CHAPITRE XIII
Des jurandes et maîtrises.
■ Les plus grands obstacles qui s'opposent aux progrès des «arts, ce sont tons lès établissements, tontes les lois qui
«tendent à diminuer la concurrence des ouvriers Tels
«sont sur-tout les droits de maîtrise et les corporations. »
Liv. U, chap. XVI, p. 6i.
Trop d'écrivains avant nous se sont ëlevës contre les jurandes, les maîtrises, les apprentissages, pour que nous entrions à ce sujet dans de longs détails. Leis apprentissages empêchent les individus d exercer 4el ou tel métier; les, maîtrises et jurandes sont des associations qui déterminent le nombre de leurs propres membres , et les conditions pour y être admis. Ces institutions sont des privilèges dé Pespèce la plus inique et la plus absurde ; la plus inique, puisque Ton ne permet à Tindividu le travail qui le préserve du crime que sous le bon plaisir d'un autre, et qu'une des conditions des apprentissages est de payer pour être reçu dans un métier, de sorte qu'on repousse du travail ceux qui ont le plus besoin de travailler; la plus absurde, puisque, sous le prétexte du perfectionnement des métiers, on met obstacle à la concurrence , le plus sûr motif de perfectionnement, et qu'en fixant le nombre des hommes exerçant chaque profession, on s'expose à ce que ce nombre ne soit pas proportionné aux besoins des
SUll LOUVRAGË DE FILAISGIERI. i2I
consoRimateurs. En effet, il peut y en avoir trop, ou y en avoif trop peu. S'il y en a trop, les hommes de cette profession ne pouvant pas en embrasser une autre travaillent à perte, ou ne travaillent pas, et tombent dans la misère ; s'il y en a trop peu, le prix du travail hausse suivant lavidité de ces travailleurs.
L'intérêt des acheteurs est une bien plus sûre garantie de la bonté des productions que des règlements arbitraires, qui, partant d'une autorité qui confond nécessairement tous les objets, ne distingue point leç divers métiers, et prescrit un apprentissage aussi long pour les plus aisés que pour les plus dif* ficiles. Il est bizarre d'imaginer que le public est un mauvais juge des ouvriers qu'il emploie, et. que le gouvernement, qui a tant d'autpesi affaires, saura mieux quelles précautions il faut prendre pour appréçier leur mérite. Il ne peut que s'en remettre à des hommes qui, formant un corps dans l'état, ont un intérêt différent de la masse du peuple, et qui, travaillant d'une part à diminuer le nombre de producteurs, et de l'autre à faire hausser le prix des productions, les rendent à-la-fois plus imparfaites et plus coûteuses. Les apprentissages sont oppressifs pour les consommateurs ; car^ en diminuant le nombre des travailleurs , ils renchérissent le prix du travail. Ils vexent donc le pauvre, et coûtent au riche une surcharge de prjx.
Nous exceptons toutefois de nos observations sur l'entière liberté du commerce les professions qui intéressent la sûreté publique.; les architectes j parceque le peu de solidité d'une maison menace tous les
citoyens ; les médecins , les pharmaciens, dont ks conseils et les marchandises peuvent mens^er la TÎe descitoyens; les notaires, etc. Quant a^x autres professions, lexpërience a pàr-tom prononce contre cette manie réglementaire. Les villes d'Angleterre oii Tindustrie est la plus active, qui ont pris dans nn temps très court le plus grand accroissement, et où le travail a été porté au plus haut degré de perfection , sOQt celles qui n^ont point de chartres(i), et où ijt n^existe aucune corporation (2).
L'Angleterre, malgré son système de prohibition^ a toujours tendu à libérer Tindustrie. Les apprentissages ont été restreints aux métiers existants lors djft statut d^Étisabeth qui les a établis, et les tribunaux ont accueilli les distinctions les plus subtiles tendant à soustraire à ces statuts le plus de métiers quHl étoit possible. Il faut, par exemple, avoir été en appren*
' (l) Butnio^am , Manchester, V.Baert.
(a) La plus sacrée et la plus inviolable de toutes les propriétés est celle de sa propre industrie, parcequ'elle est la source ordinaire de toutes les autres propriétés. Le patrimoine du pauyre est àaas \û force et Fadresse de ses mains ; et rérapécber d'emplo^r cette force et cette adresse de la manière qu'il JHge la plus convenable, tant qu'il ne porte de dommage à personne , est une violation manifeste de cette propriété primitive. Cest tine usurpation criante swr la liberté lé^time , tant de l'ouvrier que <de ceux qui aeroient dis^posés à lui donner du travail ; c'est empêcher à-Ia-fois l'un de travailler à ce qu'il juge à propos, et l'autre d'employer qui bon lui semble. On peut bien en toute sûreté s'en fier à la prudence de celui qui occupe un ouvrier^ peur juger si cet otrvrier mérite de l'emploi , puisqu'il y va de son intérêt. Cette sollicitude qu'a££scte le législateur pour prévenir qu*on n'emploie des personnes incapables est évidemment aussi absurde qu'oppressive. Voyez Adam Smith. Voyez aucsi Bendiam, Principes du Code civil, part. III, ck L
tissage pour faire des cliariots, et non pour faire des carrosses.
Observons ici, comme la liberté, comme la sim-^ pie absence de la loi mettent ordre à tout. Les associations d'individus exerçant des métiers sont d'or^ dinaire une ligue contre le public. En conclu rd^t^n qu'il faut interdire ces- associations par des lois prohibitives? Nullement. En les interdisant, Tautorité se condamneront à des vexations , à une surveillance^ à des châtiments, qui auroient des inconvénients graves ; mais que Tautorité ne sanctionne pas ces associations , qu'elle ne leur reconnoisse pas le droit de limiter le nombre des hommes de telle ou telle profession : par là même ces associations n'auront plus de but. Si vingt individus de tel métier veulent se liguer pour porter à un taux trop élevé le prix de leur travail, d'autres se présenteront pour faii'e ce travail à meilleur compte, et Tintérêt des premiers les condamnera à céder.
Je n'ajottterois rien à ces raisonnements, si je he savois que les motifs allégués publiquement en faveur des abus ne sont d'ordinaire que des tentatives pour tromper et désarmer l'opinion. La réfutation de ces arguments, dont la foiblesse est reconnue de ceux mêmes qui les emploient , û'a donc qu'une utilité très secondaire. Ce sont les calculs secrets qu'il tant attaquer ; ce sont les intérêts occultes cfu'il faut rassurer.
Dans le cas actuel , les défenseurs des maîtrises , des jurandes, des apprentissages, sont au fond très indifférents au perfectionnement des métiers; et Pin-
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terét des consommateurs qu'ils prétendent préserver de fabrications maladroites ou trompeuses les touche fort peu. Ce qui les attache à ces institutions surannées, c'est qu'ils pensent y trouver des moyens de police et de surveillance sur la classe des ouvriers, classe toujours redoutée, parcequ'elle est toujours plus ou moins malheureuse.
Pour leur répondre, en prenant pour base les craintes mêmes qui forment leur logique, et ferment leur égoïsme à la vérité , je leur citerai un écrivaiu qui occupe un rang distingué parmi ceux qui ont le mieux approfondi les questions d'économie poli-: tique. •
a Ne sait-on pas que si les maître^ subordon|iés à . «la police locale peuvent contenir les ouvriers dans « le devoir, ils peuvent aussi les exciter au souléve- «ment et à la sédition, quand cela importe à leur «intérêt ou convient à leurs opinions? Combien de «fois n'est-il pas arrivé que les maîtres ont opposé « une résistance efficace aux vues des gouvernements « les mieux intentionnés et les plus éclairés ! Que dç « séditions ont dû leur origine à la séduction et à la «corruption des maîtres! Les gouvernements qui «connoissent bien leur force et leur puissance ne « doivent plus se reposer sur l'intérêt mobile et varié « de la classe des ouvriers. L'intérêt général de la. « nation, toujours certain, toujours immuable, leur « offre un point d'appui plus solide et plus inébran- « lable. » Ganïlh^ des Systèmes d'économie politique,
Une vexation plus révoltante encore , parcequ'elle
SUR l'ouvrage DE FÏLANGIERf. 125
est pliis directe et moins dëguîsèe, c'est la fixation du prix des journées (i). Celte fixation; dit Smith, est le sacrifice de la majeure partie à la plus petite. Nous ajouterons que c'est le sacrifiée de la partie indigente à la partie riche, de la partie laborieuse à la partie aisée, au moins comparativement; de lar partie qui est déjà souffrante par les dures lois de la société à la partie que le sort et les institutions ont favorisée. On ne sauroit se représenter sans quelque pîtié cette lutte de la misère contre Tavarice, où le pauvre, déjà presisé par ses besoins et ceux de sa famille, n ayant d'espoir que dans son travail, et ne pouvant attendre un instant sans que sa vie même et la vie des siens ne soit menacée, rencontre le riche, non seulement fort de son opulence et de la faculté qu'il a de réduire son adversaire en lui refusant ce travail qui est son unique ressource, mais encore armé de lois vexatoires qui fixent les salaires, sans égard aux circonstances, à l'habileté, au zélé de l'ouvrier ; et qu'on ne croie pas cette fixation nécessaire pour réprimer les prétentions exorbitantes et le renchérissement des bras : la pauvreté est humble dans ses demandes. L'ouvrier n'a-t-il pas derrière lui la faim qui lé presse, qui lui laisse à peine un instant pour discuter ses droits, et qui ne le dispose que trop à vendre son temps et ses forces au-dessous de leur valeur? La concurrence ne tient-elle pas le
(i) Voyez sur les efforts des maîtres pour faire baisser, et sur ceux des ouvriers pour faire hausser le prix des journées, et sur l'inutilité de Tintervention de l'autorité à cet égard , Smith , I9 iSa-iSg, traduct. de Garnier.
prix du travail au taux le plus bas qui soit compa^ tible avec la subsistance physique? Chez les Athéniens, comme parmi nous, le salaire 4'iin ouvrier étoit équivalent k la nourriture de quaijre personnes ; pourquoi des règlements, lorsque la tiature des choses fait la toi, sans vexations ni violence?
La fixation du prix des journées , si funeste à Tindîvidu, ne tourne pointa Tavantage du public. Entre le public et l'ouvrier s'élève une classe impitoyable ^ ^lle des maîtres : elle paie le moins et demande 1^ plus possible, et profite ainsi seule tout à4a-fois et des besoins de la classe laborieuse et des besoins de la classe aisée. Étran^ complication des institutions sociales l II existe uaae cause éternelle d'équilibre entre le prix et la valeur du travail , uae i:ause qui agit sans contrainte, de txianièré à ce que tous les calculs soient raisonnables et tous les intérêts con^ tenis* Cette i:ause est la concurrence; mais on la repousse* On met obstacle à la concurrence par des règlements injustes ; jet Ton veut ensuite rétablir Téquilib»e pat d'autres règlements non moins injustes, qu'il £aut maintenir par les châtiments et par U rigueur.