‹ Commentaire sur l'ouvrage de FilangieriChapitre 4 sur 57 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Des eBçouragements pour . raçricàltùre.

« Oq n a pas songé à donaer une récompense au cultivateur k intelligent. *

Introduction, p. i.

Nous apercevons déjà ici un symptôme du système erroné de Filangieri , relativement à Finfluence de la protection des gouvernements. Comme il y revient sans cesse dans son ouvrage, je vais saisir cette première occasion pour le réfuter. Mais je dois remonter à Torigine de son erreur qui a été celle de beaucoup d^ommes éclairés du dix-huitième siècle.

Lorsque les philosophes de cette époque commencèrent à s^occuper des principales questions de Torgaiiisation sociale, ils furent frappés des maux produits par les vexations et les. mesures ineptes de l'autorité. Mais novices dans la science , ils pensèrent qu'un usage différent de cette, même autorité feroit autant de bien que son usage vicieux avoit causé de mal. Us ne sentirent point que le vice étoit dans son intervention même, et que, loin delà solliciter dV. gir autrement qu'elle n'agissoit , il falloit la supplier de ne point agir. En conséquence vous les voyez ap-& peler le gouvernement au secours, de toutes les réformes quils proposent: agriculture, industrie, commerce, lumières ^ religion, éducation, morale^

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ils lui soçimettent tout, à condition quHI se conduira 4 après leurs vues.

Le siècle dernier compte très peu d'écrivains qui ne soient j^as tombés dans cette méprise. Turgot, Mirabeau et Condorcet en France , Dohm et Mauvillon en Alleniagne, Thomas Payne et Bentham en Angleterre, Franklin en Amérique, telle est à-peuprès la liste de ceux qui ont senti que, pour tous les progrès comme pour tous les besoins, pour la pro« spérité de tous les états comme pour le succès de tofittes les spéculations, pour la quotité des productions coname pour leur équilibre , il falloit s'en re-^ mettre li la liberté, à Tintérét individuel, à l'activité qu'inspireiit à Thomme l'exercice de ses propres facultés et labsence de toute entrave. Les autres ont préféré la protection à l'indépendance, les encouragements anx garanties , les bienfaits à la neutralité.

Les économistes eux-mêmes ont eu ce tort, pour la plupart. Us étoient cependant d'autant plus inex-^ ensables que leur maxime fondamentale -sembloit devoir les en préserver.

Laisser faire et laisser passer étoit leur devise : mais ils ne l'appliquèrent guère qu'aux prohibitions. I^es encouragements les séduisirent. Us ne virent pas que les prohibitions et les encouragements ne sont que deux branches d'un même système et que tant qu'on admet les uns , l'on est menacé par les autres.

L'agriculture étoit de toutes les professions celle que les écoAomistes desiroient le plus tirer de Pétat ^'avilissement dans lequel elh étoit plongée. Leur

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ixiome favori, celui que la terre est la seule source des richesses , leur faisoit attacher une importance extrême au travail qui la féconde : une indignation juste et légitime s'emparoit dVux^^lorsquHb envisa* geoient Toppression qui accabloit la classe la plu$ indispensable à leurs yeux et la plus laborieuse. : De là leurs projets chimériques pour relever cette classe , pour Tentourer de considération , d'illustra-^ tion même.

LHdée d^accorder des récompenses au cultivateur inteUigeni qui , par son travail ou par des procédés nouveaux^ auroit trouvé le moyen daccroître la ri" ehesse publique, n^appartient donc point à Filan-i gieri. U a pu remprunter des économistes, du marquis de Mirabeau, par exemple, Tauteur de [Ami des hommes: mais il.paroît s'être particulièrement attaché à cette idée. U y revient, avec plus dHnsis-> tance et plus de détails , dans une autre partie de soa ouvrage (liv. II, chap. XV), et enchérissant sur sa proposition première, il veut qu'indépendamment des encouragements pécuniaires. Ton institue mx ordre qui soit porté par le souverain même et dont les agriculteurs les plus habiles soient décorés.

Si Ton considère à quelle époque Filangieri proposoit ces expédients puérils et bizarres, on en con-^ cevra Fabsurdité.

Cétôit dans un temps où la classe agricole étoit soumise à des lois et payoit des impôts qu'ailcun re-^ présenunt nommé par elle nVoit discutés ni consentis : dans un temps où , sans organes pour récla-^ mer y sansmoyena pour se défendre^ elle subissoii

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en silence la partialité de ces lois, Finégalité de cet impôts : dans un temps où des servitudes de tout genre pesoient sur elle , interrompoient son travail , troubloient son repos: dans un temps enfin où, placée au plus bas échelon de la hiérarchie sociale, elle supportoiten dernier ressort le poids des charges sociales : car chacune des autres classes repoussoit le fardeau plus bas pour s^èn exempter.

Ajoutez à ces malheurs pour ainsi dire légaux, les oppressions accidentelles qui résultoient de Tisolement de cette classe agricole , de sa pauvreté , de sa position désarmée, Timmense intervalle qui la sépa^ roit du pouvoir suprême et condamnoit ses gémis-^ sements à s^évaporer dans les airs, Tinsolence des pouvoirs intermédiaires qui interceptoient ses réclamations , la facilité d'opprimer contre les lois ou dV près les lois des hommes également ignorants de leurs protections ou de leurs menaces, la rapacité du fisc qu'épuisoient les riches et qui devoit se dédommager aux dépens du pauvre, l'arbitraire d'autant plus effréné qu'il s'exerçoit en détail sur des victimes obscures, et qu'il étoit disséminé entre une foule d'agents subalternes, visirs de village, poursuivant dans lombre leurs vexatio^s.

Et c*étoit dans un tel état de choses , et comme remède à un tel état de choses , que Filangieri proposoit des encouragements pour l'agriculture et des distinctions pour les agriculteurs. Mais lagriculture étoit frappée dans son principe. Les moyens de reproduction lui étoient enlevés. Les agriculteurs étoient des ilotes , frustrés de t^us les droits , chargés de tous

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les labeurs, cond^gnnés à toifles les privations. L'autorité mêitte avec 'des intentions bienfaisantes, ne pouvoît guérir cette plaie incurable. La nature est plus forte que lautorité, et la nature veut que toute cause ainéne son effet, que tout arbre produise son fruit. Tous lesprojets philanthropiques sont des chimères, quand une liberté constitutionnelle ne leur sert pas de base. Ces projets peuvent servir de texte aux amplifications oratoires d'honnêtes déclamateurs. Ils peuvent offrir à des ministres adroits le moyen d'occuper d^une manière neuve et piquante les loisirs de leur maître. Ils peuvent, en tron^pant ce martre, apaiser ses remords, si le spectacle de la misère publique fait naître en lui quelques remords» Mais ni la classe agricole ni Tagriculture ne profitent en rien de tous ces palliatifs impuissants.

L'état de la classe agricole serd déplorable, partout où cette classe n'aUra pas en elle-même, c'està-dire par des organes que son choix identifie avec elle, une certitude de redressement public et légaL L'état de la classe agricole étoit déplorable en France avant la révolution. J'en atteste la taille, la corvée, la milice, les vingtièmes, les capilations, les aides, la dixme, la main-morte, les lods et ventes, le trop bu, et toutes ces charges innombrables, tant pécuniaires que personnelles, dont les noms divers et bizarres remplîroient inutilement des pages entières. J'en atteste les exemptions non moins nom»breuses, si scandaleusement réclamées et si facilement obtenues par les classes élevées, comme si leurs devairs envers la société eussent été en raison

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inverse des avantages que la SQoi^t^ leur garamtistsoit. J'en atteste les terres appauvries et mal cultivées.^ limitrophes des parcs somptueux ^ et les buttes< ^jwvertes de chaume , qui environnoient d^s châteaux superbes, protestations silentieus.es, mais qui ont fini par n être que trop énergiques contre'un pareil

ordre social.

Filangieri et les publicistes qui Font suivi aurpient dû se pénétrer de ces vérités. Au lieu de rêver des encouragements partiels, des distinctian& vaines jetées nécessairement au hasard du haut du trône, et distribuées suivant le caprice d'agents infidèles, ils auroient dû réclamer les garantiesi que tout pays doit au citoyen qui l'habite , les garanties sans lesquelles tous les gouvernements sont illégitimes.

Avec ces garanties, l'agriculture, au&si-bien que tout autre genre d'industrie , se passera facilement de la protection du pouvoir.. Il est fort inutile que Fautorité se mêle d'encourager ce qui est nécessaire. Il lui suffit de ne pas l'entraver. La nécessité sera obéie. Lorsqu'il n'y a point, de la part du gouvernement, une action vicieuse, les productions sont toujours dans une proportion parfaite avec les demandes* J'excepte les cas imprévus, les calamités. soudaines-, qui , du reste , sont assez rares, quand on laisse faire la nature , mais que les gouvernements , par leurs fausses mesures, créent plus souvent qu'on ne le pense. J'en parlerai dans une autre partie de ce Commentaire. Dans l'ordre habituel des choses, ce n'est pas d'encouragement, c'est de sécurité que l'agriculture a besoin. Or la sécurité M $9 trouve que dim»

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de bonne» institutions co&stkutioâiaiettes. Quand -!a persoQue de FagricukeiiP peut être enlevée , parceqal) a pour voisin un délateur, ou pour ennemi que^ue valet d'un homme puissant * quand le fruit de son travail peut être grevé d'impositions excessives, pai»ceque tel propriétaire, riche ou noble, se fait exempter; quand ses enfants, utiles associas de ses opérations journalières, lui sont arrachés pour aller périr dans des guerres lointaines , pensez-vou^squ'inquiet sur le présent, alarmé sur l'avenir, il persévère à se consumer en efforts dont le bénéfice peut lui- être ravi ? C'est vous qui portez dans son ame le désespoir et l'abattement , et vous prétendez ensuite l'encourager. Vous vexez.^ vous opprimez , vous ruinez la classe entière, et vous imaginez qu'une légère aumône , ou , ce qui est plus ridicule , une décoration inventée par vous, et conférée dédaigneusement à quelque individu que vos agents protègent, ranimera cette classe appauvrie et spoliée. Votre ineptie ou votre despotisme ont frappé le sol de stérilité ; et vous croyez que vos faveurs , comme la présence du soleil, lui rendront sa fécondité première. Vous vous montrez, vous souriez, vous distribuez je ne sais quelles distinctions vaines et illusoires , et le travail, à vous entendre , va se tenir honoré pour des siècles! Étrange arrogance! Charlatanisme grossier, auquel se laissoient prendre' autrefois quelques rêveurs honnêtes, mais qui, grâce au ciel, est chaque jour plus décrédité. L'empereur de la Chine daigne aussi de ses mains impériales conduire une charrue , et tracer un sillon ^ dans un jour de fête. Cela

n'.'mpêche pas que la Chine ne soit sans cesse en proie à la famine , et que les parents n^exposent sur les rivières les enfants qu'ils sont hors d'état de nourrir. C'est que la Chine est un état despotique, et que, lorsque les cultivateurs sont soumis au bâton toute l'année , l'honneur qu'on croit leur faire une fois par an ne les dédommage ni ne les console.

Je serai forcé de revenir à plus d'une reprise 5ur le système des encouragements quand Filangieri traitera de l'industrie. J'ajourne en conséquence d'autres développements qui prouveront que même sous le rapport de la morale ce système est nuisible.

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