‹ Commentaire sur l'ouvrage de FilangieriChapitre 33 sur 57 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

])foav«IU preuve de i'ierre«r fondamentale de Filangiéri.

« Tel fut le sort des Indes et de la Ckine , de la Perse et de . fÉgypte. *

Lit. il 4 ohap. KVI» p. 55.

Nous retroiivoas toujoars dans Filang^ieri cette admiration pour les peuples ancieBS €t les pays éloignas que déjà nous avons été' forcés de combattre. La phrase qui sert de texte à ce chapitre, en est peutêtre un des plus inconcevables exemples.

Quel peuple a jamais souffert un despotisme plus avilissant qu^un peuple asservi par des chefs étrangers, à Taide du honteux supplice de la bastonnade; un despotisme plus absolu , qu^un peuple gouverné au nom des dieux par des corporations sacerdotales; enfin, un despotisme plus brutal et plus extravagant, qu'un peuple traîné sur des terres étrangères par un tyran ridicule, et châtiant les éléments par ordre de son maître, comme les seuls obstacles opposés.à ses volontés I

Dire que la Chine et l'Egypte ont possédé avec les . trésors de la nature les plus brillantes inventions des arts, n'est-ce pas donner un démenti formel, non seulement à toutes traditions historiques, mais encore à nos propres yeux?

Non, ils n'ont point possédé les plus brillantes in-

SUR l'ouvrage de FILANGIERI. 1 I 5

vendons des arts, ces peuples dont toute Texistence ëtoit réglée d'avance par la volonté de leurs prêtres : ils n'avoient pas même le pouvoir de quitter la pro^ fession de leurs pères, pour une profession plus ana^ logue à leurs goûts. Comment auroient-ils pu faire de nobles et utiles découvertes?

Non, ils ne possèdent pas les plus brillantes inventions des arts, ces peuples qui n'ont point dWs^ tance morale; ils ne connoissent même pas les arts dans la noble acception de ce mot, puisque, bornant leurs désirs à la vie pbysique, ils sont également incapables d'enthousiasme et de jouissances intel-^ lectuelles.

Jamais au contraire les arts, étonnante création de ce qu'il y a de divin dans notre nature; les arts, non point ceux qui tiennent à la conservation physique de notre existence , mais ceux qui élèvent notre ame à la connoissance du beau, et lui offrent pour jouissance la seule idée de la perfection sans utilité matérielle; les arts, dont l'impression échappe k l'analyse; jamais, dis-je, les arts n'ont fait moins de progrès , et ne sont restés dans un état plus inxparfait qu'en Egypte et à la Chine.

Les Égyptiens sont parvenus, il est vrai, assez vijie à un degré élevé dans les découvertes ftécessaires à la conservation ou à l'amélioration de notre vi^ physique ; ils ont toujours été médiocres et grossiers dans les arts proprement dits. Dans les travaux même d'une utilité commune, ils ont été bientôt arrêtés par le despotisme sacerdotal.

Comment un peuple pourroit41 faire des progrès

ll6 COMMENTAIRE

dans les sciences et dans les arts, qaand les prêtres s eu emparent comme d'un monopole? A peine alors on lui permet d'être l'instrument des découvertes du sacerdoce; toute autre prétention lui est interditç. Ou en fait simplement une machine ; et si par* fois on lui attribue quelque habileté, c'est encore la perfection d'une machine, puisque cette habileté peut exister avec un défaut complet d'intelligence. L'ouvrier habitué par un travail routinier et continu à polir l'acier, ou à le façonner en chaînes, en crochets, en roues, seroit aussi étranger à l'admirable mécanisme de la montre, que les ressorts isolés sortis de ses mains, si l'art qui les rassemble lui étoit caché, et si on lui faisoit une loi sévère de concourir sans cesse à ce travail sans en calculer l'utilité.

Telle étoit en quelque sorte en Egypte l'organisation des classes laborieuses; aussi n'ont-elles jamais fait de découvertes vraiment importantes. Aujourd'hui l'on rcconnoît dans la concurrence une des plus grandes causes de perfectionnement. On combat avec raison les maîtrises, les corporations, et autres foibles entraves apportées à la concurrence; et pourtant l'on vante avec emphase les insurmontables obstacles que la jalousie sacerdotale avoit opposés au génie inventeur des Égyptiens, tant les déclamations acquièrent de force en passant de bouche en bouche à travers les siècles.

Quant à la Chine qu'on nous a si absurdement proposée pour modèle, et que Montesquieu seul a eu le bon esprit déjuger au milieu des louanges générales, il est difficile d'expliquer la singularité qui

SUR l'ouvrage DE FILANGIERI. II7

en a fait un objet d'admiration. Chose remarquable ! des amis de la liberté ont prodigué leurs.éloges à un, peuple insensible à la plus odieuse et à la plus dégoûtante oppression. Des hommes pleins d'enthou-^ siasme pour les sciences, et pour les arts, nous ont souhaité, au nom de la raison , le sort d^un peuple chez lequel labsepçe de tout sentiment religieux et, de toute idée généreuse, combinée avec le mécanisme que Ton a nommé civilisation, étouffe le germe de ce qu'il y a d'enthoi;siaste dans notre nature, c'est-à-dire le germe de tous les succès dans les arts comme dans les sciences, comme dans tout çe^qui pe tient pas à de vaines formes ; et le philan? thrope Filapgieri prend pour texte de ses panégyriques dés institutions qui dégradent Thomme, et détruisent ce qui fait son excellence.

Quelles grandes qualités rachètent donc une telle dégradation? Quelles importantes découvertes de cette nation réclament notre admiration ? Seroit-ce une industrie matérielle qui ne tient pas plus à la nature humaine que celle de tel animal ,des abeilles, .ou des castors? Regarderoit-on ce triste avantage comme un dédommagement de la perte de tout ce qu'il y a de moral dans Thomme? Éléveroit-on le mécanisme de nos sens au-dessus de la perfectiQU de notre ame?

La religion de la Chine n'est plus qu'une forme : on l'avoue , et on s'extasie de voir cette forme commander encore quelque respect. On convient qu'elle ne s'appuie plus sur la croyance, et l'on assure qu'elle est un garant des mœurs. Erreur bizarre! car si la.

Il8 COMMENTAIRE

relig^ion n'est plus fondée sur la croyance, l'influence ^eule de la crainte ou de l'habitude retarde sa chute; et alors, autant vaudroit s'en remettre à cette influence, et la laisser agir directement sur les mœurs, qfue de crëer encore un intermédiaire inutile. La croyance rend leà hommes meilleurs, non par la crainte des supplices, non par l'habitude de rites arbitraires, mais par la noble relation qu'elle établit entre l'homme et des puissances supérieures, plus parfaites aussi bien que plus fortes que lui. Une religion à laquelle on ne croit plus n'est jamais utile ; le respect qu'on lui témoigne est au contraire, sous un certain rapport, un symptôme de dégradation. Il annonce, ou le triomphe de l'habitude sur* l'intelligence, ou une hypocrisie dangereuse et coupable. Mais examinons quelles mœurs ont ces peuples, dont on prétend que la religion garantit les mœurs. [

Chez eux, les mœurs etles vertus ne sont, comme la religion, que des formes extérieures; aucune de leurs relations n'a de base morale : ils se contentent de lapparence, et c'est ce que l'on nomme l'ordre. Si quelqu'un s'écarte de cet ordre, les supplices Ty font rentrer; on dédaigne de créer une influence, plus élevée. Il est vrai que l'uniformité du gouvernement, solidement établie sur l'abrutissement de ce peuple, ressemble à Tordre, parcequ'elle est privée de mouvement; il est vrai que tout se meut à uî\ simple signe, émané de la volonté d'un seul ; il est vrai qu'au milieu des révolutions et des conquêtes , ce peuple façonné à cette obéissance passive est prêt

^i;^ l'ouvrage DK Ffl,AN6IERI. II9

à la vouer à qui la réclame , et qu'ainsi son caractère ne change pas ; mais c'est parcequ'it ne fait point de progrès. Enfin , il est vrai qu'un tel ordre de choses doit sembler merveilleux avt^ tyrans qui en profitent; mais nous ne sauripus concevoir comment il a pu s'attirer les éloges de philosophes éclairés et indépendants. Si telle est la perfection que l'on nous propose, mieux vaudrbit peut^tre la ecossièreté des IrZievs âges, ou même le défaut absolu de civile sation.

^A«V^/*/%'V/«/«>'%««/%^WW%^i'%««/V%/««.'«/«/%>%A/«/V»/%'^

Page 1