‹ Commentaire sur l'ouvrage de FilangieriChapitre 51 sur 57 · CHAPITRE UI · texte numérisé non relu

CHAPITRE UI

De Ik Marche du polythéisme.

» L'homme , pénétré de U crainte qu'excitoient en lui les «terribles phénomènes de la nature,... a dû supposer une «puissaocf;, une force qui les produisoii... li a .àà lui «adresser ses invocations, comme les seules armes qu'il « pût employer contre elle. Tel est le premier pas que Te»- «prit humain, abandonné à hii'joiéfDe,... a d^ faire TerF «la religion, et qu'il a fait en réalité... C'est... l'époque « où la force inconnue, qui agitoit la nature et épouvantoit « les hommes , étoit funiqne objet des Tceus et du culte «dictés par la terreur aux premiers humains... Mais bien- «tôt,... les hommes, contemplant l'espèce de guerre que « les dÎTersea puissances de la nature paroiiteat se lÎYrer « entre elles , et ne pouvant l'eipliquer que par la supposi- « tion de {Jusieurs intelligences chargées de présider à ces

• forces et à ces puissances diverses,... personnifièrent les « unes et les autres, leur donnèrent une vie et des sens, les «invoquèrent, les adorèrent comme plus fortes qu'eux-

• mêmes; Telle est, telle fut, et telle sera toujours la pre-

• mière origine du polythéisme... C'est l'époque de ce « second culte, dans lequel la force inconnue cessa de re-

• ce voir seule les vœux et las hommages des mortels,... et « dut les partager avec plusieurs puissances de b même «nature... L'erreur a une marche progressive comme la « vérité... Une fois que l'esprit humain a fait le premier « pas daqs le polythéisme , il doit uécessairen^jcnt arriver « an dieu Crepitus et au dieu Stemutins. «

liv. V, chap. IT, p. 62-73.

U est impossible d^intérvertir plus complètement toutes les idées, et d^attribuer à Tintelligence de rhomme une marche plus différeate ^e celle que les raisonnements indiquent, et que les faits démoatrent. Quoi ! les hommes auroient commencé par

SUR l'ouvrage de PILANGIERI.. 255 adorer exciusiveaienr une seule force, inconnue et générale dans la nature, avant de rendre hommage aux puissances diverses qui semblent se contrarier et se combattre mutuellement ! Et d^où seroit donc venue au sauvage la notion de cette unité mystérieuse^ quand tout ce qui frappoit ses sens et ses regards lui suggéroit au contraire celle de la division , de Topposition, et de la lutte? CVst bien vainement que notre auteur veut s^appuyer des traditions réunies par Hésiode , dans un ordre entièrement arbitraire, ou plutôt sans aucun ordre quelconque. Je ne puis entrer ici dans les développements qui se^ roient nécessaires pour expliquer comment il paroît que la Théogonie a été compilée, et ce qu'est en réalité ce poëme confus et bizarre (i). Il me suffit de __ , - ■ .-.-...■

(i) Dans la troisième partie de mon ouvrage sur la religion, j'aurai à traiter de la formation du polythéisme grec. Je montrerai que les habitants de la Grèce, préservés par d'heureuses circonstances^ ou affranchis par queli^ae révoiation maintenant oubliée, de tout^ infikience sacerdotale, ont passé du fétichisme au polythéisme homérique , par le seul effet de la proportion toujours existante entre ce polythéisme et leurs progrès politiques et moraux ; qu'Hésiode , pos> teneur, quoi qu'on en ait dit, à l'auteur ou aux hateurs de Vllimd^ et de Y Odyssée, n'a fait que rassembler des traditions et des dogmei, pour la plupart étrangers; que ces dogmes et ces traditions n'ont jamais fait partie de la croyance publique, et que, si on en retrouve beaucoup de traces dana les mystères, g'<$sI que les mystères étoieni en quelque sorte le dépôt de tout ce que les émigrants égyptiens , phéniciens et thraces n'avoient pu iutroduire dans' le coite natiahal. On doit en conséquence considérer Homère seul comme le poëte de la religion populaire, et regarder Hésiode comme celui 4e la religion occulte, que le génie grec a toujours repoussée. Mail tout ceci m'eutraineroit trop loin dans ce Gomn^ntaire. Aussi ne aaurois^e trop recommander à mes lecteurs de ne voir dans mes assertions actuelles que des fragments d'un grand ensemble , frag«

dire (ce qui, je crois, ne sera nie par aucun de ceux qui ont étudie la mythologie grecque, ailleurs que dans les ouvrages systëmatiques de nos écrivains françois) que tandis qu'Homère nous offre la peinture exacte de la religion des premiers temps de la Grèce, sortant de Fétat sauvage, Hésiode nous présente le recueil très incohérent, et rédigé sans discernement et sans critique, de toutes les traditions apportées par les colonies, empreintes de l'esprit sacerdotal des pays dont ces colonies étoient originaires, et par conséquent sans aucun rapport, soit, avec Tesprit national des Grecs, soit avec leurs croyances indigènes. Des dix parties ou époques dont la Théogonie se compose, neuf sont étrangères à la religion populaire; et ce n'est qu'à la dernière, au régne de Jupiter, qu'apparoît enfin le polythéisme professé dans les âges héroïques. Cet arrangement très naturel dans un compilateur, plus curieux qu'éclairé, qui rassembloit toutes les réminiscences, toutes les relations des voyageurs, toutes les légendes des prêtres vagabonds, missionnaires des corporations sacerdotales d'Egypte, de Phénicie, et de Thrace, pour chanter à des tribus barbares des doctrines mystérieuses , a trompé la troupe studieuse, mais crédule, du vulgaire de nos érudit$. Ils ont pensé, parceque Hésiode plàçoit avant les dieur de l'Olympe une sorte d'unité cosmogonique y de la

ments qui perdent nëcessairement beaucoup de leur Traisemblance, en nétant pas appuyés de toutes les preuves, et accotaapagnës de tous les éclaircissements indispensables pour les entourer de Vénr dence qui leur appartient.

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mutilation de laquelle ces dieux dtoient descendus, qu en effet cette unité abstraite et obscure a voit été le premier objet de l'adoration. Ils n'ont pas vu que cette conception étoit visiblement empruntée de la Phénicie, et autres contrées soumises aux prêtres, dans le langage desquels les mutilations des dieux servolent d'emblèmes à la cessation des forces créatrices; que ces dogmes appartenoient aux systèmes scientifiques des grandes corporations de physiciens et d'astronomes, fondues dans le sacerdoce, qui réclamoit le monopole de toutes les sciences, et que rien n'avoit moins de rapport avec la religion grecque, libre de toute corporation, et propriété commune du peuple en masse, qui sans s'en rendre compte, et sans apercevoir les altérations, la façonnoit, la plioit, la modifioit, la perfectionnoit, suivant le progrès de ses lumières et l'adoucissement de ses mœurs (i).

(1) Tout ceci, je le sens, demanderoit bien des explications, et les lacunes, que je laisse malgré moi sans les remplir, fourniront des prétextes à des objections plus ou moins plausibles. On alléguera, par exemple, en faveur de Fexistence de corporations sacerdotales en Grèce, les Eumolpides, les Branchides, et tant d'autres familles, dans lesquelles la prêtrise se transmettoit comme un héritage, et qui présidoienl^ seules, soit aux mystères, soit même à des cérémonies du culte public. On croira prouver Tinfluence redoutable du sacerdoce grec par les persécutions qu'il a exercées, et les noms de Socrate, de Prodicus, de Diagoras, aqcourront se ranger sous la plume de mes adversaires. J'en suis fâché ; mais je ne puis tout dire à-^la-fois, ni sur-tout dans ce livre. Ceux qui me ^ombattroient pour le seul plaisir de me combattre sont les maîtres de profiter de l'avantage que je leur donne; ceux qui recherchent la vérité sont invités à parcourir, avant de me juger, l'ouvrage que j*ai indiqué dans la première note annexée à ce chapitre. COMMEMTAIAE.—" 4' partie * R

. Cette méprise fondamentale les a entraînes dans toutes les erreurs qui diminuent, sinon Futilité de leurs recherches, du moins le mérité de leurs résultats. 11 leur a fallu trouver des explications à un phénomène inexplicable, et rendre concevable Thypothèse du g;enre humain passant du culte de Funité au culte des parties, tandis quHl a toujours passé au contraire du culte des parties à celui de Funité. Les fétiches, d'abord dieux individuels, et sans nombre fixe comme leurs adorateurs; ensuite des dieux plus génériques et en moindre nombre ; puis une assemblée de dieux limitée, et qui régulièrement ne pouvoit s'accroître ; puis un dieu , chef de cette assemblée, et tous les autres sous son empire; plus tard ce dieu seul véritablement nature divine, et le reste génies inférieurs : voilà la marche réelle de Fintelligence, marche interrompue et troublée, tantôt par les résistances intérieures de la superstition , tantôt par Feffet des calamités extérieures , mais cependant suivie ou reprise, et conduisant enfin Fhomme à la notion du théisme.

Filangieri, comme bien d'autres, a été trompé par une apparence qui pourtant n'auroit dû faire illusion qu'à un observateur très superficiel. Il a vu , lors de la décadence du polythéisme, les dieux se multiplier à l'infini, et il a imaginé que cette progression étoit un effet de la marche religieuse des idées, tandis qu'elle n'étoit que le résultat de l'incrédulité. Quand le discrédit des croyances est complet, les poètes se servent et se jouent de ces croyances ; ils inventent des dieux que personne ne conteste ,

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parccque chacun sait qu'on ne prétend point lui imposer Tadoralion de ces dieux fantastiques. A quelle époque Filangieri trouve-t-il le dieu Percutîus, et les déesses Prema, Pertunda, et Perfica ? A 1 époque QÙ le polythéisme alloit cesser d'exister. Quand nul n'adoroit plus le Jupiter très grand et très bon , il étoit permis à tous de supposer des dieux ridicules. Si dans un siècle antérieifr, dans un siècle encore grave et religieux, sous la république des Gincinnatus et des Cdmille, quelqu'un eût parlé du dieu Gré^ pitus, il eût excité le scandale. Du temps des empereurs, il excitoit le rire; c'est que la religion étoit vaincue. I^es rats et les reptiles se glissent dans les bâtiments en ruines. Il n'en faut pas conclure qu'ils y sont admis, quand ces bâtiments sont debout et habités par les hommes.

Il n'y a presque pas une phrase de Filangieri qui ne soit une erreur.

Il cite Porphyre sur le culte primitif des Grecs. Or, tout le monde sait que Porphyre ne travailloit qu'à réconcilier ses contemporains, non pas avec les dogmes de l'ancien culte, mais avec ses formes, en lui attribuant une pureté qu'il n'avoit jamais eue, et en substituant au sens populaire, que la raison ne vouloit plus tolérer, des interprétations allégoriques, telles qu'il en apparoît toujours, quand les religions sont déchues, leur promettant un appui trompeur.

Filangieri convient que , suivant Hérodote , les Pelages , premiers habitants de la Grèce, adoroient une multitude de divinités qu'ils ne distinguoient pas les

unes des autres, et auxquelles ils ne donnoient au-

26o GOMMENTA.IRE

cun nom ; mais il demande si plusieurs dieux que rien ne distingue, et qui ne sont désignés par aucun nom particulier, peuvent représenter autre chose que la force inconnue adorée dans le principe , et qu^Hérodote, imbu des notions du polythéisme, n'avoit pas su deviner? Oui, sans doute, les dieux des Pelages représentoient autre chose que cette unité abstraite de la force inconnue* Les nègres aussi adorent des milliers de fétiches ; ils ne les appellent aussi que du nom générique de fétiches : et certes ce n^est point Tunité de la force inconnue que les nègres adorent, mais une foule de forces divisées , ennemies entre elles , quUls croient résider dans la pierre , le morceau de bois , ou la peau de bête , * devant laquelle ils se prosternent, en offrant des sacrifices , ou murmurant des prières.

SUR l'ouvrage de filangieri. 261

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