‹ Commentaire sur l'ouvrage de FilangieriChapitre 50 sur 57 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

De la religion.

La partie de Touvrage de Filangieri qui va nous occuper est de toutes la plus imparfaite. Ses défectuosités ne tiennent pas uniquement à ce quune mort prématurée a empêché l'auteur d'y mettre la dernière maîn, mais à ce que cet auteur écrivoit à une époque moins susceptible qu'aucune autre d'adopter sur la religion des vues impaitiales ou des idées justes. Le dogme et l'incrédulité se partageoient lès pays civilisés de l'Europe; le dogme armé des, moyens grossiers, vexatoires, et toujours insuffisants de la loi; Tincrédulité, forte des ressources et de la souplesse de l'esprit, et encouragée par l'indignation que l'oppression intellectuelle produit sur les hommes. Ainsi la portion de la société que le hasard ou la tradition avoit investie de la puissance, ne voyoit dans le raisonnement que sédition et révolte; et la masse des gouvernés, trompée par l'usage que l'autorité faisoit des croyances, ne vouloit reconnoître dans la religion qu'une ennemie de la liberté. En même temps Imtolérance, assez menaçante pour exciter l'irritation , n'étoit plus assez redoutable pour inspirer la crainte. De là résultoit je ne sais quel désordre moral dans toutes les têtes. L'hypocrisie prétendoit commander la soumission ; mais elle se

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tralilssoit elle-même , parceque toutes les fois que riDcréduUtë est la pensée générale, les vanités individuelles, même dans ceux qui luttent contre la tendance irréligieuse, aiment à laisser deviner le doute. D^une autre part , Thostilité philosophique , violente et passionnée, interdisoit Texamen comme une foiblesse, et Timpartialité même comme une trahison.

Apcun écrivain du dix-huitième siècle n^a pu marcher d'un pas ferme a travers ce chaos: les uns se sont précipités dans une irréligion dogmatique, aussi absurde que les croyances positives des peuplades les moins éclairées; les autres n'ont évité cet excès qu^en se jetant tour-à-tour daps les contradictions les plus évidentes. Voltaire, qui tenoit beaucoup à la partie législative et pour ainsi dire pénale de la religion, parceque, devenu membre des classes supérieures de la société, il craignoit pour les jouis*sances du riche Tathéisme du pauvre ; Voltaire n'en verse pas moins le mépris et Tironie, non seulement sur tel ou tel culte en particulier, mais sur des idée( et des émotions sans lesquelles aucun culte ne peut subsister. Rousseau, dominé par son ame, tandi$ que Voltaire n'étoit dominé que par son esprit, dé** truit avec emportement ce qu'il relève avec enthousiasme. Montesquieu ne se tire de la difficulté qu'en apparence, par sa mesure extrême, sa raillerie fine, son laconisme calculé, et la distance qu'il place à dessein entre des assertions opposées.

Ce qui étoit impossible aux premiers hommes de cette époque devoit l'être plus encore à Filangieri ,

qui se présentoit dans la lîce avec un cœur pur, les intentions les plus louables, une érudition sans critique, et une intelligence médiocre. Aussi le voyonsnous, ignorant de la portée des principes qu^il proclame, reculer sans cesse devant leurs conséquences. Il emprunte à la philosophie ses hypothèses dégradantes, et qui sont heureusement fausses, sur la première source des idées religieuses; puis, ayant de la sorte, dès son début, avili la religion, il se réunit au parti des dévots, ou plutôt des hommes d'état, qui vouloient imposer la dévotion aux nations incrédules, pour reproduire des systèmes erronés sur l'application des croyances à la législation positive.

Relever ses incohérences, ses préjugés tour-à-tour philosophiques et religieux, ses assertions sur parole, ses nombreuses erreurs lorsquUl traite de Pantiquité, et remplacer la compilation confuse qu'il nous a léguée par une doctrine claire partant de la nature de l'homme, et corroborée par les faits, seroit entreprendre un livre plus volumineux que le sien. Telle n'est pas la tâche d'un commentateur; je me suis efforcé d'ailleurs de remplir la dernière partie de cette tâche dans un autre ouvrage, dont un premier volume a déjà paru (i). Ce que je puis essayer ici , c'est de dévoiler en peu de mots chaque erreur de détail, en indiquant la vérité par^ laquelle, dans mon opinion, Filangieri auroit dû la remplacer.

«La religion, dit-il, n'est chez l'homme sauvage

(i) De la'Réligioo, de sa source, de ses formes, et de ses développements , tome I.

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u que le culte de la crainte rendu par lui à Tobjet tt de ses vagues terreurs. » L'auteur italien ne fait dans cette phrase que répéter Taxiome trivial sur lequel les incrédules de tous les siècles ont bâti leurs systèmes. Observateurs superficiels et juges prévenus , ils ont vu que le sauvage avoit peur de ce qu'il adoroit, et ils en ont conclu qu'il n'adoroit que ce dont il avoit peur. Mais en attribuant ainsi uniquement à la crainte les idées religieuses du sauvage , ils ont négligé précisément la question fondamentale; ils n'ont point recherché pourquoi l'homme étoit la seule créature que préoccupât cette terreur des puissances cachées qui agissent sur lui ; ils n'ont point rendu compte du besoin que seul il éprouve de découvrir, d'adorer ces puissances occultes.

Si la religion n'étoit qu'une conséquence des frayeurs de l'homme, ceux des animaux sur lesquels ces frayeurs exercent encore plus d empire, devroient n'être pas complètement étrangers aux notions religieuses ; car remarquez que les philosophes supposent toujours que l'homme diffère des animaux seulement parcequ'il possède à un degré supérieur les facultés dont ils sont aussi doués. Or, si son intelligence est de même nature que la leur, si elle n'est que plus exercée et plus étendue, tout ce qui résulte pour lui de cette intelligence, elle devroit le produire en eux à un degré inférieur sans doute, mais toutefois à un degré quelconque.

De deux choses l'une, ou l'homme a des facultés, des instincts, des sentiments auxquels les animaux ne sauroient atteindre ^ alors il faut chercher la cause

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de ce qu'il éprouve dans les facultés, les àentiihents, les instincts qui lui sont particuliers : ou il n^a sur les animaux qu'une prééminence relative; alors plu6 les animaux se ràpprockeront dé cette prééminence, plus on doit retrouver en eux tout ce qu'on aperçoit dans rhomme. Si la religion n'a d'autre origine que la crainte, comme la crainte est: une émotion conàmune à l'homme et aux animaux, la religioane devroit pas rester complètement étrangère à ces derniers: si elle leur reste étrangère, c'est quelle a sa source dans un sentiment exclusivement réservé à rhomme, et ce sentiment n'est pas la crainte.

Et en effet, examinez les objets que le sauvage adore; ce ne sont pas uniquement teux qu'il craint, mais tous ceux qu'il rencontre. Qu'il en ait peur en-* suite, parcequ'il les croit remplis d'une nature divine plus forte que lut, rien n'est plus simple : mais sa terreur est une suite de son adoration ; elle en est le résultat et non le principe. Cette adoration a une autre cause : cette cause ne peut être passagère, ex^ térieure, et accidentelle; car une cause passagère, accidentelle , extérieure , ne changeroit pas la nature intérieure et permanente de l'homme, ne lui donneroit pas une autre nature.

Cette cause est en lui ;.c est un instinct qui lui est propre. Cet instinct se manifeste dans l'état le plus brut comme dans le plus civilisé, au sein de Figno^ rance la plus profonde comme au milieu des lumières les plus étendues. U se développe suivant le degré de ces lumières, il se proportionne à cette ignorance, mais il ne cesse jamais d'agir; et aux

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époques mêmes où il paroît le plus étouffé par Topi». nioa dominante, il surnage encore, il Imte^ et il triomphe.

. « Chez les sociétés barbares , continue Filafigieri , u la religion est le principe de cette autorité dont on «ne sauroit' tolérer Texercice de la part des homa m^s, mais que Fon dépose avec plus de confiance u dans la main des dieux. »

En s^expriniaqt d'une manière aussi générale, Fi* langieri semble avoir méconnu les différences essentielles, qui distinguent entre elles les sociétés barbares, dont nous avons conseivé quelque souvenir. Parmi ces sociétés, plusieurs sans doute n^ont dû leur civilisation qu^aux prêtres ; mais la plus remarquable, celle que nous connoissons le mieux, celle de qui nous tenons nos doctrines en philosophie, celle qui nous sert de guide et de modèle dans la carrière du génie et des arts (on dçvine que je veuX: parler de^ Grecs), loin de déposer^ en sortant de Tétat. sauvage pour passer à la barbarie, premier échelon de Tétat social; loin de déposer, dis-je, entre les mains des dieux Tautorité quelle ne vouloit pas conter aux hommes, a toujours accordé au pouvoir temporel une prééminence incontestée sur la puis-^saDce siicerdotale. Rien de plus subordonné que les prêtres dans les âges que décrit Homère. Ce n est. queh tremblant, et après avoir invoqué la protection d'Achille,' que Galchas se hasarde à résister à la volonté d^Agamemnon. » Je ne suis, dit-il, qu'un homme vulgaire , et je ne puis affronter la colère d^un roi.» Ce sont les chefs politiques qui président

habituellement et dé droit aux cérémonies reli-' gieuses. Les prêtres n'y prennent souyènt aucune part quelconque ; et lorsqu'on les appelle , cVst à cause de quelque terreur subite, de quelque calamité imprévue, qui rejette les peuples dans une superstition inaccoutumée. Aussi Homère place-t-il les prêtres dans la eatég[orie des mercenaires , vivant des bien«faits et de la libéralité du public, avec les chanteurs, les cuisiniers, et d'autres professions également précaires et subalternes (i).

Voilà déjà par conséquent une société barbare^ à^ laquelle la régie établie par Filangieri ne sauroit s'appliquer. Ce n'est pas ici le lieu d'examiner si, antérieurement aux siècles héroïques , les Grecs n'avoient pas été soumis à une domination sacerdotale.' Quelques traditions sont favorables à cette hypo-' thèse ; mais il n'en est pas moins vrai que la Grèce dans la barbarie n'a point fait de la religion la base du pouvoir social. Ce pouvoir social purement mi-' lltaire trouvoit son appui dans l'attrait qu'avoient pour des hordes belliqueuses les expéditions qui^ satisfaisoient leur soif de pillage. La religion et le' sacerdoce exerçoient sans doute beaucoup d'influence; mais cette influence étoit accidentelle et interrompue. La religion grecque a pu accélérer la civilisation , en consacrant des trêves, des asiles , des cérémonies communes ; mais il n'a jamais existé en Grèce rien de pareil à cette théocratie dont l'auteur

(i) Je développerai cette vérité avec plus d'étendue dans le second volume de mon ouvra^o sur là relijgpoù.

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napolitain pose le principe^ et qu il indique dans la phrase suivante, comme un passage nécessaire entre Tëtat sauvage et Yétat policé.

M Sous les auspices de cette théocratie, la religion, « suivant lui, prépare et effectue par degrés le pas- «sage difficile, lent, et progressif de l'état d'indéu pendance naturelle à la dépendance sociale. » Rien n'est plus faux. Ce n'est nullement sous les auspices de la théocratie que la transition de l'état sauvage à l'état social est lente et graduelle. Il n'y a au con** traire rien de graduel dans cette transition , quand elle s'effectue sous l'empire de la théocratie ; alors elle est subite. Le sauvage entre dans l'état de société comme dominé par une force extérieure; mais il s'arrête au plus bas échelon. La même force qui lui fait faire les pas indispensables pour assurer sa subsistance physique et sa sécurité matérielle contre les fléaux de la nature, lui interdit tout perfectionnement ultérieur, et le frappe en quelque sorte d'immobilité. Ce n'est que lorsqu'il arrive à la civilisation par des causes indépendantes de la théocratie , par les progrès naturels de l'intelligence, ou , ce qui est plus fréquent, par la communication des peuples entre eux, que sa marche est lente et graduelle. Comparez la Grèce à l'Egypte, vous aurez la preuve de ce que j'affirme ; examinez la constitution du sacerdoce en Egypte et en Grèce, vous aurez l'explication de ce dont lès faits vous offrent la preuve.

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