‹ Commentaire sur l'ouvrage de FilangieriChapitre 7 sur 57 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

De la UsTolation salutidre que F'iiangieri prëvo^roit.

«Une fermentation salutaire va faire e'clore le boiAeuv « public. »

introduction, p. ti.

Si Ton ne jugeoit que sur les apjparences, Ton ne pourroit se défendre d'un sentiment de tristesse et de pitié pour respécë humaine, en comparant revenir que Filangieti lui promet ici avec Tétât dans lequel se trouvent aujourd'hui presque tous les peuples de l'Europe. Qu'est devenu ce désir d'amélioration et de réforme qui animoit les classes supérieures des sociétés? Où est cette liberté de la pressé qui honoroit à-la-fois les princes qui ne la redoUtoient pas et les écrivains qui en faisoient Usage ^ Cette superstition dont le publiciste napolitain télébre la défaite^ n'est-elle pas l'objet des regrets de tous les dépositaires du pouvoir? Inhabiles à Id re^ produire, telle qu'elle existoit autrefois, aveugle et cruelle , mais sincère , ne sVfforeent-ils pas de la remplacer par des démonstrations de cottimtinde et une intolérance de calcul, non moins funeste et bieii moins excusable ? Ne voyons-nous pas ^hypocrisie s'appliquant par-tout à reconstruire ce que les lumières avoient renversé ? Ne pose-t-on pas dans tous lès pays des pierres d'attente pour le fanatisme?

QuUmpoite qu^ les prëi€ntî<»ns spirituelles aient plié sous Fautorité politique , si cette, autorité se fait (le la religion un instrument et agit ainsi contre la liberté avec une double force? Que nous sert d'avoir dépouillé loppression nobiliaire de son ancien nom de féodalité , si elle reparoît aussi exigeante et plus astucieuse sous une dénomination nouvelle ? si la domination échappée aux seigneurs féodaux doit revenir aux grands propriétaires, qui sont pour la plupart les seigneurs féodaux des temps passés? si la grande propriété, inaliénable par les substitutions, et toujours croissante par cela seul qu'elle est inaliénable, reconstruit Poligarchie? Enfin, de même que la féodalité cherche à reparoître sous une ap«» pellation moins effrayante , le despotisme que les mœurs avoient adouci n'abjure-t-il pas ses démonstrations philanthropiques ?nVt-il pas déjà remplacé Taxiome suranné du droit divin par une terminologie qui n'a que lavantâge d'être plus abstraite , et ne s'en prévaut-il pas également pour interdire aux peuples tout examen des lois et toute résistance à larbitraire?

Toutefois cette affligeante comparaison de ce qui a eu lieu avec ce que nous avions le droit d'espérer, ne doit point nous conduire au découragement. Le désappointement momentané étoit dans la nature des choses: le succès définitif y est aussi.

Quand les principes de la justice et de la liberté sont proclamés par les philosophes, il arrive souvent que les classes qu'on appelle supérieures s'y rallient, parceque les conséquences de ces principes, relé-

guées encore dans un lointain obscur ^ n^excitent point d'ombrageft. Uon auroit tort d^en conclure que ces classes persévéreront à vouloir le système qu'elles semblent, et je dirai plus», quelles croient alors adopter. Il y a dans le cœur de Thomme un besoin d approbation auquel se laisse entraîner le pouvoir lui-même, quand il se flatte qu'il ne lui en coûtera, pour le satisfaire, aucun sacrifice réel. Il s'ensuit que lorsque l'opinion s'élève avec force contre le despotisme, l'orgueil nobiliaire, ou Tintolérance religieuse, les rois, les nobles et les prêtres cherchent à plaire à cette opinion, et les privilégiés de diverses espèces font ostensiblement cause commune avec la masse des nations contre leurs propres prérogatives. Quelquefois même ils sont sincères dans l'abnégation qu'ils manifestent. Gomme ils conquièrent les applaudissements en répétant des axiomes dont l'application ne s'annonce nullement comme prochaine, l'enivrement de leurs paroles leur cause des émotions désintéressées, et ils s'imaginent que, le cas échéant, toujours avec la conviction qu'il n'écherra pas , ils seroient prêts à faire tout ce qu'ils disent.

Mais quand le moment de la réalité arrive , leur intérêt vient demander compte à leur amour-propre , des engagements qu'il a contractés. Cet amour-propre les avoit rendus faciles pour la théorie, cet intérêt les rend furieux contre la pratique. Ils vantoiént les réformes à condition qu'elles ne s'opèreroient point, pareils à des gens qui célèbreroient l'astre du jour, pourvu que la nuit durât sans cesse : et en effet l'aurore a paru , et presque tous ceux qui l'a-

SUR l'ouvrage de filangieki. 29

voient invoquée se sont déclare's contre elle, et tous les présages d'amélioration dont Filangieri tious offre Ténumératton pompeuse ont fui comme de vaines lueurs, if.

Ce mouvement rétrograde étoit, comme on voit^ inévitable : et ce mouvement rétrograde nous démontre une vérité très importante : c'est que les réformes qui viennent d en haut sont toujours trompeuses. Si l'intérêt n'est pas le mobile de tous les individus, parcequ'il y a des indiyidus que leur nature plus noble élève au-dessus des .conceptions étroites de l'égoïsme, l'intérêt est le mobile de toutes les classes. On ne peut jamais rien attendre d'efficace ou de complet d'une classe qui paroît agir contre son intérêt: elle aura beau l'abjurer momentanément, elle y sera toujours ramenéis; et dès que l'instant sera venu de consommer sans retour le sacrifice, elle reculera, faisant valoir des restrictions, des réserves , dont elle ne se doutoit pas elle-même au milieu de ses protestations d'abnégation et de dévouement.

C'est ce dont nous sommes aujourd'hui témoins. Monarchie absolue, clergé, noblesse, chacun veut ressaisir les prérogatives abdiquées, accusant le peuple d'usurpation pour avoir accepté ce qui lui étoit offert, et criant à l'injustice et à la surprise avec une naïveté précieuse, uniquement parcequ'on l'a pris au mot.

Mais infèrerons-nous de ces efforts tardifs que nos espérances sont pour jamais trompées et la cause de l'humanité perdue sans appel? Bien au contraire.

3o COMMENTAIRE

Nous devons rendre grâce à Fenihouski^me épkémère ou aux imprudences vaniteuses des diverses elasses de privilégies. Elles ont popularisa l^s principes contre lesquels maintenant elles conspirent. Pour déclarer la guerre aux institutions qui les oppriment, les nations ont souvent besoin de chefe pris dans les classes qui profitent de ces institutions. Trop d abaissement ôte le courage, et ceux qui gagnent aux abus'sont quelquefois les seuls capables de les attaquer. Ces chefs réunissent Tarmée populaire; ils la disciplinent; ils l'éclairent. Heureuar quand ils lui restent fidèles ! Mais s^ils désertent, l'armée n'en est pas^ moins sur pied. Elle remplace fucilement les apostats qui l'abandonnent par des hommes tirés de son sein et plus identifiés à sa cause. La victoire, ajournée peut-être, en devient plus certaine et plus complète, parcequ'il n'y a plus parmi les vainqueurs d'intérêts étrangers qui ralentissent la marche ou qui faussent le but.

Ne craignons donc rien des coalitions momentanées, des déclamations de circonstance, des déploie^ ments de force présentés avec ostentatioq pour nous frapper d'e£froi. On ne se pare pas impunément des couleurs philosophiques; le despotisme, l'orgueil nobiliaire^ le pouvoir sacerdotal^ tous ont vouhi en avoir l'honneur : il faut qu'ils en supportent les frais. Ces frais peuvent être diminués par une résignation raisonnable : ils peuvent être cruellement accrus par là résistance. Mais le sort de l'espèce humaine est décidé: le règne du privilège est fini.

La tyrannie n'est; redoutable, dit un auteur an-

SUR l'ouvrage de FILANGIERI. 3l

glols , que lorsqu'elle étouffe la raison dans son enfance. EUe peut alors arrêter ses progrès et retenir les hommes dans une longue imbécillité. Mais il n existe qu'un seul moment pour proscrire avec fruit cette raison toute-puissante. Ce moment passé, tous les efforts sont vains; la lutte est engagée, la vérité se fait jour dans tous les esprits: Fopinion se sépare de la puissance; et la puissance, repoussée par Fopinion , ressemble à ces corps frappés de la foudre^ que le contact de Pair réduit en poussière.

Page 1