formes; elle a voulu de plus que les productions, fruit du travail, appartinssent, soit au producteur, soit à ceux qui, par des conventions légales, lui fournissent les matériaux et les moyens de produire.

La nécessité excuse ce qu'a fait à cet égard la société ; mais la condition néanmoins est dure et sévère. Les trois quarts de l'espèce humaine naissent déshérités; les biens, communs à tous dans l'ordre naturel, deviennent dans l'ordre social le monopole de. quelques uns; et ces derniers pour les conque** rir ne se donnent, comme on l'a dit énergiquement, que la peine de naître.

Enfin la chose est ainsi. Deux compensations restent, et consoleroient la classe dépouillée; l'une est le travail, l'autre l'émigration.

Par la première, le pauvre trouve dans ses bras, dans son industrie, un équivalent à la propriété doBt les détenteurs oisifs sont forcés de lui abandonner une portion, pour qu'à leur profit il fasse valoir le reste. Par la seconde, si, dans un pays, ses, efforts sont inutiles, il peut chercher ailleurs un ciel plus propice et des circonstances plus favorables.

Qui le croiroit? lautorité lui a fréquemment disputé ces deux t'essources. Des Ioi$ prohibitives ont gêné son industrie au^dedans, et des<lécrets contre Témigration lui ont défendu de porter cette. industrie au-dehors. Avec une législation pareille, je le déclare, il n^ a aucun excès qu^on ne doive attendre, il n'y a pas de désordre qui nous puisse étonner.

Dira-t-on que nous exigeons des gouvernements une indifférence et une apathie qui blessent leurs intérêts? qu'ils ne sauroient se résigner à voii? leur pays se dépeupler, leurs terres rester en friche, leur industrie dépérir faute de biens, toutes les fois que ce qu'ils appellent la ma/iie de l'émigration s'empare de l'esprit d'une classe ignorante et crédule, que séduisent des écrits mensongers et de trompeuses promesses? Nous répondrons que la manie de l'émigration ne s'emparera d'aucun peuple ni d aucune classe, si le gouvernement, par ses vexations, par le« entraves qu'il oppose au développement des facultés humaines; en un mot, par ce qu'on pourroit nommer, à plus juste titre, la manie réglementaire et législative, ne contraint pas cette classe ou ce peuple à émigrer.

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Et, remàrquez-le bien , la tendance à T-ëmigration n^est le résultat d^àucun des inconvénients physiques que la nature a répartis entre les diverses C9nt^ées de. la terre. Le Lapon ne quitte point son climat glacé, et les nations exposées aux ardeurs du soleil supportent les chaleurs qui les accablent. L'habi'* tude,les liens de famille , les souvenirs de Tenfance, enchaînent Fhomme aux lieux où il est né ; et même lorsque le besoin le chasse, ou que la jeunesse aven* tureuse Pentraîne au-dehors, Fespritde retour, pour me servir d'une expression que la loi û^a. oonsacrée que parcequ^elk l'a trouvée au fond de nos cœurs^ Tesprit de retour accompagne le voyageur dans ses pèlerinages lointains, et le ramène tôt ou tard sous le toit de ses pères, qu'il aime à léguer à ses enfants. Il n'y â d'insupportable pour Thomme que le tort qui lui vient de ses semblables ; les rigueurs de la nature sont des nécessitée; les rigueurs des gouvernements sont des injustices. On se soumet aux unes; les autres l*évoltent.

£n conséquence, tandis qu'on voit des peuples se résigner aux intempéries des saisons, à l'âpreté du climat, à la stérilité du sol, des montagnards porter sur leur dos la terre végétale pour fertiliser le sémmet des rodiers, le ciel le plus doux, les plaines les plus fertiles ne saaroient retenir les hommes qui gémissent sous une autorité oppressive. Ce ne sont ni les brouillards des Hébrides , ni la bruyère dont leurs coteaux sont couvt&tts, qui engagent le paysan d'Ecosse à quitter son pays natal; ses pères avoient durant des siècles respiré les brouillards et tiré parti

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de Taride bruyère. AujourdUiui Tavidité des seigneurs, avidité d'autanl> plus intolérable que l^excès de la civilisation, en précipitant ces seigneurs dans les villes , ne laisse pas à la classe qui dépend d^eux dans leurs terres les dédommagements résultant jadis de. la vie patriarcale de ces paysans du Nord.

On a beaucoup parlé de Torgueil national anglois ; et cet orgueil en effet a long-temps élevé entre TAngleterre et toutes les nations continentales des barrières qui sembloient insurmontables. Maintenant, malgré cet orgueil, la France est inondée d'Anglois devenus propriétaires ou fabricants sur le sol étranger. Des artisans , des ^agriculteurs, nous portent leur expérience et leurs précieuses découvertes, et la Grande-Bretagne trouve dans ses propres enfants les^ plus dangereux fléaux de son industrie. D'où vient ce changement? de ce que pour le pauvre les lois prohibitives, et pow le riche les taxes énormes, sont devenues en Angleterre des fléaux dont à tous prix il veut s^affranchir ; et contre la pression continuelle de ces deux fléaux, il n^ a ni orgueil national, ni patriotisme, ni habitudes, ni souvenir d'enfance qui puissent l'emporter.

Il ne faut pas s'exagérer Tinfluence de Tamour de la patrie dans nos temps modernes ; j'ai reconnu plus haut le poids que ce sentiment met dans la balance , et il peut compenser jusqu'à un certain point Tineptie ou rinjustice des gouvernements; mais ceux-ci ne doivent pourtant se reposer sur cette force morale qu'avec défiance et discrétion. L'amour de la patrie ne sauroit exister chez nous comme il exk^

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toit chez les anciens. Le commerce a rapproché les Dations, et leur a donné des mœurs à-peu-prés pareilles. L'expatriation, qui ëtoit une difficulté et prèsqu'un supplice pour les peuples de l'antiquité, nous est devenue facile et souvent agréable. Quand Cicéron disoit, «Pro quâ patriâ mori, et cui nos totos «dedere et in quâ npstra omnia ponerc, et quasi u consecrare, debemus,>) la patrie contenoit tout ce qu'un homme avoit de plus cher : perdre sa patrie, c'étoit perdre ses enfants, ses amis, tous les objets de ses affections ; c'étoit affronter l'ignorance et la grossièreté de peuplades inconnue^ et demi-^barbares ; c'étoit renoncer à toute communication intellectuelle, à toute jouissance sociale. Maintenant, environnés de nations policées et hospitalières, nons emmenons ce qui nous est cher, et nous retrouvons, à quelq4ies nuances près, tout ce que nous n'emmenons pas. Ce que nous aimons dans la patrie, c'est la propriété de nos biens, la sûreté de nos personnes et de nos proches, la carrière de nos enfants, le dé-^ veloppement de notre industrie, la possibilité, suivant notre position individuelle , du travail ou du repos, de la spéculation ou de la gloire f en un mot, de mille genres de bonheur adaptés à nos intérêts ou à nos goûts. Le mot de patrie rappelle à notre pensée plutôt la réunion de ces biens que l'idée géographique de tel ou tel pays en particulier; lorsqu'on nous les a enlevés chez nons, nous allons les chercher au-dehors, et les gouvernements n'ont ni le droit ni le pouvoir de nous contester cette faculté.

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