‹ Commentaire sur l'ouvrage de FilangieriChapitre 27 sur 57 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

De la division des propriétés.

• Le petit nombre de propriétaires et le nombre infini de non * propriétaires doit nécessairement produire FefFet de ren- « dre la subsistance plus difficile, et par con8é(|DCBi de « diminuer la population. »

hïv. n , cbap. UI , p. 3S6.

Un ami de Hiumanité ne pouvoit pas ne pas être frappe des inconvénients énormes de la concentratration des propriétés. Aussi longtemps que Filangieri ne s^occupe qu^à démontrer ces inconvénients, ce qu^il dit nW pas très neuf, mais est fort raisonnable.

La concentration des propriétés produit deux effets^ le défaut de subsistance et la diminution de la population. A ces conséquences immédiates, d^autrès moins directes et plus lentes viennent nécessai* rement se joindre : la culture dépérit, non seulement à défaut de bras, mais encore par le découragement et le dégoût de mercenaires misérables; de vastes domaines sont laissés en friche par la nonchalance du riche , ou employés par son orgueil à accroître un luxe inutile ; le nombre des prolétaires est dou*-» blé ; enfin la société renferme une cause de fermen* tation et de désordre qui devroit alarmer les amis du pouvoir, et pourtant ce sont eux qui s^affligent quand les propriétés se «divisent , tant leur intérêt

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particulier Femporte sur leur attachement aux principes qu^ils professent. Ces principes leur sont bons comme une arme (^fensive; mais ils les abjurent dès qu^il est question de les appliquer.

N^est-il pas évident toutefois que plus le nombre de ceux qui ont intérêt à soutenir un {gouvernement est grand, plus le gouvernement est défendu avec zèle? Lors donc quon répète que les. propriétaires sont amis de Tordre , n'en doit-on pas. conclure que pour conserver Tordre il faut augmenter le nombre de ses amis? De plus, il est facile de démontrer que, même individuellement, le petit propriétaire est plus intéressé que le grand à prévenir le. désordre.

En effet, tel événement qui dérangé à peine le riche détruit complètement Texistence du pauvre. Cherchez dans Thistoire les époques qui suivent les calamités publiques, les invasions et les guerres civiles , vous verrez le petit propriétaire réussir à peine par plusieurs années d'un travail opiniâtre à rassembler quelques débris , et à se créer une existence tolérable ; tandis que le riche gêné un instant pendant quelques jours, ou quelques mois, n'a pas vu troubler son existence , mais seulement interrompre quelques unes de ses jouissances. Une chaumière incendiée, un champ dévasté, la perte de quelques animaux domestiques , ou de quelques meubles grossiers, réduisent Tun à la mendicité; la dévastation d'un château magnifique, la perte d'une riche et abondante récolte, ne diminuent pas même l'opulence de l'autre.

Or, comment penser que les risques soient égaux

entre ces deux hommes, ou , ce qui est plus absurde, que Tun hasardera tout son avoir pour un bouleversement dont les chances ne peuvent jamais tourner à son profit; tandis que l'autre ne risquera pas mâme une folble partie de sa fortune pour un changement dont sa position sociale lui permet de tout espérer?

Et si Ton objecte que Thomme se fait illusion sur ses espérances et ses dangers , nous répondrons par un seul mot à celte objection ; elle peut s^appliquer aux calculs et aux projets de Pun comme aux passions de Tautre ; elle vient même à lappul de nos réflexions , car il existe un instinct sûr qui conduit rhomme dans tout pe qui touche à son intérêt immédiat. Cet instinct guide toujours le petit propriétaire exposé à la misère par une seule imprudence; tandis que le riche plus adonné en tout genre aux idées spéculatives, cherchant souvent ses intérêts plus loin de lui, est aussi souvent exposé à s'égarer sur ce qui en est lobjet.

Quelquefois, il est vrai, les instruments des révolutions se trouvent dans les rangs de la petite propriété ; mais les chefs des factions sortent toujours de ceux de la grande.

Détruisez les chefs, le désordre par cela seul devient impossible ; les instruments sont mis hors d'état d'agir. Conservez les chefs, vc^us ne détruirez pas pour cela les instruments, vous ne les détruirez même jamais ; car si les factieux peuvent en trouver parmi les petits propriétaires, à plus forte raison les prolétaires seront -ils propres à cet emploi, ayant

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moins de chances de perte, un intérêt plus immédiat à agir, un espoir égal dans lé succès.

En effet, on propose un étrange moyen de dimi^ nuer la force de ceux à qui un bouleversement peut être utile en voulant en augmenter le nombre ; on veut diminuer celui de leurs adversaires, et accumuler dans la main de ceux-ci les objets que Ton suppose devoir tenter la icapidité.

Une autre raison plus forte peut-être vient encore appuyer celles que nous avons développées en fa* veur de la division des propriétés.

L'industrie fait chaque jour des progrès immenses, élève de nouvelles fortunes, et place de nouveaux riches à côté de ceux que la propriété a créés. Ils brillent du même éclat^ la même clientelle les entoure, ou plutôt, comme ils ont besoin de plus de bras pour commencer et perpétuer leur fortune que le propriétaire foncier, une clientellie bien plus nombreuse que la sienne se presse chaque jour autour d'eux.

Aujourd'hui que les signes d'échange sont la richesse des individus, ceux qui vivent des travaux manuels doivent préférer l'industrie aux travaux champêtres, puisqu'une plus grande aisance en est le fruit. D'ailleurs , il y a une sorte d'égalité, ou plutôt une sorte d'homogénéité, entre le riche industriel et le simple manœuvre qui n'existe pas entre le propriétaire et les mercenaires qu'il emploie: de là résulte une différence qui tourne encore au profit du premier.

L'ouvrier voit dans la fortune de son chef le ré-

COMMEKTAIRE. — 2® partie. K

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sultat du travail et de Findustrie; il espère par le même chemin arriver au même but : aussi il est prêt à défendre une position sociale qui peut être la sienne un jour. Mais le mercenaire, condamné pour toujours à des travaux qui enrichissent un autre homme, sans pouvoir jamais changer sa position, aperçoit bien davantage la barrière qui le sépare du propriétaire. Est-il probable qu^il fasse de grands efforts pour la défendre? Le riche propriétaire n'estil pas beaucoup plus exposé que le riche industriel ?

L'armée de l'industrie s'accroît chaque jour ; quelques unes des fortunes qu'elle crée égalent celles des plus grands propriétaires. Des classes intermédiaires plus ou moins opulentes, toutes dans l'aisance, viennent prendre place entre les riches et les simples ouvriers ; une chaîne se prolonge sans interruption depuis le plus pauvre journalier jusqu'au manufacturier millionnaire, et ses chaînons inégaux se lient par l'intérêt du jour, le souvenir de la veille, l'espoir du lendemain; corps puissant, l'industrie étend sur tout ses vastes ramifications; corps homogène, toutes ses parties se soutiennent et s^entr'aident, parceque toutes, dans des classes différentes, ont quelque chose à défendre, et que la fortune du plus modeste marchand ne seroit pas hors de danger, si l'on ébranloit celle de l'opulent banquier, acquise par les mêmes moyens. Ainsi l'intérêt de la masse, seul garant de celui du riche, vient de lui-même chez les industriels Tétayer et le garantir.

Comment donc, dans un siècle où l'industrie a

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conquis une telle, influence , la propriété foncière pourroit-elle conserver la sienne concentrée entre peu de maitis?

Toute l'influence de cette propriété, aussi longtemps que ses détenteurs seront en petit nombre, se bornera nécessairement à balancer celle de la haute industrie^ avec cette différence néanmoins, toute en faveur de cette dernière, que la nombreuse clientelle appelée à la protéger n'existera point pour sa rivale.

Il n'y a qu'un moyen de conserver encore de l'influence à la propriété foncière, c'est de la diviser, et de créer un grand nombre de petits propriétaires qui s'interposent entre le prolétaire et Vhomme opulent. Alors Ion peut établir quelques rapports entre le pauvre et le riche; donner à celui-ci l'intérêt, et par conséquent le désir de défendre Tautre, et balancer efficacement l'influence de la classe moyenne des industriels.

L'industrie aura toujours, il est vrai, cet avantage, que le dernier mercenaire voit dans ses moyens d a- Tancement ceux qui ont élevé son chef; tandis que la propriété foncière pose une barrière matérielle entre le possesseur et celui qui ne Pétant pas cultive pour les autres, et crée chaque jour une source de richesses dont il ne doit pas profiter.

Mais cet avantage de l'industrie sur la propriété disparoît quand celle-ci est très divisée. Les petits propriétaires sortant de la classe des prolétaires, et vivant familièrement avec eux, ceux-ci aperçoivent frioins une différence qui doit les frapper à

chaque instant, lorsque leurs chefs appartienneîtt à uue autre classe, parlent un autre langage, n'out avec eux aucun rapport, ni aucune cause naturelle de rapprochement.

Lorsque le pauvre même peut acquérir un champ, il n'existe plus de classe; tout prolétaire espère par ses travaux arriver au même point, et la richesse devient dans la propriété comme dans Tindustrie une question- de travail et d'assiduité. Dans l'autre hypothèse, la propriété foncière est une barrière qu'on ne peut franchir.

Presque tous les gouvernements semblent avoir ignoré ces vérités; car ils ont cherché à maintenir la propriété dans un petit nombre de familles. Ces efforts bizarres et malentendus ont toujours tourné contre l'autorité elle-même, cela devoit être; le but étoit dangereux, et les moyens employés pour latteindre, les substltutiqns, le droit d'aînesse, en aggravoient les inconvénients.

Par les substitutions , vouô- empêchez l'un de vendre ce qui lui est inutile, vous ôtez à lautre la faculté d'acheter ce dont il tireroit avantage, vous diminuez le produit réel de la propriété en la reléguant dans les mains d'un propriétaire qui ne sait pas la faire valoir, et vous défendez à celui qui sauroit l'employer utilement d'acquérir ce qui est stérile dans les mains d'un autre.

Le droit d'aînesse a des suites bien plus désastreuses: il relâche les liens des familles, introduit la division dans leur sein , affoiblit chez les enfants les sentiments naturels; et en établissant entre les

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frères la jalousie d'ua côte, la méfiance de l'autre, la haine de toutes parts, il détruit' les plus douces affections de Tame, la tendresse réciproque des frères, et la piété filiale.

Prenons pour exemple l'Angleterre, où le droit d'aînesse régne dans toute sa force. I/indifférence des enfants pour leurs parents, ]a haine des cadets contre les aînés, sont des choses tellement reconnues, qu'elles ne choquent plus même sur le théâtre. L'opinion libre de toute passion ne souffriroit jamais certaines plaisanteries habituelles à ce théâtre ; elle ne toléreroit ni qu'on lui montrât des cadets désirant la mort de leurs aînés, ni sur-tout ^des fils s'entre-félicitant gaiement sur celle de leur père.

C'est un destin commun à toutes les lois qui établissent un privilège en faveur de quelques uns, de voir lopinion contrarier leur vœu, et par une réaction de tous les instants rendre en haine ou en mépris à la classe privilégiée le tort fait en sa faveur aux autres classes.

La tendance de notre siècle à la division des propriétés est tellement forte, que nos raisonnements, qui seront peut-être accusés aujourd'hui de n'être que des paradoxes, paroîtront dans dix ans des lieux communs qu'il sera inutile de prouver; et si l'on doutoit de la vérité de notre assertion , nous citerions une brochure qui indijque combien ces idées sont déjà répandues en Prusse. « Le 1 4 septembre 1 8 1 1 , M. de « Hardenberg soumit au roi de Pt-usse un projet de « loi pour le rachat des corvées. Lespaysans, astreints « en certains cas à rendre aux nobles la moitié, et

<( dans d^autres cas le tiers des terres qulls avoient u possédées à cette condition, devinrent les propri^a taires réels et indépendants du reste.

u Ainsi fut créée dans la monarchie prussienne la u classe la plus respectable et la plus indispensable «à la prospérité d'un pays, celle des caltivateurs, tf qui fertilisent un héritag^e affranchi de toute servie » tude , et ne relèvent que du trône et de la loi. Juste qu'alors il existoit bien danslesprovinces^^orientale^ u quelques paysans propriétaires; mais ils étoient en «très petit nombre, et la majorité de la classe 4gri* ucole appartenoit à des terres seigneuriales^ elfai- « soit partie de la propriété du seigneur.

M Les nobles gagnoient à la législation nouvelle ; t< car elle ajoutoit à la valeur vénale , et au produit « annuel de leurs propriétés. Aussitôt que la terre tt devient libre ,, et que ragriculture est dégagée de u toutes les entraves, la conséquence nécessaire de M ce double affranchissement est l'augmentation de M la population et de l'aisance. ïAffet de cette aug- <<mentatioa est la hausse de la valeur de& terres, « et par conséquent une plus grande richesse pour u ceux qui possèdent les propriétés les^ plus consiu dérables.

«Les bourgeois et les paysans y gagnoient plus u encore que la noblesse. Par la nouvelle législation, u ces d,eux classes seront ^ dans le cours d'un siècle, u les propriétaires du sol dans la Prusse comme elles tt le sont sur les bords dii Rhin (i). Par-tout où U y

(i) Je conçois que ceUe prophétie, qni s*acconiplira en France

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u a des acheteurs il y a des vendeurs; mais les meiltt leurs acheteurs sont incontestablement ceux qui u peuvent vdonner le plus pour un objet, ceux par

tout comme en Prusse, ne plaira guère à la classe qui, déchue de ses privilèges d'opinion , voudroit se créer des privilèges de propriété, et rêve les substitutions, les fidéicommis, et les majorats. La féodalité attaquée dans sa suprématie politique quitta ses châteaux et ses seigneuries il y a deux siècles , et se réfugia dans la domesticité des cours sous le nom de ipobles^e. Maintenant elle sent le terrain des cours s'ébranler sous ses pas, et youdroit se réfugier de nouveau dans ses terres, en les rendant inaliénables sous le nom de grandes propriétés. Mais la grande propriété inaliénable est aussi contraire que la féodalité à l*état présent de la civilisation. L'effet de la civilisation est d'ouvrir une carrière plus vaste et plus libre à la force morale de Thomme , et de mobiliser, si l'on peut s'exprimer ainsi , de rendre disponibles tous les moyens à l'aide desquels il exerce cette force. La propriété foncière n'est aujourd'hui qu'un de ces moyens ; eUe tend en conséquence à se diviser pour circuler plus commodément. Tout ce qui contrarierait cette ten-^ dance seroit sans résultat. Aussitôt qu'une partie de la propriété foncière eut passé dans les mains du tiers-état, elle vainquit la féo^ dalité.. Aujourd'hui l'industrie, qui est toat entière dans les mains de ce même tiers-état, vaincra la propriété foncière, c'est-à-dire la rangera à son niveau, la rendra mobile, divisée, circulante à l'infini. Tous les efforts des castes pour Fempécher de prendre ce nouveau caractère seront impuissants ; elle a changé de naturew Les terres so^t devenues en quelque sorte des effets à ordre qu'on négocie dès qu'on peut tirer un meilleur parti du capital qu'elles représentent : car ce ne sont plus les capitaux qui représentent les terres ) ce sont en quelque sorte les terres qui représentent les capitaux. La raison en est simple. Dans un système d'industrie, la meilleure valeur est celle qui exige le moins de formalités pour devenir disponible, et l'on tend alors à accroître le plus qu'on peut la disponibilité de toutes les valeurs.

Il doit s'ensuivre que plus l'industrie fait de progrès, plus toutes les classes aisées veulent avoir de capitaux à leur disposition. En accordant ce qu'il faut accorder aux habitudes de la génération contemporaine , on peut affirmer que dans cent ans les claflseR-

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