‹ Commentaire sur l'ouvrage de FilangieriChapitre 32 sur 57 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

De la protection accordée à l'iDdustrie.

« La Providence , voulant que les nations soient nuta comme « les hommes, par les liens des besoios réciproques, a donné « à chacune d'elles quelque chose qui lui ett prière , et qui « la rend , pour ainsi dire , nécessaire aux autres. »

Liv. II, cbap. XVI, p. 55.

Nous retrouvons toujours la même erreur dans Filan^ri; et quoiqu'elle se déduise naturellement d'uu'seul principe, principe dont nou« avons déjà démontré la fausseté:, elle revêt tant de formes dif-« £érentes que nous sommes forcés de la suivre sous ces formes diverses, et de la combattre de nouveau.

Cette erreur vient du système que le gouvernement pçut se mêler activement de toutes les rela* lions particulières, et faire des lois pour commander et encourager les vertu< et les chos^ utiles , comme pour proscrire et poursuivre les délits et les choses nuisibles.

Appliquée à Tindustrie, cette erreur a d'étranges résultats.

Filangieri semble croire que les gouvernements peuvent la faire éclone et la protéger efficacement. U leur conseille en conséquence de faire des lois et des règlements pour encourager Tindustrie, comme s'il y avoit de meilleurs encouragements que la liberté , et par conséquent l'absence des lois et des règlements.

Io8 COMMENTAIRE

Dans la science des lois, tout est relatif^ dit avec raison Filangieri ; et il en conclut qu'il faut des lois différentes sur les divers cas qui se présentent relativement à rindustrie. Mais c^est précisément parceque tout est relatif dans les lois sur l'industrie, quHl ne faut point de lois sur Tindustrie. Pour adapter des lois à chaque circonstance, le législateur fera beaucoup de lois; ou, frappé de quelques grandes considérations, il fera peu de lois et des lois générales. S'il fait un grand nombre de lois, il vexera l'industrie par des détails minutieux; il gênera le mouvement de tous les rouages en l'obstruant de ses innombrables règlements; et qu'il ne croie pas pour cela prévoir tou« les cas et régler .toutes les circonstances. Il aura beau chercher toutes les combinaisons possibles, il en résultera toujours quelqu'une d'imprévue produite par des causes qu'il n'aura pas jugées dignes de son attention. Ainsi, de mesures vexatoires il ne retirera aucun avantage. Si au contraire il fait peu de lois, ch^ique loi générale devra être appliquée à plusieurs circonstances différentes, et ces différences, inaperçues par le plus sage législateur, peuvent quelquefois influer d'une manière grave sur des opérations importantes. Il froissera donc rindustrie par ses lois générales, et les mesures par lesquelles il aura cru donner des encouragements poseront au contraire des entraves à l'industrie, objet de sa sollicitude inconsidérée.

Mais, si des lois sur l'industrie pouvoient n'être pas toujours nuisibles, elles aeroient du moins toujours inutiles.

SUR l'ouvrage de filangierk 109

u Tous lesi pays ne sont pas propres à la culture , te dit Filangieri... Il y en a dont les productions sont M infiniment au-dessous de ce qu^exige la consom- « matibn intérieure. »

Puis: il conclut « quHl faut que les lois qui dirittgent les arts et les manufactures dans les pays w agricoles soient tout-à-fait différentes de celles qui u les dirigent dans les pays stériles. »

Mieux vaudroit laisser faire la nature. Qu'est-il besoin de lois pour appuyer ce qu'elle fixe irrévocablement? Dans un pays dont le territoire est tel*^ lement petit que Fagriculture ne peut pas suffire à la consommation intérieure , vous ne Verrez jamais trop de bras se consacrer à Tagriculture. Le nombre des cultivateurs est nécessairement limité par retendue du sol, et c'est une crainte bien puérile que celle de voir dépasser cette limite. Filangieri craint aussi que dans.un tel pays l'industrie particulière ne se voue à des manufactures qui demandent trop de matières premières : que ceux qui panagent ses craintes se rassqrent. Pour que ces craintes fussent raisonnables, il faudroit d^abord qu'elles reposassent sur uiL objet possible. Or, se peut-il que dans un pays stérile les manufacturiers emploient trop de matières premières? D'où tiseroient-ils ces matières premières ? Au premier essai ils les feroient renchérir^ et le renchéris£(ement seul les détourneroit de leurs projets^ ' Qu'est- il besoin de lois pour seconder la marche si simple de la nature dans cette occasion? On croie toujours bon de créer des lois pour entraver des essais que la nature défend d'une manière abso-

no GÔMMENTAIftE

lue. La natare est plus forte que vos lois. En vain Vous tenteriez d^anéantir une industrie qu^elle se^ conderoit , ou d'établir une industrie qu'elle proscrit,

Filaiigieri , tombant toujours dans là même erreur, conseille aux gouvernements dVncourager les productions particulières de leui-s états. Qu'est-il besoin de cet encouragement? Si le territoire renferme quelque production que les étrangers n'aient pas ; si cette production convient aux étrangers , leurs demandés se multiplieront, et Findustrie se tournera néceissairement vers cène production , panîeque c'est du côté de cette production qu'elle verra lés profits les plus Ëissurés. On ne plx>duit jamais que pour vendre ; et comme le fait apprend très vite au producteur s'il vend ou ne véûd pas, la loi n'a nul besoin de l'avertir; la seule chose qui puisse déranger les productions, c'est l'intervention delà loi. En encourageant telle production, elle peut tourner vèi^ elle plus de bras qu'il n'en feut; elle peut en niême temps nuire à telle autre; elle peut se tromper, et encourager quelquefois une industrie peu avantageuse, aux dépens d'uUe autre industrie qui le seroit davantage. Enfiu, comme la demande varie et change d'objet, elle nuira à l'industrie en faisant toujours fabriquer en nombre égal telle production pour laquelle la demande aura considérablement diminué. Le mot même d'encouragement prouve le vice de ce système ; si l'ertcouragement est nécessaire, c'est qu'il y a perte à la production; et il est évident qu'il seroit nuisible d'encourager une telle

SUR l'ouvrage bË FILANGIERI. lli

production. S'il y a gain, l'encouragement est inutile, la productioti porte son encouragement avec elle : des lois pour y suppléer seroient superflues. Dans l'autre cas, elles seroient pernicieuses. De pareilles lois ne peuvent avoir qu'un seul effet; c'est de détourner Tattention du producteur par l'appât de la ré(^ompénse, et de l'eitipêcher déjuger avec impartialité la perte ou le gain de la production.

« Les arts et les niétiers ont donc besoin de la di* « rection secrète des lois,» dit Filangieri. Nous ne croyons pas que ses déclamations l'autorisent à conclure ainsi. Nous croyons que les raisonnements qiie nous lui avons opposés nous autorisent à prendre des conclusions toutes contraires. Non, elles n'ont pas besoin de l'influence secrète des lois, puisque l'influence de la nature leur suffit : non , elles n'ont pas besoin de l'influencé secrète des lois ; car, si cette influence veut aider les lois de la nature , elle est super* flue; et,si elle veut les contrarier, elle est désastreuse. Filangieri le reconnoit lui-même bientôt. Il faut d'abord lever tous les obstacles, dit-il; et il.reconnoît qu'au nombre de ces obstacles^ il faut d abord placer la prodigieuse quantité de lois et de règlements qui tendent à tracer une route à l'industrie. Alors il donne un conseil salutaire ; mais ce conseil rentre dans notre système, et détruit complètement le sien. Cette contradiction estétrange, d'autant plus étrange que bientôt il nous dira que,^i lau^orité fait éclore le ^énie , elle peut bien protéger les arts. L'autorité fait éclore le génie ! Où Filangieri a-C-il puisé cette sentence qu'il nous donne comme un fait certain?

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Nous citera-t-on, comme à Fordinaire^ le siècle d'Auguste^ ou celui de Louis XIV? Mais les grands hommes du siècle d'Auguste appaiteïioient tous à la république 4 ils furent, pour ainsi dire, la dernière lueur qu elle répandit sur le monde , avant de s'éteindre pour jamais. L'autorité de ses successeurs a en vain tenté de faire éclore le génie. Par cela seul qu'elle osoit le tenter^ sa source étoit desséchée et ne pouvoit revivre. Le siècle de Louis XlV, précurseur du siècle de la liberté, est dû au besoin de cette noble faculté, qui déjà se faisoit sentir; personne n'attribue plus à Tor de Colbert la gloire des grands hommes ^ qui, pour la plupart^ étoient déjà cpuverts de gloire avant son ministère (i). Ces vieilles flatteries ne sont plus de nos temps. Au fond, c'est une justice à rendre à Filangieri. A son époque et dans son pays^ il ne pouvoit guère parler autrement qu'il ne fait. Il

(i) J'ai souvent éprouve la tentation d'écrire un ouvrage intitulé Des obligations qua le génie à rautorité. Je n'y parterois point àe la politique, sujet éternel de rivalité et de Combat cfnti'e lâ puissance et la raison. Je me. bornerois aux faits particuliers, indépendants de toute opposition de principes , et résultant simplement de la relatiod naturelle et constante qui existe entre la pensée et la force , entre le talent et le pouvoir. Je montrerois Callisthène ayant le nez et les oreilles coupées, et renfermé dans une cage de fer par l'or-, dre d'Alexandre ; Platon , appelé, puis chassé par le capricieux Denys; Auguste, exilant Ovide ; plus tard. Le Tasse emprisonné à Ferrare ; Richelieu, persécutant le Cid à Paris ; Miltôn, pativre, et sans cesse en danger sous Charles H ; Louis XIV, faisant mourir de chagrin Racine, et importuné de Fénélon^ enfin, de nos jours, M. de Chateaubriand menacé et lyadame cte Staël proscrite par Bonaparte. Ces exemples contre-balaificent lïn peli , ce me semble , les faveurs accordées à des poètes adulateurs et à des historiens infidèles.

SUR l'ouvrage de filangieri. ii3

$entoit sans doute que Tinfluence des gouvernements ëtoit nuisible ; il n'osoit pas le dire formellement. Aussi voyons-nous que lorsquHl parle de la nécessité de l'influence du gouvernement, il ne sort pas du domaine des réflexions générales et des déclamations vagues; tandis que, lorsqu'il s^agit de détruire les obstacles opposés par les lois à la prospérité de l'industrie, il détaille des faits, combat pour ainsi dire corps à corps chaque règlement inutile, et alors son style emprunte de sa profonde conviction une couleur brillante et une chaleur persuasive qui né lui sont pas habituelles.

COMMK«TAtRE. — 2* partie.

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